Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)
Chapter 3
Le lendemain matin, après avoir déjeuné chez notre paternel général, M. de Talleyrand et mon mari revinrent à Troy. Je les y avais précédés dès le matin, car il me fallait préparer le dîner pour mon hôte. Un petit nègre conduisant une carriole, qu'on se procurait facilement à Albany pour un dollar, attelage semblable aux chaises à un cheval--«baroccini»--qui parcourent si lestement les routes de la Toscane, m'avait ramenée à mon emploi de cuisinière et de maître d'hôtel.
M. de Talleyrand fut aimable, comme il l'a toujours été pour moi, sans aucune variation, avec cet agrément de conversation que nul n'a jamais possédé comme lui. Il me connaissait depuis mon enfance, et prenait par là une sorte de ton paternel et gracieux d'un très grand charme. On regrettait intérieurement de trouver tant de raisons de ne pas l'estimer, et l'on ne pouvait s'empêcher de chasser ses mauvais souvenirs, quand on avait passé une heure à l'écouter. Ne valant rien lui-même, il avait, singulier contraste, horreur de ce qui était mauvais dans les autres. À l'entendre sans le connaître, on aurait pu le croire un homme vertueux. Seul son goût exquis des convenances l'empêchait de me dire des choses qui m'auraient déplu, et si, comme cela est arrivé parfois, elles lui échappaient, il se reprenait aussitôt en disant: «Ah! c'est vrai. Vous n'aimez pas cela.»
Le soir, M. Law, accompagné de M. de Beaumetz, vint prendre le thé. J'avais déjà une vache. Je leur donnai d'excellente crème. Nous allâmes nous promener. M. Law m'offrit le bras, et une longue conversation s'engagea entre nous.
Frère de lord Landaff, il était parti étant encore jeune pour l'Inde, où il avait occupé pendant quatorze ans l'emploi de gouverneur de Patna, ou quelque chose d'analogue. Là il avait épousé une veuve bramine très riche, dont il avait eu deux fils, encore enfants. Sa femme était morte en lui laissant des sommes considérables. De retour en Angleterre, il s'y était ennuyé et avait pris le parti de venir en Amérique pour dépenser dans ce pays, en acquisitions de terrains, une partie des capitaux qu'il avait rapportés de l'Inde. Son intention était de s'assurer si le peuple nouveau méritait l'estime qu'il songeait à lui accorder. J'en doutai et ne le lui cachai pas, mais il n'adopta pas ma manière de voir. Son imagination avait créé une Amérique chimérique dont il ne voulait pas démordre. C'était un idéologue, mais pour le reste spirituel, instruit, poète et historien. Il avait écrit en anglais plusieurs choses intéressantes de l'histoire du Mogol[19] et traduit un poème hindou du dernier souverain[20], à qui on avait crevé les yeux et qui était en prison depuis je ne sais combien d'années. Après m'avoir promis de m'envoyer cette traduction le lendemain, il tomba dans une profonde rêverie et ne parla plus jusqu'à la fin de la promenade. Seulement, en entrant dans la maison, il poussa un grand soupir et s'écria: _Poor Mogol!_[21].
Le surlendemain de ce jour, nous allâmes passer la journée chez Mme Renslaër avec tous les Schuyler. M. de Talleyrand avait été extrêmement impressionné par la grande distinction d'esprit de Mme Renslaër, et ne pouvait croire, à la manière dont elle en jugeait les événements et les hommes, qu'elle n'eût pas passé des années en Europe. Elle était également fort intéressante à entendre sur l'Amérique et sur la révolution de ce pays, dont elle avait une connaissance très étendue et très approfondie grâce à son beau-frère, le colonel Hamilton, l'ami en même temps que le confident le plus intime de Washington.
