Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850
Part 17
Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer. Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands. Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.
Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.
Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une civilisation plus avancée peut produire.
Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.
[183] Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout le charme mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux parties de la maison moresque: le _patio_ ou cour intérieure et la _terrasse_: aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la jalousie des musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la plupart du temps dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 avril, à cause qu'il m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une masure. Même de marcher sur la terrasse, vous expose à des pierres ou à des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir entre elles.» (_Corresp._, t. I, p. 185.)
[184] «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans un palais moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays: hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a _envoyé demander une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur._» (_Corresp.,_ t. I, p. 185.)
[185] _Antoine-Jérôme Desgranges_, interprète du Roi, accompagnait en cette qualité le comte de Mornay dans son ambassade.
[186] Aquarelle. De l'année 1839 date un tableau variante. Le catalogue Robaut le décrit ainsi: «La grande tente au centre est rayée bleu et blanc; le pavillon français flotte au-dessus. Au second plan une foule; des montagnes dans le fond.»
[187] Delacroix écrivait à Pierret le 29 février, peu de temps après son arrivée: «Imagine, mon ami, ce que c'est que de voir, couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde; ces gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent, donnent, et sont enterrés, et ils ont l'air aussi satisfait que Cicéron devait l'être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la vérité et de la noblesse de ces natures. _L'antique n'a rien de plus beau._» (_Corresp._, t. I, p. 178.) Delacroix parlant de l'Afrique, un jour, disait à Th. Silvestre qui l'a rapporté dans son livre: _les Artistes vivants_: «L'aspect de cette contrée restera toujours dans mes yeux; les hommes de cette forte race s'agiteront toujours, tant que je vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment _retrouvé la beauté antique._»
VOYAGE EN ESPAGNE
_Le_ 16 _mai_ au soir, après une ennuyeuse quarantaine de sept jours, obtenu l'entrée à Cadix; joie extrême.
Les montagnes à l'opposé de la baie très distinctes et de belle couleur. En approchant, les maisons de Cadix blanches et dorées sur un beau ciel bleu.
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_Cadix, vendredi_ 18 _mai._--Minuit sonne aux Franciscains. Singulière émotion dans ce pays si étrange. Ce clair de lune; ces tours blanches aux rayons de la lune.
Il y a dans ma chambre deux gravures de Debucourt: les _Visites_ et l'_Orange;_ à l'une d'elles est inscrit: _Publié le 1er jour du dix-neuvième siècle_; cela me fait souvenir que j'étais déjà du monde! Que de temps depuis ma première jeunesse!
Promené le soir; rencontré, chez M. Carmen, la signora _Maria Josefa._
M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C'est un homme de l'extérieur le plus doux qui n'a bu que de l'eau à son dîner. Comme il refusait de fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était une affaire de régime; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d'eau-de-vie, et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré son régime, il s'est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque chose de pur Hoffman dans ce caractère.
Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à l'extrême. Il m'a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté que tout le reste. Il rêvait continuellement qu'il était retourné à son ancienne habitude, qu'il se reprochait beaucoup d'avoir manqué à son régime et qu'il s'éveillait alors très content de lui. Quelle vie de jouissances a donc menée cet homme! Ce vin et surtout ce tabac étaient pour lui d'une volupté indicible.
Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l'église et la pièce longue auparavant, avec tableaux; même dans les mauvais portraits qui tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole [188].
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_Samedi_ 19 _mai._--Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût digne de notre visite, attendu que le vent avait _gâté les pois._
En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l'église à droite en face. La Vierge de Murillo: les joues parfaitement peintes et les yeux célestes. L'église très obscure. La sacristie; armoires de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien.--Le chœur derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à droite de la porte du corridor de l'infirmerie. Corridors à perte de vue, escaliers; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture d'une _Pietà_ incrustée dans le mur au-dessous d'une petite peinture d'un moine en extase en joignant les mains et contemplant le crucifix.--Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau; _la Mort au milieu des richesses de la terre_; le jardin.
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_Dimanche_ 20 _mai._--Le matin, au couvent des Dominicains; l'église très belle.--La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable.
