Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 10

Chapter 103,476 wordsPublic domain

--Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à _Moïse_, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique! Il faut y aller seul pour en jouir [75]. La musique est la volupté de i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives.

--_Médée_ m'occupe.--Aussi quelque sujet de _Moïse_, par exemple, _les Ténèbres._

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_Vendredi_ 5 _mars._--Fait la tête et le torse de la jeune fille attachée au cheval.--Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu voir les _Aventuriers_; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel [76].

--L'impression de _Moïse_ reste encore, et j'ai le désir de le revoir.

_Samedi_ 6 _mars._--J'ai passé la journée à mon atelier.--Mauvaise besogne.--Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.

--Pensé à faire des compositions sur _Jane Shore_ et le théâtre d'Otway [77].

--Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient. Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de l'Inquisition.

--_Philippe II._

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_Dimanche_ 7 _mars._--Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta. Ce n'est pas ça.

--Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.

--Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent thé et calembours toute la soirée.

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_Lundi_ 9 _mars._--A mon atelier.--Émilie.--Dîné avec Fielding.--Scheffer aîné [78] est venu me voir.--Le soir chez Henri Hugues. Fumé avec lui.

A Émilie Robert......................... 13 fr. 50

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_Samedi_ 13.--Aujourd'hui fait le _Turc à cheval._

--Hier et avant, draperie de la femme.

A Bergini.................................. 5 fr.

--Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir une lettre de Philarète.

--Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.

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_Dimanche_ 14 _mars._--Aujourd'hui chez ma sœur.

--Le _Sermon anglais._

--Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné envie de faire _Mazeppa._

--Faire pour frontispice au Dante, _lui se promenant dans le Colisée au clair de lune._

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_Lundi_ 15 _mars._--Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le charmant livre anglais d'histoire naturelle.--Chez Scheffer.--Aux Champs-Élysées. Bonne promenade.--Rouget à dîner. Pierret le soir.--Fait le trait d'un _Turc montant à cheval_ [79].--Superbe temps de printemps.

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_Mardi_ 16.--Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque ainsi!

--Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. _And after to english Brewery and drink Gin and Water._

--Vu Scheffer et le sauteur de son manège.

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_Mercredi_ 17.--Perdu la matinée en allées et venues relatives à la lettre de mon frère.--Travaillé à l'atelier à la petite esquisse, depuis midi jusqu'à deux heures et demie.--Avant, chez Lopez.--A la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob [80]. Puis, chez Fielding.--Dîné chez Rouget.--Rencontré Henri Scheffer au Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie.

--Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.--Sorti avec tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein d'un bonheur philosophique bien innocent.

--Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,--l'occasion s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême!

--Penser, en faisant mon _Mazeppa_, à ce que je dis dans ma note du 20 _février_, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la nature dans le genre de _Faust._

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_Jeudi_18 _mars._--Rencontré Mage sur le boulevard.--Été chez Gihaut [81] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.--A la caisse de la préfecture, puis aux Champs-Élysées.--Recherché mes lithographies.

--Achevé le _Turc montant à cheval._

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_Vendredi_ 19 _mars._--Passé une excellente journée au Musée avec Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le _François 1er_ du Titien!... Velasquez!

Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron. Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée.

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_Samedi_ 20 _mars._--A mon atelier assez tard. Retravaillé la _Femme morte._--Henry, Fielding et Soulier.

--Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la _Brewery._

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_Dimanche_ 21 _mars._--Fait une étude au manège avec Scheffer [82].--Le soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.

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_Lundi_ 22 _mars._--Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,--mal disposé.--Le soir chez Pierret.

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_Mardi_ 23 _mars._--Perdu la journée; excepté chez Leblond vers midi.--Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud [83] y était. Bonnes idées sur la médecine.

--Commencé une _Jane Shore._[84]

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_Mercredi_ 24 _mars._--Déjeuné le matin chez la cousine.--Composé à l'atelier.--Le soir, Leblond.

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_Jeudi_ 25 _mars._--Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête de femme; la _Marquise de Pescara_ du Titien [85] et un Velasquez admirable, qui occupe tout mon esprit.

--Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.--Le soir chez Pierret, punch.

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_Vendredi_ 26 _mars._--Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble dans le quartier de son atelier.--Passé la journée à son atelier.--Dîné chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey [86].

