Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 26

Chapter 263,530 wordsPublic domain

Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Est-il dans la création un être plus _esclave_ que n'est l'homme? La faiblesse, les besoins, le font dépendre des éléments et de ses semblables. C'est encore peu des objets extérieurs. Les passions qu'il trouve chez lui sont les tyrans les plus cruels qu'il ait à combattre, et on peut ajouter que leur résister, c'est résister à sa nature même. Il ne veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit; c'est en quoi il trouve surtout le christianisme odieux; c'est, à mon sens, ce qui en fait la morale par excellence: soumission à la loi de la nature, résignation aux douleurs humaines, c'est le dernier mot de toute raison (et partant soumission à la loi écrite, divine ou humaine).

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13 _septembre._--A Versailles; j'y ai repris la fièvre.

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17 _septembre._--Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture.

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18 _septembre._--M. Laurens[383] venu ce matin; il me vante beaucoup Mendelssohn.

La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi l'exécution comme au violon.

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19 _septembre._--Je vois dans les peintres des prosateurs et des poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc. Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées, qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur l'imagination dans l'art de la peinture. Les _Thermopyles_ de David sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille presque jamais d'idée par d'autres moyens que la pantomime plus ou moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive ne vous frappe pas au premier coup d'œil.

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20 _septembre._--Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire.

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22 _septembre._--Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget.

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24 _septembre._--Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent de change.

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25 _septembre.--Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du Soleil._

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26 _septembre._--M. Cournault [384] me dit avoir vu à Alger un ouvrier, qui taillait des morceaux de cuir ou d'étoffe pour des ornements, regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider. Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.

--Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.

[382] _Pierre Leroux._

[383] Il est difficile de savoir si Delacroix veut parler ici de _Joseph-Bonaventure Laurens_, littérateur et compositeur français, né en 1801, ou de son jeune frère _Jules Laurens_, peintre lithographe et graveur, né à Carpentras en 1825; car le compositeur s'occupait beaucoup de peinture, et le peintre, de musique. Jules Laurens, qui était entré en 1844 à l'École des beaux-arts, se fixa ensuite définitivement à Carpentras.

[384] _Cournault_ fut un des légataires de Delacroix.

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2 _octobre._--Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la vie de Marie de Médicis, _la Paix mettant le feu à des armes..._ des monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de Janus.

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5 _octobre._--Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de Gautier sur Töpffer.

--Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de l'_Italie._[385]

J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12 septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche.

Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient; de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier; on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles, comme Cournault me disait qu'était la _Bataille d'Ivry_ de Rubens, à Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles.

La manière appliquée à la figure de l'_Italie_ est très propre pour faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination le désire sans cesser d'être colorées, etc.

La _manière de Prud'hon_ s'est faite en vue de ce besoin de revenir sans cesse, _sans manquer à la franchise._ Avec les moyens ordinaires, il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est _lâché_ dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur. _Dans le portrait de même_: si l'on veut arriver à une extrême force d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le résultat est presque infaillible.

La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le _vernis copal_ peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire.

Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.

Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la _Nymphe endormie_ [386] que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le fond de forêt, après que je l'eus glacé de _laques jaunes_ et de _vert malachite_, etc., sur une préparation _blanche_ que j'avais remise sur l'ancien affreux rocher de _terre d'ombre_, etc.

Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le jaunissement et l'ardent des teintes.

J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y a quelque dix ans, de _Femmes enlevées par des hommes à cheval_,[387] d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette _Nymphe_ avec du _blanc pur_, que le fond qui était derrière, fond de rochers faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait, mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc couvert de _blanc_ ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.

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6 _octobre._--La _Desdémone_, la _Femme à la rivière_, la _Lélia_[388] feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus grande dimension sera le mieux.

--Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de laquelle toute peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile.

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8 _octobre._--Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand [389], que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la vie, la grâce, l'abondance.

Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition, montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.

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9 _octobre._--J'ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons, etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.

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14 _octobre._--Parti pour Champrosay.

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15 _octobre._--Vieillard est venu passer une partie de la journée avec moi. Le cher ami paraît mieux de son voyage en Angleterre. Il m'a conté l'anecdote de l'officier des hussards anglais, qui entend dire que le tabac réussirait bien à Ceylan. Il profite aussitôt de quatre mois de congé pour s'embarquer, aller faire sa plantation, et revenir.

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28 _octobre._--Revenu de Champrosay, où j'ai eu presque constamment le plus beau temps du monde.

