Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850
Part 21
Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat, grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains! Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à l'écorce du vrai.
Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la chaleur de son exécution.
L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation, et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien. L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera réservé de s'abandonner un peu.
--Travaillé aux _Arabes en course_[245] et au _Valentin._
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28 _janvier._--Que la nature musicale est rare chez les Français!
--Travaillé au _Valentin_ et à la copie du petit portrait de mon neveu.
--Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente.
--Dîner chez Mme Marliani [246]; elle va passer un mois dans le Midi. J'ai revu chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était; il m'a parlé de son nouveau traitement par le massage; cela serait bien heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d'une guitare bizarre, qu'il a fait faire, suivant ses idées particulières. Il n'en tire pas, à mon avis, le parti nécessaire pour faire de l'effet, il joue trop faiblement. C'est la manière de tous les guitaristes de ne faire que de petits trilles, etc.
--Revenu avec Petetin[247], qui m'a parlé économie et placement d'argent. Il m'a dit qu'il est surprenant combien en peu de temps avec ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune.
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29 _janvier._--Fatigué de ma soirée d'hier. Leleux et Hédouin [248] sont venus me voir.
Il est probable qu'en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse que soit la conception, on n'arrive pas à ces effets frappants qui sont obtenus simplement dans les grands maîtres, uniquement parce qu'ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire. Au reste, ce sera toujours l'écueil; les effets à la Prud'hon, à la Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par exemple. Dans le petit _saint Martin_, de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est très ordinaire, cependant l'effet de ce cheval et de ce cavalier est immense. Il est très probable que cet effet est dû à ce que le motif a été vu sur nature par l'artiste. Mon petit Grec (le _Comte Palatiano_) a le même accent [249].
On pourrait dire que, par le procédé contraire, on arrive à des effets plus tendres et plus pénétrants, s'ils n'ont pas cet air frappant et magistral qui emporte tout de suite l'admiration. Le cheval blanc de _saint Benoît_, de Rubens, semble une chose tout à fait idéale et fait un effet bien puissant.
--Dîné chez Mme de Forget.
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31 _janvier._--Travaillé aux _Femmes d'Alger._
--Le soir, chez J... Elle a vu Vieillard [250]; il est toujours inconsolable.
Elle me donne un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est par-dessus les toits.
[227] _Alphonse-Henri de Gisors_, architecte, né en 1796, mort en 1866, élève de Percier. Il a exécuté notamment le remaniement du palais et du jardin du Luxembourg.
[228] _Alphonse Masson_, graveur. On lui doit plusieurs portraits de Delacroix. Ce fut lui qui fut chargé par le maître de graver à l'eau-forte le _Massacre de Scio._ Il a gravé aussi un _Lion._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 985.)
[229] _Adolphe-Pierre Leleux_, peintre de genre, né à Paris en 1812: il fit de la peinture sans autre guide que lui-même. Il commença par faire de la gravure, de la lithographie et des vignettes, pressé qu'il était par le besoin; puis, après plusieurs années de luttes, exposa au Salon de 1835 _Un voyageur_, aquarelle qui fut remarquée. Il voyagea en Bretagne, d'où il rapporta des études de nature et de mœurs; puis dans les Pyrénées aragonaises. Les événements de 1848 jetèrent Leleux dans une voie nouvelle: il donna le _Mot d'ordre_, scène de juin 1848; la _Sortie_, autre scène de Juin; _Une patrouille de nuit à cheval_, scène de Février. Certains critiques ont voulu faire de lui un des chefs de l'École réaliste en peinture, à cause de son exactitude à reproduire la nature.
[230] _Alexandre Vimont_, peintre, qui exposa aux Salons de 1846, de 1850 et de 1861.
[231] _Mort de Valentin_, toile datée de 1847. Salon de 1848, Exposition universelle de 1855. Vente Collot, 1852, 4,750 francs, à Mme M. Cottier, qui en a légué la nue propriété au Musée du Louvre. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1008.)
