Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 22

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Nous décidâmes en famille, quoique j'éprouvasse un très vif chagrin, que M. de La Tour du Pin partirait seul pour Vienne, et que je resterais à Paris pour m'occuper du mariage d'Humbert. M. de La Tour du Pin écrivit à Auguste, notre gendre, disposé déjà à embrasser la carrière diplomatique dans son pays, pour l'engager à le suivre à Vienne en qualité de secrétaire particulier ou simplement de voyageur, puisque, redevenu sujet des Pays-Bas, il n'était plus Français. Nous pensâmes que si, après le congrès, M. de La Tour du Pin restait à Vienne, nous n'aurions pas de peine d'obtenir du roi des Pays-Bas d'attacher Auguste à la légation de Vienne. Nous aurions alors été retrouver nos maris, Charlotte et moi. Ces projets, comme beaucoup d'autres, furent bouleversés par les événements publics et particuliers. Il fut toutefois convenu que j'accompagnerais mon mari jusqu'à Bruxelles. Là, il prendrait son gendre, et je ramènerais ma fille avec son enfant[219] à Paris. Ce qui fut fait.

Avant de quitter Paris, où restait Humbert, je mis Aymar en pension chez un maître, M. Guillemin, dans la rue Notre-Dame-des-Champs, établissement sur lequel je possédais les meilleures attestations. De plus, j'avais recommandé mon fils à la dame de la maison. Tout me permettait de supposer qu'il serait bien soigné. On verra plus bas comment ces gens répondirent à ma confiance.

Notre voyage de retour, de Bruxelles à Paris, se passa fort agréablement, quoique je me sentisse fort triste et contrariée de n'avoir pas accompagné M. de La Tour du Pin à Vienne. Rien cependant ne me laissait prévoir que son absence dût être aussi longue qu'elle le fut en réalité. De plus, l'assurance qu'on m'avait donnée que deux courriers extraordinaires partiraient par semaine des Affaires étrangères, me permettait d'espérer que je recevrais régulièrement des nouvelles aussi fraîches que possible de mon mari.

Nous passâmes par Tournai, où nous visitâmes en détail les deux belles fabriques de tapis et de porcelaines, ainsi que la cathédrale. Nous vîmes là la superbe châsse de saint Éleuthère, qui venait d'être déterrée du lieu--un jardin--où elle avait été cachée dès la toute première invasion des Français. Notre voyage se continua par Amiens. Nous restâmes deux jours dans cette ville pour régler quelques affaires de mobilier avec M. Alexandre de Lameth, qui venait d'être nommé préfet pour succéder à M. de La Tour du Pin. Ma fille Charlotte était douée d'un esprit vif et pénétrant. Elle découvrait vite le côté faible de ceux qui l'entouraient, et avait un talent tout particulier pour mettre en lumière les prétentions et les ridicules des gens. Elle encouragea méchamment Alexandre de Lameth à manifester la très haute opinion qu'il avait de lui-même, ce qui nous procura le spectacle d'une véritable comédie pendant les deux jours que nous passâmes à Amiens.

À notre arrivée à Paris, nous y trouvâmes des nouvelles de nos voyageurs. Je m'installai dans mon appartement, et Charlotte prit possession des chambres précédemment occupées par son père.

Je la menais chez les personnes de ma connaissance. Chaque jour nous allions ensemble faire des visites aux filles de Mme de Duras--c'était le but de nos promenades du matin--ou passer nos soirées chez elles. L'une, Félicie, avait épousé le jeune Léopold de Talmond; l'autre, Clara, logeait aux Tuileries avec sa mère. Ma fille Cécile était trop jeune encore--elle n'avait pas quinze ans--pour aller dans le monde. Toutes ses matinées étaient consacrées à des leçons, et elle ne sortait le soir que pour nous accompagner soit chez Mme d'Hénin, notre tante, soit chez Mme de Duras, quand elle n'avait pas de soirée.

Le général Dupont, fort dévoué à mes intérêts, à titre d'ancien aide de camp de mon père, fit donner la croix de la Légion d'honneur à Auguste, en récompense de ses bons services comme sous-préfet d'Amiens, au moment de la Restauration. Je la lui envoyai à Vienne, ce qui lui causa un grand plaisir.

