Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 20

Chapter 203,868 wordsPublic domain

Le jeune Liedekerke, inspiré par un entraînement du coeur associé à un certain esprit de calcul, comprit que Mlle de La Tour du Pin, avec ses agréments personnels, son nom et ses alliances, quoique sans fortune, convenait mieux à sa propre aisance que quelque bonne Belge bien riche et bien obscure. Il déclara à ses parents qu'il n'aurait jamais d'autre femme que ma fille. Son père[196] souleva quelques objections. Mais sa mère, dans l'espoir que la carrière politique de son fils serait favorisée par un mariage qui le sortirait de son pays, obtint le consentement de son mari. Le premier de l'an 1813, à 10 heures du matin, on m'annonça Mme de Liedekerke[197]. Elle me demanda ma fille pour son fils. J'étais préparée à cette demande, que je reçus et que j'accordai avec bonheur. Mme de Liedekerke voulut voir ma fille, qu'elle embrassa, et il fut convenu que dans six semaines le mariage se ferait. Nous ne donnâmes que 2.000 francs de rente à Charlotte, et ma tante, Mme d'Hénin, pourvut au trousseau.

Ma fille Cécile se trouvait au couvent des dames de Berlaimont depuis six mois pour faire sa première communion. Je lui promis de la reprendre le jour du mariage de sa soeur, et dans le même temps nous reçûmes la nouvelle qu'Humbert, alors sous-préfet à Florence, venait d'être nommé sous-préfet de Sens, département de l'Yonne. Cette nouvelle mit le comble à notre satisfaction. Nous ne nous attendions guère à la catastrophe qui nous allait atteindre.

III

M. de La Tour du Pin était allé à Nivelles assister au tirage de la conscription ou, pour mieux dire, à une nouvelle levée d'hommes nécessitée par la continuation de la guerre que l'Empereur avait entreprise. Je me trouvais seule chez moi avant le déjeuner, lorsque je vis entrer le secrétaire général de la préfecture, la figure renversée, qui m'apprit que le courrier de Paris venait d'apporter la destitution de mon mari et son remplacement par M. d'Houdetot, préfet de Gand.

Cette nouvelle m'atteignit comme un coup de foudre, car j'y vis, dans le premier moment, une cause de rupture pour le mariage de ma fille. Cependant, je résolus de ne pas céder sans combattre, et me décidai, sans attendre M. de La Tour du Pin, à qui j'envoyai un courrier, de partir sur l'heure pour Paris. Je dois à M. de Liedekerke[198] de déclarer qu'il monta chez moi avec un empressement, et une chaleur qui doivent le surprendre maintenant, s'il se rappelle cette circonstance, pour me conjurer, de ne rien changer à nos projets.

Je laissai ma tante et Mme de Maurville emballer tout ce qui nous appartenait dans la préfecture, et à 4 heures je me mettais en route pour Paris. J'avais eu tant de choses à faire et à régler, en deux heures, que j'étais déjà fatiguée lorsque je partis. La nuit passée dans une mauvaise chaise de poste et l'anxiété causée par notre nouvelle position, me causèrent une fièvre assez forte, avec laquelle j'arrivai à Paris à 10 heures du soir, le lendemain. Je descendis chez Mme de Duras, que je trouvai sortie. Ses filles venaient de se coucher. Elles se levèrent et envoyèrent chercher leur mère. Celle-ci, en rentrant, me trouva couchée sur son canapé, exténuée de fatigue. La place lui faisait défaut pour me loger. Mais elle avait les clefs de l'appartement du chevalier de Thuisy, notre ami commun. Ma femme de chambre et le domestique qui m'avaient suivie, allèrent m'y préparer un lit, dans lequel je me réfugiai aussitôt, sans y trouver le repos dont j'avais un grand besoin. Mme de Duras vint le lendemain de bonne heure avec Auvity[199], qu'elle avait envoyé chercher. Il me trouva encore beaucoup de fièvre. Mais je lui déclarai qu'il fallait me remettre sur pied coûte que coûte et que je devais être en état de me rendre Versailles avant le soir. Il me donna alors une potion calmante qui me fit dormir jusqu'à 5 heures. Je ne sais dans quel état de santé je me trouvais. En tout cas, je ne m'en occupai guère.

