Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 2

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À la fin du déjeuner, pris en commun, il se leva, ôta son bonnet, et d'un air respectueux prononça ces paroles: «Nous boirons à la santé de notre bien-aimé Président--_our beloved Président_--». On n'eût pas alors trouvé une cabane, si reculée qu'elle fût dans les bois, où cet acte d'amour pour le grand Washington ne terminât chaque repas. Quelquefois on y ajoutait la santé _du marquis_... M. de La Fayette avait laissé un nom chéri aux États-Unis.

À Lebanon existait un établissement de bains sulfureux déjà assez important. L'auberge était très bonne et surtout d'une propreté parfaite. Mais le luxe des draps blancs était alors inconnu dans cette partie des États-Unis. En demander qui n'eussent pas servi paraissait une fantaisie que l'on ne comprenait pas, et même, quand le lit présentait une certaine largeur, on vous proposait avec simplicité d'y admettre un compagnon. C'est ce qui arriva à M. de Chambeau ce même soir, à Lebanon. Des jurements français, que lui seul pouvait proférer, se firent entendre subitement au milieu de la nuit. Le matin il nous apprit que, vers minuit, il avait été réveillé par un monsieur qui se glissait sans façon dans la partie vacante du lit double où il reposait. Furieux de cet envahissement, il s'était hâté de sauter hors de sa couchette du côté opposé, puis avait passé la nuit sur une chaise à entendre ronfler son compagnon, qui ne s'était nullement inquiété de sa colère. Sa mésaventure fut l'objet des moqueries de tout le monde. En arrivant le soir à Albany, on lui réserva une petite chambre pour lui seul. Cela le consola.

VI

La ville d'Albany, capitale du comté, avait été presque entièrement brûlée deux ans auparavant, par une conspiration des nègres. L'esclavage n'était encore aboli, dans l'État de New-York, que pour les enfants à naître en 1794 et après lorsqu'ils atteindraient leur vingtième année. Cette mesure très sage, en obligeant les propriétaires d'esclaves à les élever, donnait, d'un autre côté, à l'esclave le temps de dédommager son maître, par son travail, des frais occasionnés par son éducation. Un de ces noirs, très mauvais sujet, qui avait espéré que la décision de la législature lui rendrait la liberté sans condition, résolut de se venger. Il enrôla quelques misérables comme lui, et ils résolurent de mettre, à jour nommé, le feu à la ville, construite encore à cette époque, en grande partie en bois. Cet atroce projet réussit au delà de leurs espérances. Le feu prit dans plus de vingt endroits à la fois. Les maisons, les magasins, les marchandises furent consumés, malgré le zèle des habitants, à la tête desquels travaillèrent le vieux général Schuyler et toute sa famille. Une petite négresse de douze ans fut arrêtée au moment où elle mettait le feu au magasin à paille de l'écurie de son maître. Elle révéla les noms des complices. Le lendemain, le tribunal s'assembla sur les débris encore fumants de la construction où il siégeait d'habitude et condamna le chef noir et six de ses complices à être pendus, ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Les familles Renslaër et Schuyler firent des merveilles de charité éclairée et donnèrent l'exemple de l'activité à réparer le désastre. Des convois chargés de marchandises, de briques, de meubles, remontèrent de New-York et une charmante ville nouvelle sortit des cendres de l'ancienne. Des maisons de pierre et surtout de briques s'élevèrent, furent couvertes de plaques de zinc et de fer-blanc, et lorsque nous arrivâmes à Albany, il n'y avait plus aucun vestige de l'incendie.

La maison du général Schuyler et celle de son gendre, M. Renslaër, toutes deux isolées au milieu d'un jardin, avaient été épargnées. C'est là que nous trouvâmes un accueil aussi flatteur que bienveillant. Le général Schuyler, en me voyant, me dit: «Voilà donc que j'aurai une sixième fille.» Il entra dans tous nos projets, nos désirs, nos intérêts. Il parlait parfaitement le français, ainsi que tous les siens. C'est ici le lieu de parler de cette famille, ou plutôt de celle de son gendre, puissante dans le comté d'Albany, originairement peuplé par des Hollandais.