On attendait le colonel Hamilton à Albany, où il comptait passer quelque temps chez son beau-père, le général Schuyler. Il venait de quitter le ministère des finances qu'il dirigeait depuis la paix, et c'était à lui que l'on devait le bon ordre établi dans cette partie du gouvernement des États-Unis. M. de Talleyrand le connaissait et en avait la plus haute opinion. Mais il trouvait très singulier qu'un homme de sa valeur, doué de talents si supérieurs, quittât un ministère pour reprendre la profession d'avocat, en donnant pour motif de sa décision que cette place de ministre ne lui procurait pas les moyens d'élever sa famille de huit enfants. Un tel prétexte paraissait à M. de Talleyrand passablement singulier et, pour tout dire, même un peu niais.
Le dîner terminé, M. Law prit M. de Talleyrand par le bras et l'emmena dans le jardin pendant assez longtemps. Le départ de ces messieurs était fixé au lendemain, et ils avaient formé le projet de venir nous dire adieu dans la matinée à Troy. M. Law, après sa conversation avec M. de Talleyrand, allégua avoir des lettres à écrire et retourna à son auberge. M. de Talleyrand, nous emmenant alors dans un coin du salon, mon mari et moi, nous raconta ce que M. Law lui avait dit, en ces termes: «Mon cher ami, j'aime beaucoup ces gens-là--parlant de nous--mon intention est de leur prêter mille louis. Ils viennent d'acheter une ferme. Il leur faut du bétail, des chevaux, des nègres, etc. Tant qu'ils habiteront le pays, ils ne me rembourseront pas mon prêt... d'ailleurs je n'accepterais rien... J'éprouve le besoin de leur être utile pour me sentir heureux, et s'ils me refusent.. j'ai de mauvais nerfs... j'en tomberai malade. Ils me rendront un véritable service en accueillant mon offre.» Puis il ajouta: «Cette femme, si bien élevée! qui fait la cuisine... qui trait sa vache... qui lave son linge... Cette idée m'est insupportable... elle me tue... Voilà deux nuits que je n'en ai pas dormi.»
M. de Talleyrand était un homme de trop bon goût pour tourner en ridicule un trait semblable. Il nous demanda très sérieusement ce qu'il devait répondre. À vrai dire, nous nous sentions profondément touchés de cette proposition, quelle que fût l'originalité avec laquelle elle était énoncée. Nous le priâmes d'exprimer à son ami toute notre sincère reconnaissance et de l'assurer que, pour le moment, nous pouvions faire face à toutes les exigences de notre établissement, mais que si ultérieurement, par quelque circonstance inattendue, nous nous trouvions dans l'embarras, nous lui promettions de nous adresser à lui. Cette promesse, qu'il reçut le soir même, le tranquillisa un peu. Le lendemain matin, il vint nous dire adieu. Le pauvre homme se sentait embarrassé comme s'il eût commis une mauvaise action. Aussi fut-ce de bon coeur que, sans lui parler d'autre chose, je lui donnai un _hearty shake hands_[22]. Il m'avait apporté sa traduction du poème du Mogol en vers anglais. À ma grande surprise, je reconnus l'histoire textuelle de Joseph et de l'amour de la femme de Putiphar, telle qu'on la trouve dans la Bible.
IV
Nous attendions impatiemment la chute de la neige, et le moment où la rivière gèlerait pour trois ou quatre mois. La congélation s'opère en une seule fois et, pour que la glace soit solide, il faut qu'elle prenne dans les vingt-quatre heures et qu'elle ait de deux à trois pieds d'épaisseur. Cette particularité tient exclusivement à la localité et à la grande quantité de bois qui couvrent cet immense continent à l'ouest et au nord des établissements des États-Unis, mais n'est pas une conséquence de la latitude du lieu. Il est bien probable que les grands lacs étant maintenant, en 1843, presque tous entourés d'établissements cultivés, le climat de la région que nous habitions aura notablement changé. Quoi qu'il en soit, les choses se passaient alors ainsi que je vais le décrire.
