Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)
Chapter 4
Ce créole de Saint-Domingue connaissait beaucoup mon père, chez qui je l'avais vu moi-même à Paris. Il se nommait Bonamy. Ruiné de fond en comble par l'incendie du Cap[27], il n'avait sauvé que quelques fonds placés en France où sa femme, originaire de Nantes, s'était réfugiée avec ses deux filles. Elle mourut dans cette ville, et ses filles, encore enfants, avaient été recueillies par des oncles qui les élevaient. M. Bonamy, déclaré émigré, ne pouvait retourner ni à Saint-Domingue ni en France. Il cherchait le moyen d'assurer son existence en Amérique, quand les 10.000 ou 12.000 francs qu'il avait pu sauver du Cap auraient été dépensés. C'était un homme de la meilleure compagnie, instruit, même savant, rempli d'esprit, d'agrément, de facilité à vivre. Il venait souvent chez nous. Prime le ramenait dans le traîneau à son retour du marché, où il allait presque tous les jours vendre une charge de bois, ainsi que du beurre et de la crème pour les déjeuners.
Mon beurre avait pris une grande vogue. Je l'arrangeais soigneusement en petits pains, avec un moule à notre chiffre, et le plaçais coquettement dans un panier bien propre, sur une serviette fine. C'était à qui en achèterait. Nous avions huit vaches bien nourries, et notre beurre ne se ressentait pas de l'hiver. Ma crème était toujours fraîche. Cela me valait tous les jours pas mal d'argent, et la charge de bois du traîneau rapportait au moins deux piastres[28].
Prime, quoique ne sachant ni lire ni écrire, n'en tenait pas moins son compte avec une telle exactitude qu'il n'y avait jamais la moindre erreur. Il rapportait souvent de la viande fraîche achetée à Albany, et, à son retour, mon mari, sur ses indications, inscrivait le montant de ses recettes et de ses dépenses.
M. Bonamy venait ordinairement le samedi et restait à la ferme jusqu'au lundi. Une fois, au commencement du printemps, son séjour fut plus long. Une chute de cheval le retint chez nous au delà de quinze jours.
L'autre famille habitait Albany, en attendant le moment d'aller s'établir au Blackriver, du côté du lac Erié. Son chef, M. Desjardin, était l'agent d'une compagnie propriétaire d'immenses terrains qu'elle revendait en parcelles à de pauvres colons irlandais ou écossais, ou même français, que des négociants de New-York lui adressaient.
Suivons un de ces groupes de colons, que j'ai connu, pour faire comprendre cette sorte d'établissement.
Il était composé du mari, de la femme, d'un garçon de quinze à dix-sept ans et de deux filles. Je les vis partir à pied, marchant sur la neige, chacun des trois premiers le dos chargé d'un paquet disposé en forme de hotte. Le mari conduisait à la main un mauvais cheval attelé à un petit traîneau, sur lequel il avait placé deux barriques, l'une de farine, l'autre de porc salé, plusieurs haches, des outils de jardinage ou autres, quelques paquets et les deux petites filles.
Arrivés au Kentucky, État maintenant si florissant, mais désert alors, ils se seront adressés au représentant de la personne qui leur avait ou vendu ou affermé la terre sur laquelle ils devaient s'établir. Leur premier soin aura été d'abattre des arbres pour construire la _log house_. Provisoirement des voisins les auront logés. Ils auront ensuite débarrassé le sol de ses broussailles en y mettant le feu qui aura également brûlé les basses branches des arbres. À la fonte des neiges, ils auront ratissé ces charbons avec une herse et semé du blé. Il n'en fallait pas davantage pour avoir une bonne récolte. Peu à peu on se sera servi des grands arbres, dont quelques branches seulement étaient brûlées, pour construire des clôtures--_fences_--destinées à séparer la propriété en plusieurs lots, parmi lesquels le plus arrosé devient une prairie et une pâture. Et voilà une famille appelée à prospérer. Si un voyageur passe par là, il voit sortir de la hutte sept ou huit enfants de tout âge, frais et dispos, vivant de farine de maïs, de lait, de beurre, et tous se rendant utiles dès l'âge de quatre ans.