Avant que Guillaume III ne montât en usurpateur sur le trône d'Angleterre, et lorsqu'il n'était encore que prince d'Orange et stathouder de Hollande, des colons hollandais avaient remonté la rivière du Nord ou d'Hudson, et s'étaient établis[14] au confluent de celle-ci avec la Mohawk, dans la belle plaine--_flats_--qui s'étend d'Albany à _Half Moon Point_, lieu où les deux rivières se confondent. Un jeune page de Guillaume, nommé Renslaër, d'une famille noble de la Gueldre, avait su s'attirer les bonnes grâces de son maître. Un jour, en servant le prince à table, il lui dit qu'il avait fait un rêve. Guillaume voulut le connaître, et Renslaër conta alors avoir rêvé qu'il marchait derrière lui, portant la queue de son manteau royal, pendant qu'on le couronnait roi d'Angleterre. À quoi le prince d'Orange répondit que, si telle devait être sa destinée, son page pourrait lui demander n'importe quelle faveur avec l'assurance de l'obtenir.

Les années et les événements réalisèrent le songe de Renslaër[15]. Il réclama de Guillaume III l'accomplissement de sa promesse, et, lui présentant une carte du comté d'Orange, aux États-Unis, il demanda une concession de terres chez les Mohawks. Le roi prit un crayon et traça un carré long de quarante-deux milles et large de dix-huit, au milieu duquel coulait la rivière du Nord[16].

Renslaër passa en Amérique, avec son acte de cession bien en règle, et s'établit à Albany, alors représentée par le rassemblement de quelques colons seulement. Il en attira d'autres en leur cédant des terres, grevées à perpétuité d'une redevance en grains ou en argent, de si peu d'importance pour la plupart, qu'elles ne servaient guère qu'à consacrer le droit du seigneur suzerain. En outre, il vendit des terrains, des fermes, et développa ainsi considérablement sa fortune, que la Révolution ne fit qu'augmenter.

Lorsque nous débarquâmes en Amérique, l'aîné et le chef de la famille Renslaër, divisée en un grand nombre de branches, toutes riches, avait pour femme la fille aînée du général Schuyler. Le peuple l'avait surnommé le Petroon, mot hollandais qui signifie «Seigneur». Le jour même de notre arrivée à Albany, vers le soir, nous nous promenions dans une longue et belle rue à l'extrémité de laquelle on découvrait un enclos fermé d'une simple palissade peinte en blanc. C'était un parc très soigné, planté de beaux arbres et de fleurs, et renfermant une jolie maison, d'une architecture très simple, n'affichant aucune prétention à l'art et à la beauté extérieure. On voyait s'élever par derrière des dépendances considérables, qui donnaient à tout l'établissement l'air d'une superbe et riche ferme soigneusement tenue. Je demandai à un jeune garçon, qui nous ouvrait une barrière pour nous permettre de descendre sur le bord de la rivière, quel était le propriétaire de cette grande maison. «Mais, dit-il d'un air stupéfait, c'est la maison du _Petroon_.--«Je ne sais pas ce que c'est que le _Petroon_», lui dis-je.--Vous ne le savez pas!» s'écria-t-il en levant les mains au ciel. Ne pas savoir ce que c'est que le Petroon! qui êtes-vous donc?--who are you, then?»--Et il s'en alla avec une sorte d'horreur et de crainte d'avoir parlé à des gens qui ne connaissaient pas le _Petroon_.

