Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 12

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[97] On voit ici la première idée d'une composition qui devait être une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: _Melmoth_ ou _Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid_, ou l'_Amende honorable._ Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de _Corot_, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau de l'_Amende honorable_ que nous avions admiré ensemble quelques jours auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre une vive admiration.

[98] _Don Quichotte dans sa librairie_.(Voir _Catalogue Robaut_, n° 138.)

[99] _Achille_ ou _Eugène Devéria_, car Delacroix était également lié avec les deux frères.

[100] Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais, remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du dessin lithographique.

[101] Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il se plaint à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; et puis, de même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique rigoureuse pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement convaincu de l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant des obligations strictes et des exercices réguliers. Ces principes de conduite ne contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna l'exemple.

[102] _Comairas_ avait peint des études vraiment remarquables; il possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.

[103] Tableau de _Girodet_, exposé au Salon de 1810, et qui se trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un _Hussard luttant contre un Mameluk._

[104] Probablement _Roger délivrant Angélique_, qui figura au Salon de 1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.

[105] _Dante et Virgile._

[106] _Massacre de Scio._

[107] _Drolling_, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève de David, prix de Rome en 1810.

[108] Portrait-étude d'_Élisabeth Salter_, modèle connu de l'époque.

[109] Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur le devant du radeau de _la Méduse_, la tête penchée en avant et les bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb in-4° qui a précédé la peinture (voir _Catalogue Robaut_, n°9). Mais Delacroix fait évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus grande que nature, qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède aujourd'hui le musée de Rouen.

[110] _Marcos Botzaris_, l'un des héros de la Grèce moderne, qui contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1407 et 1408.)

[111] Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude, Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à lui-même; il aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi qu'il écrivait à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t'apportera plus tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras mieux toi-même!» (_Corresp._, t. I, p. 51.)

[112] _Joseph-Louis Leborne_, peintre, né à Versailles en 1796. Il se livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture historique et à la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840.

[113] _Henri Decaisne_, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort en 1852, élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux d'histoire.

En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère _Joseph Decaisne_, également peintre, puis botaniste distingué, qui devint membre de l'Institut.

[114] Probablement un album. (Voir _Catalogue de la vente Coutan_, 1889, n° 211.)

[115] _Deloches_, peintre, resté inconnu, contemporain de Delacroix.

[116] _Planat_, peintre de portraits, né en 1792, mort en 1866. Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien charmé d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un fort bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout de chaîne.» (_Corresp._, t. I, p. 76.)

[117] Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un projet de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de noter qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela. Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (_Corresp._, t. I, p. 78.)

[118] _Alexandre Batton_, compositeur et pianiste, né à Paris le 2 janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de Rome en 1816.

[119] _Marochetti_, sculpteur français né à Turin en 1805 de parents naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et lui valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter un des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile.

[120] _Antoine Allier_, sculpteur français, qui siégea plus tard comme député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il exécuta un grand nombre de compositions, de bustes et de statues, qui furent exposés au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute allusion ici à sa figure intitulée: _Jeune marin expirant._

[121] _William Godwin._ Économiste et romancier anglais, né en 1756, mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique sociale et un roman. Le premier, intitulé _Recherches touchant la justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général_, parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française. Son roman, _Caleb Williams_, fut inspiré par un même sentiment d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de l'auteur des _Cenci._

[122] Les idées de Delacroix sur _l'amitié_ s'étaient modifiées avec l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de cette remarque un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: «Sainte amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas digne de toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton captif. Bon ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme comme toi, mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (_Corr._, t. I, p. 52.)

[123] Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux Expositions universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir _Catalogue Robaut._)

* * * * *

_Samedi_ 1er _mai._--Ayant reçu hier une lettre de la cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir.

Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.--Mis au trahies deux petits dessins.

Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie.

--Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en poussant des billes.

--L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk.

--J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai retrouvé des entrailles pour ce tableau du _Christ_, qui ne me disait rien.

Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.

* * * * *

_Dimanche_ 2 _mai._--Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.

J'ai dîné chez ce bon Lelièvre.

Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié l'aquarelle du _Turc_ qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux Tuileries.

* * * * *

_Lundi_ 13 _mai._--Ressenti toute la journée de mon indisposition. Déjeuné avec Soulier et Fielding.

Vu les tableaux du maréchal Soult.

--Penser, en faisant mes anges pour le préfet[124], à ces belles et mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits dans un plat.

--Mon Pierret dîné avec moi.--Promené au Champ de Mars, avec Pierret, Soulier et Fielding.

--Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc.

--Écrit à Cogniet.

* * * * *

_Mardi_ 4 _mai._--Voici le quatrième mois depuis le commencement de l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond aujourd'hui.--Félix est venu à l'atelier.

--J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible qui est une mine féconde de motifs.--Je suis passé un instant chez Édouard.--Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond.