Du 25 octobre au 1er novembre, le ciel se couvrait d'une masse de nuages si épais que le jour en était obscurci. Un vent du nord-ouest horriblement froid les poussait avec une grande violence, et chacun faisait ses préparatifs pour mettre à l'abri ce qui ne devait pas être englouti par la neige. On retirait de la rivière les bateaux, les pirogues et les bacs, en retournant la quille en haut ceux qui n'étaient pas pontés. Tout le monde, à ce moment, déployait la plus grande activité. Puis la neige commençait à tomber avec une telle abondance que l'on ne voyait pas un homme à dix pas. Ordinairement la rivière avait pris deux ou trois jours auparavant. Le premier soin était de tracer avec des branches de sapin une large route le long d'une des berges. On marquait de même les endroits où la rive n'était pas escarpée et où l'on pouvait passer sur l'eau congelée. Il eût été dangereux de passer ailleurs, car dans beaucoup d'endroits la glace manquait de solidité sur les bords.
Nous avions fait l'acquisition de _mocassins_, espèce de chaussons de peau de buffles, fabriqués et vendus par les sauvages. Le prix de ces objets est quelquefois assez élevé, quand ils sont brodés avec de l'écorce teinte ou avec des piquants de porcs-épics.
Ce fut en achetant cette chaussure que je vis pour la première fois des sauvages. Ceux-là étaient les derniers survivants de la nation des _Mohawks_, dont le territoire a été acheté ou pris par les Américains depuis la paix. Les _Onondagas_, établis près du lac Champlain, vendaient aussi leurs forêts et se dispersaient également à cette époque. Il en venait quelques-uns de temps à autre. Je fus un peu surprise, je l'avoue, quand je rencontrai pour la première fois un homme et une femme tout nus se promenant tranquillement sur la route, sans que personne songeât à le trouver singulier. Mais je m'y accoutumai bientôt, et lorsque je fus établie à la ferme, j'en voyais presque tous les jours pendant l'été.
Nous profitâmes du premier moment où la route fut tracée et battue pour commencer notre déménagement. Les fonds que nous attendions de Hollande étaient arrivés, et ma grand'mère, lady Dillon, qui vivait encore, m'avait envoyé, quoiqu'elle ne m'eût jamais vue, trois cents louis[24], avec lesquels nous achetâmes notre mobilier aratoire. Nous possédions déjà quatre bons chevaux et deux traîneaux de travail. Un troisième servait à notre personnel et se nommait _the pleasure sledge_[25]. Il pouvait tenir six personnes. C'était une espèce de caisse très basse. À son arrière se trouvait une première banquette, un peu plus large que le corps du traîneau; elle surmontait un caisson dans lequel on mettait les petits paquets et avait un dossier assez haut pour dépasser la tête, ce qui nous mettait à l'abri du vent. Les autres bancs, au nombre de deux, se composaient de simples planches. Des peaux de buffles et de moutons garantissaient les pieds. On y attelait deux chevaux et l'on marchait très vite.
Lorsque cet équipage fut organisé, nous allâmes nous établir à la ferme, quoique nos vendeurs l'occupassent encore. Mais, fort peu embarrassés de ce qui nous était agréable et commode, ils ne se pressaient pas de déménager. Nous nous trouvâmes littéralement dans l'obligation les pousser dehors.
Pendant ce temps nous achetâmes un nègre, et cette acquisition, qui paraissait la chose du monde la plus simple, me causa un effet si nouveau que je me souviendrai toute ma vie des moindres circonstances de l'événement.
