Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 7

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Le lendemain, mon mari les emmena à Albany devant le juge pour la cérémonie de la _manumission_[55], qui devait se faire en public. Tous les nègres de la ville se rassemblèrent pour y assister. Le juge de paix, qui se trouvait être en même temps le régisseur de M. Renslaër, était de fort mauvaise humeur. Il tenta de soutenir que, Prime étant âgé de cinquante ans, on ne pouvait, aux termes de la loi, lui donner la liberté sans lui assurer une pension de cent dollars. Mais Prime avait prévu le cas, et il produisit son extrait de baptême, qui attestait qu'il n'en avait que quarante-neuf. On les fit agenouiller devant mon mari, et il leur mit la main sur la tête pour sanctionner la libération, absolument comme dans l'ancienne Rome.

Nous affermâmes notre habitation avec les terres qui en dépendaient à l'individu même qui nous les avait cédées, et nous vendîmes la plus grande partie du mobilier. Les chevaux montèrent à un assez haut prix. Je distribuai en souvenir plusieurs petits objets en porcelaine que j'avais apportés d'Europe. Quant à ma pauvre Judith, je lui laissai de vieilles robes de soie, qui auront, sans doute, passé à sa postérité.

II

Vers le milieu d'avril, nous nous embarquâmes à Albany pour descendre à New-York, après avoir fait de tendres et reconnaissants adieux à tous ceux qui, pendant deux ans, nous avaient comblés de soins, d'amitiés et de prévenances de tous genres. Combien de fois, deux ans après, repoussée dans un nouvel exil, n'ai-je pas regretté ma ferme et mes bons voisins!

Nous allâmes, à New-York, chez M. et Mme Olive, qui nous reçurent dans leur jolie petite maison de campagne. Nous y trouvâmes M. de Talleyrand décidé, comme nous, à regagner l'Europe. Mme de Staël, de retour à Paris, où elle était établie avec Benjamin Constant, le pressait de rentrer et de servir le Directoire, qui demandait l'aide de son habileté. Nous avions cru, un moment, que nous pourrions prendre passage sur le même vaisseau que lui. Mais quand il apprit notre intention de débarquer dans un port d'Espagne, pour gagner ensuite Bordeaux, il modifia ses projets pour ne pas se trouver, même momentanément, sous la domination du roi catholique, qui aurait pu trouver, non sans raison, qu'il n'était pas un évêque assez édifiant. Il résolut donc de prendre passage sur un navire à destination de Hambourg. Aucun bateau ne partait pour la Corogne ou pour Bilbao, comme nous l'aurions souhaité. Un seul, de quatre cents tonneaux, superbe navire anglais, allait à Cadix, et devait lever l'ancre incessamment. Faute de mieux, et malgré le grand voyage que nous aurions à faire en Espagne, nous nous décidâmes à arrêter notre passage sur celui-là. Il naviguait sous pavillon espagnol, quoiqu'il appartint, ainsi que sa cargaison--en blé, je crois--à un Anglais. Le propriétaire se trouvait à bord comme passager. Il se nommait M. Ensdel. C'était un ancien armateur pour la pêche de la baleine. Il ne savait pas un mot de français. Mais le capitaine, originaire de la Jamaïque, parlait anglais. D'ailleurs il trouva tout de suite un interprète très intelligent dans mon fils qui, quoique âgé de six ans seulement, lui fut d'une grande utilité. Tout en nous occupant de notre établissement et de nos arrangements à bord, nous passâmes encore trois semaines cependant chez Mme Olive en compagnie de M. de Talleyrand.

Dans la rade se trouvait un sloop de guerre français, commandé par le capitaine Barré, dont mon mari avait connu le père dans la maison du vieux duc d'Orléans[56]. Fort aimable homme, quoique un vrai loup de mer, il venait tous les jours nous chercher dans son canot et nous promenait sur tous les points de la rade, se gardant bien toutefois d'approcher de Sandy-Hook, où le capitaine Cochrane, plus tard amiral, l'attendait depuis deux mois pour le happer au passage, s'il tentait de sortir. Nous visitâmes son sloop, armé de quinze canons. C'était un bijou d'ordre, de propreté, de soin. Combien j'aurais aimé à retourner en Europe sur ce joli navire!

