Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 9

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La terre de La Roche-Chalais, près de Coutras, n'avait pas de domaine foncier. Elle était toute en rentes. Mon beau-père y entretenait un régisseur pour les percevoir, et un vaste grenier pour emmagasiner celles qui se percevaient en nature et que l'on vendait au fur et à mesure de leur rentrée. Le revenu de cette terre se montait à 30.000 francs nets. Mon beau-père, étant passé à La Roche-Chalais en se rendant aux États généraux, céda à un meunier, moyennant une rente de 2.400 francs, les débris du vieux château pour construire des moulins sur la rivière qui dépendait de la terre. Le passage de la rivière était déjà affermé pour une somme de 1.000 à 1.100 francs.

Trois mois après, le meunier se considéra comme propriétaire. Mon beau-père l'attaqua devant les tribunaux pour le mettre en demeure de payer les matériaux avec lesquels il avait construit les moulins. Le procès traîna en longueur, et, ayant été porté devant le Conseil d'État, sous Napoléon, nous le perdîmes.

Ainsi donc, voici comment on peut évaluer nos pertes:

À La Roche-Chalais 30.000 fr.

Le passage de Cubzac 12.000 fr.

Les droits et rentes du Bouilh 6.000 fr.

Les droits et rentes de Tesson 7.000 fr.

Les droits et rentes d'Ambleville 3.000 fr.

Total 58.000 fr.

On pourrait ajouter la maison de Saintes, belle habitation en parfait état d'entretien et dont on aurait pu tirer un loyer de 3.000 francs. L'autorité départementale s'en empara, et quand, au bout de quelques années, on nous la rendit, son état de délabrement était tel qu'elle avait perdu toute sa valeur.

Nous perdîmes aussi le mobilier du château de Tesson. M. de Monconseil le laissa à mon beau-père. Celui-ci l'avait non seulement entretenu, mais considérablement augmenté, car ce château étant dans son commandement du Poitou, Saintonge et pays d'Aunis, il y faisait toutes ses affaires publiques et y recevait beaucoup de monde. Ce mobilier fut vendu en même temps que celui du Bouilh, c'est-à-dire pendant les mois qui s'écoulèrent entre l'époque de la condamnation suivie de l'exécution de mon beau-père et la date du décret qui restitua les biens des condamnés à leurs enfants. On peut dire que c'est pendant cette période de quelques mois que presque tous les mobiliers des châteaux de France ont été vendus. Il faut en excepter les bibliothèques qui, après avoir été transportées dans les chefs-lieux de canton, furent ensuite rendues à leurs propriétaires. Ces ventes ont porté le coup le plus désastreux aux souvenirs de famille. Personne n'a revu la chambre où il était né, ni retrouvé le lit où était mort son père, et il est incontestable que la dispersion soudaine de tous ces souvenirs du toit paternel ont fortement contribué à la démoralisation de la jeune noblesse.

IV

Nous demeurâmes au Bouilh tout l'hiver et une partie du printemps. Vers le mois de juillet 1797, mon mari reconnut la nécessité de se rendre à Paris pour terminer le règlement de ses affaires avec M. de Lameth. Inspirée comme par un pressentiment, je demandai à l'accompagner. Mme de Montesson, toujours pleine de bontés pour moi, me fit proposer par Mme de Valence de loger chez elle à Paris. Personnellement, elle était établie pour l'été à la campagne, dans une maison qu'elle venait d'acheter auprès de Saint-Denis. Les six semaines que nous comptions passer à Paris, avant de revenir au Bouilh pour les vendanges, ne demandaient pas un gros bagage. Nous n'emportâmes donc que le strict nécessaire pour nous et les enfants.

Un grand nombre d'émigrés étaient rentrés sous des noms empruntés. Mme d'Hénin, revenue sous celui d'une marchande de modes de Genève, Mlle Vauthier, avait été s'établir chez Mme de Poix, à Saint-Ouen. Mme de Staël, protégée par Barras, le directeur, et beaucoup d'autres encore, se trouvaient à Paris.