_Séville, mercredi_ 23 _mai._--Rapports avec les Maures [189].--Grandes portes partout; compartiments des plafonds et menuiserie.--Les jardins, chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs crénelés; énormes clefs.
_Alcala._--La nuit: la lune sur l'eau mélancolique; le cri des grenouilles; la chapelle gothique moresque avant d'entrer dans la ville près de l'aqueduc.
_Séville._--Le matin, la cathédrale: magnifique obscurité; le Christ en haut sur le damas rouge; la grande grille qui entoure le maître-autel; le derrière de l'autel avec petites fenêtres et entrée d'un souterrain.
Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l'église: bras bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère singulier venant de ce qu'on ne voit presque pas de blanc portant autour de la tête.
Promenade le soir; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier [190].
Bords du Guadalquivir.
Le capucin en chaire; fenêtres couvertes avec de la toile et des draperies de couleur.
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_Vendredi_ 25 _mai_.--M. Baron est venu me prendre de bonne heure. Monté sur la tour la _Giralda_, point de marches. Ses environs ressemblent à ceux de Paris; dîné avec MM. Startley et Müller, et avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie, beaux tombeaux, arcanum derrière l'autel, cimetière, orangers.--Cour moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence.
A midi, dessiné la signora Dolorès.--Avant aux Capucines; sur leurs armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux bras, l'un nu; beaux Murillos; entre autres, le saint avec la mitre et la robe noire donnant l'aumône. Le chapeau rose à une madone.
Le soir au cimetière.
En revenant des Capucines, longé les murailles; double enceinte,--une plus basse en avant à six ou huit pieds environ.
Le soir chez M. Williams.--Mélancolica; guitare.--En revenant, le soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde.--Courts instants d'émotions diverses dans la soirée: la musique, etc.... Le matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya.
Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de peaux de mouton et culottes: cela ferait un tableau.
Le réfectoire des Chartreux [191].--L'évêque; chapeau vert.
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_Samedi_ 26.--_Alcazar_: Superbe style moresque différent des monuments d'Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui l'entoure en partie; achevé l'étude de la mantille chez M. Williams.
Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l'amener devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se retournait à l'instant même pour saluer sans regarder derrière lui.
Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un taureau; il fut pris dans le côté par la corne; il essaya vainement de se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l'animal qui le portait tout autour de l'arène et lentement de sorte que la corne entrait plus avant à chaque instant; il le porta ainsi suspendu et déjà mort... Romero était inconsolable de n'avoir pas été présent; il était persuadé qu'il l'aurait dégagé.
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_Dimanche_ 27.--Chez M. Williams le soir.
Danseurs: la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse. Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams, m'a expliqué les paroles de l'air qu'elle m'a donné. Les danseurs m'ont expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les jambes de M. D.
Mme Forde; adieu à l'anglaise... Coquette; j'y avais été le jour sans la trouver...; j'avais erré dans les rues en amant espagnol; rues couvertes de toiles.
Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale.
Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces messieurs; le fameux Cevallos [192] y est.--Saint Jérôme de Torrigiani [193].
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_Lundi_ 28.--A la _casa di Pilata._[194] Escalier superbe, faïence partout, jardin moresque.
Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement pour toujours, ces excellentes gens; seul un instant avec lui; son émotion.
Le bateau; départ.--La dame en officier.--Bords du Guadalquivir, triste nuit.--Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le sombre et incommode entrepont.--La dame qui retrousse son bras pour me montrer sa blessure.
Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar.
Revenu en _calessin_ avec la servante de l'hôtel de Cadix.--Pays désert; l'homme à cheval avec sa couverture passée au cou.
[188] De tous les maîtres de l'École espagnole, Goya paraît être celui qui le frappa le plus. De secrets rapports de tempérament existaient entre ces deux maîtres si essentiellement modernes: Goya et Delacroix: un même amour de la couleur, un même sens du côté dramatique de la vie, une même fougue de composition. Les admirables eaux-fortes du peintre espagnol l'attiraient par-dessus tout; il y retrouvait, idéalisée par le génie fantaisiste du grand artiste, l'image de ces mœurs si exceptionnelles, à propos desquelles il écrivait: «C'a été une des sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays pittoresque; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent les plus grands gueux et jusqu'aux enfants des mendiants. Tout Goya palpitait autour de moi.» (_Corresp._, t. I, p. 172.)
