Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850
Part 29
Dans la grande galerie, admiré les Rubens: sa figure de la Victoire placée dans l'avant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les autres! les jambes même semblent faites par un autre que le maître; le soin s'y montre; mais la sublime tête en feu et le bras plié,... tout cela est le génie même.
Les Sirènes également ne m'ont jamais semblé si belles. L'abandon seul et l'audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions.
Vu le _Christ ressuscitant_, du Carrache. Le terne et le poids de cette peinture m'ont fait voir ce que le sujet a de beau. L'ange, les yeux brillants comme un éclair, écartant la pierre; le Christ éblouissant de lumière, s'élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous côtés.
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_Samedi_ 2 _juin._--Mme de Querelles m'a dit qu'elle avait vu chez un doreur le petit _Arabe à cheval_ arrivant au galop sur cheval alezan. Elle m'a raconté les mêmes impressions que j'éprouve moi-même devant les sublimes Rubens; c'est incroyable dans une personne du monde!... La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l'a répété sur tous les tons.
Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel.
--Le _Bouclier magique._--Relire la _Jérusalem._
--Les sujets de _Roméo: Juliette endormie_: ses parents la croient morte.
--_Jésus présenté au peuple par Pilate._
--_Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits._
--_Jésus insulté par les soldats._
Revoir pour ces sujets la petite _Passion_ d'Albert Dürer.
--_Baiser de Judas._
--_Jésus entre les mains des soldats._
--_Madeleine essuyant les pieds du Christ._
--_Le Repas chez Simon._
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_Mardi_ 5 _juin._--Parti pour Champrosay à huit heures du soir; trouvé tout en désordre dans le petit jardin; été chercher de l'eau à la petite source pour faire de l'eau de Seltz avec la nouvelle machine que j'ai apportée.
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_Mercredi_ 6 _juin._--En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet; je me suis engagé à y aller l'après-midi. J'y ai été effectivement et ai fait la connaissance d'une personne très aimable et par-dessus le marché très bonne musicienne.
J'allais, en sortant delà, dîner chez Mme Villot, qui m'avait fait inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m'a surpris agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans le salon achever la soirée.
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_Champrosay.--Dimanche_ 17 _juin._--Villot qui était ici depuis huit jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu'on avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot m'a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais assidûment, et il venait l'après-midi.
--J'ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu'au 26, jour où je retourne à Paris pour deux jours:
_Tom O'Shanter._[442]
Une petite _Ariane._[443]
_Daniel dans la fosse aux lions_[444],--sur papier.
_Un Giaour au bord de la mer._[445]
_Un Arabe à cheval_ descendant une montagne.
_Un Samaritain._[446]
Travaillé à la petite _Fiancée d'Abydos._[447]
Ȉ l'_Ugolin._[448]
»à la _Desdémone._[449]
Ȉ _Lady Macbeth._[450]
Je me trouve souvent dans l'embarras le matin, quand il faut reprendre une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez sèches.
_Dimanche_ 24 _juin._--Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé d'esquisser un _Samson_ et une _Dalila_[451]: j'en suis resté au crayon blanc.
L'après-midi, j'ai été à la forêt, par l'entrée du maquis: je n'avais pas vu ce côté depuis l'année dernière. Je me suis mis en tête de faire un bouquet de fleurs des champs que j'ai formé à travers les halliers, au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les épines; cette promenade m'a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été étouffante et orageuse dans la matinée, était d'une autre nature, et le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois au soleil couchant... Je suis, en vieillissant moins susceptible des impressions plus que mélancoliques que me donnait l'aspect de la nature; je m'en félicitais tout en cheminant. Qu'ai-je donc perdu avec la jeunesse?... Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et passagèrement d'un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela même, d'une amertume proportionnée.
En vieillissant, il faut bien s'apercevoir qu'il y a un masque sur presque toutes choses, mais on s'indigne moins contre cette apparence menteuse, et on s'accoutume à se contenter de ce qui se voit.
_Lundi_ 9 _juillet._--Chez Piron, pour M. Duriez [452]: je le trouve on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon retour à Champrosay.
_Samedi_ 14 _juillet._--Travaillé à l'_Ugolin_ et fait le soir la _vue de ma fenêtre._[453]
_Dimanche_ 15 _juillet._--J'écris à Peisse [454], à propos de son article du 8.
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_Lundi_ 23 _juillet._--Je dînais chez Mme de Forget avec Cave, sa femme, etc.