Je fis venir une voiture de remise, et, vêtue d'une toilette fort élégante, j'allai chercher Mme de Duras. Nous partîmes ensemble pour Versailles. L'Empereur était à Trianon. Nous descendîmes dans une auberge, rue de l'Orangerie, où on nous installa ensemble dans un appartement. J'ouvris aussitôt mon écritoire. Mme de Duras, à qui j'avais confié seulement mon désir d'avoir une audience de Sa Majesté, me voyant prendre une belle grande feuille de papier, puis copier un brouillon que j'avais retiré de mon portefeuille, me dit: «À qui écrivez-vous donc?»--«À qui? répliquai-je, mais à l'Empereur apparemment. Je n'aime pas les petits moyens.»

La lettre écrite et cachetée, nous remontâmes en voiture pour aller la porter à Trianon. Là, je demandai le chambellan de service. J'avais pris la précaution de préparer pour lui un petit billet. Le bonheur voulut que ce fût Adrien de Mun, qui était fort de mes amis. Il s'approcha de la voiture et me promit qu'à 10 heures, quand l'Empereur viendrait au thé de l'Impératrice, il lui remettrait ma lettre. Il tint sa promesse, et fut aussi satisfait que surpris quand, en regardant l'adresse, Napoléon dit, se parlant à lui-même: «Mme de La Tour du Pin écrit fort bien. Ce n'est pas la première fois que je vois son écriture.» Ces paroles confirmèrent mes soupçons que certaine lettre, écrite à Mme d'Hénin, qui ne la reçut jamais, et dans laquelle je lui racontais, assez plaisamment, le plan de campagne imaginé par l'archevêque de Malines pour remplacer celui de lord Chatham, avait été saisie avant d'arriver à destination[200].

Après notre course à Trianon, nous revînmes à notre hôtel. Vers 10 heures du soir, comme nous étions, Claire et moi, à discuter si j'aurais mon audience _oui_ ou _non_, le garçon de l'auberge, qui jusqu'alors nous considérait comme de simples mortelles, ouvrit la porte tout effaré et s'écria:

«--De la part de l'Empereur!»

Au même moment, un homme fort galonné entrait en disant:

«--Sa Majesté attend Mme de La Tour du Pin demain à 10 heures du matin.»

Cette heureuse nouvelle ne troubla pas mon sommeil, et le lendemain matin, après avoir avalé un grand bol de café que Claire avait fabriqué de ses propres mains, pour me réveiller l'esprit, disait-elle, je partis pour Trianon. On me fit attendre dix minutes dans le salon qui précédait celui où Napoléon recevait. Personne ne s'y trouvait, ce dont je fus bien aise, car j'avais besoin de ce moment de solitude pour fixer le cours de mes pensées. C'était un événement assez important dans la vie qu'une conversation en tête à tête avec cet homme extraordinaire, et cependant je déclare ici dans toute la vérité de mon coeur, peut-être avec orgueil, que je ne me sentais pas le moindre embarras.

La porte s'ouvrit; l'huissier, par un geste, me fit signe d'entrer, puis en referma les deux battants sur moi. Je me trouvai en présence de Napoléon. Il s'avança à ma rencontre et dit d'un air assez gracieux:

«--Madame, je crains que vous ne soyez bien mécontente de moi.»

Je m'inclinai en signe d'assentiment, et la conversation commença. Je ne saurais au bout de tant d'années, ayant perdu la relation que j'avais écrite de cette longue audience, qui dura cinquante-neuf minutes à la pendule, me souvenir de tous les détails de l'entretien. L'Empereur chercha, en résumé, à me prouver qu'il avait _dû_ agir comme il l'avait fait. Alors, je lui peignis en peu de mots l'état de la société de Bruxelles, la considération que mon mari y avait acquise, à l'encontre de tous les préfets précédents, la visite de Réal, la sottise du général Chambarlhac et de sa femme, religieuse défroquée, etc... Tout cela fut débité rapidement, et, comme j'étais encouragée par des airs d'approbation, je finis par annoncer à l'Empereur que ma fille allait épouser un des plus grands seigneurs de Bruxelles. Sur ce, il m'interrompit, posa sa belle main sur mon bras, et me dit:

«--J'espère que cela ne fera pas manquer le mariage, et, dans ce cas, vous ne devriez pas le regretter.»

