Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 25

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--J'ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit. Le tableau de Couture m'a fait plaisir [357]; c'est un homme très complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu'il ne l'acquerra jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu'il sait. Son portrait de femme m'a plu.

J'ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les _Musiciens juifs_ et le _Bateau._[358] Le _Christ_[359] ne m'a pas trop déplu.

Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout.

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8 mai.--Dîné chez Mme de Forget.--Repris le _Christ au tombeau_ dans la journée.

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9 _mai._--Chez Mme Marliani le soir. Elle m'apprend la maladie de Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très gravement. Il va un peu mieux à présent.

D'Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes revenus côte à côte une partie du chemin.

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10 _mai._--Été le matin chez Chopin, sans être reçu.

Travaillé dans la soirée au _Christ_ et à la figure du devant.

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11 _mai._--Lessore [360] venu le matin.--Chez Chopin vers onze heures.

Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit la bataille de Coutras: _Henri IV dans sa maison_, etc.

--Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami Herbaut.

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12 _mai._--Vu M. Boileux [361], de Blois. Est venu me demander avec empressement mes _Juifs_ du Salon pour un amateur de son pays; c'est un peu tard.

J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le mauvais temps, la paresse me font remettre.

Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les _Mousquetaires_ jusqu'à cette heure-là; fort amusé.

M. L. Ménard [362]: l'avertir de la terminaison des peintures à la Chambre des députés.

_Champrosay, lundi_ 22 _mai._--Le matin, assis dans la forêt.--Je pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance, ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses, etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui manquait autour de soi.

C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques, augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure, les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à dédaigner ce qu'ils possèdent.

Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière. De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité, le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement. Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens. Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en faisant la même interprétation.

Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la sauvegarde des sociétés.

--Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13.

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23 _mai._--Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté chez moi tout abattu.

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25 _mai._--Repris le _Christ._

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26 _mai._--Travaillé avec ardeur, quoique peu de moments.--_Femmes d'Alger._--Composé un _Intérieur d'Oran_ avec figures.--La _Femme gui se lave les pieds_, paysage de Tanger.

--Chez Pierret le soir. Parlé du départ de son fils.

--Villot venu le matin: je l'ai trouvé changé.

--Reçu de M. Labello, pour le comte Tyszkiewiez, 500 francs pour le _Canot naufragé._[363]

--Chopin venu dans la journée; il repart vendredi pour Ville-d'Avray.

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27 _mai._--Travaillé avec plaisir aux _Femmes et Alger_: la femme du devant.

--Dîné chez Chabrier avec M. Poinsot, Rayer, David, Vieillard.

Bonne journée, soirée charmante: conversation toujours intéressante. Le génie, l'esprit, la finesse, la simplicité, la raison, le sens, tout ce qui est si rare. Il adore Voltaire, c'est tout simple; je lui ai trouvé des idées justes sur tout.

[347] _Martin-Delestre_ (1823-1858) n'exposa que sous le nom de _Delestre._

[348] _Solange_ était la fille de Mme _Sand._

[349] _Stanislas Laugier_, chirurgien, né en 1798, mort en 1872. Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine, membre de l'Académie de médecine, de la Société de chirurgie et de l'Académie des sciences. Laugier était un savant fort estimé.

[350] On connaît de Delacroix une _Jeune femme qui se peigne_; derrière la toilette, _Méphisto._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1165.)

[351] Peut-être un marchand de curiosités.

[352] _Gaspard-Jean Lacroix._

[353] _Aubry_, marchand de tableaux.

[354] _Nicolas-Auguste Bataille_, cousin de Delacroix, ancien officier d'état-major, propriétaire de l'abbaye de Valmont, qu'il légua en mourant à M. Bornot.

[355] _Antoine-Denis Chaudet_, statuaire et peintre, né en 1763, mort en 1810. Il avait étudié en Italie les chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la Renaissance, et devint un des artistes les plus éminents de la nouvelle école, dont David était le chef. Il fut membre de l'Académie des beaux-arts.

[356] _Jacques Gamelin_, peintre, né en 1739 à Carcassonne, mort en 1803. Grand prix de peinture, élève de l'École de Rome, il devint professeur à l'Académie de Toulouse.

[357] _Les Romains de la décadence_ furent exposés au Salon de 1847 et valurent à l'artiste une médaille de première classe et la croix de la Légion d'honneur.