Régulièrement, il eût dû obtenir cette distinction sur la proposition de l'abbé de Montesquiou, alors ministre de l'Intérieur. Mais je n'étais nullement en faveur auprès de lui, et il m'aurait donc été désagréable d'avoir recours à son intervention. Je n'avais d'ailleurs aucune raison personnelle de le faire, car ni mon mari dans la diplomatie, ni mon fils dans l'armée, ne dépendaient de son ministère. M. de Montesquiou avait repris, avec l'habit, le maintien ecclésiastique; mais je ne pouvais oublier que je l'avais vu au spectacle, vêtu d'un gilet rose, riant de tout son coeur des farces de Brunet[220], et son attitude nouvelle me paraissait ridicule et affectée. De plus, à la suite d'une circonstance que je vais conter, nous étions assez mal ensemble.

II

J'ai déjà dit que lorsque le roi arriva d'Angleterre, M. de La Tour du Pin avait été au-devant de lui à Boulogne. À son passage à Abbeville, une des sous-préfectures de son département, il crut devoir déclarer au sous-préfet, André Dumont, qu'il jugeait impossible, en raison des antécédents malheureusement trop célèbres de sa vie passée, qu'il le présentât au roi. Son rôle à la Convention, sa conduite comme représentant du peuple en mission, paraissaient, aux yeux du préfet, constituer un obstacle insurmontable à sa présentation au nouveau souverain. M. de La Tour du Pin lui demanda donc--s'il ne s'exécutait pas de bonne grâce, il le lui ordonnait--de s'éloigner d'Abbeville, sous un prétexte quelconque, au moment où le roi passerait. Un des conseillers de préfecture le remplacerait temporairement.

André Dumont, de sanguinaire mémoire, accepta cet arrêt, appelé, d'un commun accord, à rester secret entre lui et M. de La Tour du Pin. Le roi lui-même ignora ce qui s'était passé. Malgré cela, le régicide en conçut une grande rancune contre son préfet. Aussitôt après le départ de M. de La Tour du Pin pour Vienne, il fît imprimer une brochure dans laquelle, s'appuyant sur la longanimité avec laquelle on avait traité d'autres régicides, il se présenta comme la victime du mauvais vouloir de mon mari, qu'il accusait d'injustice, d'abus de pouvoir et même de malversation, etc.

On m'écrivit d'Amiens que ce libelle était envoyé à Paris pour y être distribué par les soins de M. Benoît, secrétaire en chef du département de l'Intérieur et ami de Dumont. Mon fils Humbert alla trouver M. Benoît, qui le reçut assez mal. Il essaya, sinon de justifier Dumont, ce qui n'eût pas été possible, mais de démontrer que la sévérité de mon mari avait été excessive.

De mon côté, je me rendis chez M. Beugnot, ministre de la police, pour lui signaler cette publication, qu'il aurait pu peut-être empêcher. C'eût été très opportun, car elle était de nature à porter préjudice à M. de La Tour du Pin dans sa nouvelle situation. Il fallait prévoir que ceux qui voulaient lui nuire chercheraient à en tirer parti.

M. Beugnot se montra très obligeant et fort aimable, comme il l'était toujours. La conversation se continua ensuite sur d'autres sujets, en particulier sur les menées bonapartistes, qu'il était de bon air de nier à la cour et dans les salons royalistes, mais dont se préoccupait beaucoup le ministre de la police. Après une longue causerie en tête à tête, il finit par me demander: «Voyez-vous Mme Dillon, votre belle-mère?»--«Assurément,» lui répondis-je.--«Eh! bien, reprit-il, rendez-lui un service. «Déclarez-lui que Mme Bertrand n'a pas besoin de _bonnets brodés_.» J'aurais voulu en savoir davantage, mais il prétendit que cela suffisait, et je le quittai.