La législature avait décidé, comme je l'ai rapporté antérieurement, que les nègres nés en 1794 seraient libres à l'âge de vingt ans. Mais quelques-uns avaient déjà été libérés, soit par leurs maîtres à titre de récompense, soit pour un autre motif quelconque. De plus, un usage s'était établi auquel aucun maître n'aurait osé se soustraire, sous peine d'encourir l'animadversion publique. Lorsqu'un nègre était mécontent de sa situation, il allait chez le juge de paix et adressait à son maître une prière officielle de le vendre. Celui-ci, conformément à la coutume, était tenu de lui permettre de chercher un maître qui consentît à le payer tant. Le maître pouvait spécifier un délai de trois ou de six mois, mais il le faisait rarement, ne voulant plus conserver un ouvrier ou un domestique connu pour vouloir le quitter. De son côté, le nègre cherchait une personne disposée à l'acheter. Il avait ordinairement trouvé un nouveau maître avant d'avertir celui chez lequel il ne voulait pas rester. C'est ce qui nous advint. Betsey, qui jouissait d'une très bonne réputation, avait fait notre éloge et se désolait de devoir nous abandonner. Quelques bouts de ruban et quelques vieilles robes que je lui donnai m'acquirent à bien bon marché une réputation de générosité surprenante, renom qui s'était même propagé parmi les fermiers de l'ancienne colonie hollandaise. Un jeune nègre souhaitait quitter le maître chez lequel il était né, dans le but d'échapper ainsi à la sévérité de son père, nègre comme lui, et de sa mère. Il vint nous apporter l'écrit l'autorisant à chercher une autre situation. Ayant pris des informations, nous sûmes qu'en effet on le traitait très rigoureusement, et son père lui-même nous ayant demandé d'acheter son fils, nous y consentîmes.
Nous montâmes dans notre traîneau jaune et rouge, attelé de nos deux excellents chevaux noirs, et nous nous en allâmes à quatre milles de notre ferme, dans une partie du pays--_a tract of land_--où il y avait huit ou dix fermes voisines, dont tous les propriétaires se nommaient Lansing. Cette singularité tient à ce que, originairement, un premier colon a acheté un morceau de terre, dans le temps où, couvertes de forêts, les terres se vendaient quatre ou cinq sous l'acre. Le défrichement de la partie achetée, commencée par lui, a été continué par ses enfants. Ces derniers ont ensuite bâti, sur les parcelles défrichées par eux, des maisons semblables de tout point à la maison-mère. C'est comme cela qu'il n'est pas rare d'errer pendant tout un jour, de ferme en ferme en trouvant partout des propriétaires de même nom, sans rencontrer la personne à qui on a affaire.
Néanmoins, comme nous savions le nom de baptême de notre nègre--si tant est qu'il ait été baptisé--nous arrivâmes dans la jolie maison de M. Henry Lansing, maison bâtie en briques, ce qui est un grand honneur que nous ne possédions pas. Là, nous demandâmes à Mme Lansing le nègre Mink, nom de celui qui nous avait offert d'entrer à notre service. En véritable Hollandaise qui n'avait pas dégénéré, elle s'inquiéta de savoir, en assez mauvais anglais, si nous avions apporté l'argent. Mon mari compta alors sur la table les 1.000 francs que je tenais sous mon manteau, et M. Lansing parut. C'était un homme de grande taille, vêtu d'un excellent habit de drap gris, _home span_[26], filé dans sa maison. Il fit entrer Mink, et lui prenant la main, la mit dans celle de mon mari en lui disant «Voici ton maître.» Cela fait, nous dîmes à Mink que nous allions partir. Mais Mme Lansing nous ayant préparé un verre de vin de Madère et un biscuit, il fallut absolument les avaler, sous peine de passer pour de mauvais voisins. Dans la conversation, le père Lansing apprit que mon mari avait représenté le roi de France en Hollande, sa terre-mère,--_mother country_--comme il l'appelait. Cela augmenta prodigieusement sa considération pour nous. Nous prîmes ensuite congé et trouvâmes Mink déjà installé dans le traîneau. Il était monté dans sa chambre se revêtir de ses meilleurs habits. Ceux-ci lui appartenaient, car il n'emporta aucun des effets achetés des deniers de son maître, pas même ses mocassins. Tous ses autres effets personnels, et qui auraient tenu dans le fond d'un chapeau, il les plaça dans le caisson du traîneau, puis se retournant en touchant son chapeau, comme aurait pu le faire le cocher anglais le mieux stylé, il me dit en montrant les chevaux: «Sont-ce _mes_ chevaux?» Sur l'affirmative, il prit les rênes et partit à toute allure pour sa nouvelle résidence, bien moins préoccupé que moi, car, n'ayant jamais acheté un homme, j'étais encore toute saisie de la manière dont la chose s'était passée.