Deux jours après, nous étions reçus dans cette maison, avec une bonté, une prévenance, une amitié qui ne se sont pas un moment démenties. Mme Renslaër était une femme de trente ans, parlant bien le français qu'elle avait appris en accompagnant son père au quartier général des armées américaines et françaises. Elle était douée d'un esprit supérieur et d'une faculté de jugement peu commune des hommes et des choses. Depuis des années elle ne sortait plus de sa maison, où la retenaient, souvent clouée pendant des mois sur son fauteuil, une santé détruite et les atteintes d'un mal qui l'ont conduite au tombeau quelques années après. La simple lecture des journaux lui avait appris l'état des partis en France, les fautes qui avaient amené la Révolution, les vices de la haute classe de la société, la folie des classes moyennes. Avec une perspicacité extraordinaire, elle avait pénétré les causes et les effets des troubles de notre pays mieux que nous. Elle était très impatiente de connaître M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Philadelphie, renvoyé d'Angleterre dans un délai de huit jours. Avec la finesse démoniaque de son esprit, il avait jugé que la France n'avait pas fini de parcourir les diverses phases de la Révolution. Il nous apportait des lettres importantes de Hollande, que Mme d'Hénin lui avait confiées. Elle m'écrivait, entre autres choses, que M. de Talleyrand était venu passer, dans le pays de la véritable liberté, le temps de folie cruelle dont souffrait la France. M. de Talleyrand me fit demander où il pourrait me trouver, à la fin d'un voyage dans la partie intérieure du pays qu'il méditait d'entreprendre en compagnie de M. de Beaumetz, son ami, et d'un Anglais millionnaire qui arrivait de l'Inde.

CHAPITRE II

I. En pension chez les van Buren.--M. de Chambeau apprenti menuisier.--Mme de La Tour du Pin apprend la mort de son beau-père.--Apprentissage de fermière.--Un passage dangereux.--II. Achat d'une ferme.--Installation provisoire à Troy.--Une _log house_.--Visite imprévue de M. de Talleyrand.--III. La nouvelle du 9 Thermidor.--Mme Archambauld de Périgord.--Appréciation de Mme de La Tour du Pin sur M. de Talleyrand.--M. Law.--Un ministre des finances trop pauvre pour élever sa famille.--Une proposition aussi aimable qu'originale.--IV. Les commencements de l'hiver: la neige et la prise en glace des rivières.--Rencontre des premiers sauvages.--Emménagement à la ferme.--Achat du premier nègre, Mink.--V. Arrangements et réparations à la maison de ferme.--Activité de Mme de La Tour du Pin.--Achat du nègre Prime.--Deux heureux: la négresse Judith et son mari.

I

Comme nous ne voulions pas rester à Albany, le général Schuyler se chargea de nous trouver une ferme à acquérir dans les environs. Il nous conseilla, en attendant, de prendre pour trois mois pension chez un fermier de sa connaissance, installé non loin de la ferme où son frère, le colonel Schuyler, habitait avec ses douze enfants. Notre séjour à Albany ne se prolongea donc pas au delà de quelques jours. Après quoi nous allâmes chez M. van Buren, à l'école des moeurs américaines, car nous avions mis pour condition que nous vivrions avec la famille, sans que l'on changeât la moindre chose aux habitudes de la maison. Il fut en outre convenu que Mme van Buren m'emploierait aux ouvrages du ménage, comme si j'eusse été une de ses filles. M. de Chambeau se mit, à la même époque, en apprentissage chez un menuisier de la petite ville naissante de Troy, située à un quart de mille de la ferme des van Buren. Il partait le lundi matin et revenait le samedi soir seulement pour passer le dimanche avec nous. La nouvelle de la fin tragique de mon beau-père[17] venait de nous parvenir. M. de Chambeau avait appris en même temps celle de son père. Comme j'étais très bonne couturière, je confectionnai moi-même mes habits de deuil, et ma bonne hôtesse, ayant ainsi apprécié l'agilité de mon aiguille, trouvait très doux d'avoir une ouvrière à ses ordres pour rien, alors qu'elle lui aurait coûté une piastre par jour et la nourriture, y compris deux fois le thé, si elle l'eût prise à Albany.

Mon mari alla visiter plusieurs fermes. Nous attendions, pour choisir celle dont nous ferions l'acquisition l'arrivée des fonds qu'on nous avait envoyés de Hollande. Le général Schuyler et M. Renslaër conseillaient à M. de La Tour du Pin de répartir ces fonds en trois parts égales: un tiers pour l'acquisition; un pour l'aménagement, achat de nègres, chevaux, vaches, instruments aratoires et meubles; le troisième, joint à ce qui nous restait des 12.000 francs emportés de Bordeaux, pour faire face aux cas imprévus, perte de nègres ou de bétail, et pour vivre pendant la première année. Cet arrangement devint notre règle de conduite.