[232] Sans doute _Agnès de Méranie_, qui fut représentée à l'Odéon en décembre 1846, et dont le succès ne répondit pas aux espérances fondées sur l'auteur de _Lucrèce._
[233] «Je travaille maintenant à mon petit _Christ au jardin des Oliviers_, que je fais au pastel et que je prierai Mme Roché d'accepter en souvenir de ses bontés.» (_Corresp._, t.I, p. 329.) Voir _Catalogue Robaut_, n° 178 et 999.
[234] _Georges Duval_, vaudevilliste français et auteur de plusieurs ouvrages sur la Révolution.
[235] _Robert Bruce_, opéra en trois actes, de Rossini, représenté à l'Opéra pour la première fois le 30 décembre 1846.
[236] _Mme Cavé_, artiste, née à Paris vers 1810; elle étudia l'aquarelle avec _Camille Roqueplan_, et exposa aux Salons de 1835 et 1836. Elle avait épousé le peintre _Clément Boulanger_, sous la direction duquel elle aborda la peinture de genre. Veuve en 1842, elle épousa, quelques années après, _François Cavé_, qui fut chef de la division des Beaux-Arts. En dehors des Salons, elle se fit connaître par une _Méthode de dessin sans maître_, qui parut en 1853, et qui eut l'honneur de fixer l'attention de Delacroix. Le peintre fit sur cette méthode un rapport qui fut publié par le _Moniteur officiel_ et reproduit par les journaux d'Art. Il écrivait à ce propos en 1861: «Je suis persuadé que la simplicité de cette méthode porterait la conviction dans tous les esprits, abrégerait beaucoup nos travaux et amènerait une décision plus prompte.» Les écrits de Mme Cavé l'avaient assez frappé pour qu'à plusieurs reprises dans son Journal, on trouve des réflexions sur la technique de la peinture qui lui avaient été suggérées par elle. «Voilà la première méthode de dessin qui enseigne quelque chose»: tel était le début de l'article de Delacroix sur Mme Cavé.
[237] Au moment où une chapelle de Saint-Sulpice fut donnée à Delacroix pour la décorer, on parlait encore de lui confier le mur du transept de l'église. Ce projet fut abandonné, et la chapelle des Anges livrée à Delacroix, qui commença son travail en 1859 et ne le termina qu'en 1861.
[238] _Soutman_, peintre et graveur hollandais, né en 1580, mort en 1653, élève de Rubens.
[239] Amateur dont la vente eut lieu le 7 décembre 1871.
[240] Marchand de tableaux et de couleurs.
[241] _Laurent Jan_ était un des journalistes les plus spirituels de cette époque.
[242] Il s'agit ici d'une variante du tableau: _Femmes d'Alger_, qui fut exposé au Salon de 1834 et qui appartient au Musée du Louvre. Le tableau dont il est question ici, et qui est mentionné au catalogue Robaut sous le titre: _Femmes d'Alger dans leur intérieur_, fut envoyé par Delacroix au Salon de 1849. La disposition des bras de la négresse n'est pas tout à fait la même que dans le tableau du Louvre. Il fait maintenant partie de la galerie Broyas au Musée de Montpellier.
[243] _Manuel Garcia_, musicien français, fils du célèbre chanteur _Manuel Garcia._ Formé par son père à l'enseignement du chant, il s'y consacra lui-même exclusivement, et fut attaché vers 1835 au Conservatoire de Paris. Ses sœurs, _Marie_ et _Pauline Garcia_, se sont toutes deux rendues célèbres comme cantatrices, la première (morte en 1836 à Bruxelles) sous le nom de _Mme Malibran_, la seconde sous le nom de _Mme Viardot._
[244] _Giuseppe Naldi_, chanteur italien, né en 1765, mort en 1820 à Paris. Après de grands succès en Angleterre, il débuta en 1819 sur la scène des Italiens, a Paris; mais l'année suivante un terrible accident vint mettre fin à sa carrière. Une marmite de récente invention, et dont la soupape avait été trop fortement fixée, éclata en morceaux dans une expérience, et Naldi, atteint par les débris, fut tué net.
Sa fille et son élève, Mlle Naldi, avait débuté également en 1819 au théâtre Italien et partagé la vogue de la Pasta. Elle quitta la scène en 1823 pour épouser le comte de Sparre, et depuis cette époque elle ne s'est plus fait entendre que dans les salons.
[245] Voir _Catalogue Robaut_, n° 468.
