Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 18

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Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de l'ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine [203] ... Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit courbes.

Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l'alvéole. Y a-t-il un passage qui conduit de la matière inerte à l'intelligence humaine, laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques?

Combien d'animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à détruire la régularité! L'hirondelle suspend son nid sous les saphites du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu'on appelle le vernis du temps: la ruine rapproche l'objet de la nature.

--Combien de livres qu'on ne lit pas parce qu'ils veulent être des livres [204]! Le trop d'étendue, de longueur fatigue. Bien n'est plus important pour l'écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division, trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison, de même que la prédominance de la combinaison n'explique pas l'absence complète de l'inspiration. Alexandre procédait, selon l'expression de Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes et n'avait que de l'estime pour les philosophes. César chérissait les philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l'inspiration étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de l'inspiration. Alexandre fut grand surtout par l'âme et César par l'esprit.

--«...Le vrai mérite d'un bon prince est d'avoir un attachement sincère au bien public, d'aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car l'heureux instinct qui anime les hommes du désir d'une bonne réputation est le vrai principe d'une action héroïque; c'est le nerf de l'âme qui la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles, nécessaires et louables.» (FRÉDÉRIC.)

--«L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois agir absolument de même. L'homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s'accorder avec eux. Le premier est facilement servi et difficilement satisfait; l'autre, au contraire, est facilement satisfait et difficilement servi.» (CONFUCIUS.)

[201] La suite manque dans le manuscrit.

[202] Cette question de la ligne, du rôle de la ligne et de la couleur se trouvera reprise et longuement développée dans les dernières années du journal: on y pourra voir, comme un plaidoyer en faveur de son art, une défense de toute son œuvre.

[203] _Percier_, architecte, né à Paris en 1764, mort en 1838, et _Fontaine_, architecte, né à Paris en 1762, mort en 1853. Tous deux étaient élèves de _Peyre_, l'architecte du Roi, et remportèrent le grand prix de Rome. C'est en Italie que commença entre les deux artistes cette intimité profonde qui les réunit pour ainsi dire en une seule personnalité.

[204] A rapprocher de ce passage celui où il dit: «Montaigne écrit à bâtons rompus; ce sont les ouvrages les plus intéressants.»

1844

_Sans date._--Article sur les Expositions annuelles; sur les inconvénients d'exposer dans les anciennes galeries.

--Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens.

--Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens; voir les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d'autres.

--Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant. Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les descriptions, les allusions aux choses les plus variées; elle peut servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs.

--Comparaison entre Puget [205] et Michel-Ange (peut venir à propos du dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David [206] dans les Éphémérides, _in extenso._ Cet article pourrait être une apologie de l'art français et une comparaison du mérite de nos maîtres avec ceux de l'Italie surtout, d'où émane, suivant les critiques, toute beauté: Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique; Poussin et sa gravité; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs des Carrache; n'a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Cortone [207], aux Solimène [208].

--Description de l'esquisse en marbre de l'_Alexandre sur Bucéphale._

--Revoir l'ouvrage de Cochin [209] sur la composition des artistes français et étrangers».

[205] Delacroix revint sur celle idée dans un éloquent article publié cette même année 1844 dans les _Beaux-Arts_, à propos du groupe d'_Andromède_, de Puget. «Nous reviendrons à l'objet principal de cette note, à l'Andromède qui subit un martyre dont souffrent tous les amis des arts, puisqu'elle doit périr et disparaître finalement... Le grand sculpteur, harcelé de son vivant par les envieuses passions des artistes ses rivaux, méconnu et délaissé par les grands et les ministres, sera-t-il encore longtemps poursuivi dans ses ouvrages dont le nombre est si borné à Paris?»

[206] _Émeric-David_, archéologue et critique, né en 1755, mort en 1839, s'est fait une place très haute dans l'histoire de l'art français.