Ordinairement cette propriété est grevée d'une petite rente soit en blé soit en argent. Notre ferme payait quinze boisseaux de blé en nature ou en argent au _Petroon_ Renslaër, et il en était de même pour toutes les fermes de son immense propriété de dix-huit milles de large sur quarante-deux de long.
M. Desjardin avait apporté d'Europe un mobilier complet et, entre autres choses, une bonne bibliothèque de mille à quinze cent volumes. Il nous les prêtait, et mon mari ou M. de Chambeau me faisait la lecture le soir pendant que je travaillais.
Nous déjeunions à 8 heures et nous dînions à 1 heure. Le soir, à 9 heures, nous prenions le thé, avec des tartines de notre excellent beurré et du bon fromage de _stilton_ que M. de Talleyrand nous avait expédié. À cet envoi, il avait joint, à mon intention, un présent qui me causa le plus grand plaisir: c'était une belle et bonne selle de femme, y compris la bride, la couverture et les autres accessoires. Jamais don n'était venu si à propos. Nous avions, en effet, acheté avec la ferme, et par-dessus le marché, deux jolies juments pareilles de robe et de taille, mais très dissemblables de caractère.
L'une avait le tempérament d'un agneau, et quoiqu'elle n'eût jamais eu de mors dans la bouche, je la montai le jour même qu'elle fut sellée pour la première fois. En peu de jours, je la dressai aussi bien qu'aurait pu l'être un cheval de manège. Ses allures étaient très agréables et à l'occasion elle vous suivait comme un chien. L'autre était un démon que toute l'habileté de M. de Chambeau, officier de cavalerie, n'était pas parvenue à dompter. On arriva à la maîtriser au printemps seulement, en la faisant labourer entre deux forts chevaux et en fixant par les naseaux à un même gros bâton les têtes des trois bêtes. Elle en fut si furieuse, les premières fois, qu'au bout de dix minutes elle était mouillée de sueur. Avec le temps cependant on put la calmer. C'était une excellente jument valant au moins de 25 à 30 louis.
II
À propos du printemps, il est intéressant de rapporter avec quelle promptitude il arrivait dans ces parages. La latitude, 43 degrés, se faisait sentir alors et reprenait tout son empire. Le vent du nord-ouest, après avoir régné tout l'hiver, cessa brusquement dans les premiers jours de mars. Les brises du Midi commencèrent à souffler, et la neige fondit avec une telle promptitude que les chemins se transformèrent en torrents pendant deux jours. Comme notre habitation occupait le penchant d'une colline, nous fûmes bientôt débarrassés de notre manteau blanc. La neige, épaisse de trois à quatre pieds, avait garanti pendant l'hiver l'herbe et les plantes de la gelée. Aussi, en moins d'une semaine, les prés verdissaient, se couvraient de fleurs et une innombrable variété de plantes de toute espèce, inconnues en Europe, remplissaient les bois.
Les sauvages, qui n'avaient pas paru de tout l'hiver, recommencèrent à visiter les fermes. L'un d'eux, au commencement des temps froids, m'avait demandé la permission de couper des branches d'une espèce de saule dont les jets, gros comme le doigt, ont de cinq à six pieds de long, en promettant de me tresser des paniers pendant la saison hivernale. Je ne comptais guère sur cette promesse, doutant fort que les sauvages fussent esclaves de leur parole à ce point, quoiqu'on me l'eût cependant affirmé. Je me trompais, car la neige n'était pas fondue depuis huit jours que mon Indien reparut avec une charge de paniers. Il m'en donna six, enchâssés les uns dans les autres. Le premier, rond et fort grand, était tellement bien tressé que, rempli d'eau, il la retenait comme un vase de terre. Ayant voulu les lui payer, il s'y refusa absolument et accepta seulement une jatte de lait de beurre[29], dont ils sont très friands. On m'avait avertie de ne leur donner jamais de rhum, pour lequel ils ont une passion immodérée, et j'avais d'ailleurs été témoin, à Troy, d'une scène affreuse à ce sujet.