M. de Talleyrand nous y appelait et engageait en particulier mon mari à venir. On commençait à parler de contre-révolution, à laquelle tout le monde croyait. Le gouvernement s'était constitué et les deux assemblées, le conseil des Cinq-Cents et celui des Anciens, comptaient beaucoup de royalistes. Le salon de Barras, le directeur influent, dont la duchesse de Brancas faisait les honneurs, en était rempli. Et, quoique les autres directeurs ne semblassent pas disposés à suivre l'exemple de leur collègue, il est certain que jamais la cause des Bourbons n'a eu autant de chances de succès qu'à cette époque.

Nous partîmes, dans une espèce de voiturin, mon mari, moi, ma bonne Marguerite et nos deux enfants: l'un, Humbert, âgé de sept ans et demi; l'autre Charlotte, que je nourrissais, de huit mois.

Nous passâmes quelques jours à Tesson. Le château se trouvait dans un état de délabrement affreux. On avait non seulement enlevé tous les meubles, mais on avait arraché les papiers, ôté les serrures de beaucoup de portes, les jalousies de plusieurs fenêtres, les fers de la cuisine, les grilles des fourneaux. C'était une véritable dévastation. Heureusement, Grégoire avait empilé sur son lit, sur celui de sa femme et de sa fille, autant de matelas qu'il avait été en son pouvoir de sauver, et ils servirent à nous coucher pendant notre séjour à Tesson.

Mon émotion fut vive en revoyant ce bon ménage Grégoire, qui avait caché mon mari avec tant de soin et de dévouement. Auparavant, en passant à Mirambeau, j'avais vu le serrurier Potier et sa femme, chez lesquels M. de La Tour du Pin était resté trois mois enfermé dans un trou où l'on ne voyait pas assez clair pour lire. Combien je rendis de nouveau grâce à Dieu de lui avoir permis d'échapper à tous les dangers de cet affreux temps de la Terreur. Le souvenir en restait gravé avec tant d'intensité dans mon esprit, que très souvent encore j'avais des cauchemars où je rêvais que l'on cherchait mon mari, qu'on le poursuivait de chambre en chambre, et brusquement je me réveillais couverte d'une sueur froide et avec de douloureux battements de coeur.

Nous arrivâmes enfin au but de notre voyage. Mme de Valence me reçut avec bonheur, et Mme de Montesson, qui n'était pas encore à la campagne, m'accueillit avec mille bontés. À Paris, un peu de singularité appelle toujours l'attention; aussi y fis-je tout de suite _effet_.

En descendant de voiture, et comme mon mari et moi nous soupions dans la chambre de Mme de Valence, on annonça M. de Talleyrand. Il fut fort aise de nous voir, et au bout d'un moment, il dit: «Eh! bien, Gouvernet, qu'est-ce que vous comptez faire?»--«Moi, répondit M. de La Tour du Pin tout surpris, mais je viens pour arranger mes affaires.»--«Ah! dit M. de Talleyrand, je croyais...» Puis il changea de conversation et parla de choses futiles et indifférentes. Quelques instants plus tard, s'adressant à Mme de Valence, il se prit à dire, avec cet air nonchalant qu'il faut avoir vu pour s'en faire une idée: «À propos, vous savez que le ministère est changé; les nouveaux ministres sont nommés.»--«Ah! fit-elle, et quels sont-ils?» Alors, après un moment d'hésitation, comme s'il avait oublié les noms et qu'il les recherchait, il dit: «Ah! oui, voici: un tel à la guerre, un tel à la marine, un tel aux finances...» Et aux affaires étrangères, dis-je... «Ah! aux affaires étrangères? Eh! mais... moi, sans doute!» Puis, prenant son chapeau, il s'en va.

Nous nous regardâmes, mon mari et moi, sans surprise, car rien ne pouvait surprendre de M. de Talleyrand, si ce n'est qu'il eût fait quelque chose de mauvais goût. Il restait éminemment grand seigneur, tout en servant un gouvernement composé du rebut de la canaille. Le lendemain, on le trouvait établi aux affaires étrangères, comme s'il avait occupé ce poste depuis dix ans. L'intervention de Mme de Staël, toute-puissante en ce moment par Benjamin Constant, l'avait fait ministre. Il était arrivé chez elle, et jetant sur la table sa bourse contenant quelques louis seulement, il lui dit: «Voilà le reste de ma fortune! Demain ministre ou je me brûle la cervelle!» Aucune de ces paroles n'était vraie, mais c'était dramatique, et Mme de Staël aimait cela. D'ailleurs, la nomination ne fut pas difficile à obtenir. Le Directoire, et surtout Barras, se trouvaient trop honorés d'avoir un tel ministre.