Mais la _Maria-Josepha_ nous attendait. Nous y montâmes tous les quatre[57], le 6 de mai 1796, et le même jour on mettait à la voile. Plusieurs autres passagers se trouvaient à bord. Parmi eux, M. de Lavaur, émigré, ancien officier dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, échappé après mille dangers aux massacres du 10 août. Comme il était de Bordeaux, une sorte de liaison se forma tout de suite entre mon mari et lui. Puis un ménage français, un négociant et sa femme[58]. Celle-ci était, comme moi, dans une position intéressante, mais beaucoup plus avancée dans sa grossesse. Le négociant avait fait de mauvaises affaires à New-York et allait essayer à Madrid d'en faire de meilleures. La femme était jeune, douce, assez bien élevée, mais paresseuse. Enfin un jeune homme de Paris, plutôt niais, nommé Lenormand, qui fut pendant toute la traversée notre souffre-douleur. Les personnes que je viens de nommer, M. Ensdel et le capitaine, composaient la table de la grande chambre.

Je ne souffris pas du mal de mer, et, le temps étant superbe, je m'occupais toute la journée. Aussi eus-je vite épuisé l'ouvrage que j'avais emporté pour moi et pour mon mari. Je m'érigeai alors en couturière générale, et je fis une proclamation pour que l'on me donnât du travail. Chacun m'en apporta. J'eus des chemises à faire, des cravates à ourler, du linge à marquer. La traversée dura quarante jours, parce que le capitaine, rebelle aux avis de M. Ensdel, était descendu au sud, entraîné par des courants. Ce temps me suffit pour mettre en bon ordre toute la garde-robe de l'équipage.

Enfin, vers le 10 juin, nous vîmes le cap Saint-Vincent, et le lendemain nous entrâmes dans la rade de Cadix. Le capitaine, par sa maladresse et son ignorance, avait prolongé au moins de quinze jours notre traversée, en se laissant entraîner vers la côte d'Afrique, d'où l'on a beaucoup de peine à se relever vers le nord. Il se croyait si loin de la terre qu'il n'avait pas seulement songé à faire monter un matelot en vigie sur le mât. Lorsqu'on découvrit, à la pointe du jour, le cap Saint-Vincent, qui est très élevé, il fut tout déconcerté.

III

Nous mouillâmes sous le bord d'un vaisseau français à trois ponts, le _Jupiter_; il se trouvait là avec une flotte française, empêchée de sortir par des bâtiments de guerre anglais, supérieurs en nombre, qui croisaient tous les jours presque en vue du port.

Un bateau de la santé, par lequel nous avions été visités, nous avait avertis que nous ferions huit jours de quarantaine à bord. Nous préférions cela, plutôt que d'aller au lazaret pour y être dévorés par tous les genres d'insectes dont l'Espagne abonde. Si même il s'était trouvé un navire qui allât à Bilbao ou à Barcelone, nous y aurions pris passage. Le voyage eût été ainsi plus court, moins fatigant et meilleur marché.

M. de Chambeau n'était pas rayé de la liste des émigrés et ne pouvait rentrer en France. Il désirait se rendre à Madrid, où il connaissait quelques personnes, mais il nous aurait volontiers accompagnés néanmoins jusqu'à Barcelone, ce qui l'aurait rapproché beaucoup d'Auch, ville auprès de laquelle il avait des propriétés.

L'incertitude de nos projets formait l'objet de nos conversations, pendant la quarantaine, qui dura dix jours. Elle aurait pu se prolonger bien davantage grâce à la désertion d'un de nos matelots et à l'impossibilité, par conséquent, de le représenter en personne. Cet homme, de nationalité française, avait été pris après un combat sur un sloop de guerre. Il reconnut un matelot à bord du _Jupiter_, dont nous étions très rapprochés, et lui parla avec le porte-voix. La même nuit, il gagna le Jupiter à la nage, et quand les employés de la santé procédèrent à l'appel, le lendemain matin, on ne trouva de lui que sa chemise et son pantalon. C'était tout son mobilier. L'incident prolongea notre quarantaine jusqu'au jour où l'on eut constaté que le manquant était sur le navire français.