[246] Delacroix avait connu la _comtesse Marliani_ chez George Sand. Son mari, le comte Marliani, compositeur et professeur de chant, fit représenter au théâtre Italien plusieurs opéras, notamment le _Bravo._
[247] _Anselme Petetin_, administrateur et publiciste. Il fut successivement préfet et directeur de l'Imprimerie nationale.
[248] _Edmond Hédouin_, peintre et graveur, élève de Célestin Nanteuil et de Paul Delaroche. Il s'est surtout consacré au paysage et aux sujets de genre. Il fut chargé d'exécuter les peintures décoratives dans la galerie des fêtes au Palais-Royal.
[249] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 170.
[250] _Louis Müller_, peintre, né en 1815, élève de Gros et de Coignet. Il remplaça Hippolyte Flandrin à l'Institut en 1864.
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2 _février._--Le matin chez Müller.--Chez Gaultron [251].--Dupré et Rousseau venus dans la journée; ils m'ont répété beaucoup d'arguments en faveur de la fameuse société; mais j'avais pris mon parti, et leur ai déclaré ma complète aversion pour le projet.
Que faire après une journée, ou plutôt une matinée pareille? La sortie le matin et puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j'eusse pu retrouver quelque disposition au travail, m'ont complètement abattu jusqu'au soir.
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3 _février._--Müller [252] m'a rendu ma visite prestement; l'aplomb de ce jeune coq est remarquable. J'avais critiqué certaines parties de ses tableaux avec une réserve extrême; je ne puis m'empêcher en général de le faire, et je n'aime pas à affliger. Chez moi, il m'a paru tout à son aise: «Ceci est bien, ceci me déplaît.» Telles étaient les formes de son discours.
Hédouin est furieux. Il m'a parlé de l'extrême confiance en lui-même de Couture [253]. C'est assez le cachet de cette école, dans laquelle Müller se confond; l'autre cachet, c'est cet éternel blanc partout et cette lumière, qui semble faite avec de la farine.
J'ai effacé, sur ce que m'ont dit ces messieurs, la fenêtre du fond des _Marocains endormis._[254]
--Henry m'apprend l'accouchement de sa sœur Claire.
--Travaillé aux _Arabes en course_: l'obscurité me force d'y renoncer.
Je commence alors à ébaucher le _Christ au tombeau_ (toile de 100), le ciel seulement. [255]
Rivet [256] est arrivé à quatre heures. J'ai été heureux de le voir, et sa prévenance m'a charmé. Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le trouve changé, et ce changement m'afflige. Il est très satisfait de mon article sur Prud'hon [257].
Resté le soir chez moi. Situation d'esprit mélancolique, si je puis dire, et point triste. Les diverses personnes que j'ai vues aujourd'hui ont causé sans doute cet état.
J'ai fait d'amères réflexions sur la profession d'artiste; cet isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le commun des hommes.
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4 _février._--Au moment de partir pour la Chambre des députés, M. Clément de Ris [258] est venu: aimable jeune homme. Laurent Jan est survenu; j'ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur quelques mots de l'interlocuteur qui, heureusement, est parti peu après. Laurent n'est pas resté non plus.
Arrivé à la Chambre à onze heures et demie. Vu, en arrivant, les voussures de Vernet [259]; il y a un volume à écrire sur l'affreuse décadence que cet ouvrage montre dans l'art du dix-neuvième siècle. Je ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des figures coloriées, mais les grisailles et ornements sont déplorables. Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore paru détestables.
J'ai revu avec plaisir mon hémicycle [260]; j'ai vu tout de suite ce qu'il fallait pour rétablir l'effet; le seul changement de la draperie de l'Orphée a donné de la vigueur au tout.
Quel dommage que l'expérience arrive tout juste à l'âge où les forces s'en vont! C'est une cruelle dérision de la nature que ce don du talent, qui n'arrive jamais qu'à force de temps et d'études qui usent la vigueur nécessaire à l'exécution.
--J'ai observé dans l'omnibus, à mon retour, l'effet de la demi-teinte dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau luisante: il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui tient le milieu entre le luisant et le ton chaud coloré; sur cette préparation il suffit d'un glacis chaud et transparent pour le changement de plan de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce même ton de demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons clairs et froids. Dans le cheval bai, cela est très remarquable.