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_Samedi_ 27 _mars._--De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.--Dîné chez lui; lu de l'Horace [87].--Envies de poésie, non pas à propos d'Horace.

--Allégories.--Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet intarissable. Produire, produire!

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_Dimanche_ 28 _mars._--Chez Scheffer.--Au manège. Peint le cheval gris.--Le soir chez Pierret.

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_Lundi_ 29 _mars._--Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.

De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama [88]. J'ai dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.

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_Mardi_ 30 _mars._--A mon atelier, le matin.

Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.

--Essayé de repeindre la tête du mourant.

--Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.

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_Mercredi_ 31 _mars._--Chez Leblond.--Revenu le soir avec Dufresne: il m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la passion.

--Il faut dîner peu et travailler le soir seul [89]. Je crois que le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement, est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant, on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude: toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et l'esprit présent fera place à celui d'ordre.

--Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser [90].

[73] _Cicéri_, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant il dirigea l'orchestre du théâtre _Séraphin_ et entra à dix-sept ans au Conservatoire. Obligé de renoncer à la carrière dramatique par un accident qui le rendit boiteux, il étudia le dessin sous la direction de l'architecte Bellange et la peinture de décors dans les ateliers de l'Opéra dont il fut bientôt nommé décorateur en chef. Il avait été chargé des décorations ornementales de la bibliothèque du Palais-Bourbon.

[74] _Henri Scheffer_, peintre français, frère d'_Ary Scheffer_, né en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix fit sans doute sa connaissance. Il débuta au Salon de 1824, comme peintre d'histoire; il a cultivé aussi d'autres genres et fait des portraits.

[75] Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher d'un autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque, toujours à propos de musique, que la société des gens du monde, leurs conversations, et la légèreté qu'ils apportent dans tout ce qui touche aux choses d'art, constituent le milieu le plus déplorable pour en jouir.

[76] _Les Aventuriers, ou le Naufrage_, mélodrame à spectacle, en trois actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, représenté pour la première fois à l'Ambigu-Comique le 7 février 1824, avec un succès complet et mérité.

[77] _Thomas Otway_, poète dramatique anglais, né en 1651, mort en 1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il eut la vie irrégulière et la fin prématurée de la plupart des poètes dramatiques du temps d'Élisabeth. Il écrivit des tragédies et des comédies, dont quelques-unes sont imitées de Racine et de Molière. Les principales sont _Alcibiade, Caïus Marius, Titus et Bérénice_, d'après Racine; les _Fourberies de Scapin_, d'après Molière; une _Venise sauvée_, inspirée d'une nouvelle historique de Saint-Réal.

[78] _Ary Scheffer._

[79] Voir _Catalogue Robaut_, n° 283.

[80] S'agit-il ici de _Henri Jacob_, lithographe, né en 1781, qui fut dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris sous la Restauration, ou simplement de l'un des cousins germains de Delacroix, _Charles, Léon_ et _Zacharie Jacob?_ Il est difficile de le deviner en lisant ce passage.

(Footnote 81: Voir _Catalogue Robaut_, n° 75.)

[81] Éditeur d'estampes, très connu à cette époque.

[82] Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il le fut toute sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant tout de vérité et de vie, faisait de nombreuses études de chevaux. Il rencontrait au manège un certain nombre de jeunes gens dont les noms reviennent à maintes reprises dans les premières années de ce journal.

[83] _Menjaud_ était un acteur célèbre de l'époque. Il se livra d'abord à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec Talma et Mlle Mars. Il occupa les premiers rôles dans _Turcaret_, le _Misanthrope, Don Juan._

[84] Probablement la petite aquarelle mentionnée au _Catalogue Robaut_, n° 211.

[85] _Vittoria Colonna, marquise de Pescara_, célèbre par sa beauté, ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux portraits célèbres, l'un de _Sébastien dei Piombo_, l'autre du _Mutien (Muziano)_, élève du _Titien (Tiziano)._ Il y a ici évidemment une confusion dans l'esprit de Delacroix entre _le Mutien_ et _le Titien._

[86] _Lamey_, cousin de Delacroix, devint président de cour à Strasbourg.

[87] Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme tous les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas celle que l'on reçoit de ses maîtres, mais bien celle que l'on se donne à soi-même. Dans une lettre très curieuse, adressée à Pierret en 1818, il écrivait: «Il faut cet hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes choses. Je suis tout surpris _de me voir pleurer sur du latin._ La lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit: ils sont si vrais, si purs, si entrants dans nos pensées!»