[358] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010.

[359] Voir _Catalogue Robaut_, n° 996.

[360] _Émile-Aubert Lessore_, peintre paysagiste, qui exposa à Paris de 1831 (2e médaille) à 1869. Il passa les dernières années de sa vie en Angleterre, où il travailla beaucoup à décorer des vases pour les grands porcelainiers de Londres.

[361] _Boileux_, magistrat et jurisconsulte, qui était alors juge au tribunal de Blois.

[362] _Louis Ménard_, critique d'art, et frère du peintre _René Ménard_, est mort professeur à l'école des Arts décoratifs.

[363] Le comte _Eustache Tyszkiewiez_, archéologue polonais, et l'un des plus célèbres antiquaires de notre époque, acheta en effet ce tableau qui avait figuré au Salon de 1847 avec les _Musiciens juifs._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010.)

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5 _juin._--Dîné avec Vieillard chez Mme de Forget.--Le matin, Planet est venu avec M. Martens, pour daguerréotyper la _Cléopâtre._[364] Petite réussite.

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6 _juin._--Petit livre de croquis, avec crayon qui ne s'use pas, chez Ricois, rue des Petits-Augustins.

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7 _juin._--Au Père-Lachaise, avec Jenny [365], pour arranger les tombes et voir l'ouvrage de David. Commencé, à partir de ce jour, l'arrangement avec le jardinier susdit, pour entretenir, moyennant vingt francs par an, les tombeaux de ma mère, etc., puis autre arrangement avec lui pour recreuser l'inscription de ma mère et nettoyer la pierre.

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8 _juin._--Varcollier[366].--Cavé[367].--Nilson.--Scheffer.--Delessert.

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9 _juin._--Chez la plupart des hommes, l'intelligence est un terrain qui demeure en friche presque toute la vie. On a droit de s'étonner en voyant une foule de gens stupides ou au moins médiocres, qui ne semblent vivre que pour végéter, que Dieu ait donné à ses créatures la raison, la faculté d'imaginer, de comparer, de combiner, etc., pour produire si peu de fruits. La paresse, l'ignorance, la situation où le hasard les jette, changent presque tous les hommes en instruments passifs des circonstances. Nous ne connaissons jamais ce que nous pouvons obtenir de nous-mêmes. La paresse est sans doute le plus grand ennemi du développement de nos facultés. Le _Connais-toi toi-même_ serait donc l'axiome fondamental de toute société, où chacun de ses membres ferait exactement son rôle et le remplirait dans toute son étendue.

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13 _juin._--Mannequin à 350 francs, chez Lefranc, rue du Four-Saint-Germain, 23.

--Dîné avec Villot et Pierret.

--Chez Villot vers trois heures et retouché le cuivre des _Arabes d'Oran._[368]

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14 _juin._--Travaillé à la Chambre. Ébauché le groupe des Barbares du devant [369].

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15 _juin._--A Neuilly. Revenu avec Laurent Jan. «...Une pareille manière d'écrire qui transporte dans le style l'abandon familier ou cynique de la conversation (_le style de Michelet, les mots de polisson, etc._) est blâmable à plus d'un titre, car elle dénote chez l'auteur qui se la permet non moins de prétention que d'impuissance. Il se propose en effet de trancher sur les autres écrivains par l'audace de ses expressions, la bigarrure de ses couleurs, l'allure débraillée de ses phrases; et pourquoi ne pas prouver plutôt la force, en acceptant toutes les conditions, en se jouant en maître de toutes les difficultés de l'art d'écrire? _C'est dans l'accord des qualités individuelles avec les lois générales du beau et du bon, qu'éclate la véritable originalité._» (LERMINIER, _Sur Michelet, Lamartine.--Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1847.)

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17 _juin._--Dîné chez Leblond avec Halévy, Adam, Duponchel, Garcia, Guasco, etc. Halévy m'invite pour mercredi.

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20 _juin._--Chez Boissard. Reprise de la musique.

Roberetti n'étant pas d'abord arrivé, trio de Beethoven. Puis Mozart a fait tous les frais jusqu'à la fin. Je l'ai trouvé plus varié, plus sublime, plus plein de ressources que jamais.