Puis tout en parcourant de long en large ce grand salon où je le suivais en marchant à ses côtés, il prononça ces paroles--c'est la seule fois peut-être qu'il les ait proférées dans sa vie, et le privilège m'était réservé de les entendre:

«--_J'ai eu tort. Mais comment faire?_»

Je répliquai:

«--Votre Majesté peut le réparer.»

Alors il passa la main sur son front, et dit:

«--Ah! il y a un travail sur les préfectures; le Ministre de l'Intérieur vient ce soir.»

Il nomma ensuite quatre ou cinq noms de départements, et ajouta:

«--Il y a Amiens. Cela vous conviendrait-il?»

Je répondis sans hésiter:

«--Parfaitement, Sire.»

«--Dans ce cas, c'est fait, dit-il. Vous pouvez aller l'apprendre à Montalivet.»

Et avec ce charmant sourire dont on a tant parlé:

«--À présent, m'avez-vous pardonné?»

Je lui répondis de mon meilleur air:

«--J'ai besoin aussi que Votre Majesté me pardonne de lui avoir parlé si librement.»

«--Oh! vous avez très bien fait.»

Je lui fis la révérence, et il s'approcha de la porte pour me l'ouvrir lui-même.

Je retrouvai, en sortant, Adrien de Mun et Juste de Noailles, qui me demandèrent si j'avais arrangé mes affaires. Je leur répondis seulement que l'Empereur avait été très aimable pour moi. Sans perdre de temps, je remontai en voiture, et prenant Mme de Duras qui, ne pouvant maîtriser son impatience, était venue m'attendre dans l'allée de Trianon, nous retournâmes à Paris.

Après avoir déposé Mme de Duras à sa porte, j'allai chez M. de Montalivet, où j'arrivai vers 2 heures et demie. Il me reçut avec amitié, d'un air fort triste, en me disant: «Ah! je n'ai rien pu empêcher. L'Empereur est très monté contre votre mari. On lui a fait mille contes. On prétend que l'on va chez vous comme à la cour.» Dans le but de m'amuser un peu de lui, je répondis: «Mais ne serait-il pas possible de replacer mon mari?»--«Oh! fit-il, je n'oserais jamais proposer une chose semblable à l'Empereur. Quand il est indisposé, justement ou injustement, contre quelqu'un, on a de la peine à le faire revenir.»--«Eh! bien,» répliquai-je d'un air un peu cafard, «il faut baisser la tête. Cependant, lorsque vous irez ce soir à Trianon pour présenter à signer les quatre nominations de préfet...»--«Mais, d'où savez-vous cela?» s'écria-t-il avec emportement. Sans avoir l'air de le comprendre, j'ajoutai: «Vous proposerez M. de La Tour du Pin pour la préfecture d'Amiens.» Il me regarda avec stupéfaction, et je repris tout simplement: «L'Empereur m'a chargée de vous le dire.» M. de Montalivet poussa un cri, me prit les mains avec beaucoup d'amitié et d'intérêt, et en même temps, me regardant des pieds à la tête: «Vraiment, dit-il, j'aurais dû deviner que cette jolie toilette-là, le matin, ne m'était pas destinée.»

La nomination de M. de La Tour du Pin parut le soir même dans le _Moniteur_, et je reçus les compliments des gens de ma connaissance, qu'avait affligés la nouvelle de sa disgrâce. Dans le fait, cette destitution fut un bonheur pour mon mari, comme on le verra plus tard.

Je restai quelques jours à Paris, où j'attendis le comte de Liedekerke et M. de La Tour du Pin, qui vinrent m'y retrouver pour la signature du contrat de mariage de nos enfants. À cette époque, il y eut un cercle à la cour, et j'y allai avec Mme de Mun. J'étais mise fort simplement, sans un seul bijou, contrairement aux habitudes des dames de l'Empire, qui en étaient couvertes, et je me trouvai placée au rang de derrière, dans la salle du Trône, dépassant de la tête deux petites femmes qui se mirent, sans compliment, devant moi. L'Empereur entra, il parcourut des yeux ces trois rangs de dames, parla à quelques-unes d'un air assez distrait, puis, m'ayant aperçue, il sourit de ce sourire que tous les historiens ont tâché de décrire et qui était véritablement remarquable par le contraste qu'il présentait avec l'expression toujours sérieuse et parfois même dure de la physionomie. Mais la surprise de mes voisines fut grande quand Napoléon, tout en souriant, m'adressa ces mots: «_Êtes-vous contente de moi, Madame?_» Les personnes qui m'entouraient s'écartèrent alors à droite et à gauche, et je me trouvai, sans savoir comment, sur le rang de devant. Je remerciai l'Empereur avec un accent très sincèrement reconnaissant. Après quelques mots fort aimables, il s'éloigna. C'est la dernière fois que j'ai vu ce grand homme.

