Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850
Part 3
Delacroix, nous l'avons vu, était intimement convaincu de cette vérité que l'homme s'avance seul dans l'existence, livré à ses propres forces et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports sociaux une idée pessimiste, d'autant plus intéressante comme preuve de l'originalité de son esprit qu'elle va directement et contre les principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l'époque où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois, inscrit en lettres d'or la fameuse maxime de Hobbes: _Homo homini lupus_, car il estime que «l'homme est un animal sociable qui déteste ses semblables». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu'il avance dans la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle. Lorsqu'il parle du «progrès», c'est toujours avec l'ironie mordante et détachée de l'observateur, assistant en philosophe convaincu de l'immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l'humanité pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu'il se trouve en présence de ce qu'Edgar Poë appelait le _ballon-monstre de la perfectibilité_, il émet un doute, réserve son opinion et finalement écrit: «Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les yeux, qu'on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement, non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti.» Notez que cette phrase est de 1849, qu'elle emprunte par conséquent à sa date un caractère particulier d'intérêt, puisqu'elle se réfère à cette époque où tant d'âmes généreuses, mais peu éclairées, s'étaient abandonnées aux rêves illusoires d'un perfectionnement universel, de l'avènement d'une ère de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la vanité de tous ces rêves, et sur ce point l'amène à la certitude.
Il semble même, quand il touche à ces questions, qu'il soit un précurseur et qu'il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir, dans les réunions qu'il fréquentait, dans ses causeries intimes avec George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème social; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve d'égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles de travers, ne le trouvait pas plus indulgent; au lieu du progrès, c'est la dégénérescence qu'il constate, comme résultat de ces prétendus perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de la société le conduit à étudier la question de la «philanthropie». Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense, d'autant plus noble qu'elle est plus désintéressée, n'obéissant qu'au mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes réelles de la philanthropie organisée; il en pénètre les secrets avec cette infaillible sûreté d'instinct qui sous les dehors trompeurs découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de charité, de ces philanthropes de profession, «tous gens gras et bien nourris», il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme dont nous sommes aujourd'hui les témoins.
Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le succès de ceux qui savent à point les exploiter, l'amènent à examiner les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette idée que l'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c'est-à-dire à l'acceptation des conditions de vie telles qu'elles nous sont imposées: d'une part, développement de notre être en conformité avec ses tendances, ce qui n'est autre chose que la doctrine de Gœthe; de l'autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les lois de la vie comme celles de la mort, «condition indispensable de la vie». Il reconnaissait d'ailleurs qu'une telle philosophie ne pouvait être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu'il demeurera toujours à se transformer dans son essence...
Esprit généralisateur, Delacroix fut également «universel», et par là nous n'entendons pas seulement qu'il fut universel comme peintre; nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d'artiste s'étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité d'abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente: il s'intéressa à toutes; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne manqua jamais une occasion de se développer, d'agrandir le champ de ses connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger toutes «absolument et définitivement», du moins, malgré les erreurs de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à en pénétrer l'esprit caché et l'intime signification. Montrer quel retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une âme d'artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d'émettre l'idée pour en faire toucher du doigt l'exactitude. Quant à l'influence bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait, si la connaissance de ses innombrables productions n'en demeurait à tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait examiné cette question d'universalité et s'est expliqué à cet égard avec une singulière netteté. Dans une page de l'année 1854, il observe «combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner l'habitude de jouer d'un instrument et de se servir d'un pinceau»; et il ajoute, toujours à propos des spécialistes: «Ils ne connaissent d'un art que l'ornière où ils se sont traînés, et les exemples que les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire; en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement.» On ne pouvait mieux marquer la cause de l'insuffisance de tant d'artistes, de l'étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu'en somme ils ne sont, la plupart, comme on l'a écrit si justement, que «d'illustres ou obscurs rapins». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu'à une époque postérieure, dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d'élite, parce qu'elles résultent d'un don particulier d'envisager les choses sous leurs différents points de vue, peu importe que Delacroix ait écrit «qu'un artiste a bien assez à faire d'être savant dans son art»; sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse de celui qu'il avait indiqué plus haut, à l'inconvénient qui peut résulter pour un peintre d'une culture trop étendue, quand elle ne s'accompagne pas d'une faculté d'invention en harmonie avec elle. Peut-être même,--et les longs entretiens qu'on lira dans le Journal de 1854 confirmeront cette hypothèse,--pensait-il à Chenavard, dont il appréciait singulièrement l'érudition, mais à qui il reprocha toujours de n'être pas assez peintre. Il n'en reste pas moins certain qu'une culture complète de l'esprit lui paraît la condition indispensable de toute grande carrière d'artiste.