Le lendemain, j'allai, avec mes filles, faire une visite à ma belle-mère. Elle souffrait déjà de la maladie qui devait l'emporter trois ans plus tard. Après avoir causé de choses indifférentes, en me levant je lui dis à voix basse: «Ma soeur n'a pas besoin de _bonnets brodés_.» Elle poussa une grande exclamation, et s'écria: «Lucie, au nom du ciel, qui vous a dit cela.»--«M. Beugnot,» répondis-je. En entendant ce nom, elle se renversa dans son fauteuil, et dit à voix basse: «Ah! tout est perdu!»

Hélas! non, rien n'était perdu pour les conspirateurs, car on s'entêtait à ne pas croire à la conspiration. Aux Tuileries, chez les ministres, chez Mme de Duras, chez la duchesse d'Escars, c'était à qui, parmi les royalistes, tournerait le plus en ridicule les _trembleurs_, qui voyaient Napoléon partout. On faisait de la musique, on dansait, on s'amusait comme des écoliers en vacances. À cette époque, un soir, chez Mme de Duras, se trouvaient deux ou trois généraux, en compagnie de leurs femmes, toutes fort parées, entre autres le maréchal Soult et la maréchale. M. de Caraman se pencha derrière moi, et me dit: «Voilà les yeux de Notre-Dame-del-Pilar qui vous regardent.» Le bruit courait, en effet, que les deux énormes diamants qui pendaient aux oreilles de la maréchale avaient été enlevés à l'image miraculeuse de la vierge de ce nom, si vénérée en Espagne. La riche parure n'empêchait pas cette dame fort laide d'avoir l'air d'une vivandière.

Ma pauvre Charlotte, dont la petite fille[221] avait été sevrée à huit mois, eut le malheur de la perdre. La dentition nous l'enleva en deux jours. Elle mourut sur mes genoux, et je la pleurai comme si elle eût été mon propre enfant. La douleur de sa mère contribuait à augmenter encore mon chagrin. Je cherchai à distraire ma pauvre Charlotte en l'emmenant le lendemain passer toute la journée chez Mme d'Hénin, pendant qu'Humbert s'occupait des tristes devoirs de l'inhumation de l'infortunée et jolie enfant que nous regrettions tous.

Au moment même où Humbert venait de nous rejoindre chez Mme d'Hénin, ma femme de chambre accourut, fort troublée, pour lui dire de revenir à la maison, où quelqu'un l'attendait. Charlotte entendit, quoique la femme de chambre eût parlé tout bas, qu'il s'agissait de M. de Liedekerke, arrivé de Vienne en courrier. Le frère comme la soeur, frappés l'un et l'autre de la même crainte qu'il ne fût arrivé quelque chose à leur père, se précipitèrent dans la cour, et, montant dans le cabriolet d'Humbert, s'éloignèrent avant que j'eusse pu me douter de ce qui s'était passé.

Grâce à Dieu, leurs pressentiments furent démentis. Mon mari se portait bien, et notre gendre Auguste, chargé de dépêches, avait simplement été envoyé pour faire le service du courrier extraordinaire qu'on expédiait de Vienne chaque semaine. Tenu de repartir le surlendemain, il s'empressait de venir embrasser sa femme. Le désespoir éprouvé par Charlotte de la perte de son enfant me suggéra la pensée de l'envoyer à Vienne avec son mari. Comme son père l'aimait tendrement, sa présence là-bas serait, pour lui aussi, un bonheur inexprimable. Je possédais une excellente calèche de voyage. Je me chargeai de l'achat et de l'emballage de tous les détails des élégantes toilettes destinées à être portées par ma fille dans les fêtes du prochain congrès. De plus, je mis à sa disposition ma femme de chambre, personne fort habile. Rien ne manqua à son équipement. Grâce à mon activité habituelle, les résolutions une fois prises, le surlendemain ma fille était prête à se mettre en route. Le même jour, elle partait pour Vienne avec son mari, porteur des dépêches de M. de Talleyrand, qui n'avait pas encore quitté Paris.