J'ai beaucoup remarqué, en présence du tableau de Boissard représentant un _Christ_, le dessus de porte de son atelier. Ces peintures, quoique médiocres, sont une excellente leçon, que je lui appliquais à l'instant même, de ce principe, qui veut qu'un objet, même très clair, s'enlève presque toujours en brun sur un objet plus brun. Elles mériteraient pour cela qu'on en fît des esquisses.

--Je suis en très bonne santé depuis quelque temps et vais très souvent à la Chambre.

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25 _juin._--Ce jour, probablement à l'heure de mon dîner, est venu Grzimala. Il m'a dit sur ma peinture des choses qui m'ont plu, entre autres: _l'idée_ le frappant toujours plus que la _convention_ de la peinture; de plus, tous les tableaux présentent quelque chose de ridicule qui tient à des modes, etc. Il ne trouve jamais cela dans les miens. Aurait-il vraiment raison? Pourrait-on inférer de là que moins l'élément transitoire qui contribue le plus souvent au succès actuel se mêle aux ouvrages, plus ils ont la condition de durée et de grandeur?... Développer ceci.

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27 _juin._--Travaillé à la Chambre. Fait les deux cavaliers [370].

Dans la journée chez Roberetti, et le soir dîné avec Leblond, Garcia, Guasco, Ronconi [371].

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28 _juin._--Dîné chez Pierret avec Soulier, que je n'ai pas vu depuis un an au moins. Sa vue m'a fait beaucoup de plaisir.

--L'Académie des sciences morales et politiques remet au concours la question suivante:

_Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité du peuple._--Le prix est de 1,500 francs.

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29 _juin._--Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier, Villot, Pierret. Bonne soirée.

J'ai mis quelque ordre dans mes croquis aujourd'hui et hier.

--Repris du goût pour l'_allégorie de la gloire. Ugolin_ [372], etc.--Saint-Marcel [373] venu dans la journée.

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30 _juin._--Triqueti [374] venu dans la journée. Nous devons aller lundi chez le duc de Montpensier.

Mme de Forget venue me prendre vers quatre heures et demie pour aller à Monceaux; nous nous sommes promenés, après dîner, aux Champs-Élysées. Vu son ancienne pension sur le quai [375] et la maison de Riesener; elle est encore pleine de maçons.

[364] Voir _Catalogue Robaut_, n° 691.

[365] On retrouvera de nombreuses fois, dans le cours du Journal, le nom de _Jenny_ ou _Jeanne Le Guillou._ Elle était la gouvernante de Delacroix. M. Burty a écrit à propos d'elle: «C'était une paysanne des environs de Brest, douée d'instincts délicats. Quelquefois, dans l'atelier, elle disait spontanément, en face d'un croquis ou d'une peinture: Monsieur, je trouve cela très bien. Cette Jenny s'y connaît, s'écriait Delacroix ravi! Eh bien, je vous le donne. Et il écrivait son nom au revers. De là à renouveler l'anecdote de la servante de Molière, la distance est grande. Malheureusement, vers la fin, malade, soupçonneuse, elle fit le vide autour de son maître, qui ne pouvait se passer de ses soins.» (_Correspondance_, t. I, p. v. Note de Burty.)

[366] _Varcollier_, alors chef de la division des beaux-arts à la préfecture de la Seine.

[367] _François Cave_, inspecteur des beaux-arts, qui avait épousé Mme _Élisabeth Blavot_, veuve de _Clément Boulanger._ (Voir _supra_, p. 240 et 241.)

[368] Voir _Catalogue Robaut_, n° 462.

[369] Hémicycle _d'Attila_, partie de droite.

[370] Au premier plan de l'hémicycle d'_Attila._

[371] _Ronconi_, célèbre baryton italien, qui obtint de grands succès à Londres et à Paris, et qui fut nommé en 1848 directeur du théâtre Italien.

[372] Delacroix l'avait vendu 1,200 francs à M. Tesse, qui le revendit peu après 3,000 francs.

[373] _Saint-Marcel_, un des élèves de Delacroix, qui fréquentait son atelier. Né vers 1815, mort vers 1800, à Fontainebleau. Saint-Marcel fut un très remarquable dessinateur et peintre paysagiste. Delacroix lui a emprunté parfois des études de figures d'après nature pour les dessiner à son tour suivant son propre sentiment.