L'éternelle question du «Beau», qui a servi de thème aux discussions stériles de tant d'écrivains, cette question qui sous la plume des purs théoriciens ne peut guère être qu'un prétexte à déclamations creuses, mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d'un intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en effet. Sous ces deux titres: _Questions sur le Beau_ et _Variations du Beau_, il l'examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus, il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, «qu'il faut admettre pour le Beau la multiplicité des formes», «que l'art doit être accepté tout entier», et que «le style consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque maître». L'examen de ces problèmes d'esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les premières années de jeunesse, alors que ses convictions n'étaient pas encore solidement assises, qu'à l'époque de la pleine maturité et de la vieillesse commençante. En 1847, il écrit: «Je disais à Demay qu'une foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille à cause de cette foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts. Si c'est là l'unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?»
De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin: «Le Beau est la rencontre de toutes les convenances», nous semble la négation de l'idéal romantique. C'est qu'en effet, et nous touchons ici à l'une des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se trouvera le plus complètement éclairée par l'œuvre posthume du maître, si l'on s'efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on reconnaît combien grande était l'erreur de ceux qui s'obstinaient à le représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous semble-t-il, ils furent les dupes d'une apparence trompeuse; ils ne virent que l'extrême fougue d'un tempérament excessif, sans vouloir tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de concentration voulue et préméditée, qui constituaient l'essence de son génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s'affilier à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mêmes raisons qui firent que dans les premières années de son développement il demeura rebelle aux influences environnantes, que ni les écoles organisées, ni les artistes individuels n'eurent de prise sur son talent, l'empêchèrent toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous examinerons les jugements qu'il porte sur les artistes d'autrefois, sur ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons la preuve irréfutable de ce que nous avançons; mais dès maintenant nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le différenciait du romantisme impénitent!
S'il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre, prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux siennes. À ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de devenir matière à œuvre d'art, qu'à la condition d'avoir été épurée, transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans un fragment de l'année 1853, à propos d'esquisses de la _Sainte Anne_, faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis qu'il n'attribue guère au premier une importance plus grande qu'à une reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance de l'imagination, et par imagination ce n'est jamais l'invention de toutes pièces qu'il entend, mais bien la faculté d'interpréter puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l'artiste la nature qui pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles. Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par la hauteur de l'idée, il rapproche cette idéalisation de l'art de l'idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans les phénomènes de la mémoire: «J'admirais ce travail involontaire de l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation,--car c'en est une,--à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré.» Plus loin, à propos du _dictionnaire_, auquel il compare la nature, il écrit: «Un dictionnaire n'est pas un livre; c'est un instrument, un outil pour faire des livres.» Il faut rapprocher cette phrase,--et peut-être même l'exemple lui vint-il pour mieux affirmer son idée,--de la conversation rapportée par Baudelaire, dans laquelle il semble s'être efforcé de résumer sur ce point ses théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de combattre les théories réalistes: «La nature n'est qu'un dictionnaire», répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l'étendue du sens implique dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires et nombreux du dictionnaire. «On y cherche des mots, la génération des mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais considéré le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.» Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur exemple pour rendre l'idée saillante et pour illuminer la pensée du maître.