Le soir, M. Meneval [455] me parlait de l'affreuse conduite des généraux et maréchaux de l'Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube. M. F..., logeant dans une autre maison que celle de l'Empereur, et traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux s'ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus: le tuer, l'enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se débarrasser et d'aller jouir dans leur hôtel; c'était, disaient-ils, le fléau de la France, etc. L'Empereur, à qui M. F... raconta la chose avec l'émotion concevable, se contenta de dire qu'ils étaient fous.
Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la bataille de la Moskowa,... se plaignant qu'en ménageant la garde, il l'avait privée des fruits d'une victoire plus complète. Ce fut encore lui le plus cruel à Fontainebleau; il alla jusqu'à menacer l'Empereur de lui faire un mauvais parti, s'il n'abdiquait pas.
Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l'Empereur, étant logé à l'étroit, n'avait pu avoir près de lui le prince Berthier, M. Meneval, ayant été le trouver pour les affaires de l'armée, le trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes; il lui demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans ses entreprises: «A quoi sert, disait-il, d'avoir des richesses, des hôtels, des terres, s'il faut sans cesse faire la guerre et compromettre tout cela?»
Napoléon n'opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs reproches souvent odieux; il les aimait, malgré leur ingratitude, et comme de vieux compagnons.
Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n'avait osé se permettre une observation devant un ordre de lui... La confiance l'avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté de son génie, comme la campagne de France l'a si bien prouvé. Si à Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve de la garde qu'il refusa d'engager à la Moskowa, il eût encore gagné la bataille, malgré l'arrivée des Prussiens.
Je demandai à M. Meneval s'il n'avait pas été tout à fait indisposé à la Moskowa, suivant l'opinion accréditée généralement. Il fut effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d'une telle extinction de voix qu'il lui fut impossible de donner un ordre verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de papier; cependant il avait toute sa tête. Mais après la bataille de Dresde, l'indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc.
Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu'il avait contractée au siège de Toulon. Il s'appuyait contre sa table, se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal, mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à cette cruelle maladie.
[439] Voir _Catalogue Robaut_, n° 778.
[440] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1897.
[441] _Louis-Eugène Cœdès_, peintre, né en 1810, mort en 1868. Il exposa au Salon de 1831.
[442] Sujet tiré d'une ballade écossaise, de Burns. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 136 et 197.)
[443] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1166, 1167.
[444] Toile de 0m,67 X 0m,48. Fait partie de la Galerie Bruyas, au Musée de Montpellier. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1066.)
[445] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1074.
[446] _Voir Catalogue Robaut_, n° 1168.
[447] Voir _Catalogue Robaut_, n° 772.
[448] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1063.
[449] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1172.
[450] Toile de 0m,41 X 0m,32. Exposée au Salon de 1850-51.--Elle fut caricaturée par Cham. Donnée à Théophile Gautier. Vente Gautier, 1873: 7,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1171.)
[451] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1238.
[452] _Duriez_, parent de Delacroix.
[453] Voir _Catalogue Robaut_, n° 754, 1176, 1177, 1178 et autres.
[454] _Louis Peisse_, littérateur, né a Aix en 1802, fut d'abord conservateur des objets d'art au Mont-de-piété de Paris, puis conservateur du Musée des études à l'École des Beaux-Arts. Il a publié des articles de critique et de philosophie dans le _Producteur_, le _National_, la _Revue des Deux Mondes_, les Salons de 1841 à 1844, dans ce dernier recueil. La lettre en question, qui figure dans la _Correspondance_ (t. II, p. 18), contient des remerciements au critique pour un article élogieux que celui-ci avait fait paraître dans le _Constitutionnel_ après le Salon de 1840.
[455] Baron _de Meneval_, né en 1778, mort en 1850. Ancien secrétaire du premier Consul, et plus tard de l'Empereur; il accompagna Napoléon dans ses campagnes, fut nommé baron et maître des requêtes au conseil d'État. Il vécut dans la retraite à partir de la seconde Restauration, et se consacra à la publication des souvenirs historiques sur l'Empire.
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_Paris.--Samedi_ 11 _août._--J'ai passé plus d'un mois à Paris. Je n'ai pas, je crois, noté l'époque de mon retour de la campagne, le samedi, probablement.
J'ai dîné chez Chabrier. Je voulais lui parler de l'affaire de Villot et de la commission dont Chabrier fait partie pour juger le règlement futur du Musée et les attributions des conservateurs, Je lui ai remis la note de Villot.