Un sauvage, passant dans la localité avec sa femme, s'était arrêté devant un peintre occupé à décorer une boutique. Quelques jeunes gens lui demandèrent de se peindre sur la peau, en noir et rouge, les figures qu'il portait en allant en guerre. Il y consentit, à condition qu'on lui donnerait un _quart_ de rhum. Cette mesure anglaise vaut un litre et demi de France[30]. Puis il s'assit avec beaucoup de gravité sur un banc, et sa femme prenant un pinceau lui traça sur la peau, avec beaucoup d'exactitude, des croissants, des serpents, des images du soleil et d'autres encore. Après quoi, il poussa le cri de guerre, celui de l'appel, de l'attaque, etc... Jusque-là, rien que d'assez amusant. Mais il réclama le salaire promis, et on lui apporta un _quart_ de rhum. Il le prit et le but d'un trait sans en laisser une goutte. Aussitôt il tomba, comme mort, étendu sur le sable au bord de la rivière. Sa compagne, avec cette prodigieuse patience des femmes sauvages, s'assit près de lui et resta là plusieurs heures sans remuer. En sortant de son engourdissement, il se précipita dans la rivière pour effacer les dessins coloriés dont il était couvert. Mais l'eau, loin de les enlever, ne faisait que mêler et étendre davantage les couleurs sur son corps. Le spectacle était horrible à voir. Il comprit alors seulement qu'on s'était moqué de lui, chose que les sauvages ne pardonnent jamais. Aussi s'en alla-t-il en prononçant des menaces et des malédictions, et les gens raisonnables avertirent les auteurs de la plaisanterie que si jamais il trouvait l'occasion de se venger, fût-ce dans vingt ans, il le ferait.
Je me gardais donc bien de donner du rhum à mes visiteurs. Mais j'avais dans un ancien carton des restes de fleurs artificielles, des plumes, des bouts de rubans de toutes couleurs, des grains de verre soufflé, qui avaient été autrefois à la mode, et je les distribuais aux femmes que cela ravissait. Parmi elles s'en trouvait une très vieille à l'aspect repoussant. On la nommait la _Old Squaw_[31], et lorsqu'elle paraissait, ma négresse n'était pas tranquille. Elle jouissait de la réputation d'être sorcière et de jeter des sorts. Quand on avait des poules à couver, des vaches ou des truies prêtes à mettre bas; quand on avait semé des légumes ou que l'on entreprenait quelque détail important du ménage, si la _Old Squaw_ survenait, il était essentiel de se la rendre favorable par quelque présent qu'elle pût employer à sa parure.
Une vieille femme est toujours, même dans la vie civilisée, une chose fort laide. Que l'on se figure maintenant la _Old Squaw_, femme de soixante-dix ans, à la peau noire et tannée, qui a passé sa vie entière le corps nu exposé à toutes les intempéries des saisons, la tête couverte de cheveux gris que le peigne n'a jamais touchés; ayant pour tout vêtement une sorte de tablier de gros drap bleu et une petite couverture de laine--effets qui ne sont remplacés que lorsqu'ils tombent en guenilles;--la couverture jetée sur les épaules et attachée, les deux pointes sous le menton, au moyen d'une broche de bois, d'un clou ou d'une épine d'acacia. Eh! bien, cette femme, qui parlait assez bien l'anglais, aimait la parure avec fureur. Tout lui était bon pour cela. Le bout d'une vieille plume rose, un noeud de ruban, une vieille fleur, la mettaient de bonne humeur. Lui permettait-on en outre de se regarder un moment dans le miroir, on pouvait se flatter qu'elle était favorable à vos couvées et à vos vaches, que votre crème ne tournerait pas et que votre beurre aurait une belle couleur jaune.
Cependant ces sauvages, à peine familiarisés avec quelques mots d'anglais, qui passaient leur été à courir de ferme en ferme, étaient aussi sensibles aux bons procédés, à une réception amicale, que l'aurait été un seigneur de la cour. Ils avaient bientôt compris que nous n'appartenions pas à la même classe que les autres fermiers nos voisins. Aussi disaient-ils en parlant de moi: _Mrs Latour... from the old country... great lady... very good to poor squaw_[32].