[374] _Baron de Triqueti_, peintre et sculpteur, né en 1802, mort en 1874. Son œuvre est importante et remarquable.

[375] Le quai du Cours-la-Reine.

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1er _juillet._--A la Chambre le matin.--Séance chez Chopin à trois heures. Il a été divin. On lui a exécuté son trio, puis il l'a exécuté lui-même et de main de maître.

--Grzimala nous a fait dîner avec une petite femme de sa connaissance, qui va aux Eaux-Bonnes.

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9 _juillet._--Travaillé au _Christ au tombeau._

--A Passy, vers trois heures et demie. Mme Delessert part lundi pour Plombières; je l'avais revue à Vincennes, à la soirée du Prince, deux ou trois jours auparavant. C'est en revenant de cette course à Passy que j'ai rencontré Scheffer jeune, rue Blanche, qui m'a fait une plaisanterie au sujet d'une rose que j'avais à la main.

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10 _juillet._--Le cousin Delacroix [376] venu dans la journée: sa vue m'a fait plaisir. Il passe ici une huitaine. Chopin est venu pendant qu'il y était.

Fait la _Madeleine_ dans le tableau susdit.

Se rappeler l'effet simple de la tête: elle était ébauchée d'un ton très gris et éteint. J'étais incertain si je la mettrais dans l'ombre davantage, ou si je mettrais des clairs plus vifs: j'ai légèrement prononcé ces derniers sur cette masse, et il a suffi de colorer avec des tons chauds et reflétés toute la partie ombrée; et, quoique le clair et l'ombre soient presque de même valeur, les tons froids de l'un et chauds de l'autre suffisent à accentuer le tout. Nous disions avec Villot, le lendemain, qu'il faut bien peu de chose pour faire de l'effet de cette manière. En plein air surtout, cet effet est des plus frappants; Paul Véronèse lui doit une grande partie de son admirable simplicité.

Un principe que Villot regarde comme le plus fécond, c'est celui de faire détacher les objets un peu foncés sur ceux qui sont derrière, par la masse de l'objet et dans l'ébauche par le ton local établi dès le principe. Je n'en comprends pas l'application autant que lui. A rechercher.

Véronèse doit aussi beaucoup de sa simplicité à l'absence de détails qui lui permet l'établissement du ton local, dès le commencement. La détrempe l'a forcé presque à cette simplicité. La simplicité dans les draperies en donne singulièrement à tout le reste. Le contour vigoureux qu'il trace à propos autour de ses figures contribue à compléter l'effet de la simplicité de ses oppositions d'ombre et de lumière, et achève et relève le tout.

Paul Véronèse n'affiche pas, comme Titien, par exemple, la prétention de faire un chef-d'œuvre à chaque tableau. Cette habileté à ne pas _faire trop_ partout, cette insouciance apparente des détails qui donne tant de simplicité est due à l'habitude de la décoration. On est forcé dans ce genre de laisser beaucoup de parties sacrifiées.

Il faut appliquer surtout à la représentation des natures jeunes ce principe du peu de différence de valeur des ombres par rapport aux clairs. Il est à remarquer que plus le sujet est jeune, plus la transparence de la peau établit cet effet.

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11 _juillet._--Remarquer combien la prétendue civilisation émousse les sentiments naturels. Hector dit à Ajax, livre VII, en cessant le combat: «Déjà la nuit est avancée, et nous devons tous obéir à la nuit, qui met un terme aux travaux des hommes.»

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20 _juillet._--Jour de mon départ pour Champrosay, où je vais passer plus de quinze jours. Reçu le matin même la lettre où Mme Sand me parle de sa querelle avec sa fille.

Chopin venu le matin, comme je déjeunais après être rentré du Musée où j'avais reçu la commande de la copie du _Corps de garde._[377] Il m'a parlé de la lettre qu'il a reçue; mais il me l'a lue presque tout entière depuis mon retour. Il faut convenir qu'elle est atroce. Les cruelles passions, l'impatience longtemps comprimée s'y font jour; et, par un contraste qui serait plaisant, s'il ne s'agissait d'un si triste sujet, l'auteur prend de temps en temps la place de la femme et se répand en tirades qui semblent empruntées à un roman ou à une homélie philosophique.