Vers neuf heures et demie, pris une calèche et été chez Villot. Je n'ai trouvé que sa femme. Elle était encore sur sa chaise longue à travailler. Elle était fort bien ainsi, tout en blanc, avec des fleurs charmantes sur le petit guéridon. J'ai attendu Villot jusqu'à onze heures.
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_Samedi_ 18 _août._-Retourné le soir chez Chabrier pour avoir la réponse de la note. Il m'en a parlé comme un homme qui avait étudié la chose. Le directeur du Musée avec lequel il s'est trouvé à la commission l'avait captivé jusqu'à un certain point.
Retourné achever la soirée chez Villot, j'ai vu là le joli nécessaire, etc.
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_Champrosay.--Samedi_ 25 _août._--Revenu de Paris par le chemin de fer de cinq heures. F... était dans la voiture en petite veste pour aller dîner chez M. V...
Villot était dans le même convoi. Remonté avec lui à Champrosay. Il a voulu que je vinsse le voir le soir, mais j'étais fatigué.
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_Dimanche_ 26 _août._--Longue séance avec Villot chez moi. Il me parle des baigneurs installés chez lui. Je dîne effectivement avec tout ce monde-là. Le soir ils partent tous: Nous allons les conduire au chemin de fer, ainsi que M. B..., qui en était.
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_Mercredi_ 29 _août._--Il y a quelques jours à peine que je suis revenu du long séjour que j'ai fait à Paris.
J'ai été en bateau avec Mme Villot et son fils, qui ont tous deux la fureur des bains. Dîné avec elle et passé agréablement la soirée.
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_Vendredi_ 31 _août_.--J'ai reçu avant-hier du bon N... une invitation pour aller passer deux ou trois jours à Écoublay, et lui ai répondu.
Je dînais ces jours avec M. Villot et M. Bontemps; ce dernier m'a appris la mort de Mme de Mirbel [456]. J'ai été très affecté de ce malheur.
Le soir, après dîner, resté au clair de lune dans le jardin. M. Bontemps nous a fort divertis par des chansons et coq-à-l'âne de toute espèce. Partie de loto avant de se séparer.
[456] Mme _de Mirbel_, née en 1796, morte en 1849. Élève d'Augustin, elle devint, sous sa direction, un des plus remarquables peintres en miniature de ce temps. On lui doit un grand nombre de portraits excellents, notamment Charles X, le duc de Fitz-James, le comte Demidoff, Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le comte de Paris, Émile de Girardin, etc. Elle avait sérieusement encouragé Delacroix à ses débuts: «Mme de Mirbel est excellente pour moi et me pousse», écrivait-il à Soulier en 1828. (_Corresp._, t. I, p. 121.)
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_Samedi 1er septembre._--Parti à huit heures moins un quart avec Jenny; courses diverses avant d'arriver à la maison. Le temps était assommant; je n'en pouvais plus, et, ce qu'il y a de singulier, les pressentiments de tristesse que je sentais avaient moi-même pour objet.
Parti à deux heures et demie par l'affreuse diligence de Fontenay. Confusion incroyable: foule de chasseurs et de chiens.
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3 _septembre._--La lettre de l'architecte Baltard [457] qui m'apprend la nécessité de changer mes sujets pour Saint-Sulpice.
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_Champrosay.--Samedi_ 15 _septembre._--Dîné avec M. Villot.
Soirée insipide: j'étais mal disposé et me suis retiré plus tôt.
Je ne vaux pas grand'chose ce soir; le dîner est une affaire. Je déjeune si peu que l'appétit m'entraîne le soir, et que je suis plus disposé au sommeil qu'à la conversation.
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_Dimanche_ 16 _septembre._--Bonne journée.
Composé et ébauché le matin la _Femme qui se peigne_ et _Michel-Ange dans son atelier._[458]
Promenade charmante dans la forêt, par un petit sentier tout à fait nouveau, derrière le terrain de Lamouroux, en allant vers la gauche, le chêne d'Antin à droite.
Vu la fourmilière, sur laquelle je me suis amusé à écrire dans mon calepin.
Le soir chez M. Quantinet. Sonates de Beethoven, avec violon. Il avait été question de dîner chez eux avec Chenavard et Dupré; ces messieurs n'ont pu venir.
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_Lundi_ 17 _septembre._--Je me lève toujours avec un malentrain incroyable.--Hier, où j'ai tant travaillé, c'était de même... Je me suis remis: j'ai retouché l'ébauche en grisaille de la _Femme qui se peigne_, et puis dessiné et ébauché entièrement en peu de temps l'_Arabe_ qui grimpe sur des roches pour surprendre un lion [459].