Personnellement, je résolus de me mettre en état de diriger mon ménage de fermière. Je commençai par m'accoutumer à ne jamais rester dans mon lit, le soleil levé. À 3 heures du matin, l'été, j'étais debout et habillée. Ma chambre ouvrait sur une petite pelouse donnant sur la rivière. Quand je dis _ouvrait_, je ne parle pas de la fenêtre, mais bien de la porte, qui était à fleur du gazon. Aussi de mon lit, aurais-je pu voir passer les vaisseaux sans me déranger.

La ferme des van Buren, vieille maison hollandaise, occupait une situation délicieuse sur le bord de l'eau. Parfaitement isolée du côté de la terre, elle avait des communications faciles avec l'autre côté de la rivière. En face, sur la route du Canada, s'élevait une grande auberge où l'on trouvait tous les renseignements, les gazettes et les affiches de ventes. Deux ou trois _stages_[18] y passaient par jour. Van Buren possédait deux pirogues, et la rivière était toujours si calme qu'on pouvait la traverser à tous les moments. Aucun chemin ne coupait cette propriété, bornée à quelques centaines de toises par une montagne couverte de beaux bois appartenant à van Buren. Nous disions parfois que cette ferme nous conviendrait, mais elle était d'un prix supérieur à celui que nous pouvions y mettre. Cela seul nous empêcha de l'acquérir, car, règle générale en Amérique à cette époque--et je pense qu'il en est toujours de même--quelque attaché qu'un homme fût à sa maison, à sa ferme, à son cheval, à son nègre, si vous lui en offriez un tiers de plus que sa valeur, vous étiez assuré, dans un pays où tout est coté, d'en devenir le propriétaire.

Un sentier menait de la ferme à la petite ville naissante de Troy. Ce sentier passait pendant un quart de mille au travers d'herbes que l'on coupait tous les ans, en automne, pour faire de la litière aux vaches. La puissance de végétation des terres voisines de la rivière était prodigieuse. Ainsi ces herbes qui, à notre arrivée, avaient cinq ou dix pouces de haut seulement, s'élevaient, deux mois plus tard, au moment de notre départ, en septembre, à une hauteur de huit ou dix pieds. On y marchait à l'ombre. Il m'est arrivé, par la suite, de passer à cheval dans des champs de maïs qui, en hauteur, me dépassaient de beaucoup, moi et ma monture.

Quelques jours après notre installation chez van Buren, j'eus besoin d'aller à Troy acheter quelques objets. On me dit de prendre le sentier et de le suivre sans m'en écarter. Je parvins ainsi à l'embouchure d'un _creek_ ou petite rivière qui se jetait dans l'Hudson. Elle était remplie de grosses pièces de bois flottant destinées à un moulin à scie qui venait de s'établir un peu plus haut. Ces pièces de bois tenaient ensemble par des liens et ne pouvaient pas se séparer. Cependant, encore peu aguerrie, j'hésitais à me hasarder sur ce pont mobile, d'autant plus que la marée était haute. Je remarquai que le sentier finissait tout près de l'eau, reprenait en face sur l'autre rive, et que les morceaux de bois portaient des traces de pas. Donc on passait là, Black m'accompagnait. La chienne avait déjà fait plusieurs allées et venues. Mais Black était bien légère, et moi...? J'eus honte cependant de retourner à la maison et d'avouer que je n'avais pas osé affronter la traversée. Certes je serais l'objet des moqueries de tous. Ce fut un mauvais moment. Enfin, réfléchissant, que s'il y avait eu du danger, on m'eût prévenue, je posai un pied sur la première pièce. Elle enfonça un peu, mais je vis que c'était là tout le péril et qu'en somme il n'était pas bien effrayant. Je me gardai bien de raconter mes hésitations, et dans la suite je franchissais tous les jours ce passage, sans préoccupation d'aucune sorte.