La quarantaine faillit m'être fatale. Toute la journée, des marchands de fruits venaient sous le bord, et je passais mon temps, ainsi que Mme Tisserandot, à descendre une corbeille au moyen d'une ficelle pour avoir des figues, des oranges, des fraises. Cet abus de fruits m'occasionna une affreuse dysenterie dont je fus très malade.

Enfin la permission de prendre _libre pratique_, comme on dit, arriva. Le capitaine nous mit à terre, et jamais de ma vie je ne me sentis aussi embarrassée qu'à ce moment. En débarquant, on nous fit entrer, Mme Tisserandot et moi, dans une petite chambre ouvrant sur la rue, pendant qu'on visitait nos effets avec la rigueur la plus exagérée. Nos robes de couleur et nos chapeaux de paille attirèrent bientôt une foule immense d'individus de tout âge et de tout état: des matelots et des moines, des portefaix et des messieurs, tout anxieux de voir ce qu'ils considéraient sans doute comme deux bêtes curieuses. Quant à nos maris, ils étaient retenus dans la pièce où avait lieu la visite de nos bagages. Nous étions donc seules toutes deux, avec mon fils. Il n'avait pas peur, mais me faisait mille questions, surtout sur les moines qu'il n'avait jamais vus. À un moment il s'écria, comme passait un jeune moine à la figure imberbe: _Oh! I see now, that one is a woman_[59].

Cette indiscrète curiosité nous décida tout d'abord, ma compagne et moi, à nous vêtir comme les Espagnoles. Avant même de nous rendre à l'auberge, nous allâmes donc acheter une jupe noire et une mantille, afin de pouvoir sortir sans scandaliser toute la population. Nous descendîmes dans un hôtel réputé le meilleur de Cadix, mais dont la saleté me causa néanmoins un si grand dégoût, accoutumée comme je l'étais à la propreté exquise de l'Amérique, que je serais volontiers retournée à bord.

Je me rappelai qu'une des soeurs du pauvre Théobald Dillon, massacré à Lille en 1792, avait épousé un négociant anglais établi à Cadix, M. Langton. Lui ayant écrit un billet aimable, il vint à l'instant et nous fit beaucoup de politesses. Mme Langton se trouvait à Madrid chez sa fille, la baronne d'Andilla, en compagnie de Mlle Carmen Langton, sa fille cadette. M. Langton nous engagea néanmoins à dîner. Il désirait même nous emmener loger chez lui. Mais nous ne l'acceptâmes pas. J'étais trop souffrante pour me gêner et faire des compliments. Il fut convenu que le dîner serait ajourné au premier jour où je me sentirais mieux.

Le lendemain de notre arrivée, mon mari porta notre passeport à viser chez le consul général de France. C'était un M. de Roquesante, ci-devant comte ou marquis, métamorphosé en chaud républicain, si ce n'est en terroriste. Il fit cent questions à mon mari, en prenant note de ses réponses. Cela ressemblait fort à un interrogatoire. Puis, sans doute pour surprendre un premier mouvement: «Nous avons reçu aujourd'hui, dit-il, d'excellentes nouvelles de France, citoyen.»--On en était encore là!--«Ce scélérat de Charette a enfin été pris et fusillé.»--«Tant pis», répondit M. de La Tour du Pin, «c'est un brave homme de moins.» Le consul se tut alors, signa le passeport et nous rappela qu'il devait de nouveau être présent à l'ambassade de France à Madrid. Plus tard, nous sûmes comment il nous avait recommandés à Bayonne.

À cette époque, l'Espagne, après avoir conclu la paix avec la République française, avait licencié la plus grande partie de son armée, probablement sans la payer. Les routes étaient infestées de brigands, surtout dans les montagnes de la Sierra Morena, que nous devions traverser. On voyageait en convois composés de plusieurs voitures seulement. On ne prenait pas d'escorte militaire,--elle aurait peut-être été d'accord avec les brigands ci-devant soldats--mais les voyageurs à cheval qui se joignaient au convoi avaient la précaution de s'armer jusqu'aux dents. Un convoi comprenait habituellement de quinze à dix-huit charrettes couvertes attelées de mules.