Je ne ferai pas ici l'histoire du 18 fructidor. On peut la lire dans tous les mémoires du temps. Les royalistes avaient beaucoup d'espoir, et les intrigues se croisaient dans tous les sens. Beaucoup d'émigrés étaient rentrés. Ils portaient des signes de ralliement, tous parfaitement connus de la police: le collet de l'habit en velours noir, un noeud, je ne sais plus de quelle forme, au coin du mouchoir, etc., etc. Et c'était par des absurdités de ce genre que l'on croyait sauver la France. Mme de Montesson revenait tout exprès de la campagne pour donner à dîner aux députés bien disposés. M. Brouquens, notre excellent ami, était aussi un des amphitryons de ces dîners, où l'on parlait avec une imprudence incroyable. Nous retrouvions tous les jours, mon mari et moi, des gens de notre connaissance, et la singularité de la vie que j'avais menée en Amérique, le désir que je témoignais d'y retourner, me rendirent fort à la mode pendant un mois.

Mme d'Hénin, notre tante, était revenue, comme je l'ai dit, sous un nom supposé, avec un passeport genevois. Elle habitait chez Mme de Poix, installée elle-même, pour la durée de l'été, dans une maison qu'on lui avait prêtée, à Saint-Ouen. Nous y fûmes passer quelques jours, au grand plaisir d'Humbert, qui s'ennuyait fort à Paris, où il ne sortait pas.

J'étais frappée de l'extrême imprudence avec laquelle on parlait à table, devant les gens de service, des projets et des espérances des royalistes. On désignait tout haut, par leur nom, les émigrés, rentrés avec de faux papiers, qu'on avait rencontrés le matin dans Paris. On ne se taisait pas davantage sur les députés du conseil des Cinq-Cents ou sur ceux du conseil des Anciens sur lesquels on croyait pouvoir compter. On me trouvait ridicule et pédante quand je disais, comme j'en avais la certitude, que M. de Talleyrand n'ignorait rien de ce qui se tramait, au cas où il fût vrai qu'il se tramât quelque chose, et même qu'il s'en moquait.

Je voyais également Mme de Staël presque tous les jours. Malgré sa liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant, elle travaillait pour le parti royaliste, ou plutôt pour les transactions. Un jour je dînais chez elle avec huit ou dix des députés les plus distingués; parmi eux, MM. Barbé-Marbois, Portalis, Villaret de Joyeuse, Dupont de Nemours, et le défenseur de la reine, Tronson du Coudray. Ce dernier disait à Benjamin: «Vous qui allez tous les jours chez Barras, vous savez bien que nous marchons sur du velours.» À quoi l'autre répondit par ce vers de M. de Lally:

«Ils n'arracheront pas un cheveu de ta tête.»

«Ah! certes, je le crois, puisque j'ai une perruque», reprit Tronson du Coudray. Voilà comment badinaient et traitaient les affaires les infortunés qui quinze jours après partaient pour Cayenne.