II

Au mois de septembre, mon mari entra en marché avec un fermier dont la terre était de l'autre côté de la rivière, sur la route de Troy à Schenectady, à deux milles dans l'intérieur. Sa situation sur une colline dominant une grande étendue de terrain nous parut agréable. La maison était neuve, jolie et en très bon état. Les terres étaient cultivées en partie seulement. Il y avait cent cinquante acres d'ensemencés, autant en bois et en pâturages, un petit potager d'un quart d'acre rempli de légumes, enfin un beau verger semé de trèfle rouge et planté de pommiers à cidre, de dix ans, tous en plein rapport. On nous demandait 12.000 francs. Le général Schuyler ne trouva pas le prix exorbitant. Le bien se trouvait à quatre milles d'Albany, sur une route qu'on allait entreprendre pour communiquer avec la ville de Schenectady, alors dans un état de progrès très positif, en d'autres termes, _in a thriving situation_, ce qui disait tout dans ce pays.

Le propriétaire ne voulait déménager que lorsque la neige serait établie. Comme nous avions fait marché avec les van Buren, qui en avaient évidemment assez de nous, pour deux mois seulement, il nous fallait donc chercher un autre abri du 1er septembre au 1er novembre. Nous trouvâmes à Troy, pour une somme modique, une petite maison de bois au milieu d'une grande cour, clôturée par des murs en planches. Nous nous y établîmes, et comme nous devions acheter quelques meubles pour la ferme, nous en fîmes tout de suite l'acquisition. Ces meubles, joints aux choses que nous avions apportées d'Europe, nous permirent d'être tout de suite installés. J'avais engagé une fille blanche, très bon sujet. Elle devait se marier dans deux mois et consentit à entrer à mon service en attendant que son futur eût bâti la _log house_ où ils devaient se loger après leurs noces.

Voici ce qu'on entendait par une _log house_. Un dessin, mieux qu'une description, en donnerait une idée exacte. On aplanit un terrain de quatorze à quinze pieds carrés et on commence par y bâtir une cheminée en briques. C'est là le premier confort de la maison. Puis on élève les murs. Ils sont composés de grosses pièces de bois couvertes de leur écorce, que l'on entaille de manière à les joindre exactement les unes aux autres. Sur ces murs on construit un toit avec un passage pour la cheminée. Une porte est ménagée au midi. On voit beaucoup de ces maisons en Suisse, dans les pâturages des Hautes-Alpes, où elles servent exclusivement à abriter le bétail ainsi que les bergers qui le gardent. En Amérique, elles représentent le premier degré de l'établissement, et souvent le dernier, car il y a des infortunés partout, et ces _log houses_, quand la ville a prospéré, deviennent le refuge du pauvre.

Betsey attendait donc que son futur mari eût bâti la maison qu'elle était appelée à habiter. C'était un ouvrier à tout faire. Il travaillait à la journée, parfois dans les petits jardins des bourgeois qui tenaient en ville de ces magasins où l'on vendait les choses les plus variées: des clous et du ruban, de la mousseline et du porc salé, des aiguilles et des socs de charrue. Le reste du temps, il s'adonnait à une autre besogne quelconque. Cet homme gagnait jusqu'à un dollar ou piastre par jour. À présent il est sûrement devenu riche et propriétaire.

Un jour de la fin de septembre, j'étais dans ma cour, avec une hachette à la main, occupée à couper l'os d'un gigot de mouton que je me préparais à mettre à la broche pour notre dîner. Betsey n'étant pas cuisinière, on m'avait confié le soin de la nourriture générale, dont je cherchais à m'acquitter de mon mieux, aidée par la lecture de la _Cuisine bourgeoise_. Tout à coup, derrière moi, une grosse voix se fait entendre. Elle disait en français: «On ne peut embrocher un gigot avec plus de majesté.» Me retournant vivement, j'aperçus M. de Talleyrand et M. de Beaumetz. Arrivés de la veille à Albany, ils avaient appris par le général Schuyler où nous étions. Ils venaient de sa part nous inviter à dîner et à passer le lendemain chez lui avec eux. Ces messieurs ne devaient rester dans la ville que deux jours. Un Anglais de leurs amis les accompagnait et était fort impatient de retourner à New-York. Cependant, comme M. de Talleyrand s'amusait fort de la vue de mon gigot de mouton, j'insistai pour qu'il revînt le lendemain le manger avec nous. Il y consentit. Laissant les enfants aux soins de M. de Chambeau et de Betsey, nous partîmes pour Albany. À cela se borne ma rencontre avec M. de Talleyrand, que Mme d'Abrantès et Mme de Genlis ont revêtue de circonstances si sottes, si ridiculeusement romanesques.