Ce mot de _squaw_ signifie sauvage. Il qualifie indifféremment tout être ou tout objet provenant des pays où la civilisation européenne n'a pas encore pénétré. Ainsi il s'applique aux oiseaux de passage: _squaw pigeon, squaw turkey_[33]; aux objets apportés par les sauvages: _squaw baskett_[34], etc., etc.
III
Un jour, nous eûmes la visite d'un Français, officier du régiment de mon mari, M. de Novion. Tout frais débarqué d'Europe, il fut fort heureux d'apprendre que son ancien colonel était devenu fermier. Ayant apporté avec lui quelques fonds, il en aurait volontiers disposé pour acheter une petite ferme dans notre voisinage. Mais, ne possédant aucune notion d'agriculture, ne sachant pas un mot d'anglais, sans femme ni enfants, il manquait de toutes les qualités requises pour faire un établissement raisonnable. M. de La Tour du Pin le lui représenta. Il eut quand même l'envie de parcourir le pays. Nous montâmes à cheval ensemble. Au bout de quelques milles, je m'aperçus que j'avais oublié mon fouet. Comme M. de Novion n'avait pas de couteau pour me tailler une baguette, il ne pouvait m'en procurer une. Le bois était assez fourré. À ce moment, j'aperçus, assis derrière un buisson, un de mes amis, et je l'appelai: «Squaw John»
Rien ne saurait peindre la surprise, presque l'effroi de M. de Novion, lorsqu'il vit sortir du buisson et venir à nous, en me tendant la main, un homme de grande taille, avec une bande de drap bleu, qui lui passait entre les jambes et venait se fixer à un bout de corde roulée autour de la ceinture, pour tout vêtement. Son étonnement s'accrut en voyant la familiarité de cet homme à mon égard et le sang-froid avec lequel nous engageâmes, l'Indien et moi, une conversation dont, pour sa part, il ne comprenait pas un mot. Poursuivant notre route au pas, je n'avais pas eu le temps encore de lui donner des explications sur ma singulière connaissance et sur son costume bizarre, que Squaw John sautait légèrement du haut d'un tertre qui dominait la route et me présenta poliment, en guise de cravache, une baguette dont il achevait d'enlever l'écorce avec son tomahawk[35].
M. de Novion, je n'en doute pas, résolut au fond de son coeur de ne jamais habiter un pays où l'on était exposé à de semblables rencontres. «Et si vous aviez été seule, madame?» s'écria-t-il.--«J'aurais été tout aussi rassurée, répondis-je. Sachez même que si, pour me défendre de vous, je lui avais dit de vous lancer son casse-tête, il l'aurait fait sans hésiter.» Ce genre d'existence ne sembla pas lui sourire. En rentrant, il confia à mon mari que j'avais de singuliers amis, que, quant à lui, sa détermination était prise et qu'il irait vivre à New-York, où la civilisation paraissait plus avancée.
Cette promenade un peu trop longue me fatigua, et fut la cause d'une rechute de la fièvre double tierce dont je souffrais déjà depuis deux mois. J'en avais été atteinte à la suite d'une grande frayeur que j'ai oublié de raconter.
J'eus besoin, un jour du printemps, d'aller à Troy chercher quelque ingrédient d'ouvrage. Les nègres travaillaient aux champs avec mon mari, et M. de Chambeau était dans son atelier de menuiserie. Je me rendis donc à l'écurie, où je sellai et bridai moi-même ma jument, comme cela m'arrivait souvent, puis j'étais partie au petit galop. En revenant, je passai la rivière en bac avec ma monture, dans l'intention d'aller voir une de mes amies qui habitait un moulin situé à un mille de la ville. Elle me retint pour prendre le thé, et, comme il se faisait tard, je regagnai le bac à une bonne allure, ce qui me donna très chaud. Au moment de quitter le bord, quatre gros boeufs, allant à Albany avec leur conducteur, entrèrent dans le bac, malgré Mat, le batelier. Celui-ci ne voulait pas les passer, car il s'était aperçu que ma jument en avait peur. Mon premier mouvement fut de ressortir, mais le jour s'avançait et j'eus la crainte que mon mari ne s'inquiétât. Je restai donc. Voilà qu'au milieu du courant, ces quatre colosses de boeufs, en liberté naturellement, se mettent tous à boire du même côté de l'embarcation. Le bac penche, et nous étions sur le point de chavirer. Mat s'approche de moi et me dit: «Lâchez votre cheval et prenez-moi par la ceinture.» Je n'avais pas, jusque-là, eu conscience de l'imminence du danger, mais en entendant ces mots le sang se glaça dans mes veines. À ce moment critique, un passager tira heureusement son couteau et l'enfonça dans la cuisse d'un des boeufs. L'animal, sous le coup de la douleur, saute dans la rivière; les trois autres le suivent, et le bac se redressa, non sans embarquer toutefois assez d'eau pour qu'on en eût jusqu'à la cheville du pied.