V
Peu de jours après, nos vendeurs quittèrent la ferme, nous laissant une maison sale et mal tenue, ce qui leur fit beaucoup de tort. C'étaient des colons anglais, c'est-à-dire venant des bords de la mer. Ils abandonnèrent la propriété après l'avoir occupée pendant quelques années, parce qu'elle était devenue trop petite pour eux et qu'ils allaient entreprendre un défrichement de l'autre côté de la rivière. Ces gens n'avaient pu rassembler des fonds en quantité suffisante pour permettre aux diverses générations de la famille de se séparer et d'avoir chacune un établissement particulier. C'était un signe de pauvreté, de mauvaise conduite ou de défaut d'intelligence, que de continuer à vivre tous ensemble. Les Américains sont comme les abeilles: les essaims doivent sortir périodiquement de la ruche pour n'y plus rentrer.
Dès que nous fûmes seuls dans notre maison, nous consacrâmes un peu d'argent à l'arranger. Elle comprenait un rez-de-chaussée seulement, élevé de cinq pieds au-dessus de terre. Quand on l'avait bâtie, on avait commencé par construire un mur s'enfonçant de six pieds en terre et dépassant le sol de deux pieds. Cette partie formait la cave et la laiterie. Au-dessus, le reste de la maison était en bois, comme cela se voit encore beaucoup dans l'Emmenthal suisse. Les espaces vides de la charpente étaient remplis de briques séchées au soleil, ce qui formait un mur très compact et très chaud. Nous fîmes revêtir l'intérieur des murs d'un enduit de plâtre mêlé à de la couleur, d'un très joli effet.
M. de Chambeau avait très bien profité de ses quatre mois d'apprentissage chez son maître menuisier et était véritablement devenu très bon ouvrier. D'ailleurs il lui eût été impossible de songer à se négliger, car mon activité n'admettait aucune excuse. Mon mari et lui auraient pu m'appliquer ces paroles de M. de Talleyrand sur Napoléon: «Celui qui donnerait un peu de paresse à cet homme, serait le bienfaiteur de l'univers.» En effet, pendant tout le temps que j'ai habité la ferme, bien portante ou malade, le soleil ne m'a jamais trouvée dans mon lit.
Mink, en prenant une nouvelle situation, avait cherché à échapper, ai-je dit, à la sévérité de son maître, et aussi à celle de son père. Sa déception fut cruelle quand, quelques jours après, il vit arriver son père à la ferme pour traiter également avec nous de son prix. C'était un nègre de quarante-cinq à quarante-huit ans, ayant une très grande réputation d'intelligence, d'activité et de connaissances en agriculture. Il avait adroitement et justement calculé qu'avec des maîtres d'une condition élevée, mais sans expérience, il deviendrait facilement le maître de la maison et l'homme nécessaire. Son esprit, véritablement supérieur, lui suggérait souvent des innovations dont le vieux Lansing ne voulait pas entendre parler. Il brûlait d'être avec des gens nouveaux qui ne seraient pas uniquement guidés par des préjugés comme son maître hollandais, lequel n'admettait pas que l'on changeât la moindre chose à des pratiques vieilles de cent ans.
Nous allâmes consulter le général Schuyler et M. Renslaër. Tous deux connaissaient ce nègre de réputation. Ils nous complimentèrent sur l'envie qu'il avait de nous appartenir, nous engagèrent à le prendre en nous donnant même le conseil de le consulter sur tous les détails de l'exploitation de la ferme. Nous l'achetâmes très bon marché à cause de son âge, car on n'était plus admis à vendre un nègre quand il avait dépassé cinquante ans. M. Lansing opposa même cette raison pour ne pas nous le céder. Mais le nègre, en produisant son extrait de baptême, prouva qu'il n'en avait que quarante-huit.