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28 _septembre._--J'étais mal disposé; j'ai été chercher la grosse Bible; pensé beaucoup de sujets. Le soir, resté chez moi et dormi.
[457] _Victor Baltard_, architecte, né en 1805, mort en 1874, grand prix d'architecture, directeur des travaux de Paris et du département de la Seine, membre de l'Institut. Il a construit un grand nombre d'édifices et de monuments parisiens, et a dirigé les travaux de restauration et de décoration dans plusieurs églises de Paris, notamment Saint-Germain des Prés, Saint-Eustache, Saint-Séverin, Saint-Étienne du Mont, Saint-Sulpice, etc.
[458] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1184.
[459] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1227.
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_Mardi_ 2 _octobre_ (_SS. Anges gardiens._)--C'est aujourd'hui que j'ai arrêté avec le curé et son vicaire, M. Goujon, que je ferais les _Saints Anges_, et je m'aperçois, en écrivant ceci, que c'est le jour même de leur fête que j'ai pris ce parti.
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_Rouen.--Jeudi_ 3 _octobre._--Le retard que j'ai mis à mon départ qui devait avoir lieu hier est cause que j'ai manqué à Rouen l'occasion de voir mon tableau de _Trajan._[460] Quand je suis arrivé au Musée, il était depuis le matin seulement couvert à moitié par des charpentes élevées pour l'exposition des peintres normands.....Si j'avais persévéré dans mes projets, je l'aurais vu à mon aise.
Je ne me rappelle pas qu'un de mes tableaux, vu dans une galerie longtemps après l'avoir oublié, m'ait fait au tant de plaisir. Malheureusement une des parties les plus intéressantes, la plus intéressante peut-être, était cachée, c'est-à-dire la femme aux genoux de l'Empereur... Ce que j'ai pu en voir m'a paru d'une vigueur et d'une profondeur qui éteignaient sans exception tout ce qui était alentour. Chose singulière! le tableau paraît brillant, quoiqu'en général le ton soit sombre.
--Parti à huit heures au lieu de sept; j'ai fort pesté de n'avoir retardé mon départ que pour ne pas partir à sept heures et d'arriver sottement, pour ne pas m'être informé, une heure plus tôt qu'il ne fallait. Du reste, placé comme je désirais, la route m'a semblé charmante. La forêt de Saint-Germain, à partir de Maisons, occupe les deux côtés de la route. Il y a là des clairières, des allées couvertes, etc., dont l'aspect est délicieux.
Arrivé à Rouen à midi et demi. Ces tunnels sont bien dangereux. Je passe sur l'immense danger; ils ont encore l'ennui de couper la route sottement. Déjeuné fort bien à l'_Hôtel de France_, où je me suis trouvé avec plaisir, en pensant au premier voyage que j'ai fait dans ce pays.
Vers trois heures au Musée; j'ai eu le désappointement dont je viens de parler. J'ai remarqué pour la première fois deux ou trois tableaux de Lucas de Leyde, ou dans son genre, qui m'ont charmé. Grande délicatesse dans l'expression des détails qui rendent le tempérament, la finesse de la peau et des cheveux, la grâce des mains, etc. La peinture traitée largement ne peut donner ce genre d'impressions.
--_Berger_, au-dessus de ces tableaux.--Admiré les _Bergers_ de Rubens. Il y a à côté un tableau de H..., qui représente le _Christ devant Pilate_; je l'avais précédemment admiré, à cause de la naïveté et de la vérité de l'aspect... A côté des bergers de Rubens, il redescend jusqu'à n'être que des portraits de modèles.
A Saint-Ouen ensuite. Ce lieu m'a toujours donné une sublime impression; je ne compare aucune église à celle-là.
Rentré fatigué et peu dispos. Dîné tard et peu. Ressorti pour une seconde. Trempé par la pluie qui est continuelle dans le pays, je suis rentré vers dix heures.
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_Samedi_6 _octobre._--Ce jour, sorti tard.
Vu la cathédrale, qui est à cent lieues de produire l'effet de Saint-Ouen; j'entends à l'intérieur, car extérieurement, et de tous côtés, elle est admirable. La façade: entassement magnifique, irrégularité qui plaît, etc... Le _portail des libraires_ aussi beau.