C'est ainsi que nous partîmes de Cadix. Nous occupions, mon mari, moi et mon fils, un de ces chariots--_carro_--couchés tout au long sur nos matelas de bord. Au-dessous, dans le fond du chariot, se trouvaient nos bagages, recouverts d'un lit de paille qui remplissait également les vides existants entre les malles. Une capote en cannes artistement cousues et recouverte d'une toile goudronnée nous garantissait du soleil pendant le jour et de l'humidité la nuit, car il arriva plusieurs fois que nous préférâmes la charrette à l'auberge.

Mais j'ai anticipé en parlant déjà de notre départ, puisque nous restâmes huit jours à Cadix, nous promenant tous les soirs sur la belle promenade de l'Alameda, qui domine la mer et où l'on va respirer un peu d'air, après avoir subi toute la journée une chaleur de 35 degrés. Mon petit Humbert m'accompagnait, et un jour nous rencontrâmes un jeune seigneur de sept ans, en habit de soie habillé et brodé, l'épée au côté, poudré à frimas et le chapeau sous le bras. Mon fils le regarda avec une grande surprise, puis, se demandant si ce n'était pas un de ces singes savants que je l'avais mené voir à New-York, il s'écria: _But, is it a real boy, or is it a monkey?_[60]

Un spectacle qu'il n'oublia jamais, pas plus que moi, ce fut le magnifique combat de taureaux du jour de la Saint-Jean. On a si souvent décrit cette fête nationale de l'Espagne que je n'entreprendrai pas de le faire ici. Le cirque était immense, et contenait au moins de quatre à cinq mille personnes assises sur des gradins et garanties du soleil par une toile tendue, à l'instar du vélum des amphithéâtres romains. Des pompes mouillaient constamment cette toile d'une pluie très fine qui ne la traversait cependant pas. Aussi, quoique le spectacle commençât après la messe de midi et qu'il durât jusqu'au soleil couchant, je ne me souviens pas d'avoir souffert un moment de la chaleur.

On tua dix taureaux d'une telle beauté de race qu'ils auraient fait chacun la fortune d'un fermier américain. Le matador était le premier de son espèce à l'époque. C'était un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Malgré le danger affreux qu'il courait, on ne concevait, grâce à son incroyable agilité, aucune inquiétude. Assurément, à l'instant où les deux adversaires, seul à seul en face l'un de l'autre, se regardent fixement avant que le taureau ne se précipite sur le matador, l'émotion la plus poignante que l'on puisse éprouver étreint tous les spectateurs. On entendrait voler une mouche. Mais il faut comprendre que le matador ne donne pas le coup d'épée. Il ne fait qu'en diriger la pointe sur laquelle le taureau vient s'enferrer de lui-même. Ce spectacle a fait époque dans ma vie, et aucun autre ne m'a laissé une impression aussi profonde. Je n'en ai oublié aucune particularité, et le souvenir en est aussi présent à ma mémoire, après tant d'années, que si j'y eusse assisté hier.

IV

Le jour fixé pour le départ, nous laissâmes le convoi se mettre en route et nous restâmes, mon mari, moi et notre fils, pour dîner chez M. Langton. Une barque, préparée par ses soins, devait nous mener de l'autre côté de la baie, pour rejoindre notre caravane au port Sainte-Marie, où elle devait coucher, car nous ne devions pas, pendant ce long voyage, aller plus vite qu'un homme marchant à pied.

J'étais si souffrante d'une affreuse dysenterie, compliquée de fièvre, que mon mari hésitait à me laisser partir, et cependant il n'y avait pas moyen de reculer. Nos bagages étaient chargés. Nous avions payé la moitié du voyage jusqu'à Madrid. Notre passeport était visé, et M. de Roquesante, le consul républicain, aurait pris de l'ombrage d'un retard. Il l'eût attribué à un prétexte, je ne sais lequel, et comme j'ai toujours cru qu'on peut surmonter le mal quel qu'il soit, à moins qu'on n'ait une jambe cassée, la pensée ne me vint pas de rester à Cadix. Nous dînâmes donc chez M. Langton, après avoir assisté au départ de nos compagnons de voyage, qui s'en allaient coucher à Port-Sainte-Marie.