Delacroix n'aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait impuissantes à former de véritables artistes: il ne faisait en cela qu'insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d'autre éducateur que lui-même et le développement normal d'une intense personnalité. A toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement qu'elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider; point d'œuvre d'art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier, ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait partout, non pas seulement dans les livres où elle différencie les gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l'imagination du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature; dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons d'harmonie plus ou moins habiles. C'est elle qui, d'une façon générale, se substitue à l'imagination chez les artistes dénués d'invention, c'est elle qui conduit à la «manière». Et ce n'était pas chez lui amour exagéré d'indépendance; c'était le résultat des exigences d'une personnalité absorbante; c'était aussi le fruit des observations qu'il avait faites sur les lois qui dirigèrent l'éducation des artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu'il avançait dans l'exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la pensée; à l'appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien, Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu. Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu'il appréciait le plus: hardiesse au début d'une carrière, parce qu'elle est synonyme de puissance; hardiesse après les premiers succès, parce qu'elle prouve l'effort constant de l'artiste; hardiesse encore en plein triomphe, parce qu'elle dénote l'amour désintéressé de l'art, la recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté: «Être hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de la force.» Notons d'ailleurs que ces principes d'indépendance, qui pourraient sembler outrés, ne l'empêchaient pas de reconnaître et de proclamer le rôle de l'imitation, la nécessité pour l'artiste débutant de s'appuyer sur l'enseignement des maîtres. Lui-même, il avait donné l'exemple de cette discipline de l'esprit par son érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s'assimiler leur génie. Le développement de l'artiste lui paraissait assez semblable à celui de l'enfant qui d'abord reproduit les mouvements imités de ceux qui l'approchent, puis arrive peu à peu à l'indépendance et à la spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne saurait exister de véritable maître en dehors de l'affranchissement. En 1855, il écrit à ce propos: «Il faut absolument qu'à un moment quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme presque aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: Cela est bon pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là. Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée d'inspiration personnelle est préférable à tout.»
Jusqu'ici nous n'avons examiné que des principes d'esthétique générale; nous devons en venir maintenant à l'étude de l'esthétique spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours intéressant d'entendre un artiste parler de son art et faire au public la confidence de ses pensées; cela est en tout cas singulièrement révélateur de l'esprit dans lequel il le pratique, des tendances qu'il y apporte, de la largeur ou de l'étroitesse de vues qu'il y manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire et d'ordonnance classique toujours saillant jusqu'en ses moindres analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à comprendre certains talents d'ordre moyen comme Van Dyck ou certaines faces d'un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à pénétrer le génie mystérieux et souverain d'un Rembrandt; même dans ses appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et l'on est forcé de conclure qu'il est plus écrivain que peintre. Quand cet artiste est un Couture, on peut trouver chez lui des recettes de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils pour les spécialistes; en revanche, dès qu'il tente de s'élever à des préoccupations plus hautes, dès qu'il aborde ce que Delacroix appelait la partie «intellectuelle» de l'art, on saisit tout de suite le danger que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n'y a d'égale que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l'écrivait M. Mantz à propos de ce même Couture jugeant Delacroix, «dépasse peut-être les limites du comique ordinaire». Chez l'artiste dont nous tentons d'analyser l'esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances que nous signalions. Chaque fois qu'il traite une question de métier, c'est avec la compétence d'un peintre de race; mais comme chez lui l'exécution est toujours subordonnée à l'idée, il reste constamment supérieur à son sujet par l'élévation et la diversité des points de vue; partout et toujours il demeure peintre, c'est-à-dire qu'en aucune circonstance il ne tente d'introduire dans son art des moyens qui lui soient étrangers; pourtant jamais en lui le peintre n'étouffe l'artiste, l'homme d'éducation générale et d'inspiration soutenue. Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été écrites après l'année 1850, alors qu'il était dans la pleine maturité du talent, et qu'elles empruntent à ce simple fait une autorité singulière.
Écoutez-le quand il parle de la composition d'un tableau, de l'art de «conduire ce tableau depuis l'ébauche jusqu'au fini». On sait qu'il n'admettait pas qu'une composition fût faite autrement que par «masses marchant simultanément»: c'était là un des principes d'art qui lui tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu'il lui eût semblé contraire à une bonne discipline de l'esprit de traiter telle partie d'une composition littéraire sans obéir à un plan nettement délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants. Cette règle, qu'il considérait comme fondamentale, lui était apparue avec la lumière de l'évidence en constatant les inconvénients de la méthode contraire dans des tableaux qu'il avait vus en préparation, notamment à l'atelier de Delaroche dont il détestait d'ailleurs la facture; il comparaît ce genre d'ouvrage «à un travail purement manuel qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un temps déterminé, ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes... Quand une étape est faite, elle n'est plus à faire, et quand toute la route est parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.» Dans un fragment de l'année 1854 qui traite la question avec l'ampleur qu'elle comporte, voici ce qu'il écrit: «Le tableau composé successivement de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas couvert; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à examiner, on est involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l'ordonnance nulle part.»