Mat voulait me faire boire un petit verre de rhum. Je refusai, et j'eus grand tort. En grande hâte, je remontai sur ma jument pour rentrer à la ferme d'un bon galop. Aussitôt arrivée, ma négresse me força de prendre une boisson bien chaude. Malgré cela j'eus la fièvre le lendemain, et tous les jours suivants à la même heure et pendant le même temps. Rien ne pouvait m'en guérir, ni l'admirable quinquina que M. de Talleyrand m'envoya de Philadelphie, ni les drogues d'un chirurgien français nommé Rousseau. Ce dernier n'était peut-être pas plus médecin que moi. Mais il était Français et nous avait rendu quelques services. Cela suffisait pour m'inspirer de la confiance.
Ces accès de fièvre, dont la durée variait entre cinq et six heures, nuisaient beaucoup à ma besogne journalière. Ils m'affaiblissaient, m'enlevaient l'appétit, et, quoique je ne sois jamais restée couchée, ils me faisaient grelotter cependant par une chaleur de 30 degrés et me rendaient incapable de tout travail. Une bonne fille, ma voisine, qui demeurait non loin de nous dans le bois avec ses parents, me vint en aide dans la circonstance. Elle était couturière de son métier et travaillait parfaitement. Le matin, elle arrivait à la ferme, y restait toute la journée, ne réclamant pour unique salaire que la nourriture.
Mon fils avait alors cinq ans passés, quoique, à en juger par sa taille, on lui en aurait donné sept. Il parlait parfaitement l'anglais, beaucoup mieux même que le français. Une dame d'Albany, amie des Renslaër et femme du ministre anglican, l'avait pris en affection. Plusieurs fois déjà il avait été passer des après-midi chez elle. Un jour, elle me proposa de se charger de l'enfant pour tout l'été, me promettant de lui apprendre à lire et à écrire. Elle me représenta qu'à la campagne je n'avais pas le temps de m'occuper de lui, qu'il gagnerait ma fièvre, et ajouta plusieurs autres raisons pour m'engager à céder à son désir.
Cette dame s'appelait Mme Ellison. Elle était âgée de quarante ans et n'avait jamais eu d'enfants, ce dont elle ne pouvait se consoler. Je finis par consentir à lui donner Humbert; et il fut très heureux et parfaitement soigné chez elle. Cette détermination m'ôta beaucoup de souci. À la ferme, je craignais sans cesse qu'il ne lui arrivât quelque accident avec les chevaux qu'il aimait beaucoup. Il n'y avait presque pas moyen de l'empêcher d'accompagner les nègres aux champs et surtout de se mêler aux sauvages, avec lesquels il voulait toujours s'en aller. On m'avait raconté que les Indiens enlevaient quelquefois les enfants. Aussi lorsque je les voyais pendant des heures entières assis immobiles à ma porte, je me figurais qu'ils épiaient le moment favorable de prendre mon fils.
IV
Un joli wagon chargé de beaux légumes passait souvent dans notre cour. Il appartenait aux _quakers trembleurs_, installés à six ou sept milles de là. Le conducteur de ce chariot s'arrêtait chaque fois chez nous, et je ne manquais jamais de causer avec lui de leur manière de vivre, de leurs coutumes, de leur croyance. Il nous engagea à visiter leur établissement, et nous nous y décidâmes un jour. On sait que cette secte de quakers appartient à la secte réformée des anciens quakers qui s'étaient réfugiés en Amérique avec Penn.