--Le matin au Louvre, chez M. de Cailleux [378], qui m'a demandé la répétition du _Corps de garde._[379]

--Je me suis occupé pendant ce séjour de _Lara, Saint Sébastien_ et _Arabes jouant aux échecs._[380]

--Vieillard venu me surprendre un jour avant dîner. Nous avons passé un bon après-dîner.

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30 _juillet._--Revenu à Paris ce jour-là et retourné le soir.

[376] Le cousin _Delacroix_ habitait à Ante, près Sainte-Menchould. Il est l'auteur de divers ouvrages de poésie.

[377] Toile exposée au Salon de 1847. Appartient au duc d'Aumale. (Voir _Catalogue Robaut_, n°s 492 et 105.)

[378] _M. de Cailleux_, ancien directeur des Musées. C'est lui qui, après avoir vu l'esquisse des _Croisés à Constantinople_, s'efforça de faire comprendre à Delacroix que le Roi désirait un tableau «qui n'eût pas l'air d'être un Delacroix». (Notes de Riesener. Voir Introduction à la _Correspondance_, p. XXIII.)

[379] Toile de 0m,51 X 0m,65, exposée au Salon de 1848. Appartient à Mme Delessert. Une variante est datée de 1858 (toile de 0m,62 X 0m,50.)

[380] Voir _Catalogue Robaut_, passim.

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12 _août._--Vu au ministère la _Sainte Anne_, de Riesener.

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24 _août._--Donné à Lenoble 4,000 francs pour acheter trois actions de canaux et faire le versement des actions du Nord.

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28 _août._--Travaillé à la Chambre. Mornay venu me voir; je l'ai invité à dîner pour demain. Villot est arrivé après son départ, vers cinq heures; je l'ai retenu à dîner.

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29 _août._--Refait la tête du _Christ._ Mornay et Piron sont venus dîner avec moi.

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30 _août._--Travaillé à la Chambre. Resté le soir.

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31 _août._--Travaillé à la copie du _Corps de garde._--Repris la petite _Lélia_ et une ancienne esquisse de _Médée_[381] que j'ai métamorphosée.

--Dîné chez Mme de Forget. Revenu le soir par la rue du Houssaye, de la Victoire.

[381] L'esquisse (0m,45 X 0m,37) est de l'année 1838. Le tableau est de la même année (2m,60 X 1m,65). Il fut exposé au Salon de 1838 et à l'Exposition universelle de 1855. Appartient au Musée de Lille.

Une nouvelle toile fut achevée en 1860, et fut exposée à la vente posthume de Delacroix.

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1er _septembre._--Sur les distances à Londres, j'écrivais à Vieillard:

«Car c'est par lieues qu'il faut compter; cette disproportion seule entre l'immensité du lieu que ces gens-là habitent et l'exiguïté naturelle des proportions humaines me les fait déclarer ennemis de la vraie civilisation qui rapproche les hommes, de cette civilisation attique qui faisait le Parthénon grand comme une de nos maisons et qui renfermait tant d'intelligence, de vie, de force, de grandeur dans les limites étroites de frontière qui font sourire notre barbarie si étriquée dans ses immenses États.»

--Travaillé à la Chambre.

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2 _septembre._--Travaillé à la Chambre.

Je ne sortirai pas, je crois, de cet _Attila_ et de son cheval.

--Fait route dans l'omnibus avec deux religieuses: cet habit m'a imposé au milieu de la corruption générale, de l'abandon de tout principe moral; j'ai aimé la vue de cet habit qui impose, au moins à celui ou celle qui le porte le respect absolu, du moins en apparence, des vertus, du dévouement, du respect de soi et des autres.

--Mornay venu dans la journée.

--Je n'ai pas eu le courage de sortir le soir et me suis couché de bonne heure.

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5 _septembre._--Travaillé dans la journée à rajeunir une petite esquisse de _Mater dolorosa_ faite alors pour M. D...

Le soir, chez Mme Marliani. Le pauvre Enrico est bien mal. Il y avait là une femme aimable, Mme de Barrère, qui parle bien de tout, sans sentir la! pédante.

--Leroux [382] a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose, pour sauver l'humanité et la tirer du bourbier: «L'homme est né libre», dit-il, après; Rousseau. Jamais on n'a proféré une pareille sottise, quelque philosophe qu'on puisse être.