Rien n'était délicieux comme cette habitation à l'anglaise, pour la propreté et le soin. M. Langton n'avait adopté des coutumes espagnoles que celles en usage pour éviter l'inconvénient d'un climat brûlant. La maison s'élevait autour d'une cour carrée remplie de fleurs. Elle avait une rangée d'arcades au rez-de-chaussée et une galerie ouverte au premier. Une toile, tendue à la hauteur du toit, couvrait toute la surface de la cour. Au milieu, un jet d'eau atteignait la toile, qui, tenue ainsi toujours mouillée, communiquait une délicieuse fraîcheur à toute la maison. J'avoue que j'éprouvai un sentiment bien pénible en pensant qu'au lieu de rester dans ce lieu si agréable, il me fallait, grosse de six mois, commencer un long voyage par une chaleur de 35 degrés. Mais le sort en était jeté; le départ s'imposait. Après ce dîner d'adieux, nous montâmes dans la barque vers le soir, et, en une heure et demie, le vent étant bon, nous fûmes arrivés à Port-Sainte-Marie. Nous trouvâmes là notre caravane, composée de quatorze voitures et de six ou sept hidalgos, armés de pied en cap.

Le terme de la seconde journée était Xérès, situé à cinq lieues seulement. Comme j'avais besoin de me reposer, nous résolûmes de laisser encore partir la caravane et de la rejoindre le soir à Xérès. Nous dînâmes donc de bonne heure, dans la jolie localité de port Sainte-Marie, puis nous montâmes tous trois dans un _calesa_ ou cabriolet, semblable à ceux que je vois ici à Pise, où j'écris ces souvenirs. Notre équipage était attelé d'une grande mule. Elle n'avait pas de bride, ce qui me parut singulier, mais sur sa tête se balançait un haut plumet chargé de grelots. Un jeune garçon, son fouet à la main, sauta lestement sur le brancard, prononça quelques paroles cabalistiques, et la mule partit à un trot aussi rapide qu'un bon galop de chasse. La route était superbe, nous allions comme le vent, la mule obéissant docilement à la voix de son petit conducteur, évitant les obstacles, serpentant dans les rues des villages que nous traversions avec une sagacité miraculeuse. D'abord la peur me prit, puis, pensant que l'usage du pays était d'aller ainsi, je me résignai.

Arrivée à Xérès, je fus curieuse de connaître le prix que pouvait valoir une mule comme celle qui nous avait menés; on me répondit de soixante à soixante-dix louis. Cela me parut cher.

Le lendemain, commença le vrai voyage. Mon indisposition durait toujours, mais, étendue comme je l'étais sur un bon matelas et la route étant superbe, je ne souffrais pas davantage que si je fusse demeurée tranquille. On s'arrêtait deux heures pour dîner dans des auberges abominables, et il arriva deux ou trois fois que nous préférâmes passer la nuit dans notre charrette, plutôt que de coucher dans des lits d'une saleté révoltante.

Nous approchions de Cordoue, lorsque la pauvre Mme Tisserandot fut prise du mal d'enfant, à quatre lieues de cette ville, dans une grande plaine où il n'y avait pas trace d'habitation. Elle accoucha heureusement d'une petite fille, que le muletier lava dans du vin emprunté à son outre. Nous n'avions rien pour la couvrir, car la pauvre mère était précisément couchée sur les malles qui contenaient son linge. On ne pouvait pas attendre. Le reste du convoi avait marché. Il était déjà à une assez grande distance pour qu'il devînt très dangereux pour nous de rester en arrière surtout dans cette plaine de Cordoue, à laquelle s'attachait une très mauvaise réputation, et dont on venait précisément de nous raconter, à dîner, des histoires toutes récentes et très lamentables. Le muletier me remit entre les mains la pauvre petite toute nue. Je l'enveloppai tant bien que mal dans les cravates de nos compagnons de voyage, puis nous nous remîmes en route, _au trot_, pour rejoindre la queue de notre caravane. La pauvre accouchée souffrait mortellement d'une telle allure, mais il fallut en passer par là.