Nous le vîmes avec plaisir établi dans la ferme. Son fils seul ne partagea pas notre satisfaction. Il se nommait Prime, sobriquet qu'il s'était acquis par sa supériorité en toutes choses. Pour en finir avec l'histoire de notre établissement et de nos nègres, je dirai que nous en acquîmes deux autres dont nous fîmes le bonheur. Ils le méritaient d'ailleurs bien. L'un d'eux était une femme. Mariée depuis quinze ans, elle avait perdu tout espoir de pouvoir être réunie au mari qu'elle adorait, son maître, brutal et méchant, ayant toujours refusé de la vendre. Prime nous ayant fait acheter le mari, excellent sujet et bon travailleur, je me mis dans la tête d'avoir également la femme. Une négresse m'était nécessaire. J'avais trop d'ouvrage, et une femme à la journée m'eût coûté trop cher.
Je m'en fus donc un matin, en traîneau, avec un sac d'argent chercher cette négresse, nommée Judith, chez son maître Wilbeck. Ce dernier était le frère de l'homme d'affaires de M. Renslaër. Je lui dis que j'avais appris par le _Petroon_ son intention de vendre la négresse Judith. Il s'en défendit, prétextant qu'elle lui était très utile. Je lui répondis qu'il n'ignorait pas que l'on ne pouvait refuser de vendre un nègre quand il le demandait; que cette femme lui en avait témoigné le désir, mais qu'il l'avait battue au point de la tuer et qu'elle en était encore malade. Brutalement il répliqua qu'elle pourrait chercher un maître quand elle serait guérie. «Faites-la appeler, lui dis-je, elle en a trouvé un.» Elle vint. En apprenant que j'avais acheté son mari et que je voulais l'acheter également pour les réunir, la pauvre femme tomba pâmée sur une chaise. Alors Wilbeck, qui connaissait mes relations avec M. Renslaër, ne résista pas plus longtemps. Je lui comptai l'argent et prévint Judith que son mari viendrait le lendemain la chercher, ainsi que sa petite fille. Celle-ci, âgée de trois ans moins quelques mois, devait suivre sa mère, d'après la loi. C'est ainsi que notre ménage noir se trouva formé. Nous eûmes véritablement beaucoup de bonheur. La femme comme l'homme étaient d'excellents sujets, actifs, laborieux, intelligents. Ils s'attachèrent à nous avec passion, parce que les nègres, quand ils sont bons, ne le sont pas à demi. On pourrait compter sur leur dévouement jusqu'à la mort. Judith avait trente-quatre ans et était excessivement laide, ce qui n'empêchait pas son mari d'en être fou. M. de Chambeau leur organisa une chambre, réservée à eux seuls, dans le grenier, jouissance que leur ambition n'aurait jamais osé espérer.
Je pense avec plaisir à ces braves gens. Après m'avoir bien servi, ils m'ont procuré, comme on le verra plus loin, ce que j'ai nommé, à juste titre, _le plus beau jour de ma vie_.
CHAPITRE III
I. Nouvelles relations: MM. Bonamy et Desjardin.--Le beurre de Mme de La Tour du Pin.--Une famille de défricheurs.--Vie d'intérieur.--Un présent fait à propos.--II. La venue du printemps.--Les sauvages.--Leur respect pour la parole donnée.--Leur passion pour le rhum: une scène odieuse.--La _Old Squaw_.--III. La visite de M. de Novion.--Squaw John.--Un passage en bac émouvant.--Le petit Humbert chez Mme Ellisson.--IV. Les quakers trembleurs.--Une visite à leur établissement.--V. Mme de La Tour du Pin adopte le costume de fermière.--Visite de MM. de Liancourt et Dupetit-Thouars.--VI. Un acte de cruauté.--M. de Talleyrand et le banquier Morris.--Projet de voyage à Philadelphie et New-York.
I
Deux familles françaises avec lesquelles nous avions lié connaissance vivaient à Albany. Elles étaient loin de se ressembler. L'une était celle d'un petit marchand fort commun, nommé Genetz, qui arriva dans la localité avec quelques fonds en argent et des marchandises de toute espèce en mercerie. Il se montrait complaisant, quoiqu'au fond ce fût un mauvais drôle, révolutionnaire caché. Mais comme il avait loué un petit logement à un Français créole de nos amis, nous le traitions bien en qualité de compatriote.