[189] Delacroix écrivait à Pierret, au moment de ton retour d'Espagne: J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les Mores. Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y est le même... Des églises et toute une civilisation comme il y a trois cents ans.» (_Corresp._, t. I, p. 186.)
[190] Delacroix fait ici allusion à sa toute première jeunesse, avant le commencement de ses études au lycée Louis-le-Grand: c'est là un ordre de souvenirs qui ne revient pas fréquemment dans le journal. Il est rare qu'il se reporte à ses années de première jeunesse, surtout à ses années de collège qui conservent un si grand charme pour certains, mais qui semblent lui avoir été pénibles.
[191] La Chartreuse de Séville inspira à Delacroix trois dessins et une composition. Le premier de ces dessins représente une cour de cloître, au bas de laquelle il écrivit: «Chartreuse de Séville, 25 mars: vendredi.» Le second et le troisième représentent l'intérieur de deux salles du même couvent.--Delacroix y remarqua en outre un religieux, assis dans une stalle en bois sculpté, qui le frappa par son attitude béate, car non seulement il en fit un dessin, mais encore il s'en inspira et donna la même pose au «_fils de Christophe Colomb malade au couvent de Sainte-Marie de Robida._» (Voir _Catalogue Robaut._)
[192] _Pierre Cevallos_, homme d'État espagnol, né en 1764, mort en 1840, fut un des agents les plus actifs de la junte espagnole et contribua puissamment à soutenir la résistance contre Napoléon dans la Péninsule. Après avoir joui d'une grande influence à la cour de Ferdinand VII, il semble résulter de ce passage qu'il s'était retiré à la fin de sa vie dans le couvent de Saint-Jérôme, à Séville.
[193] _Torrigiani_, sculpteur florentin, contemporain de Michel-Ange, né en 1472, mort en 1522 à Séville. La statue de saint Jérôme, que mentionne ici Delacroix, est une œuvre des plus remarquables, qui se trouve actuellement au musée de Séville.
[194] _La maison de Pilote_ est un des plus beaux exemplaires et des mieux conservés du style moresque qui soient à Séville.
1834
_Sans date._[195]--Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et supérieurement des flocons laineux; lesquels, jaune clair du côté du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S'élevant davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant entrevoir le ciel qui paraît d'un bel azur, quoique clair; les nuages d'en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant.
--_Léda_[196]. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son sein, autour de ses belles épaules nues et de ses cuisses éclatantes de blancheur. Un sentiment nouveau s'éveille dans son esprit troublé; elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi de divin rayonne dans la blancheur de l'oiseau dont le col entoure mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée d'abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n'est qu'un oiseau. Ses transports n'ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents l'objet de son ardeur, qu'elle n'ose rappeler.
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_Sans date.--Sur l'autorité, les traditions, les exemples des maîtres._ Ils ne sont pas moins dangereux qu'ils ne sont utiles; ils égarent ou intimident les artistes; ils arment les critiques d'arguments terribles contre toute originalité.
--C'est un singulier moyen d'encourager les arts que de donner permission aux mauvais ou médiocres artistes d'exposer _trois_ tableaux et d'interdire aux gens de talent d'en exposer _quatre._
[195] Ces notes ont été vraisemblablement prises à Valmont, au mois de septembre 1834.
[196] On trouve ici l'idée première de l'une des trois peintures décoratives que Delacroix exécuta cette même année à Valmont. Ces fresques, _Léda, Anacréon, Bacchus_ occupent des dessus de porte dans le corridor du premier étage de la propriété de M. Bornot. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 384 et 545.)