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29 _octobre._--Lenoble m'a apporté les quatorze actions du chemin de fer de Lyon qu'il a dû placer dans la caisse de l'agent de change, M. Gavet, attendu qu'elles sont au porteur [390].

[385] Hémicycle d'_Attila._

[386] Voir même sujet, _Catalogue Robaut_, n° 789.

[387] Delacroix fait sans doute allusion ici au tableau de Rubens qui se trouve à la Pinacothèque de Munich et qui est connu sous le nom d'_Enlèvement des filles de Leucippe._

[388] Delacroix avait écrit lui-même à l'encre sur le bois du chassis de ce tableau: _Lélia dans la caverne du moine, devant le corps de son amant_ (George Sand). (Voir _Catalogue Robaut_, n°s 1032, 1033.)

[389] _Jacquand_, peintre, né à Lyon en 1805. Il fit d'abord de la peinture historique, puis se livra à la peinture de genre et exécuta de nombreux tableaux, commandés par la liste civile ou acquis par les amateurs.

[390] _M. Gavet_, agent de change, a épousé la fille aînée de M. Bornot.

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2 _novembre._--Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d'anatomie, partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.)

Prêté à Villot des calques de faïences d'Alger.

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14 _décembre_.--_Élie_ s'étant enfui _dans le désert_ pour fuir la colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé par un ange qui lui apporte un pain et de l'eau, en lui enjoignant de prendre courage et de se nourrir. (_Bible_, p. 241.)

--_Abigaïl vient apaiser David_ par des présents comme il s'apprêtait à tirer vengeance de Nabal, son mari. (_Bible_, p. 189.)

--_Saint Étienne_[391], après son supplice, _recueilli par les saintes femmes et des disciples._

[391] Ce tableau ne fut terminé qu'en 1859. Il fut caricaturé par Cham, et acheté par le Musée d'Arras 4,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut._)

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15 _décembre._--Alexandre faisant violence à la Pythie.

--_Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or_, ferait bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme l'escalier de la Chambre des députés.

--L'_Encan de Pertinax._ Il vend la cour de Commode, choses et hommes, esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside.

--Voir la préface de _Raison et folie._

--Deux _emblèmes de la Force persévérante._

--_Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil._

1849

6 _janvier._[392].--_À M. Jame, à Lyon._

«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière, pour trois ou quatre mois, mon tableau de la _Liberté de 1830._[393] J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter, etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc [394], votre ami; vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me compter une somme de mille francs, _quel que fût le résultat de votre entreprise._ Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés, et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.

«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne, à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré, c'est-à-dire en votre présence.

«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre; cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.

«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma considération.»

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14 _janvier._--Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission, pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante, galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal; mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de l'ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en rendre compte.

Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis rentré chez moi.

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24 _janvier._--A la commission à neuf heures. Bonne journée.

--Vu Mornay chez lui.

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29 _janvier._--Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.

--Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures. Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand [395], de cette bizarre destinée, de ce composé de qualités et de vices. C'était à propos de ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire. Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice, ou qu'il tournât mal.

Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»

--Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles des Italiens, pour l'_Italiana._ Nous arrivons et nous avons l'_Elisire._[396] Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement dans la musique.

[395] Le nom de _George Sand_ revient assez souvent dans le cours du Journal; les relations entre elle et Delacroix furent assez suivies pour qu'il paraisse intéressant de rappeler ici le jugement qu'elle portait sur Delacroix dans une lettre au critique Th. Silvestre: «Il y a vingt ans que je suis liée avec lui, et par conséquent heureuse de pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du maître; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses amitiés. Il jouit également des diverses faces du Beau par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte, il comprend la musique d'une manière si supérieure, qu'il eût été probablement un grand musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer, il _pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de l'avenir._» (Th. Silvestre, _Les artistes vivants._)

[396] _Italiana in Algeri_, opéra de Rossini.--_L'Elisire d'amore_, opéra de Donizetti.

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5 _février._--M. Baudelaire [397] venu comme je me mettais à reprendre une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa, entreprise pour Thomas [398], de la rue du Bac. Il m'a parlé des difficultés qu'éprouve Daumier à finir.

Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.

Continué la petite figure après son départ et repris les _Femmes d'Alger._

Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère?

--J'éprouve sur le tableau des _Femmes d'Alger_ combien il est agréable et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.

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10 _février._--Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu Lassus [399], perdu de vue depuis longtemps.

Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux.

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