V

Sur ces entrefaites arriva à Paris une ambassade turque, et M. de Talleyrand offrit un magnifique déjeuner à l'ambassadeur et à sa suite. On ne se mit pas à table. Mais, sur le côté d'un grand salon, on dressa un buffet en gradins s'élevant à moitié de la hauteur des fenêtres, garni de mets exquis de tous genres entremêlés de vases remplis des fleurs les plus rares. Des canapés occupaient les autres côtés du salon, et l'on apportait de petites tables rondes toutes servies devant les personnes qui s'asseyaient. M. de Talleyrand conduisit l'ambassadeur vers un divan, où il s'accroupit aussitôt à la mode orientale, et l'engagea, par l'intermédiaire d'un interprète, à choisir la dame en la compagnie de laquelle il lui serait agréable de déjeuner. Il n'hésita pas, et me désigna. Je n'en devrais pas tirer grande vanité, car parmi celles qui assistaient à ce déjeuner, aucune ne supportait le grand jour de midi du mois d'août, dont mon teint et mes cheveux blonds ne craignaient pas la clarté. Ma confusion, néanmoins, fut extrême, quand M. de Talleyrand vint me chercher pour m'amener auprès de ce musulman, qui me tendit la main avec beaucoup de grâce. C'était un bel homme de cinquante à soixante ans, bien vêtu, comme les Turcs s'habillaient alors, et coiffé d'un énorme turban de mousseline blanche. Pendant le déjeuner, il fut fort galant, et j'achevai sa conquête en refusant un verre de vin de Malaga. Il me fit tenir mille propos aimables par son interprète grec, M. Angelo, que tout Paris a connu. Entre autres choses, il me demanda si j'aimais les odeurs. Comme je répondis que j'aimais ce qu'on nommait en France les pastilles du sérail, il prit mon mouchoir, l'étendit sur ses genoux, puis, fouillant dans une immense poche de sa pelisse, il remplit ses deux mains de petites pastilles grosses comme des pois, que les Turcs ont coutume de mettre dans leurs pipes, et, les ayant placées dans le mouchoir, il me les donna.

Le lendemain il m'envoya, par M. de Talleyrand, un grand flacon d'essence de roses, ainsi qu'une très belle pièce d'étoffe vert et or de fabrique turque. À cela se borna mon triomphe, dont on parla un jour. Aucune des dames que l'on nommait _du Directoire_: la duchesse de Brancas, Mme Tallien, Mme Bonaparte, etc., n'avaient été invitées à ce déjeuner.

Vous pensez bien, mon fils[72], que mon premier soin, en arrivant à Paris, fut d'aller voir Mme Tallien, à qui nous devions la vie. Je la trouvai établie dans une petite maison nommée _la Chaumière_, au bout du cours la Reine. Elle me reçut avec beaucoup d'affection, et voulut aussitôt m'expliquer comme elle _s'était trouvée dans l'obligation_ d'épouser Tallien, dont elle avait un enfant. La vie commune avec ce nouvel époux lui semblait déjà insupportable. Rien n'égalait, paraît-il, son caractère ombrageux et soupçonneux. Elle me conta qu'un soir, étant rentrée à une heure du matin, il eut un accès de jalousie tel qu'il avait été sur le point de la tuer. Le voyant armer un pistolet, elle prit la fuite, et ayant été demander asile et protection à M. Martell, dont elle avait sauvé la vie à Bordeaux, celui-ci avait refusé de la recevoir. Elle pleurait amèrement en me racontant ce trait d'ingratitude. Aussi ma reconnaissance, que je lui témoignai avec chaleur, comme je la sentais, lui sembla douce. Tallien vint un moment dans la chambre de sa femme. Je le remerciai assez froidement, et il me dit de compter sur lui en toute occasion. On verra plus loin de quelle façon il tint parole.

CHAPITRE VII

I. Le 18 Fructidor.--Une promenade dans Paris.--Mme de Staël et Benjamin Constant professent des opinions différentes.--Expulsion des émigrés rentrés.--Le dépit de Mme de Pontécoulant.--La situation de M. et de Mme de La Tour du Pin. Conduite de Talleyrand et de Tallien en cette circonstance.--II. Nouvel exil.--Rencontre d'un ami d'Amérique.--Les douaniers anglais.--Aimable accueil de lady Jerningham.--Un ami retrouvé.--Visite de Mme Dillon.--III. Betsy et Alexandre de La Touche.--Mme de La Tour du Pin revoit Mme de Rothe et l'archevêque de Narbonne.--Lord Dillon. Son apostasie et son mariage avec une actrice, Mlle Rogier.--Lord Kenmare et sa fille lady Charlotte Goold.--IV. Caractère dominateur de Mme d'Hénin.--La société des émigrés.--Départ pour Cossey.--Les courses de Newmarket.--L'amabilité de lady Jerningham.--La vie à Cossey.--La table de famille.--V. Installation à Richemond avec Mme d'Hénin.--Affaires litigieuses entre Mme Dillon et M. Combes.--Un héritage difficile à réaliser.--Gêne de Mme de la Tour du Pin.--Situation difficile du ménage en commun avec Mme d'Hénin.