--Dufresne est bien amusant et bon garçon.--Magnétisme.--Son tour à un médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son ouvrage.--Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries.

--En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes dessins: je retoucherai à la pointe.

--Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons.

--Ouvrages sur l'Orient:

_Anastase, ou les mémoires d'un Grec_, traduit de l'anglais.

_Lettres sur la Grèce et l'Égypte_, par Savary [125].

_Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali_, par Maugin.

Traduction en vers de l'_Enfer_ du Dante, par M. Brait Delamathe [126].

_Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël_, avec un joli portrait, gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy [127].

_Jeudi_ 6 _mai._--D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.

Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie.

--Aujourd'hui, le _Barbier de Séville_ à l'Odéon.

* * * * *

_Hier mercredi_ 5 _mai._--Travaillé au cheval, depuis neuf heures environ, jusqu'à deux heures.--Chez Champmartin.--Monté sur le cheval de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable; j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre mon aplomb en retombant.--Retourné par le Luxembourg... Vif sentiment de bien-être et de liberté! [128] Penser toujours que la nature humaine trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer avantage..., le plus souvent, du moins.

--Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de mon atelier. Achevé la soirée avec eux.

--J'ai vu chez Comairas des Pinelli [129] superbes... Quel effet me feront donc les originaux? Le _Combattimento_ est fameux.

* * * * *

_Vendredi_ 7.--Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à lui des croquis de Naples.

Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de Géricault, prise de la Bastille, etc.

Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères et de la rue de l'Université.

--A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.

--Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le _Velasquez._

L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler, perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à l'achever que comme à une _seccatura_; tout cela, parce que j'en suis hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à les recueillir.

--Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du Fresnoy [130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à onze heures.

--_Le rossignol._--Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature: ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est sûr du retour.

J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol [131]; je l'entends encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie, charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour? Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui, comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. _Corne colombe adunate aile pasture_, etc. _Corne si sta a gracidar la rana_, etc. _Come il villanello_, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.

--Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui donnent souvent la vie.

--Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté, et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre fera bien.

Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture! Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue, livrée aux bêtes qui t'exploitent [132]. Mais il est des cœurs qui t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi! Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien a été fait ainsi.

Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante. C'est ceci que j'ai toujours senti en moi!

* * * * *

_Dimanche_ 9 _mai._-->Déjà le 9! Quelle rapidité!

J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui emprunter les Pinelli.

Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon fourmille de motifs.

--J'ai lu des vers d'un M. Belmontet [133], qui, pleins de sottises et de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.

--Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis, d'après Pierret. Je change d'exécution.

--Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur nouveau pour moi; puis chez la cousine.

_Hier samedi_ 8.--Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier, pour voir ses antiquités: quatre vases d'albâtre magnifique et d'une belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus haute antiquité.

--Puis chez Couturier,--A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.

--Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries, jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.

--La sérénade de Paër [134] est ce qui m'a frappé davantage.

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_Lundi_ 10 _mai._--A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné. Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu un instant.--Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le _Giaour._ Il faut en faire une suite.

--Promenade aux Tuileries.--Pris la lithographie de Gros.--Chez M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline rentraient. Ils ont été dans mon atelier...

--Idées:... faire le _Giaour._

Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.

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_Mardi_ 11 _mai._--Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le croire.

Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture! fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est l'apogée de notre siècle pour tous les arts.

Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois, a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien riche.

--Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron; ils me vont bien.

La fin de la _Fiancée d'Abydos._

La _Mort de Sélim_, son corps roulé par les vagues et cette main surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le rivage. Cela est bien sublime et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là comme la peinture les comporte.

La _Mort d'Hassan_, dans le _Giaour._ Le Giaour contemplant sa victime et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan.

La description du palais désert d'Hassan.

Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras de son ennemi.

_Les imprécations de Mazeppa_[135] contre ceux qui l'ont attaché à son coursier, avec le château renversé dans ses fondements.

--J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais.

--Travaillé chez Fielding à son _Macbeth._ A l'atelier vers midi. Commencé le _Combat d'Hassan et du Giaour._ [136]

--Dîné. Rouget à cinq heures.--Trouvé là Julien. Promené une heure avec lui.--Leblond à sept heures.--Dufresne n'est pas venu.--M. Rivière [137] y est venu.

--Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente. L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington!

* * * * *

_Mercredi_ 12.--A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...--Chez Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.

--Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il semblait étonné qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc. Il m'a bien plu comme de juste.

Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. _Fielding is come there and we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept a little bit on the bed of Soulier while he was abed._ Rentré à dix heures.

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_Samedi_ 15 _mai, dans la journée._--Ce qui fait les hommes de génie ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez.

--Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui.

Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer des gants.

_Hier, vendredi_ 14.--Duponchel [138] venu vers dix heures à l'atelier. Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de _Bothwell._[139] Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au _Moulin de beurre._

--Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.