Je restai seule avec ma jeune Cécile, alors âgée de quinze ans, et mes deux fils, Humbert et Aymar. Ce dernier faillit, peu de temps après, m'être enlevé par une pleurésie causée par la négligence de son maître de pension. J'allais voir Aymar deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi. Un de ces jours, vers la fin de novembre, à mon arrivée, on m'annonça qu'il était enrhumé. Je commençai tout d'abord à m'inquiéter, quand on me conduisit à l'infirmerie. Elle se composait d'une mauvaise chambre située au rez-de-chaussée sur la cour et exposée au nord. Mais je fus terrifiée d'en voir la fenêtre et la portes ouvertes, sous le prétexte, me dit-on, «que la cheminée fumait». Je trouvai mon fils avec une forte fièvre et des symptômes qui m'alarmèrent extrêmement. Je demandai le médecin de rétablissement. Il ne devait venir que le lendemain. À cette réponse, sans hésiter, je remontai en voiture et j'allai chercher Auvity, mon médecin. Il logeait rue Duphot, ce qui était bien loin de la rue de Notre-Dame-des-Champs. Heureusement, je le rencontrai, et, quoiqu'il fût lui-même bien tourmenté de l'état de sa jeune femme, il se décida à m'accompagner.

Plus de deux heures s'étaient écoulées avant que nous ne fussions de retour à la pension. L'état d'Aymar s'était encore aggravé. Auvity, outré de le trouver dans une si mauvaise chambre, me dit: «Madame, si vous voulez conserver votre enfant, il faut l'emporter d'ici.» Là-dessus, le roulant lui-même dans ses couvertures, il le porta dans la voiture, où je montai avec eux, et nous le ramenâmes chez moi. Pendant plusieurs jours, le mal alla en empirant. Auvity venait trois fois dans la journée. Le sixième jour, il demanda une consultation de son père[222] et de M. Hallé[223], grand médecin d'alors. Ils dirent à mon fils Humbert qu'il fallait me préparer à la perte de son frère et «qu'il ne passerait pas la nuit». Puis, s'étant fait remettre chacun un napoléon pour cet arrêt, ils s'en furent pour ne plus revenir.

Auvity cependant ne se découragea pas. Il envoya chercher _un gilet de cantharides_ chez un pharmacien, le seul à Paris qui en préparât. On l'appliqua sur le petit corps de huit ans, déjà si maigri, de mon enfant, et il en fut enveloppé entièrement, à l'exception des bras. Des sinapismes aux pieds furent renouvelés tous les quarts d'heure. En même temps une boisson rafraîchissante et nourrissante était donnée toutes les deux minutes dans une cuiller à café. Le lendemain matin, le corps du pauvre petit n'était qu'une plaie; mais la fièvre avait disparu, et Auvity prononça ces paroles si douces aux oreilles d'une mère: «Il est sauvé!»

La convalescence fut longue. Le jour où le médecin conseilla le grand air et l'exercice, la saison était devenue si mauvaise que je ne pouvais conduire le petit malade dehors. La pensée me vint alors de demander une carte d'artiste pour le mener au musée. C'était comme un pressentiment du goût d'Aymar pour les arts. Par M. de Duras, j'eus la permission de l'y conduire tous les jours avec sa bonne. Là, il pouvait courir tout à son aise. Au bout de six semaines, quand le temps devint assez beau pour permettre, sans danger, de le promener aux Tuileries, mon fils regrettait le musée et les tableaux, dont il connaissait et les sujets et les auteurs. Je ne doute pas que ces longues heures passées au musée n'aient beaucoup contribué à développer le penchant d'Aymar pour les arts et à assurer sa première éducation artistique.

III

Cet hiver, quand je fus débarrassée de toute inquiétude au sujet de la santé de mon fils, j'allai beaucoup dans le monde. Je tâchais de ramasser des nouvelles, des on-dit, souvent même des caquets pour en faire la matière des lettres que j'écrivais régulièrement à M. de La Tour du Pin, deux fois la semaine, par les courriers des affaires étrangères. Logeant tout près de ce ministère, je fermais seulement mes lettres lorsque M. Rheinhardt, chargé de cette partie de l'expédition des courriers, m'envoyait un garçon de bureau pour les prendre. Si, depuis, cette correspondance n'avait été brûlée, comme je le dirai par la suite, elle servirait à rendre ces mémoires plus piquants et plus intéressants. Maintenant que tant de jours ont passé sur ma tête, que la vieillesse est venue, et que ma mémoire est plus ou moins altérée, je sens que beaucoup de faits et de détails m'échappent.