[207] _Pietro Berettini_, dit _Pietro de Cortone_, peintre italien, né en 1596, mort en 1669. On voit de lui au Louvre la _Réconciliation de Jacob et d'Esaü_, la _Nativité de la Vierge_, et _Sainte Catherine._

[208] _Francesco Solimena_, peintre italien, né en 1657, mort en 1747. Le musée du Louvre possède de cet artiste un _Héliodore chassé du temple_, et _Adam et Ève épiés par Satan._

[209] _Charles-Nicolas Cochin_, dessinateur et graveur de grand mérite, né en 1715, mort en 1790. Il écrivit sur les arts différents mémoires et des ouvrages appréciés qui dénotent chez cet artiste un rare esprit critique et une précision de jugement remarquable.

* * * * *

21 _juin.--De l'abus de l'esprit chez les Français._ Ils en mettent partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu'on sente partout l'auteur, et que l'auteur soit homme d'esprit et entendu à tout; de là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité, de l'érudition, etc.; dans les arts de même. Le peintre pense moins à exprimer son sujet qu'à faire briller son habileté, son adresse; de là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement rendu... Eh! malheureux! pendant que j'admire ton adresse, mon cœur se glace et mon imagination reploie ses ailes [210].

Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi. Non, sans doute, ils ne sont pas dépourvus du charme de l'exécution, tout au contraire, mais ce n'est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut inspirer d'autre estime que celle qu'on a pour un tour de force.--Paul Véronèse--l'Antique.--C'est qu'il faut une véritable abnégation de vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l'être; la preuve, même dans les grands maîtres, c'est qu'ils commencent presque toujours par l'abus que je signale; dans la jeunesse, où toutes leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l'enflure, à l'esprit... ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu'on admire l'auteur dans ses personnages; ils se croient plats, quand ils ne sont que clairs ou touchants.

--Les auteurs modernes n'ont jamais tant parlé du duel que depuis qu'on ne se bat plus. C'est le ressort principal de leurs narrations, ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable; il semble que s'ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la vaillance de l'auteur.

Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature.

Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses.

Bien n'est plus facile cependant que d'imaginer une espèce d'être complètement idéal, que l'on décore à plaisir de toutes les qualités ou de tous les vices extraordinaires qui semblent être l'apanage des natures puissantes.

[210] Ces sensations et ces sentiments d'un véritable artiste en présence de la nature, ce dédain pour les peintres qui, préoccupés surtout d'une exécution habile et savante, ne peuvent s'émouvoir et restent toujours froids, se retrouvent exactement dans un fragment inédit d'une très curieuse lettre écrite en 1853 par un paysagiste de grand mérite, ami de Delacroix, _Constant Dutilleux_:

«Paysagistes!... Qu'a de commun votre occupation avec l'émotion que j'éprouve? Admire qui veut votre ligne, votre coup de brosse, votre habileté, si c'est ma tête et mon esprit que vous voulez occuper, je vous l'accorde: Bravo! cela est parfaitement fait. Je ne chercherai même point d'où cela vient; je ne constaterai pas même la paternité. Je regarde bien de la mosaïque, pourquoi ne jetterais-je point les yeux sur ce que vous faites? «...Toute belle facture a son mérite, qu'elle s'applique à un meuble ou à une pierre précieuse; quant à mon cœur, à mon âme, à ce qui fait l'essence et le fond de mon être, rien, rien pour vous. Je conserve ce précieux trésor pour la nature d'abord, et ensuite pour ceux qui, comme moi, l'auront contemplée avec la vraie béatitude et qui, tout bonnement et naïvement, auront répété quelques phrases, quelques mots qu'ils auront pu lire et épeler dans ce grand livre qu'on ne peut ouvrir qu'avec son cœur...»

On voit qu'une même flamme animait alors les artistes de cette période si brillante de l'École française.

* * * * *

22 _septembre_--Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution, ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient mener de front l'étude et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés à l'ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user pour se conserver, a été pour eux l'équivalent de la santé, et a même fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans parler des charmes de l'étude qui offre des compensations.

--_Muley-abd-el-Rhaman_[211], sultan du Maroc, sortant de son palais, entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres.