I

Mon mari travaillait à ses affaires, et avait entrepris des négociations pour racheter une partie de la terre de Hautefontaine, qu'on venait de vendre, lorsqu'un matin, à la pointe du jour, le 18 fructidor--4 septembre 1797--étant assise sur mon lit, occupée à donner le sein à ma fille, je crus entendre sur le boulevard un bruit de voiture d'artillerie. Ma chambre donnant sur la cour, je dis à Marguerite d'aller voir à la fenêtre de la salle à manger ce qui se passait. Elle revint en m'annonçant que de nombreux généraux, des troupes, des canons remplissaient le boulevard. Je me levai au plus vite et j'envoyai réveiller mon mari qui couchait au-dessus de ma chambre. Nous allâmes tous deux à la fenêtre, où bientôt après Mme de Valence nous rejoignit. Augereau était là, donnant des ordres. On barra la rue des Capucines et la rue Neuve-du-Luxembourg. M. de La Tour du Pin se rendit alors chez M. Villaret de Joyeuse, qui demeurait à l'entrée de cette dernière rue, et ne le quitta qu'au moment de son arrestation.

Vers midi, comme personne ne nous apportait de nouvelles, Mme de Valence et moi, poussées par la curiosité d'être renseignées, nous sortîmes, modestement vêtues pour ne pas être remarquées, avec l'intention d'aller chez Mme de Staël. Nous pensions prendre la rue Neuve-du-Luxembourg. Elle était barrée par une pièce de canon. Celle des Capucines de même. La rue de la Paix n'existait pas à cette époque. Nous dûmes remonter jusqu'à la rue de Richelieu pour trouver un passage libre. Toutes les boutiques étaient fermées. Il y avait beaucoup de monde dehors, mais on ne se parlait pas. Parvenues au guichet, nous le trouvâmes encombré d'une quantité de personnes que l'on empêchait de pénétrer sur le quai. À force de pousser et de nous glisser, nous parvînmes enfin à être au premier rang de la foule. Devant nous, des soldats faisaient la haie pour assurer le passage de cinq ou six voitures fortement escortées qui se dirigeaient au petit pas vers le pont Royal. Dans l'une d'elles--la dernière--nous reconnûmes MM. Portalis et Barbé-Marbois. Nous ayant aperçues, ils nous firent un signe d'amitié qui semblait dire: «Nous ne savons pas ce qu'on va faire de nous.» En voyant ce signe, une quantité de ces horribles femmes qu'on ne rencontre qu'aux jours de révolution et de tumulte, se mirent à nous apostropher et à crier: «À bas les royalistes!» La peur me prit, je l'avoue. Heureusement, comme nous nous trouvions immédiatement derrière le cordon des soldats, nous nous faufilâmes entre eux et, passant de l'autre côté, nous arrivâmes chez Mme de Staël.

Elle était avec Benjamin Constant et fort animée contre lui parce qu'il soutenait que le Directoire, en arrêtant les députés, avait fait un coup d'État indispensable. Comme elle exprimait la crainte qu'on ne les fît juger par une commission, il ne repoussa pas cette idée et dit, avec son air hypocrite: «Ce sera fâcheux, mais c'est peut-être nécessaire!» Puis il nous apprit que tous les émigrés rentrés recevraient l'ordre de quitter de nouveau la France, sous peine d'être jugés par des commissions militaires. Cette nouvelle me consterna et j'eus hâte de rentrer chez moi pour l'apprendre à mon mari. Hélas! on criait déjà dans les rues l'ordonnance du Directoire. En arrivant, je trouvai mon mari très perplexe quant au moyen d'avertir de tous ces événements sa tante, qui habitait Saint-Ouen. Les portes de Paris étaient fermées. Personne ne pouvait sortir des barrières sans une permission spéciale.