IV

Je repartis pour Bruxelles, où je désirais vivement retrouver mes enfants et où j'avais d'ailleurs mille choses à faire. M. de La Tour du Pin passa par Amiens pour préparer notre installation. Il vint ensuite me rejoindre, avec mon cher Humbert, de retour de Florence, et qui avait reçu à Paris sa nomination à la sous-préfecture de Sens. Qui aurait prévu, à ce moment, que dix mois plus tard, il en serait chassé par les Wurtembergeois.

Lorsque M. de La Tour du Pin arriva de Bruxelles, dans les derniers jours de mars, il me trouva établie avec mes enfants chez le marquis de Trazegnies, qui nous avait offert une bonne et cordiale hospitalité. M. d'Houdetot avait annoncé, sans délicatesse, qu'il prendrait possession de la préfecture le surlendemain même du jour de mon retour à Bruxelles. Je désirais qu'il ne trouvât aucun vestige de notre séjour de cinq ans dans la maison qu'il allait habiter. Tout ce qui nous appartenait était emballé et parti. Quant au mobilier de la préfecture, chaque objet avait été remis à la place désignée par l'inventaire. Rien ne manquait. M. d'Houdetot prit de l'humeur de cette exactitude, et fut plus sensible encore aux regrets que toutes les classes exprimaient hautement du déplacement de M. de La Tour du Pin. Il chercha un prétexte pour retourner à Gand et y demeurer jusqu'après notre départ, fixé au 2 avril. Ma fille devait se marier le 1er[201]. Mon mari pouvait dire, comme Guzman[202]:

J'étais maître en ces lieux, seul j'y commande encore.

Il fit donc venir le chef de la police, M. Malaise, et l'engagea à empêcher qu'il n'y eût quelque manifestation trop prononcée de la part du peuple lors du mariage de notre fille. Le maire, le duc d'Ursel, fixa dans le même but une heure avancée de la soirée, 10 heures et demie, pour le mariage à la municipalité. Cela n'empêcha pas le peuple de se porter en foule dans toutes les rues où nous devions passer et à l'Hôtel de Ville, brillamment illuminé. On n'entendait que des phrases de regret et de bienveillance à l'adresse de M. de La Tour du Pin. Lorsque nous revînmes, après le mariage à l'Hôtel de Ville, chez Mme de Trazegnies, nous trouvâmes tous les salons du rez-de-chaussée éclairés, et établie dans la rue, sous les fenêtres, pour nous donner une sérénade, une troupe nombreuse composée de tous les musiciens de la ville. Mon mari fut, comme de raison, fort sensible à ces manifestations de la bienveillance publique.

Le lendemain, ma fille se maria dans la chapelle particulière du duc d'Ursel. Après un beau déjeuner de parents et d'amis, elle partit avec son mari pour Noisy[203], où son beau-père l'avait précédée de quelques heures. Je la conduisis jusqu'à Tirlemont. Ce fut une cruelle séparation. Il fallait cependant que je parusse heureuse!... J'étais bien loin de l'être!... Mon gendre, peu de temps auparavant, avait été nommé sous-préfet du chef-lieu, à Amiens. Nous ne devions donc pas, grâce au ciel, être longtemps loin l'une de l'autre, Charlotte et moi.