--_Contre la rhétorique._ La préface d'_Obermann_ et le livre lui-même.--Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien entendu, qui n'est pas de Senancour [212].

La rhétorique se trouve partout: elle gâte les tableaux comme les livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu'ils ont quelque chose à dire, c'est que dans ces derniers la rhétorique est absente; elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers.

A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me satisfait-elle pas? D'abord, à cause de ce brin de rhétorique qui mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l'exprimer. Peut-être, si l'auteur s'était moins occupé à faire un morceau d'éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien en face de ses propres sentiments, il m'eût représenté une partie des miens? J'admire ce qu'il dit, mais il ne me représente pas mes sentiments.

Autre question. N'est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage humain que cet incomplet dans l'expression des sentiments, dans I impression qui résulte de la lecture d'un livre? Il n'y a que la nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je me disais: Pourquoi ce point de vue, et pourquoi pas tel autre, ou pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur la matière? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre idée, vous écarte entièrement du point de vue d'ensemble primitif, c'est-à-dire de cette impression générale qu'on conçoit d'un objet. Je compare, pour m'expliquer mieux, la situation d'un auteur qui se prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un morceau de critique, à celle d'un homme qui, du haut d'une éminence, aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux, de prairies, d'habitations, de montagnes. S'il entreprend d'en donner une idée détaillée et qu'il entre dans un des chemins qui s'offriront devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n'en verra plus et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour s'être mal engagé dès le début... Mais, me dira-t-on, quel remède voyez-vous à cela? Je n'en vois point, et il n'en est point. Les ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades. Le point de vue qu'on avait au commencement, et duquel tout le reste va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin et le moins intéressant! La verve par occasion ou la persistance à fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux ou vraiment beaux, mais vous n'avez, encore une fois, fait au lecteur qu'une communication imparfaite. Vous rougirez peut-être plus tard, en revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions, ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé.

--_Sardanapale_[213].

Linge de la femme sur le devant: sur un ton local, _gris blanc. Terre de Cassel_ ou _noir de pêche_, etc.--Ombres avec _bitume, cobalt, blanc_ et _ocre d'or._

Base de la demi-teinte des chairs, _terre de Cassel et blanc._

Demi-teinte jaune de la chair, _ocre et vert émeraude._

Ajouter aux tons d'ombre habituels sur la palette: _Vermillon_ et _ocre d'or._

_Ocre_ et _vert émeraude, laque et jaune_, ou _jaune indien_ et _laque_ pour frottis ou repiqués.

_Laque brûlée et blanc_, demi-teinte de chair.

Ébaucher les chairs _dans l'ombre_ avec tons chauds, tels que _terre Sienne brûlée, laque jaune_ et _jaune indien_, et revenir avec des _verts_, tels que _ocre_ et _vert émeraude._

De même les clairs avec tons chauds, _ocre_ et _blanc, vermillon, laque jaune_, etc.; et revenir avec des _violets_ tels que _terre de Cassel_ et _blanc, laque brûlée_ et _blanc._

_Ne pas craindre_, quand le ton de chair est devenu trop blanc par l'addition de tons froids, _de remettre franchement les tons chauds du dessous_, pour les mêler de nouveau.

--Si on considérait la vie comme un simple prêt, on serait moins exigeant.

Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse, la richesse, etc.

--A qui ai-je prêté le portrait de Fielding [214]?

--On n'est jamais long, quand on dit exactement tout ce qu'on a voulu dire. Si vous devenez concis, en supprimant un _qui_ ou un _que_, mais que vous deveniez obscur ou embarrassé, quel but aurez-vous atteint? Assurément, ce ne sera pas celui de l'art d'écrire, qui est avant tout de se faire comprendre.

Il faut toujours supposer que ce que vous avez à dire est intéressant; car s'il n'en était pas ainsi, peu importe que vous soyez long ou concis.

Les ouvrages d'Hugo [215] ressemblent au brouillon d'un homme qui a du talent: il dit tout ce qui lui vient.