III

Nous causâmes beaucoup en route, sur tous les sujets, comme on a coutume de le faire lorsqu'on se retrouve. Les dernières nouvelles d'Europe, dont ils n'avaient pas eu connaissance pendant leur course au Niagara--ils en étaient revenus la veille au soir seulement--étaient plus terribles que jamais. Le sang coulait à flots à Paris. Mme Elisabeth avait péri. Nos parents, nos amis, aux uns et aux autres, comptaient au nombre des victimes de la Terreur. Nos prévisions ne nous laissaient pas pressentir où cela s'arrêterait.

Lorsque nous arrivâmes chez le bon général, il était sur son perron, nous faisant des signes de loin, et criant: «Venez donc, venez donc. Il y a de grandes nouvelles de France!» Nous entrâmes dans le salon, et chacun s'empara d'une gazette. On y racontait la révolution du 9 thermidor, la mort de Robespierre et des siens, la fin de l'effusion du sang, et le juste supplice du tribunal révolutionnaire. Nous nous félicitions mutuellement. Mais les vêtements de grand deuil dont nous étions vêtus, mon mari et moi, attestaient trop tristement que cette justice du ciel arrivait trop tard pour nous. L'événement nous apportait donc moins de cause de satisfaction personnelle qu'à MM. de Talleyrand et de Beaumetz.

Le premier se réjouissait surtout que Mme Archambauld de Périgord, sa belle-soeur, eût échappé au supplice, lorsque beaucoup plus tard dans la soirée, ayant repris sur la table un journal qu'il croyait avoir lu, il y trouva la terrible liste des victimes exécutées le jour même du 9 thermidor, au matin, pendant la séance où l'on dénonçait Robespierre, et dans laquelle elle figurait. Cette mort le frappa bien douloureusement. Son frère, qui ne se souciait guère de sa femme, était sorti de France dès 1790, et comme leur fortune appartenait à sa femme, il avait trouvé plus _convenable_, et surtout plus commode, qu'elle restât, pour éviter la confiscation. Cette vertueuse personne avait obéi; et lorsque, après sa condamnation, on lui proposa de se déclarer grosse, affirmation qui l'aurait sauvée au bout de quelques heures, elle ne le voulut pas. Elle laissait trois enfants: une fille, Mme Juste de Noailles, maintenant duchesse de Poix, et deux fils, Louis, mort à l'armée, sous Napoléon, et Edmond, qui épousa la plus jeune des filles de la duchesse de Courlande. Sans la connaissance de ce cruel événement, notre soirée chez le général Schuyler aurait été des plus agréables.

M. Law, le compagnon de voyage de MM. de Talleyrand et de Beaumetz, pouvait passer pour le plus original des Anglais, qui le sont tous plus ou moins. C'était un grand homme blond, de quarante à quarante-cinq ans, d'une belle figure mélancolique. Quand une idée le préoccupait, la maison se serait écroulée qu'il n'aurait pas levé les yeux. Le soir, en retournant à l'auberge, il dit brusquement à M. de Talleyrand:

«Mon cher, nous ne partirons pas après-demain.»

«--Et pourquoi? Vous avez retenu votre passage sur le sloop qui descend à New-York.»

«--Oh! cela est égal. Je ne veux pas partir. Ces gens de Troy que vous avez été chercher...»

«--Eh! bien?»

«--Je veux les revoir encore plusieurs fois. Demain, vous irez chez eux?»

«--Oui.»

«--J'irai vous y prendre le soir. Je veux voir cette femme-là chez elle.»

Puis il retomba dans son silence dont on ne put le faire sortir.