Jusqu'ici, je n'ai plus parlé de M. de Chambeau, notre ami et notre compagnon d'infortune pendant notre émigration en Amérique. Il était rentré en possession de quelque peu de la fortune qui devait lui revenir et avait passé à Bruxelles la plus grande partie de ses jours de loisirs. Ses affaires, en effet, l'obligeaient à faire de longs séjours dans le midi de la France. Depuis un an, il occupait à Anvers un emploi temporaire, il est vrai, mais qui lui assurait de l'avancement. Quand il apprit la catastrophe qui nous éloignait si précipitamment de Bruxelles, il arriva aussitôt, connaissant le mauvais état de nos affaires, chez M. de La Tour du Pin et lui dit: «Vous mariez votre fille et vous perdez votre place. J'ai 60.000 francs en valeurs, je vous les apporte. Usez-en comme des vôtres.» Il assista au mariage de Charlotte, dont il était le parrain.

Au moment où j'écris ces lignes, à Pise, au commencement de 1845, je ne sais plus rien de cet excellent homme. Je l'ai revu il y a dix ans à Paris. À cette époque, installé dans une petite maison de campagne à Épinay, il était tout entier subjugué par deux jeunes servantes qui avaient acquis un fâcheux empire sur sa vieillesse. Elles ont pris soin d'empêcher qu'il ne se rapprochât de nous. Notre pauvre ami n'existe probablement plus.

CHAPITRE XV

I. La société d'Amiens.--La préfecture.--Nos relations dans le voisinage.--Les talents de Cécile.--Les réquisitions, les levées d'hommes et les gardes d'honneur.--Le général Dupont.--Apparition des Cosaques.--Merlin de Thionville et l'enrôlement des prisonniers.--II. Course à Mouchy.--Les démêlés de Mme de Duras et de son gendre Léopold de Talmond.--«Un homme qui n'avait pas un défaut quoiqu'il eut bien des vices».--Conversation avec M. de Talleyrand.--Sa haine contre Napoléon.--III. L'auditeur au Conseil d'État de Beaumont.--Ses intrigues à Amiens et son expulsion du département.--La fuite d'Humbert de Sens.--Dans l'antichambre de M. de Talleyrand.--«Vive le roi!»--La distribution des cocardes blanches.--La Révolution biffée de l'histoire.--Préparatifs de réception du roi.--M. de Blacas.--Les meuniers d'Amiens.--Le _Te Deum_.--Le roi sensible à la bonté du dîner.--IV. Procédés peu aimables de la duchesse d'Angoulême.--Le dévouement de Mme de Maussion.--Une fête chez le prince de Schwarzenberg.--M. de la Tour du Pin rentre dans la diplomatie.--Humbert est nommé lieutenant des mousquetaires noirs.

I

Ce fut au mois d'avril 1813 que nous arrivâmes à Amiens, où nous étions destinés à voir se dérouler des événements auxquels nous étions loin de nous attendre. Nous y trouvâmes notre beau-frère, le marquis de Lameth, dont l'amitié nous avait déjà ménagé une réception très favorable de la part de la noblesse et des gens en vue de la ville, jusqu'alors fort mécontents de leurs préfets.

Les autorités étaient assez mal composées. Au chef-lieu, l'un des hauts fonctionnaires, le receveur général, un régicide, venait de se suicider. On l'avait remplacé par son gendre, M. d'Haubersaert. Un magistrat, M. de La Mardelle, procureur général, ancien officier de hussards, se comportait comme s'il n'avait pas changé d'état. Les présidents étaient tout à fait communs. Leurs femmes se faisaient remarquer par des tournures grotesques, des manières ridicules. Elles appelaient en public leurs maris _ma poule_ ou _mon rat_. Comme général commandant la division nous avions M. d'Aigremont. Sa femme était jolie et assez bonne enfant. Un tel milieu ne pouvait convenir ni à Charlotte, ni à moi, et dès le début de mon séjour, je m'arrangeai pour ne composer ma société que des gens considérables de l'endroit. Le dépôt du régiment des chasseurs de la garde tenait garnison à Amiens. Le major, M. Le Termelier, homme très agréable et de la meilleure compagnie, le commandait. La famille de Bray, négociants très considérés d'Amiens, firent aussi partie de nos relations, ainsi que plusieurs autres personnes dont j'ai malheureusement oublié les noms.

La maison affectée à la préfecture était charmante. Elle venait d'être remeublée à neuf, avec élégance et avec luxe. Le rez-de-chaussée comprenait un appartement complet, où je me logeai avec mon mari. À côté se trouvait aussi le cabinet du préfet, communiquant avec les bureaux. Le tout donnant sur un magnifique jardin de sept à huit arpents, bien planté. Cela nous procurait presque le plaisir d'être à la campagne.

