Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 20

Chapter 203,660 wordsPublic domain

--J'établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui prêtent le plus à la peinture; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination, sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque, de la description interminable; on ne peut rien lui dérober. On peut prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses facultés, un certain degré de finesse; mais l'Arioste!.....

--Les Bretons croient que le singe est l'ouvrage du diable. Celui-ci, après avoir vu l'homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour, créer un être à mettre en parallèle, mais il n'arrive qu'à une créature ébauchée et hideuse, emblème de l'impuissance orgueilleuse.

--Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu avant sa mort, que la maladie dont il souffrait et qui l'entraîna au tombeau peu après, devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l'occasion de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu'il n'avait l'habitude, c'est-à-dire _sept_ et _huit_ heures. Il dit que quatre à cinq heures, tout au plus, de travail d'imagination sont suffisantes. On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc.

Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que l'autre; tout travail où l'imagination n'a pas de part m'est impossible.

* * * * *

23 _septembre_, en revenant de Champrosay.--Voici un exemple de la difficulté qu'il y a à s'entendre en ménage et à voir de la même manière. J'ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à cinq ans qu'il y est installé, des folies de dépense: ponts chinois, rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations dont il n'avait encore que le désagrément, puisqu'elles sont toutes fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie: il a soixante ans; il prend un jeune tendron de vingt ans qui n'a pas le sou, par-dessus le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend en dégoût la maison de campagne, et l'époux la met en vente.

Quand j'ai appris cette histoire, j'ai pensé tout de suite que le plus grand malheur de ce pauvre homme n'est pas ce qui lui est arrivé là; il n'est qu'à la préface d'une longue histoire, et les regrets qu'il donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui l'attendent.

--Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce qu'il est un composé d'une multitude de verts différents. Ce qui donne le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes, c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme.

Ce qu'il dit ici du vert des prairies, peut s'appliquer à tous les autres tons.

--_De l'importance des accessoires._ Un très petit accessoire détruira quelquefois l'effet d'un tableau: les broussailles que je voulais mettre derrière le tigre de M. Roché [226] ôtaient la simplicité et l'étendue des plaines du fond.

[225] Voir _Catalogue Robaut_, n° 182 et additions.

[226] _Roché_, architecte, à qui Delacroix avait confié l'exécution des tombeaux de sa famille, notamment le monument qu'il éleva à son frère le général Delacroix, mort en 1845. C'est en reconnaissance de ses soins que Delacroix lui fit hommage du tableau dont il est question ici. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1019.) «Comme, au dernier Salon, j'avais exposé un _Lion_, qui avait généralement fait plaisir, j'ai pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau.» (_Corresp._, t. I, p. 328 et 320.--Lettre à M. Roché).

1847

_Mardi_ 19 _janvier._--A dix heures et demie chez Gisors [227], pour le projet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver M. Masson [228]; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez Leleux[229]; causé d'un projet d'exposition. Temps superbe: gelée.

--Panthéon. Coupole de Gros; hélas! maigreur, inutilité.

Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas: la _Mort_, la _Gloire_, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à genoux sur le devant; la _Patrie_, une grande femme armée et environnée de crêpes près d'un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage: belle tournure, beau mouvement, l'œil poché par je ne sais quel accident; la _Justice_: il m'est impossible de me rappeler la moindre chose de ce tableau. La _Mort_: une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel, un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le caractère est incertain; sa pose n'est pas mauvaise; sur le devant, autres gens prosternés incompréhensibles.

Tout cela d'une couleur affreuse: des ciels ardoise, des tons qui percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à celui du monument, prenant trop de place pour la peinture, etc.

--Ensuite chez Vimont [230], mon élève. Vu un _Prométhée_, sur son rocher, avec des nymphes qui le consolent; l'idéal manque.

De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je n'ai jamais vu:... petits passages occupés par des brocanteurs; toute une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la cuisine, la chambre à coucher.

--Cabinet d'histoire naturelle public.

Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges! Rubens l'a rendu à merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection, d'un sentiment de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment augmentait; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment. Quelle variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces, de formes, de destination! A chaque instant, ce qui nous paraît la difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte; les crustacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête; l'élégance de ses anneaux roulés autour de l'arbre; le hideux dragon, les lézards, les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature: les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux; l'aurochs, race bovine; le bison, les dromadaires et les chameaux; les lamas, les cigognes qui y touchent; enfin la girafe, celles de Levaillant, recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à son tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde avait été brillante; elle est là toute raide et toute gauche, comme la nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces catacombes avaient été empaillées, sans doute, par des gens qui n'avaient pas vu l'allure de l'animal pendant sa vie: on leur a redressé fièrement le col, ne pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant, comme l'enseigne d'une créature vivante.

Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions!

D'où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi? De ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire dans la création, qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les ouvrages des hommes! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille.

En sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée m'a donné... Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus.

J'écris ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J'y verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creuser, en se les rappelant.

--Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc.

* * * * *

20 _janvier._--Travaillé au tableau de _Valentin_[231]; fait le fond le soir chez J...

M. Auguste m'a prêté une aquarelle, _Cheval noir_, plus deux volumes des _Souvenirs de la Terreur_; il m'a rendu _la petite galerie d'Alger_ (tablette) et un porte-manteau.

En rentrant le soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris la peine d'apporter [232].

* * * * *

21 _janvier._--Resté chez moi toute la journée. _Le pastel du lion_, pour les inondés. Composé trois sujets: _le Christ portant sa croix_, d'après une ancienne sépia; _le Christ au jardin des Oliviers_, pour M. Roché [233]; _le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes femmes._

Je lis les _Souvenirs de la Terreur_, de G. Duval[234]. Les frais de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert. L'historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la partialité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme et de la spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à cette époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la proportion de complots ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du sentiment national.

* * * * *

22 _janvier._--Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant _le Christ aux Oliviers._

--_Robert Bruce_[235], le soir, avec Mme de Forget.

--Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme Cavé [236].

* * * * *

23 _janvier._--Composé le _Portement de croix._ Continué le pastel du _Christ._

--Dans le transept de Saint-Sulpice [237], sujets qui pourraient convenir: _Assomption.--Ascension.--Moïse recevant les tables de la loi_, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, camp.--_Moïse sur la montagne_, tenant ses bras élevés pendant la bataille.--_Déluge.--Tour de Babel.--Apocalypse.--Crucifiement_, les morts ressuscitant dans le bas de la composition; soldats partageant les habits; anges dans le haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel.--Dans le _Portement de croix_, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes montant péniblement.

Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération des chevaux et des hommes de Rubens, surtout dans la _Chasse_ de Soutman [238].

--_L'Ange exterminant l'armée des Assyriens._

Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à présent:

1° Le _Portement de croix._--Le Christ vers le milieu de la composition succombant sous le faix; sainte Véronique, etc.; en avant, les larrons montant; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats.

2° En pendant, la _Mise au sépulcre._ La croix en haut, avec bourreaux, soldats emportant les échelles et instruments; le corps des larrons resté sur la croix; anges versant des parfums sur la croix du Christ, ou pleurant; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les saintes femmes; le groupe descendant vers une caverne où des disciples préparent le tombeau. Hommes levant la pierre; anges tenant une torche. Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc.

3° _Apocalypse._--Le sujet déjà médité.

4° _L'Ange renversant l'armée des Assyriens._--L'armée montant dans les roches; chevaux et chars renversés.

--Venu M. Wertheimer [239]; il me demande la _Course d'Arabes._

--Le soir, chez Deforge [240]. Vu Laurent Jan [241],--Chez Pierret. Villot et sa femme.

Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir.

--Travaillé aux _Femmes d'Alger._[242]

--Villot me parle du papier transparent pour lithographies.