A propos d'Horace, il dit autre part: «Horace est à mon avis le plus grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous apprend le plus à mépriser dans d'autres.» (_Corresp._, t. I, p.. 15 et 24.)

[88] Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, derrière le Château-d'Eau.

[89] Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans l'intimité, nous le montre saisissant sa palette «après un déjeuner plus léger que celui d'un Arabe». Dans la seconde partie de sa vie il eut cruellement à souffrir de lourdeurs d'estomac, et ce fut sans doute cette raison qui l'amena a modifier son hygiène: Il déjeunait à peine et ne prenait qu'un fort repas, celui du soir.

[90] Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur Charlet formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, après sa mort, en 1862, dans la _Revue des Deux Mondes_. «Son talent n'avait point eu d'aurore, il est arrivé tout armé, pourvu de ce don d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artistes. Il a même cela de remarquable que la première période de son talent est celle où ce talent est le plus magistral. Dans les sujets aussi simples et, ce qu'il y a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d'unir la grandeur et le naturel.» (_Revue des Deux Mondes_, 1er juillet 1862.)

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_Jeudi_ 1er _avril._--Été le matin avec Champmartin chez Cogniet, où j'ai déjeuné.

J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable! J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son sublime _Radeau!_ Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer l'admiration qu'il m'inspire.

--Vu Fedel chez lui.--Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller voir l'_Italiana in Algeri._[91] Endormi toute la soirée.

--Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile.

--Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire!

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_Vendredi_ 2 _avril._--A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie mon fond.

M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de Demeulemeester [92].

--Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.--Chez Pierret le soir.--Je lis à présent.

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_Samedi_ 3 _avril._--Été avec Decamps chez le duc d'Orléans [93], voir sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz [94]. Rencontré Steuben [95].

Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à la vente de Géricault.

--Le soir, _Jane Shore._

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_Dimanche_ 4 _avril._--Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au cœur; il étend partout la main.

Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de besogne.

--J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.

Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était, l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus, qui étaient funestes!

--Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille?

--Se procurer la _Panhypocrisiade._[96] On pourrait en faire des dessins.--Une suite aussi sur _René_, sur _Melmoth._[97]

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_Lundi_ 5 _avril._--Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.

--Rencontré Dufresne et chez Gihaut.--A l'atelier. Travaillé peu.--Rouget.--Le soir chez Pierret.

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_Mardi_ 6 _avril._--Déjeuné chez Soulier et Fielding.--A l'atelier de Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit _Don Quichotte._[98]--Dîné avec Dupont et été chez Devéria [99].

--Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.

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_Mercredi_ 7.--Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps beaucoup.

Travaillé au petit _Don Quichotte._--Le soir, Leblond, et essayé de la lithographie [100]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre de Goya.

--La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont, la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de m'observer à ce sujet: y songer continuellement et _commencer toujours par là._

Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.

--Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été [101].

Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse? Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.

Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi ... L'avenir est toujours là.

--Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de médailles, voilà pour le nu.

Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya.

--Lire la _Panhypocrisiade._

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_Jeudi_ 8 _avril._--L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler ferme. Pioché au _Don Quichotte._

--À _Tancrède_ le soir, médiocrement amusé.

--Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.

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_Vendredi_ 9.--Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.--Le soir, Pierret... le _Leicester._

Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.

--Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.

Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........ 0 fr. 30 A Bergini................................... 3 fr. " Belot, couleurs............................. 1 fr. 50 Dîner....................................... 1 fr. 20

TOTAL...... 6 fr. "

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_Samedi_ 10.--Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses camarades.--Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3 francs.

Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine à écrire...

Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.

Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.

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_Dimanche_ 11 _avril._--Le matin, Pierret en passant.--Comairas pour tête de cheval [102].

Au Luxembourg: _Révoltés du Caire_[103], pleins de vigueur: grand style. Ingres charmant [104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand plaisir [105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que je fais [106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.

--Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.

--Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu. Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.

Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en soit, j'en ai à peu près la coupe.

--Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez, et plein d'entrain.

Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets plus beaux que d'autres!

Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un progrès, au moins une variété.

Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis, on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie..... Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre _Mazeppa, Don Juan, le Tasse_, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre, maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration. Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin, le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.