1840
_Sans date._--En tout objet la première chose à saisir pour le rendre avec le dessin, c'est le contraste des lignes principales. Avant de poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu'à force d'être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers quelque chose de sa grâce, mais cela s'y trouve comme par hasard. Il ne reconnaissait pas le principe en l'appliquant. X...[197] me paraît le seul qui l'ait compris et exécuté. C'est là tout le secret de son dessin. Le plus difficile est comme lui de l'appliquer au corps entier. Ingres l'a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans artifices pour aider l'œil, il serait impossible d'y arriver, tel que de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre [198]. Tous les autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont dessiné d'instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d'en être frappés dans la nature; mais ils ne connaissaient pas le secret de X... [199]: la justesse de l'œil. Ce n'est pas au moment de l'exécution qu'il faut se bander à l'étude avec des mesures, des aplombs, etc; il faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature, aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie [200] aussi a le secret. Dans les portraits, _indispensable._ Quand par exemple on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu'on sait pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout; il est nécessaire de commencer par la grâce de l'ensemble. Si vous commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à dessiner un cheval fin, si vous vous laissez aller aux détails, votre contour ne sera jamais assez accusé.
--On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans le même cas. Avoir une idée des races.
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_Sans date._--Bien distinguer les différents plans en les circonscrivant respectivement; les classer chacun dans Tordre où ils se présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire serpenter les luisants avec le blanc; puis les lumières faites encore avec du blanc, mais moins vif; ensuite celles des demi-teintes que l'on ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon, etc. Quand sur le bord d'un plan que vous avez bien rétabli, vous avez un peu plus de clair qu'au centre, vous prononcez d'autant plus son méplat ou sa saillie. C'est là surtout le secret du modelé. On aura beau mettre du noir, on n'aura pas de modelé. Il s'ensuit qu'avec très peu de chose on peut modeler.
[197] Sur le manuscrit on ne peut distinguer le nom, qui a été soigneusement biffé à l'encre après coup.
[198] Ce procédé est fort ancien: _Léonard de Vinci, Albert Dürer_ et tant d'autres s'en sont servis eux-mêmes très souvent. Voici en quoi il consiste: on prend un crayon gras, et on ferme un œil en tenant l'autre ouvert contre une planchette mobile et fixe à volonté, trouée à diverses hauteurs, et placée à une certaine distance d'une vitre. A travers l'ouverture, on regarde la partie du paysage que l'on a devant soi et on n'a plus qu'à calquer les lignes telles qu'on les voit à travers la vitre. Au lieu d'un crayon gras, qu'on ne connaissait peut-être pas jadis, on pouvait se servir d'une plume et d'encre.
[199] Ici le même nom aussi soigneusement biffé.
[200] Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai été chez M. Wilkie, et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau.»--Et encore: «J'ai vu chez Wilkie une esquisse de _Knox le puritain prêchant devant Marie Stuart._ Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.» (_Corresp._, t. I, p. 100 et 103.)
1843
16 _décembre._--Le poète se sauve par la succession des images, le peintre par leur simultanéité. Exemple: j'ai sous les yeux des oiseaux qui se baignent dans une petite flaque d'eau formée par la pluie, sur le plomb qui recouvre la saillie plate d'un toit; je vois à la fois une foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les décrire, sous peine d'être fatigant et d'entasser des volumes, pour ne rendre encore qu'imparfaitement.
Notez que je ne prends qu'un instant: l'oiseau se plonge dans l'eau; je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme légère, les gouttes d'eau qu'il fait voler au soleil, etc... Ici est l'impuissance de l'art du poète; il faut que de toutes ces impressions il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres.
Je n'ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou ce qui est lui; je passe sous silence la douce impression du soleil naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un miroir, l'impression de la verdure qui est aux environs, les jeux des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s'enfuient à tire-d'aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec dans cette parcelle d'eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se hérisse, cette petite tête élevée en l'air, après s'être humectée, mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n'est en réalité. Et encore, en décrivant tout ceci [201].....
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_Sans date._--Il y a des lignes [202] qui sont des monstres: la droite, la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n'a pas de signification; il en faut une seconde pour lui donner de l'expression. Grande loi. Exemple: dans les accords de la musique une note n'a pas d'expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée.