Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 23

Chapter 233,633 wordsPublic domain

Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, en ajoutant des détails, cette impression d'ensemble qui résulte des masses très simples? La plupart des peintres, et j'ai fait ainsi autrefois, commencent par les détails et donnent l'effet à la fin.

Quel que soit le chagrin que l'on éprouve à voir l'impression de simplicité d'une belle ébauche disparaître à mesure qu'on y ajoute des détails, il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous ne parviendrez à en mettre quand vous avez procédé d'une façon inverse.

--Projeté toute la journée d'aller m'enterrer dans une loge en haut, au _Mariage secret._ Après dîner, le courage m'a manqué, et je suis resté lisant _Monte-Cristo_, qui ne m'a pas préservé du sommeil.

* * * * *

2 _mars._--Le ton des rochers du fond, dans le _Christ au tombeau._

Clairs; _terre d'ombre_ et _blanc_ à côté de _jaune de Naples_ et _noir_; ce dernier ton ôte la teinte rose.

Autres clairs dorés exprimant de l'herbe: le ton d'ocre _jaune_ et _noir_, modifié en sombre ou en clair.

Ombre: _terre d'ombre_ et _terre verte brûlée._

La _terre verte naturelle_ se mêle également à tous les tons ci-dessus, suivant le besoin.

--Ce matin, s'est présenté un modèle qui m'a rappelé la nature de la pauvre Mme Vieillard (c'est Mme Labarre, rue Vivienne, 38 _bis._) Elle n'est pas bien et a cependant quelque chose de piquant; c'est une nature originale.

Dufays est venu; puis Colin [304]. Le premier des deux est frappé de la nécessité d'une révolution; l'immoralité générale le frappe, il croit à l'avènement d'un état de choses où les coquins seront tenus en bride par les honnêtes gens.

Le jeune Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions.

--Mal disposé. J'ai essayé, très tard, de travailler au fond du _Christ._ Retravaillé les montagnes.

Un des grands avantages de l'ébauche par le ton et l'effet, sans inquiétude des détails, c'est qu'on est forcément amené à ne mettre que ceux qui sont absolument nécessaires. Commençant ici par finir les fonds, je les ai faits le plus simples possible, pour ne pas paraître surchargés, à côté des masses simples que présentent encore les figures. Réciproquement, quand j'achèverai les figures, la simplicité des fonds me permettra, me forcera même de n'y mettre que ce qu'il faut absolument. Ce serait bien le cas, une fois l'ébauche amenée à ce point, de faire autant que possible chaque morceau, en s'abstenant d'avancer le tableau en entier: je suppose toujours que l'effet et le ton sont trouvés partout. Je dis donc que la figure qu'on s'attacherait à finir parmi toutes les autres qui ne sont que massées, conserverait forcément de la simplicité dans les détails, pour ne pas la faire trop jurer avec les voisines, qui ne seraient qu'à l'ébauche. Il est évident que si, le tableau arrivé par l'ébauche à un état satisfaisant pour l'esprit, comme lignes, couleur et effet, on continue à travailler jusqu'au bout dans le même sens, c'est-à-dire en ébauchant toujours en quelque sorte, on perd en grande partie le bénéfice de cette grande simplicité d'impression qu'on a trouvée dans le principe; l'œil s'accoutume aux détails qui se sont introduits de proche en proche dans chacune des figures et dans toutes en même temps; le tableau ne semble jamais fini. Premier inconvénient: les détails étouffent les masses; deuxième inconvénient: le travail devient beaucoup plus long.

--Bornot [305] le soir.

* * * * *

3 _mars._--Ce mercredi, repris les rochers du fond du _Christ_ et achevé l'ébauche de la _Madeleine_[306]: la figure nue du devant. Je regrette que cette ébauche manque un peu d'empâtement. Le temps lisse incroyablement les tableaux; ma _Sibylle_[307] me paraissait déjà toute rentrée en quelque sorte dans la toile. C'est une chose à observer avec soin.

--Vu les _Puritains_[308] le mardi soir, avec Mme de Forget. Cette musique m'a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de la terre d'ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple, avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité d'effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l'huile. Sur le ciel très simplement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés, se détachant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les reflets bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine modifié, pour toucher les clairs.

* * * * *

4 _mars._--Ce matin, Villot venu; je l'ai vu avec plaisir.

M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, quand vient un étranger; c'est incroyable d'indiscrétion.

--Retourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de peintre moi-même; je m'en suis fort bien tiré et j'y gagnerai de la liberté. C'était la onzième fois que j'y retournais, et le tableau est déjà bien avancé. Travaillé surtout à l'_Orphée._

Ces ébauches avec le ton et la masse seule sont vraiment admirables pour ce genre de travaux sur parties comme des têtes, par exemple, préparées par une seule tache à peine modelée. Quand les tons sont justes, les traits se dessinent comme d'eux-mêmes. Ce tableau prend de la grandeur et de la simplicité; je crois que c'est ce que j'ai fait de mieux dans le genre.

--Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa maladie.

Vieillard est venu aussi pendant la journée. J'ai bien regretté d'être absent.

* * * * *

5 _mars._--Hier, en travaillant l'enfant qui est près de la femme de gauche dans l'_Orphée_, je me souvins de ces petites touches multipliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la _Vierge_ de Raphaël, que j'ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot. Dans ces objets où l'on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau libre et fier de Vanloo ne mène qu'à des à peu près. Le style ne peut résulter que d'une grande recherche, et la belle brosse est forcée de s'arrêter quand la touche est heureuse.

Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches du Corrège: je crois qu'elles sont faites à très petites touches.

--Arnoux sort d'ici ce matin. Nous parlions des artistes qui se trouvent dans la position d'écrire sur leurs confrères, et il me rapporte le mot d'un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce sujet: «On ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son derrière.»

--Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de Montpensier. Fatigue.

--Arnoux est venu me trouver ce matin; il n'est pas agréé pour le Salon, à la Revue [309].

--Été à la Chambre. Travaillé avec un entrain médiocre, mais néanmoins avancé beaucoup.

--Le soir, fatigué et humeur affreuse; je suis resté chez moi. En vérité, je ne suis pas assez reconnaissant de ce que le ciel fait pour moi. Dans ces moments de fatigue, je crois tout perdu.

--Reçu en rentrant une lettre de Mme R..., avec un bon de 300 francs payable le 15; elle m'écrit aussi pour me demander comment il faut placer les fenêtres de son atelier, que je n'ai jamais vu.

* * * * *

6 _mars._--Reposé par ma nuit.

Rentré dans mon atelier, j'y ai retrouvé de la bonne humeur; je regarde les _Chasses_ de Rubens: celle de l'hippopotame, qui est la plus féroce, est celle que je préfère. J'aime son emphase, j'aime ses formes outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M. Verdi.

Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration pour les deux charmants dessins de Prud'hon qu'a son mari.

--Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m'a assuré de son amitié.

--J'écris enfin à M. Roché [310].

--J'ai fait quelques croquis d'après les _Chasses_ de Rubens; il y a autant à apprendre dans ses exagérations et dans ses formes boursouflées que dans des imitations exactes.

--Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Cayrac et sa fille, qui a fait un peu de musique.

* * * * *

7 _mars._--Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j'allais m'habiller pour aller au Conservatoire.

Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge; Mme Sand n'arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau d'Onslow[311], morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m'a pas ravi; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m'a plu médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J'ai dit à Mme Sand, au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu'il est l'homme de notre temps: il est romantique au suprême degré. Dîné avec elle: elle a été fort aimable; nous devions aller ensemble voir le Luxembourg et la Chambre des députés.

D'Arpentigny venu le soir et rentré très tard.

La vue du _Jugement de Paris_, de Raphaël, dans une épreuve affreusement usée, m'apparaît sous un jour nouveau, depuis que j'ai admiré, dans la _Vierge au voile_, de la rue Grange-Batelière, son admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une qualité qui efface complètement tout ce qu'on voit après. Il n'y faut même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres.

Est-ce que l'espèce de froideur que j'ai toujours sentie pour le Titien ne viendrait pas de l'ignorance presque constante où il est relativement au charme des lignes?

* * * * *

8 _mars._--Repris l'_Othello_ toute la journée; il est très avancé. A cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par chez M. Delessert [312]. Dîné entre deux hommes qui m'étaient inconnus; mon voisin de droite est un vieux major d'artillerie, qui est à moitié sourd, par l'effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu Spontini, auquel j'ai été présenté [313].

* * * * *

9 _mars._--Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu'il me demande une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de parler pour Arnoux. Hoffmann, m'a-t-il dit, ayant lu les premiers ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé; il se regardait comme incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des qualités tout opposées qui forment son talent.

Paresse extrême et lassitude de la veille.

_Monte-Cristo_ me prend une partie de la journée.

* * * * *

10 _mars._--Hésitation jusqu'à midi et demi. Je suis allé à la Chambre à cette heure et j'ai travaillé raisonnablement: les hommes à la charrue, la femme et les bœufs.

J'apprends, à mon retour, que mon vieux maître d'écriture Werdet est passé pour me voir. J'ai été heureux de ce souvenir.

Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye: ce malheureux va se trouver bien triste et bien seul.

* * * * *

11 _mars._--Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury.

Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois: petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable. Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous entendons si diversement. Je lui ai parlé de _Marc-Aurèle_; c'est le seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai dit qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation. _Marc-Aurèle_ n'est pas autre chose.

--Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme placement.

Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu tard pour en jouir beaucoup.

--Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus [314]; il ne paraît pas ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le _Samson tournant ta meule_, de Decamps: c'est du génie [315].

Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.

--Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi. Larrey [316] et Gervais sont venus; David [317]... Comme j'allais partir, il m'a fait des compliments sur ma coupole [318], mais ces compliments-là ne signifient rien.

--Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.

Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui racontât le moindre événement capable d'impressionner.

J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action, même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre.

* * * * *

12 _mars._--Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au milieu de la journée, de me mettre au _Valentin_: j'ai été obligé de l'abandonner; je suis retombé sur _Monte-Cristo._

Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare.

Le bon petit Chopin [319] nous a fait un peu de musique que... Quel charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé son apologie dans le sens de mon impression.

* * * * *

13 _mars._--Lacroix Gaspard [320] venu un instant. Il m'a beaucoup loué du dessin de mon _Christ_ de la rue Saint-Louis. C'est la première fois qu'on m'en fait compliment.

Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la comprenne...!

--Repris le _Valentin._

--Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai été chez M. Moreau; Couture y était.

* * * * *

14 _mars._--Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort, que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours.

Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé médiocrement. Son grand _Baptême du Christ_ plein de beautés naïves; ses _arbres_ sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire dans l'_Orphée._ Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies. Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière.

--Chez M. Thiers, le soir.

Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m'a accordés?... L'hypocondrie offusque tout.

* * * * *

15 _mars._--Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.

Le_Sénèque_ est une de ses préférences; il aime le _Socrate_ pour la couleur.

C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air.

--Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante[321]. Je l'ai vue: c'était la mort!

--Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle que font les Fielding, etc.

* * * * *

16 _mars._--Peu disposé ce matin.

J... venue dans la journée, en sortant du Salon; mes tableaux n'y font pas mal. Elle est sortie à la vue de Vieillard; il venait de l'Exposition des Artistes, rue Saint-Lazare. La tête de _Cléopâtre_ admirée par lui et par M. Lefebvre [322], qui trouvait que c'était la seule qui eût cette force... Et d'où vient qu'ils ne voyaient pas cela il y a dix ans? Il faut donc que la mode se mêle de tout!...

M. Van Isaker[323] venu me demander quels étaient ceux de mes tableaux à vendre: le _Christ_, l'_Odalisque_ lui convenaient. Je lui ai montré les _Femmes d'Alger_ et le _Lion_ en train avec le _Chasseur mort_; il me prend les premiers pour quinze cents francs; l'autre pour huit cents francs.

Le prévenir quand j'aurai achevé.

Je voulais le soir retourner chez Mlle Mars et aller chez Asseline, mais j'ai préféré me reposer et me suis couché de bonne heure.

--Grenier me dit que le ton qui est violet dans la partie supérieure du tableau des _Marocains endormis_ aurait fait également la lumière de la lampe, étant orangé. Je crois qu'il a raison, témoin le terrain dans l'_Othello_[324], qui était violâtre et que j'ai massé d'un ton orangé. L'observer dans le _Valentin._

* * * * *

17 _mars._--Travaillé à la Chambre. J'ai éprouvé combien ce lieu est malsain; j'y suis trop resté.

Mlle Mars, en sortant. La pauvre femme est toujours dans le même état.

Malade ce soir et la journée suivante.

Grenier venu le matin; il m'a donné des nouvelles du Salon.

Lacroix venu ensuite pour me donner l'adresse d'un maître de dessin, pour des gens qui m'ont été adressés par Mme Babut.

* * * * *

18 _mars._--Je devais aller le soir chez Bertin [325], j'y ai renoncé; mal d'oreille, joint au mal de gorge.

Sorti vers quatre heures; cette promenade, au lieu de me disposer favorablement, a fait le contraire.

* * * * *

19 _mars._--Chez J..., vers midi et demi; elle allait sortir avec Mme de Querelles. Elles ont un peu modifié leurs arrangements, et nous sommes sortis ensemble vers trois heures. Elles m'ont mené chez M. Barbier [326]; j'y ai vu Mme Robelleau; je suis rentré chez moi, en passant chez Mme Sand, que je n'ai pas trouvée.

Resté le soir et souffrant.

* * * * *

20 _mars._--Resté toute la journée chez moi lire le _Chevalier de Maison-Rouge_, de Dumas, très amusant et très superficiel. Toujours du mélodrame.

* * * * *

21 _mars._--Écrit à Mme Babut et à M. Thiers, pour m'excuser de ne pas dîner avec lui; nous partons ce matin.

* * * * *

27 _mars._--Parti de Champrosay à quatre heures et demie. Le matin, promenade charmante: pris par la petite rue qui longe le parc de M. Barbier, puis un sentier à gauche; continué sur le côté de la colline jusqu'à la petite fontaine, où je me suis assis. Station charmante, que je ferai souvent, si je puis, jusqu'à la mare aux grenouilles, et revenu par la plaine, avec beaucoup de chaleur.

M. Barbier est venu dans la journée.

* * * * *

28 _mars._--Dîné chez Bornot. Vu là un dernier cousin Berryer, Gaultron, Riesener et sa femme.

* * * * *

29 _mars._--Dîné chez J... Hier, repris _le Lion et l'Homme mort_, et remis dans un état qui me donne envie de l'achever.

Le lendemain, repris les _Femmes d'Alger_[327], la négresse et le rideau qu'elle soulève.

* * * * *

30 _mars._--Aux Italiens avec Mme de Forget pour la clôture: le premier acte du _Mariage secret_; deuxième de _Nabucho_; deuxième et troisième d'_Othello_ [328].

Le _Mariage_ m'a paru plus divin que jamais; c'était la perfection... il fallait bien descendre... mais quelle chute jusqu'à _Nabucho!_ Je m'en suis allé avant la fin.

* * * * *

31 _mars._--Chez Mme Sand le soir. Convenus d'aller le lendemain au Luxembourg.

Depuis mon retour de la campagne, je ne travaille pas, excepté les deux premiers jours; je suis pris d'une lassitude ou fièvre, vers deux heures.

[303] Ce tableau fut peint a l'origine pour le _comte de Geloës._

[304] _Alexandre Colin_, peintre d'histoire, élève de Girodet-Trioson, né en 1798, mort en 1875. Le portrait de Delacroix qui figure en tête de ce volume fut exécuté par Alexandre Colin vers 1827 ou 1830.

[305] _Bornot_, cousin de Delacroix, qui, à la mort de M. _Bataille_, devint propriétaire de l'abbaye de Valmont, aux environs de Fécamp. Delacroix y fit de nombreuses études et notamment de délicieuses aquarelles; il y a même reconstitué des vitraux anciens de sa composition, en rapprochant des débris trouvés en décombres.

[306] Voir _Catalogue Robaut_, n° 920 et 921.

[307] La _Sibylle au rameau d'or_ fut envoyée par Delacroix au Salon de 1845. «Cette Sibylle avait les yeux ardents, la bouche hautaine, le geste noble, la souple allure de mademoiselle Rachel, que Delacroix admirait passionnément.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 918.)

[308] Les _Puritains d'Écosse_, opéra de Bellini, représenté au théâtre Italien en 1835. Ce fut le dernier ouvrage de Bellini.

[309] La _Revue des Deux Mondes._

[310] _M. Roché_ habitait à Bordeaux.

[311] _Georges Onslow_, compositeur français, né en 1784, mort en 1852, auteur de symphonies et de musique de chambre.

[312] M. _Delessert_ était alors préfet de police.

[313] L'auteur de la _Vestale_ était né en 1779. Sa santé était en 1847 déjà fort ébranlée. Il mourut le 24 janvier 1851.

[314] _Colet_, compositeur, professeur au Conservatoire.

[315] L'opinion de Delacroix sur _Decamps_ paraît avoir varié. En 1862, il écrivait à M. Moreau: «Depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir, la figure de Decamps a grandi dans mon estime. Après l'exposition des ouvrages en partie ébauchés qui ont formé sa dernière vente, j'ai été véritablement enthousiasmé par plusieurs de ces compositions.»

[316] Le _baron Larrey_, agrégé de l'École de médecine de Paris, était alors chirurgien en chef de l'hôpital du Gros-Caillou.

[317] Sans doute _Charles-Louis-Jules David_, helléniste et administrateur, fils du célèbre peintre _Louis David._

[318] La coupole d'_Orphée_, à la Chambre des députés.