Les premiers jours de l'été se passèrent très agréablement. Nous allions souvent dîner dans les environs, chez des voisins qui y résidaient pendant la belle saison: Mme d'Hauberville, les Rougé, un M. de Vismes, le marquis de Lameth. Ma fille Cécile, âgée à cette époque de treize ans, possédait déjà un talent distingué en musique, en même temps qu'une voix charmante et très étendue. Je lui avais donné, pendant les cinq ans que nous avions passés à Bruxelles, un excellent maître d'italien. Originaire de Rome et ne sachant pas le français, il avait habitué ma fille à parler le bel idiome romain. Elle s'exprimait dans cette langue avec facilité. Charlotte et elle faisaient en outre des lectures non seulement en italien, mais également en anglais. Nous nous trouvions très bien établis à Amiens, quand nous commençâmes à entendre gronder l'orage. On était si confiant dans la fortune de Napoléon, que l'idée ne venait à personne d'admettre qu'il eût d'autre ennemi à craindre que les frimas qui lui avaient été si fatals pendant la campagne de Russie.

Cependant, après la bataille de Leipzig, commencèrent les réquisitions, les levées d'hommes et l'organisation des gardes d'honneur. Cette dernière mesure jeta la désolation dans les familles.

M. de La Tour du Pin eut besoin, dans cette circonstance, de toute sa fermeté. Il servait le gouvernement de bonne foi, et la pensée de la restauration n'avait pas encore surgi dans son esprit. Il ne la prévoyait ni ne la désirait. Toutes les fautes et tous les vices, causes de la première Révolution, lui étaient encore trop présents à la mémoire pour qu'il pût écarter la crainte de voir la famille royale exilée ramener avec elle, par faiblesse, des abus de tous genres. Le mot si bien justifié: «Ils n'ont rien oublié, ni rien appris!» revenait souvent à sa pensée. Cependant il tâchait, autant que possible, d'apporter des adoucissements dans l'application de l'organisation des gardes d'honneur. C'était parmi les gens riches qu'on trouvait le plus de résistance à certaines mesures, et je lui ai souvent entendu répéter: «Ils donnent plus volontiers leurs enfants que leur argent.» Dans une ville de fabriques de laines, comme Amiens, les réquisitions étaient très pesantes, et mon mari redoutait surtout l'avidité et la friponnerie des réquisitionnaires.

Le canon de Laon, que nous entendîmes à Amiens, nous donna la première pensée de l'envahissement du territoire. Quelques jours plus tard, M. d'Houdetot, le préfet de Bruxelles, fuyant devant l'invasion, entra un soir dans notre salon au moment même où le receveur général, M. d'Haubersaert, qui voyait tout en beau, nous disait qu'il venait de recevoir une lettre de Bruxelles, et que la Belgique était à l'abri d'un coup de main.

Bientôt après, on signala l'apparition d'un corps de Cosaques, commandé par le général Geismar, dans les plaines aux environs de la ville. C'est à cette époque que passa à Amiens le général Dupont, sous l'escorte de gendarmes. Il avait d'abord été transféré du château de Joux, où Napoléon l'avait fait enfermer après la capitulation de Baylen, à la citadelle de Doullens. On le conduisait maintenant à Tours, afin qu'il ne fût pas délivré par les alliés. Il n'alla pas plus loin que Paris, et la sévérité dont il avait été l'objet fit sa fortune.

Les Cosaques s'approchèrent si près d'Amiens qu'on les voyait du clocher de la cathédrale. L'escadron de chasseurs en garnison dans la ville, commandé par notre aimable major, se porta au-devant d'eux, et leur en imposa si bien qu'ils ne reparurent plus.

Ma fille Charlotte attendait le moment de ses couches, et nous n'osâmes pas hasarder de la laisser à la préfecture, dans la pensée que si la ville était prise, la maison du préfet serait une des premières livrées au pillage. Nous l'établîmes dans un appartement, obligeamment mis à notre disposition, avec sa soeur Cécile et toi-même, mon cher fils[204]. On y transporta également la plus grande partie des effets que nous avions à la préfecture, où je restai avec mon mari.