* * * * *

24 _janvier._--Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il n'y avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult. Il nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule action d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc... Au camp de Boulogne, il fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait comment s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier Consul, le Sénat, s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et je pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré, était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs... Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils voyaient sur le point de l'être par les soldats.

* * * * *

25 _janvier._--L'influence des lignes principales est immense dans une composition.

J'ai sous les yeux les _Chasses_ de Rubens; une entre autres, celle _aux lions_, gravée à l'eau-forte par Soutman, où une lionne s'élançant du fond du tableau est arrêtée par la lance d'un cavalier qui se retourne; on voit la lance plier en s'enfonçant dans le poitrail de la bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé; son cheval, renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l'animal se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le corps du monstre un poignard d'une largeur effrayante; il est comme cloué à terre par une des pattes de derrière de l'animal, qui lui laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés, les crins hérissés, mille accessoires, les bouchers détachés, les brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l'imagination, et l'exécution est admirable. Mais l'aspect est confus, l'œil ne sait où se fixer, il a le sentiment d'un affreux désordre; il semble que l'art n'y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution ou par des sacrifices l'effet de tant d'inventions de génie.

Au contraire, dans la _Chasse à l'hippopotame_, les détails n'offrent point le même effort d'imagination; on voit sur le devant un crocodile qui doit être assurément dans la peinture un chef-d'œuvre d'exécution; mais son action eût pu être plus intéressante. L'hippopotame, qui est le héros de l'action, est une bête informe qu'aucune exécution ne pourrait rendre supportable. L'action des chiens qui s'élancent est très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent; cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l'imagination reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu'on y jette les yeux, de même que, dans la _Chasse aux lions_, elle est toujours jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et l'incertitude des lignes.

Dans la _Chasse à l'hippopotame_, le monstre amphibie occupe le centre; cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint-André, avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et étendu dans les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne de lumière qui empêche la composition d'avoir trop d'importance dans la partie supérieure, et ce qui est d'un effet incomparable, c'est cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l'ensemble, par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en même temps une unité incomparables.

* * * * *

26 _janvier._--Travaillé à la _Course arabe._

Dîné chez M. Thiers. Je ne sais que dire aux gens que je rencontre chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle peinture, en s'apercevant de l'ennui que me causent ces conversations des hommes politiques, la Chambre, etc.

Que ce genre moderne, pour le dîner, est froid et ennuyeux! Ces laquais, qui font tous les frais, en quelque sorte, et vous donnent véritablement à dîner..... Le dîner est la chose dont on s'occupe le moins: on le dépêche, comme on s'acquitte d'une désagréable fonction. Plus de cordialité, de bonhomie. Ces verreries si fragiles..... luxe sot! Je ne puis toucher à mon verre sans le renverser et jeter sur la nappe la moitié de ce qu'il contient. Je me suis échappé aussitôt que j'ai pu.

La princesse Demidoff y est venue. M. de Rémusat y dînait; c'est un homme charmant, mais après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire.

* * * * *

27 _janvier._--Travaillé aux _Arabes en course._

--Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia [243] y était.

Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée. Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si, dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu, il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.

Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion, pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle jouerait. Ainsi, dans le _Roméo_, quand elle arrive au tombeau de Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant, devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vue _noble._ Quand elle arrivait le plus près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini: ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi.

Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui avait vu, pour l'_Othello_, étudier une grimace devant la glace; la sensibilité ne procéderait pas ainsi.

Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de Sparre [244]. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans _Pygmalion_, et ayant conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie.

La Malibran, dans _Marie Stuart_, est amenée devant sa rivale Élisabeth par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il, le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à ceux qui se les permettent une réputation éphémère.

Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains, et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés, _plastiques_, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû dire. A Milan, elle avait créé la _Norma_ avec un éclat extraordinaire; on ne disait plus la _Pasta_, mais la _Norma_; Mme Malibran arrive, elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public, partagé d'abord, la mit aux nues, et la _Pasta_ fut oubliée. C'était la Malibran qui était devenue la _Norma_, et je n'ai pas de peine à le croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.