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5 _février._--J'ai passé toute la journée à me reposer et à lire dans ma chambre. Commencé _Monte-Cristo_: c'est fort amusant, sauf cependant les immenses dialogues qui remplissent les pages; mais, quand on a lu cela, on n'a rien lu...
Après dîner, chez Pierret, où j'ai trouvé le jeune Soulié [261]. Pierret est toujours malade de son point de côté. Ensuite chez Alberthe [262]; sa fille est alitée.
--Voici des titres d'ouvrages à avoir, que j'ai pris chez elle:
_Moyen infaillible de conserver sa vue en bon état, jusqu'à une extrême vieillesse_, traduit de l'allemand de M. G.-J. Beer, docteur en médecine de l'Université de Vienne.
Ifland: _l'Art de prolonger la vie._
_Confucius_ (dans le genre de _Marc-Aurèle._)
_Marc-Aurèle_, ancienne édition, traduite par Dacier.
_L'Homme de cour_, de Balthazar Gracian[263], traduit par Amelot de la Houssaye [264].
--Chez Pierret, nous avons parlé des facéties et coq-à-l'âne de M. de C...
--Je disais qu'en littérature, la première impression est la plus forte; comme preuve, les Mémoires de Casanova, qui m'ont fait un effet immense, quand je les ai lus pour la première fois dans l'édition écourtée, en 1829. J'ai eu occasion depuis d'en parcourir des passages de l'édition plus complète, et j'ai éprouvé une impression différente.
Le jeune Soulié me dit que M. Niel [265], ayant lu le _Neveu de Rameau_,[266] dans la traduction française faite d'après celle que Gœthe avait faite en allemand, le préférait à l'original; nul doute que ce ne soit l'effet de cette vive impression de certaines formes sur l'esprit qui, sur le même objet, n'en peut plus recevoir de semblables.
(Je relis ceci en 1857.--Je relis les Mémoires de Casanova, pendant ma maladie, je les trouve plus adorables que jamais; donc ils sont bons.)
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6 _février._--Peu de travail, le matin. L'après-midi, ébauché entièrement les figures du _Christ au tombeau._--Dîné et passé la soirée avec J...
Planet [267] est venu à quatre heures; il a paru très frappé de mon ébauche; il eût voulu la voir en grand. L'admiration sincère qu'il me montre me fait grand plaisir; il est de ceux qui me réconcilient avec moi-même. Que le ciel le lui rende! Le pauvre garçon manque tout à fait de confiance, et c'est dommage, car il montre des qualités supérieures.
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7 _février._--Malaise. Je n'ai rien fait de toute la journée.
Ce bon Fleury [268] est venu me voir avec un diable d'enfant qui touchait à tout. Il m'a donné sa recette pour imprimer les panneaux, cartons ou toiles: colle de peau et blanc d'Espagne, appliqués à la brosse et unis au papier de verre.
Le soir, quand je me délassais après le bain, que j'avais fait venir avant dîner, Riesener est venu. Resté une partie de la soirée: il m'a conté que Scheffer avait réuni les membres de la future société et s'était prononcé pour un système tellement exclusif, que peu s'en est fallu qu'il n'exclût tout le monde. Il a consterné l'auditoire.
Riesener me parle toujours de ses projets admirables de travail et de procédés propres à les faciliter.
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8 _février._--Excellente journée.
J'ai débuté par aller voir, rue Taranne, le tableau de _Saint Just_, de Rubens; admirable peinture. Les deux figures des assistants, de son gros dessin, mais d'une franchise de clair-obscur et de couleur qui n'appartient qu'à l'homme qui ne cherche pas, et qui a mis sous les pieds les folles recherches et les exigences plus sottes encore.
Puis à la Chambre des députés. Travaillé à la femme portant le petit enfant, et l'enfant par terre; puis à l'homme couché au-dessus du Centaure [269]; je crois que j'ai fort avancé. Séance très longue. Revenu sans fatigue.
Pour compléter la journée, j'apprends en rentrant que Mme Sand est de retour et me l'a envoyé dire. Je suis heureux de la revoir.
Resté chez moi le soir; j'ai eu tort. La journée du lendemain s'en est ressentie. J'aurais dû faire quelques pas dehors. L'air seul contribue peut-être à accélérer la circulation; aussi, le lendemain, je n'ai rien fait. L'estomac dérangé commande en maître, mais en maître bien indigne de régner, car il remplit mal ses fonctions, et arrête tout le reste.
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9 _février._--Donc mal disposé.
--Venu Demay [270]. Pendant qu'il y était, M. Haussoullier.[271] Tous les jeunes gens de cette école d'Ingres ont quelque chose de pédant; il semble qu'il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s'être rangé du parti de la _peinture sérieuse_: c'est un des mots du _parti._ Je disais à Demay qu'une foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille, à cause de cette foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse _beauté_, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts: si c'est l'unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités? Demandez la pureté, la beauté, en un mot, au Puget, adieu sa verve!... Développer tout cela.
... En général, les hommes du Nord y sont moins portés; l'Italien préfère l'ornement; cela se retrouve dans la musique.
Vu _Don Juan_[272] le soir. Sensation pareille, en voyant la pièce. Le mauvais Don Juan (l'acteur)! Est-ce l'exécution, le décousu qu'on met dans un ouvrage ancien? Mais comme il grandit par le souvenir, et que, le lendemain, je me le suis rappelé avec bonheur! Quel chef-d'œuvre de romantisme! Et cela en 1785! L'acteur qui fait Don Juan ôte son manteau pour se battre avec le Père; à la fin, ne sachant quelle contenance tenir, il se met à genoux devant le Commandeur; je suis sûr qu'il n'y a pas deux personnes dans la salle qui s'en soient aperçues.
Je pensais à la dose d'imagination nécessaire au spectateur pour être digne d'entendre un tel ouvrage. Il me paraissait évident que presque tous les gens qui étaient là écoutaient avec distraction. Ce serait peu de chose; mais les parties les plus faites pour frapper l'imagination ne les arrêtaient pas davantage. Il faut beaucoup d'imagination pour être saisi vivement au spectacle..... Le combat avec le Père, l'entrée du Spectre frapperont toujours un homme d'imagination; la plus grande partie des spectateurs n'y voient rien de plus intéressant que dans le reste.
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10 _février._--Hier 9, à quatre heures, j'ai été voir Mme Sand; elle était souffrante. Revu sa fille et son gendre futur [273].
Aujourd'hui, il était plus de midi quand je suis parti pour le Palais-Bourbon. Il a fait un temps affreux: neige, gelée, gâchis. Il faut aller en voiture à mon travail, et on y reste si longtemps, qu'il y a des maladies à prendre. J'ai travaillé aux hommes du milieu.
Revenu de bonne heure et resté également très longtemps en voiture. Demeuré chez moi le soir, fatigué et souffrant.
--Ton local de la nymphe debout dans l'_Orphée_ [274]: _vert émeraude, vermillon_ et _blanc_; plus de _blancs_ dans les clairs.
Deuxième Nymphe: _ton orangé_ et _vert émeraude._
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11 _février._--Je devais retourner à la Chambre. J'écrirai à Henry [275], pour suspendre jusqu'à la semaine prochaine. Le froid est trop incommode. J'ai besoin de repos.
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12 _février._--Mis au net la composition de _Foscari._ [276]
Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi.
--Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui. J.-J... y était.
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14 _février._--Le Beau est assurément la rencontre de toutes les convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu hier.
Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon, du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. _Cuncta fecit in pondere numero et mensura._ Chez Bossini, l'Italien l'emporte, c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le _Don Juan_, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste, était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D. Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne, d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre.
Rossini ne varie pas autant les caractères.
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15 _février._--Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre l'ébauche du _Christ au tombeau._ [277] L'attrait que j'y ai trouvé a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère; c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local du Christ est _terre d'ombre_ naturelle, _jaune de Naples_ et _blanc_; là-dessus, quelques tons de _noir_ et _blanc_ glissés çà et là, les ombres avec un ton chaud.
Le ton local des nuances de la Vierge: un _gris_ légèrement roussâtre, les clairs avec _jaune de Naples_ et _noir._