Comment mon temps se passait-il depuis cette restauration de la monarchie? J'allais d'abord aux Tuileries, quand le roi recevait les dames, à peu près une fois ou deux par semaine. En qualité d'ancienne dame du palais de la reine, j'avais les honneurs. C'est-à-dire qu'au lieu de me mêler à la foule des femmes qui se pressaient les unes sur les autres dans le premier salon, dit de Diane, en attendant que le roi eût été _roulé_ dans la salle du Trône,--car il ne pouvait pas marcher,--je prenais place directement, ainsi que les autres femmes qui jouissaient du même privilège, sur les banquettes qui garnissaient cette salle. Là, nous trouvions beaucoup d'hommes qui avaient, eux aussi, les entrées, et, installées fort à notre aise, nous causions jusqu'au moment où la parole sacramentelle: «Le roi!» nous faisait dresser sur nos jambes et prendre un maintien plus ou moins convenable et respectueux. Puis on défilait une à une devant le fauteuil royal.

Le roi avait toujours une chose drôle ou aimable à me dire. Ainsi, le jour de la saint Louis, il y eut grand couvert dans la galerie de Diane. Une barrière posée en long dans la plus grande partie de la galerie donnait passage à toutes les personnes qui voulaient voir la table en fer à cheval, autour de laquelle était assise la famille royale. Le roi occupait seul le fond de la table, faisant face aux curieux; sur un des petits côtés se trouvaient M. le duc d'Angoulême et sa femme; en face, M. le duc de Berry, et peut-être le duc d'Orléans; mais, pour ce qui concerne ce dernier, je ne saurais l'affirmer. Derrière le roi se tenaient les grandes charges debout et les femmes sur des gradins. Ce jour-là, j'avais préféré rester _peuple_, afin de passer le long de la barrière avec mes filles[224]. Le roi m'aperçut dans la foule qui défilait, et me cria: «C'est comme à Amiens!» Cela m'attira une grande considération parmi le bon peuple.

M. le duc de Berry donna, ce même hiver, deux bals, où il invita toutes les notabilités bonapartistes: les duchesses de Rovigo, de Bassano, etc... Elles ne dansèrent pas et avaient l'air d'une humeur massacrante, malgré les avances et les soins du prince et de ses aides de camp. Mme de Duras et moi, nous menâmes à ces bals Albertine de Staël. Nous l'avions métamorphosée, après avoir fini par obtenir de sa mère, toujours vêtue elle-même comme une danseuse de corde, malgré ses cinquante ans, qu'elle nous permît de l'habiller à notre goût. Cela n'avait pas été sans peine, car il avait fallu refaire tout ce qu'elle portait sur le corps, jusqu'à sa chemise. Tout le monde la trouva si changée à son avantage, qu'à dater de ce jour elle abandonna toutes ses habitudes passées de toilette anglaise. Le duc de Broglie en était fort amoureux, et si je ne me trompe, ce fut à l'un de ces bals qu'il se décida à la demander en mariage à sa mère.

Puisque j'ai nommé Mme de Staël, c'est le moment de dire que j'avais renouvelé, lors de son retour à Paris, peu après la Restauration, mon ancienne liaison avec elle. Je l'avais déjà revue cependant, en 1800, quand j'arrivais d'Angleterre, un peu, avant le temps où Napoléon l'obligea à quitter Paris, puis à différentes autres époques. Au 18 fructidor, elle s'était montrée très révolutionnaire, entraînée par sa liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant. Sa dernière transformation venait de s'accomplir en Angleterre, d'où elle revenait royaliste. Elle accueillait avec esprit et amabilité les notabilités de tous les pays d'Europe, qui abondaient à Paris pendant l'hiver de 1814 à 1815.