Par un bonheur singulier, je rencontrai Mme de Pontécoulant, que je connaissais pour l'avoir vue souvent chez Mme de Valence. Je dirai ultérieurement qui elle était. Elle se rendait à Saint-Denis, où se trouvait sa maison de campagne, munie d'un laissez-passer de sa section pour elle et pour sa femme de chambre. Je la priai de me permettre de me substituer à cette dernière, et, avec son obligeance habituelle, elle y consentit. Sur quoi, comme je ne pouvais abandonner ma petite Charlotte que je nourrissais, je lui demandai de m'adopter non pas à titre de femme de chambre, mais à titre de nourrice. La pensée qu'à son âge--elle avait de quarante cinq à cinquante ans--on la croirait, à la barrière, mère d'un enfant de huit mois, lui sourit. Nous partîmes donc ensemble. La pauvre femme fut bien vite désillusionnée. En effet, arrivées à la porte de la ville, les commis et les soldats, au lieu de féliciter la maîtresse, prodiguèrent leurs compliments à la nourrice. Mme de Pontécoulant en conçut de l'humeur, ce qui fut cause qu'au lieu de me mener à Saint-Ouen--ce détour n'aurait pas allongé son chemin de dix minutes--elle me déposa tout uniment sur la route, à l'extrémité d'une avenue très longue, que le poids de ma fille, alors fort grassouillette, me fît paraître plus longue encore à parcourir.

On imaginera aisément avec quelles exclamations je fus reçue par Mme de Poix et par ma tante. Celle-ci se décida à repartir aussitôt pour l'Angleterre. Auprès de ces dames se trouvaient plusieurs anciens émigrés que la nécessité de s'éloigner de nouveau de France désespéra. Cela mettait fin brusquement et d'une façon irrémédiable à tous les arrangements entrepris avec les acquéreurs de biens nationaux, et il est permis d'affirmer, avec raison, que les événements du 18 fructidor ont été aussi funestes aux fortunes des particuliers que la Révolution elle-même, car ils arrêtèrent net toutes les transactions auxquelles étaient, à cette époque, disposés les détenteurs des propriétés qui venaient d'être vendues au profit de la nation.

Le décret ordonnait à tous les émigrés rentrés sur le territoire français de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures et de la France dans les huit jours. Mon avis était de repartir à l'instant même pour le Bouilh. Ayant quitté la France avec un passeport en règle et étant revenus avec ce même passeport dûment visé par les autorités françaises, aux États-Unis et en Espagne, je pensais que le décret ne pouvait s'appliquer à nous qui n'étions pas rentrés furtivement. Pour s'en assurer, mon mari alla trouver M. de Talleyrand. Fort occupé de son propre avenir, il ne s'embarrassait aucunement de celui des autres. Aussi, répondit-il sans hésiter que cela ne le regardait pas, et il nous engagea à soumettre le cas au ministre de la police, Sottin. Je me rendis alors chez Tallien, qui me fit très bon accueil. Il libella la situation dans laquelle nous nous trouvions, sans mentionner nos noms: «Un particulier, parti en 1794, avec passeport, etc., etc.» Les circonstances étaient relatées de la manière la plus favorable. Tallien me promit d'aller, à l'instant même, chez Sottin, pour lui faire apostiller ce papier, sans lequel nous ne pourrions faire viser le passeport de la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, avec lequel nous étions venus à Paris, et dont nous devions être porteurs pour pouvoir sortir des barrières.

Je rentrai chez moi assez inquiète et commençai à faire mes paquets. On venait d'afficher un ordre de police mettant en demeure les propriétaires de dénoncer tout habitant de leurs maisons qui serait à Paris sans papiers en règle. Nous ne voulions pas créer des ennuis à Mme de Montesson, qui nous logeait. Sa propre position l'inquiétait et la préoccupait déjà suffisamment, car, comme depuis plusieurs mois elle recevait et accueillait avec une grande bienveillance les députés déportés, elle craignait d'être fort compromise.

Enfin, après plusieurs heures d'une attente très pénible, Tallien me retourna la demande qu'il avait soumise à l'inspection de Sottin. Ce ministre y avait ajouté, de sa main, et signé, l'annotation suivante: «Ce particulier est dans la loi.» Tallien, dans un billet qu'il m'écrivait en même temps à la troisième personne, s'excusait assez poliment de n'avoir rien pu obtenir, mais la fin de son billet aurait pu se traduire par ces mots: _Je vous souhaite un bon voyage._

II