--_Sur la fausseté du système moderne dans les romans._ C'est-à-dire cette manie de trompe-l'œil dans les descriptions de lieux, de costumes, qui ne donne au premier abord un air de vérité que pour rendre plus fausse ensuite l'impression de l'ouvrage, quand les caractères sont faux, quand les personnages parlent mal à propos et sans fin, et surtout quand la fable ajustée pour les amener et les faire agir ne présente que le tissu vulgaire ou mélodramatique de toutes les combinaisons usitées pour faire de l'effet. Ils sont comme les enfants, quand ils imitent la représentation des pièces de théâtre. Ils figurent une action telle quelle, c'est-à-dire absurde le plus souvent, avec des décorations formées de vraies branches d'arbres, qui représentent des arbres, etc.

Pour arriver à satisfaire l'esprit, après avoir décrit le théâtre de l'action ou l'extérieur des personnages comme le font Balzac et les autres, il faudrait des miracles de vérité dans la peinture des caractères et dans les discours qu'on prête aux personnages; le moindre mot sentant l'emphase, la moindre prolixité dans l'expression des sentiments, détruisent tout l'effet de ces préambules, en apparence si naturels.

Quand Gil Blas dit que le seigneur *** était un grand écuyer sec et maigre avec des manières précautionneuses, il ne s'amuse pas à me dire comment étaient ses yeux, son habit dans tous ses détails, ou s'il manque un de ces détails, il y en a un qui est tellement caractéristique, qu'il peint tout le personnage, à ce point que les peintures accessoires qu'on ajouterait à celles-là ne produiraient d'autre effet que d'empêcher l'esprit de saisir nettement le trait qui donne la physionomie.

INSPIRATION.--TALENT.--(_Pour le Dictionnaire._)

Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et qu'il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi, prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein, toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la veille; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a un cours d'accroissement et de dépérissement, qu'indépendamment de cette carrière qu'il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir: de commencer faiblement, de s'accroître, de paraître dans toute sa force et de s'éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la santé, de la maladie, de la disposition de l'âme, de sa gaieté ou de sa tristesse. En outre, il est sujet à s'égarer dans le plein exercice de sa force; il s'engage souvent dans des routes trompeuses; il lui faut alors beaucoup de temps pour en revenir au point d'où il était parti, et souvent il ne s'y retrouve plus le même. Semblable à la chair périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins incessants, pour n'être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous, le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre, de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles au milieu desquels s'exerce sa singulière puissance. L'adversité et la prospérité, sont des écueils également à craindre. Le trop grand succès tend à l'énerver, comme l'insuccès le décourage. Plusieurs hommes de talent n'ont eu qu'une lueur, qui s'est éteinte aussitôt que montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît ensuite pour toujours. D'autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes; Lewis [216], après avoir fait le _Moine_, n'a plus rien fait qui vaille. Il en est qui n'ont pas subi d'éclipsé, etc...

--Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer, d'assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus.

--Très belle opposition à un homme d'une carnation chaude et jaunâtre: chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter; manteau orange terre de Sienne brûlée.

[211] Ce tableau était un des cinq envois que Delacroix fit au Salon de 1845. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 927.) A ce propos, il écrivit au critique Thoré, qui avait été un de ses premiers et de ses plus fervents admirateurs, ce curieux billet: «J'ai envoyé, cher monsieur, cinq tableaux... Mettons-nous _en prière à présent, pour que messieurs du jury laissent passer mon bagage._ Je crois qu'il serait bon de n'y pas faire allusion d'avance, de peur que par mauvaise humeur ils ne réalisent cette crainte.» (_Corresp._, t. I, p. 301.)

[212] _Étienne Pivert de Senancour_, écrivain moraliste né à Paris en 1770, mort en 1846. Rêveur sans illusions, athée et fataliste, il écrivit un certain nombre d'ouvrages, fruits de ses tristes méditations et de son esprit chagrin. _Obermann_ avait été publié pour la première fois en 1804. Une deuxième édition parut en 1833, avec une préface de Sainte-Beuve, et une troisième un peu plus tard avec une préface de _George Sand_, à laquelle Delacroix fait ici allusion. Voici, d'ailleurs, comment Sainte-Beuve appréciait le talent de Senancour: «C'est à la fois un psychologiste ardent, un lamentable élégiaque des douleurs humaines et un peintre magnifique de la réalité.»

[213] Ce tableau, _la Mort de Sardanapale_, exécuté en 1844, n'est que la réduction sans variante du tableau peint en 1827. (Voir _Catalogue Robaut,_ n° 791.)

[214] Voir _Catalogue Robaut_, n° 60.

[215] Le génie de _Victor Hugo_ était peu sympathique à Delacroix. Plus loin, dans son Journal, il porte un jugement sévère, qui pourrait même paraître injuste, sur le style du poète. Victor Hugo, d'ailleurs, ne l'aimait pas davantage. Il ne pouvait supporter que l'opinion publique, qui plus tard «devait faire à Delacroix une gloire parallèle à la sienne», accouplât leurs deux noms. Il appelait ses créations féminines _des grenouilles_, et si l'on s'en rapporte à une très curieuse plaquette intitulée: _Victor Hugo en Zélande_, publiée par Charles Hugo, on y verra que le poète reconnaissait au peintre «toutes les qualités, moins une, _la beauté._» La vérité est qu'ils étaient de génie trop dissemblable pour pouvoir se comprendre, et que les critiques du temps, en unissant leurs noms, commettaient une de ces grossières erreurs dont ils étaient coutumiers.

«M. Victor Hugo, disait Baudelaire, est un grand poète sculptural qui a l'œil fermé à la _spiritualité._» Rien ne peut mieux que cette brève observation faire toucher du doigt la cause de l'incompréhension de Victor Hugo en ce qui concerne les femmes de Delacroix!

[216] _Lewis_, romancier anglais, né à Londres, en 1773, mort en 1818. Il fut l'ami de Walter Scott, dont il encouragea les débuts, et de Byron, à qui il fit connaître la littérature allemande. Son plus célèbre roman, _le Moine_, est une œuvre de jeunesse où il a entassé tout ce que pouvaient lui suggérer une imagination exaltée et maladive, l'effervescence de l'âge et la lecture des ballades allemandes, des romans mystérieux, fantastiques, effrayants, alors à la mode. Comme poète, Lewis déploya un talent exquis de versification dans des Ballades imitées de Bürger.

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_Sans date._--Le _Marché d'Arabes_ dont j'ai commencé une aquarelle en très large.

_Soleil couchant_, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à la plume.

Les _Acteurs de Tanger._

Le _Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans_: un bon dessin à la plume.

_Juliette sur le lit_, la chambre pleine des parents et des amis, nourrice, etc.

_Juives de Tanger._ (Mlle Mars.)

_Berlichingen arrivant chez les Bohémiens_, jeunes filles, etc.; pour M. Colet.

La _Femme capricieuse_ et _Marphise._

_Weislingen enlevé._

_Juives de Tanger._

Le _Jardin de Méquinez_, la fontaine, etc.

Le _Pacha de Laroche_ en route vu par derrière, matin: son bourreau; cavaliers du fond.

_Juives de Méquinez._ Petit croquis avec lavis; porte de cour, devant laquelle elles sont assises.

_Juifs de Méquinez._ Chez eux, éclairés par la porte.

La Cour de M. Marcussen.

L'antichambre qui y conduit: obscur.

La chambre en haut, chez M. Bell; on voit la cour par une fenêtre en fer à cheval.

_Juives à Tanger_, s'appuyant sur le bord des terrasses pour regarder dans la rue.

La _Scène du Courban_, la porte de Tanger; les marabouts montés sur le monument de la prière; les cavaliers, etc.

Le _Nègre de Tombouctou dansant_ au milieu de la famille d'Abraham.

_Cuisine de Méquinez._ Figures.