Après la guerre de 1763, une femme anglaise s'érigea en apôtre réformatrice. Elle fit beaucoup de prosélytes dans l'État de Vermont et dans celui de Massachusetts. Plusieurs familles mirent leurs biens en commun et achetèrent des terres dans les parties alors encore inhabitées du pays. Mais à mesure que les défrichements se rapprochaient et les atteignaient, ils vendaient leurs établissements pour se retirer plus avant dans les terres. Cependant ils ne se décidaient à se déplacer que lorsque quelque propriétaire étranger à leur secte les touchait immédiatement.
Ceux dont je parle étaient alors protégés de tous côtés par une épaisseur de forêts de plusieurs milles. Ils n'avaient donc pas encore à craindre des voisins. Leur établissement était limité d'un côté par des bois d'une superficie de 20.000 acres, appartenant à la ville d'Albany, et de l'autre par une rivière, la Mohawk. Sans doute qu'ils n'habitent plus maintenant dans la région où je les ai connus et qu'ils se sont retirés au delà des lacs. C'était un essaim de leur chef-lieu de Lebanon, l'établissement installé dans la grande forêt que nous avions traversée en allant de Boston à Albany.
Notre nègre Prime, auquel aucun des chemins des environs n'était inconnu, nous mena chez eux. Nous fûmes d'abord au moins trois heures sous bois, suivant un chemin à peine tracé; puis, après avoir passé la barrière qui marquait la limite de la propriété des quakers, la route devint plus distincte et même soignée; mais nous eûmes encore à traverser une grande épaisseur de forêt, coupée çà et là de prairies, où des vaches et des chevaux paissaient en liberté. Enfin, nous débouchâmes dans une vaste éclaircie, traversée par un beau ruisseau et entourée de bois de tous côtés. Au milieu s'élevait l'établissement, composé d'un grand nombre de belles maisons en bois, d'une église, d'écoles et de la maison commune, construites en briques.
Le quaker dont nous avions fait connaissance nous accueillit avec bienveillance, quoique avec une certaine réserve. On indiqua à Prime une écurie où il pouvait mettre ses chevaux, car il n'y avait pas d'auberge. Nous avions été prévenus que personne ne nous offrirait rien et que notre guide seul nous parlerait. Il nous mena d'abord dans un superbe potager, parfaitement bien cultivé. Tout y était dans l'état le plus prospère, mais sans le moindre vestige d'agrément. Beaucoup d'hommes et de femmes travaillaient à la culture ou au sarclage de ce jardin, dont la vente des légumes représentait la plus grande branche des revenus de la communauté.
Nous visitâmes les écoles de garçons et de filles, les immenses étables communes, les laiteries, les fabrications de beurre et de fromage. Partout on constatait un ordre et un silence absolus. Les enfants, garçons ou filles, étaient tous vêtus d'un habit de même forme et de même couleur. Les femmes, quel que fût leur âge, portaient des habillements pareils en laine grise, très soignés et très propres. Par les fenêtres, on pouvait apercevoir des métiers de tisserands, des pièces de drap que l'on venait de teindre, des ateliers de tailleurs ou de couturières. Mais pas une parole, pas un chant ne se faisaient entendre.
Enfin une cloche sonna. Notre guide nous dit qu'elle annonçait la prière et nous demanda si nous voulions y assister. Nous y consentîmes très volontiers, et il nous mena vers la plus grande des maisons, qu'aucun signe extérieur ne distinguait des autres. À la porte, on me sépara de mon mari et de M. de Chambeau, puis on nous plaça aux extrémités opposées d'une immense salle, de chaque côté d'une cheminée où brûlait un magnifique feu. On était alors au commencement du printemps et le froid se faisait encore sentir dans ces grands bois. Cette salle pouvait avoir de cent cinquante à deux cents pieds de long sur cinquante de large. On y accédait par deux portes latérales. Une grande clarté y régnait et les murs, sans aucun ornement quelconque, étaient parfaitement unis et peints en bleu clair. À chaque bout de la salle s'élevait une petite estrade sur laquelle était placé un fauteuil en Bois.