Je me trouvais dans son salon le soir du jour où le duc de Wellington arriva à Paris. Cent autres personnes, également curieuses de voir ce personnage déjà célèbre, étaient là réunies. Mes relations avec le duc remontaient au temps de mon enfance. Nos âges différaient peu, et lady Mornington, sa mère, était fort liée avec ma grand'mère, Mme de Rothe. Nous avions passé, le jeune Arthur Wellesley, sa soeur lady Anne et moi, bien des soirées ensemble. Je retrouvai plus tard lady Anne en Angleterre, à Hampton-Court, quand j'y fus pour voir le vieux stathouder prince d'Orange. Je me fis reconnaître du duc comme une ancienne amie. Aussi, dans ce salon où tant d'yeux étaient fixés sur lui, mais où il ne connaissait personne, fut-il bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui répondre, s'il questionnait.

Parmi les personnes présentes se trouvait un homme qui brûlait du désir de lier conversation avec le héros du jour. C'était M. de Pradt, le ci-devant archevêque de Malines. Mme de Staël les mit en rapport. M. de Pradt s'étant assuré que le duc parlait parfaitement français, commença à lui expliquer l'Europe et la France. Une demi-heure durant, il parla sans s'arrêter. Quant au duc, à peine put-il placer quelques exclamations que l'archevêque prenait pour de l'admiration. Le prodigieux amour-propre de M. de Pradt l'emportait souvent au delà des bornes permises. Ainsi, en parlant de l'Empereur, poussa-t-il l'audace jusqu'à prononcer ces paroles: «Enfin, mylord, Napoléon a dit un jour: «Il n'y a qu'un homme qui m'empêchera d'être maître de l'Europe.» Chacun s'imagina que la suite de son discours allait être: «Et cet homme, mylord, c'est vous!» Mais point du tout; il poursuivit ainsi: «Et cet homme, c'est moi!» Le duc de Wellington s'écria: «Oh! oh!» et ne put s'empêcher de lui rire au nez, ce dont l'archevêque ne se déconcerta nullement.

Pendant le séjour que fit le duc à Paris, avant de se rendre au Congrès de Vienne, je le rencontrai presque tous les jours. Je lui présentai mon fils Humbert, pour qui il eut beaucoup de bontés. Humbert parlait l'anglais dans la perfection. En Amérique et en Angleterre, il s'était familiarisé avec cette langue. Il avait également une bonne connaissance de l'italien. Dans cet hiver, où Paris était rempli d'étrangers, on le prenait souvent pour un Anglais ou pour un Italien. En quittant Paris, le duc de Wellington partit pour le congrès, où se trouvait déjà M. de Talleyrand.

IV

M. de Blacas tenait un grand état. Son outrecuidance ne lui permettait pas de concevoir le plus léger soupçon de conspiration. Il levait les épaules, se mettait à rire et se moquait de ceux enclins à penser que Napoléon était terriblement près de nous.

Un jour Humbert rentra très préoccupé. Il avait rencontré, en revenant du quartier des mousquetaires, deux généraux--je ne puis me souvenir de leurs noms, l'un était mulâtre--qu'il avait connus à Sens assez intimement. Ils l'engagèrent à venir déjeuner avec eux au Jardin Turc. Humbert accepta. Après les huîtres et le vin de Champagne, ces messieurs commencèrent à le tâter sur la marche du gouvernement, sur le mécontentement général, sur les regrets qu'ils éprouvaient de ne plus servir l'Empereur. Puis, le vin de Champagne aidant, ils en vinrent à des indiscrétions dont Humbert fut fort frappé et qui lui inspirèrent beaucoup d'inquiétude. Il était loin de prévoir, cependant, l'audace avec laquelle Napoléon oserait débarquer sur la côte de France; mais la conversation de ses deux compagnons de table lui laissa clairement comprendre qu'un enrôlement se préparait. Les deux généraux en question étaient des gens assez obscurs, mais Humbert remonta facilement, par la pensée, jusqu'aux chefs de la conspiration, et surtout à la reine Hortense, chez qui se réunissait le comité directeur bonapartiste. Ayant raconté à Mme de Duras le déjeuner et la conversation auxquels il avait assisté, elle en conçut également des inquiétudes et en fit part à son mari. Celui-ci en parla au roi; mais M. de Blacas était là pour tout atténuer et pour tourner en ridicule les gens qui croyaient à un retour de l'Empereur.