Nous arrivâmes à Cordoue à la nuit. Comme nous marchions à une certaine distance en arrière, tous les autres voyageurs étaient déjà placés lorsque les gens de l'auberge s'approchèrent de notre chariot. Voyant une personne malade, ils crurent que c'était la victime d'un assassinat. Or, il est bon de savoir que, lorsque les circonstances sont de nature à exposer, quand un crime a été commis, les gens du pays à être appelés à témoigner en justice, ils prennent le parti de s'enfuir, afin de pouvoir dire, en sûreté de conscience, qu'ils n'ont rien vu. Ceux-ci donc posèrent leurs lampes à terre et disparurent. Le muletier, devinant leurs motifs, eut beau les appeler, ils ne reparurent plus. Je passai une partie de la nuit à défaire les malles de la malade pour en retirer ce qui était nécessaire pour l'arranger, ainsi que le nouveau-né. Mais auparavant il fallait manger, et, dans cette auberge, on n'offrait que le coucher. Encore dormait qui pouvait, car des millions d'insectes de tous genres habitaient la maison en vous guettant. Force nous fut d'aller à la recherche d'un cabaret quelconque, où nous trouvâmes avec beaucoup de peine, vu l'heure indue, du pain et quelques tranches de lard frit dans la poêle.

V

Le lendemain matin, le convoi retarda d'une heure son départ pour me permettre de faire baptiser la pauvre petite, bien vivante malgré toutes ces vicissitudes. Je dois à cette cérémonie d'avoir vu la magnifique cathédrale de Cordoue, dont M. de Custine[61] et tant d'autres ont donné des descriptions détaillées. On concevra aisément que, voyageant d'une façon si incommode, malade et grosse de six mois, je ne fusse guère disposée, par la chaleur qui sévit en Andalousie de midi à 3 heures--moment de la journée pendant lequel on s'arrêtait--à visiter des monuments. La petite baptisée fut donc cause que je vis cette admirable église. Après la cérémonie du baptême--_par immersion_, car on lui plongea la tête dans l'eau des fonts--nous passâmes une heure à parcourir cette forêt de colonnes. Les muletiers vinrent nous presser de partir. Ils emportaient des provisions pour deux repas que nous devions faire en plein air ce jour-là aucune habitation n'existant dans la partie du pays que nous allions traverser.

En sortant de Cordoue, on voyage une heure durant au milieu de jardins abondamment arrosés, de citronniers, d'oliviers mauresques, avant de parvenir à la muraille de l'ancienne ville, dont on découvre encore des vestiges. Cela donne une idée, comme en Italie les limites de la Rome antique, de l'immense surface qu'occupait autrefois cette grande ville maure.

Nous dînâmes, comme on nous l'avait annoncé, près d'un puits, au milieu d'une pâture couverte de moutons. L'oeil ne pouvait mesurer l'étendue de cette plaine, longue de plusieurs lieues et couverte, tantôt d'une herbe fine, tantôt de petits myrtes nains. Quelques grenadiers chargés de fleurs se dressaient autour du puits. Cette halte avait quelque chose d'oriental qui me plut singulièrement. Je la préférai de beaucoup à ces séjours de trois heures dans des auberges affreuses et sales, où la chaleur se faisait encore plus sentir.

Le lendemain et les jours suivants, nous traversâmes la Sierra Morena, et nous vîmes les deux jolies petites villes de La Carlota et de La Carolina. Elles avaient été bâties pour les colonies allemandes appelées en Espagne par M. de Florida Blanca[62], le grand ministre de Charles III, et nous remarquâmes que certains caractères de la physionomie germanique ne s'étaient pas encore effacés. On rencontrait des enfants à cheveux blonds, dont le teint brûlé tout espagnol contrastait avec leurs yeux bleus. Ces petites villes sont pittoresques, bâties avec régularité et dans de beaux sites. La route, bordée dans toutes les pentes d'un parapet de marbre, est d'une beauté admirable. C'était alors la seule qui mît en communication le midi de l'Espagne avec la Castille.