Ce qui m'a le plus touché, ce sont les deux tombeaux de la chapelle du fond, mais surtout celui de M. de Brézé. Tout en est admirable, et en première ligne la statue. Les mérites de l'Antique s'y trouvent réunis au je ne sais quoi moderne, à la grâce de la Renaissance: les clavicules, les bras, les jambes, les pieds, tout cela d'un style et d'une exécution au-dessus de tout. L'autre tombeau me plaît beaucoup, mais l'exécution a quelque chose de singulier; peut-être est-ce l'effet de ces deux figures posées là comme au hasard. Celle du cardinal, en particulier, est de la plus grande beauté, et d'un style qu'on ne peut comparer qu'aux plus belles choses de Raphaël...: la draperie, la tête, etc.
A Saint-Maclou; vitraux superbes, portes sculptées, etc.; le devant sur la rue a gagné à être dégagé. On a fait là depuis quelques années une nouvelle rue à la moderne qui va jusqu'au port.
Rentré d'assez bonne heure, après avoir été à Saint-Patrice, dont les vitraux sont beaux, mais m'ont ému faiblement. (Se rappeler l'allégorie de la _Chute de l'homme et de la femme_; le démon à côté, ensuite la Mort qui apprête son dard, et enfin le Péché, sous les traits d'une femme couverte de parures, mais les yeux fermés et liée d'une chaîne.)
Dîné à trois heures; parti à quatre heures et demie. Cette route faite le soir par un temps riant et charmant..... Dérangé par les caquetages d'un jeune avocat, insolent comme tous les jeunes gens, et de son client, bavard insupportable.
A Yvetot, désappointement. Pris un cabriolet; arrivé tard. La grande allée du château a disparu. J'ai éprouvé là l'émotion la plus vive du retour dans un endroit aimé[461]. Mais tout est défiguré... le chemin est changé, etc.
_Le lendemain dimanche_ 7, visité le jardin tout mouillé. Je n ai pas été trop désappointé. Les arbres ont grandi dans une proportion extraordinaire et donnent à l'aspect quelque chose de plus triste qu'autrefois, mais dans certaines parties un caractère presque sublime. La montagne à gauche vue d'en bas, avant d'arriver aux petites cascades; les arbres verts entourés de lierre vers le pont. Malheureusement le lierre qui les embrasse et fait un bel effet, les dévore et les fera périr avant peu.
Après déjeuner, visité avec Bornot et Gaultron la chapelle [462]. Le temps est mauvais et nous tient enfermés.
Avant dîner, j'étais souffrant. Je ne suis pas très bien depuis mon arrivée à Rouen. Nous sommes sortis malgré la pluie et avons grimpé la côte d'Angerville... Ces routes sont devenues superbes.
Le lendemain, journée de pluie tellement continue, qu'il ne m'a pas été possible de mettre le pied dehors. Quelques personnes à dîner: le curé, personnage grassouillet, qui sourit à chaque instant avec un petit sifflement entre les dents et qui ne dit mot; la directrice des postes, personne aimable, et la bonne madame d'Argent. Joué au billard, etc.
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_Mardi_ 9 _octobre._--Par quelle triste fatalité l'homme ne peut-il jamais jouir à la fois de toutes les facultés de sa nature, de toutes les perfections dont elle n'est susceptible qu'à des âges différents? Les réflexions que j'écris ici m'ont été suggérées par cette parole de Montesquieu, que je trouvai ici ces jours-ci, à savoir qu'au moment où l'esprit de l'homme a atteint sa maturité, son corps s'affaiblit.
Je pensais à propos de cela qu'une certaine vivacité d'impression, qui tient plus à la sensibilité physique, diminue avec l'âge. Je n'ai pas éprouvé, en arrivant ici, et surtout en y vivant quelques jours, ces mouvements de joie ou de tristesse dont ce lieu me remplissait, mouvements dont le souvenir m'était si doux... Je le quitterai probablement sans éprouver ce regret que j'avais autrefois. Quant à mon esprit, il a, bien autrement qu'à l'époque dont je parle, la sûreté, la faculté de combiner, d'exprimer; l'intelligence a grandi, mais l'âme a perdu son élasticité et son irritabilité. Pourquoi l'homme, après tout, ne subirait-il pas le sort commun des êtres? Quand nous cueillons le fruit délicieux, aurions-nous la prétention de respirer en même temps le parfum de la fleur? Il a fallu cette délicatesse exquise de la sensibilité au jeune âge pour amener cette sûreté, cette maturité de l'esprit. Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait, sont-ils ceux qui ont conservé, à l'âge où l'intelligence a toute sa force, une partie de cette impétuosité dans les impressions,... qui est le caractère de la jeunesse?
Passé la matinée à lire Montesquieu.
--A Fécamp, vers deux heures; la mer était magnifique. Beaux aspects de la vallée. Après dîner, discussion politique.