Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)
Chapter 19
L'Empereur fit une course en Belgique, mais il passa quelques heures seulement à Laeken. Mon mari s'y rendit et demanda une audience particulière. Avant qu'elle n'eût lieu, on annonça le corps de ville et l'état-major de la garde nationale. Napoléon, sur les rapports qui lui avaient été faits, les traita très durement. Le chef de la garde nationale, dont j'ai oublié le nom, chercha à se justifier en attaquant le préfet. Alors un jeune sous-lieutenant de la garde, sortant du groupe des officiers, dit hardiment: «Je demande la permission à Votre Majesté de démentir tout ce que Monsieur vient de dire.» Puis, entrant en matière, il expliqua tout ce qui s'était passé avec une hardiesse et une lucidité dont l'Empereur fut charmé. Il l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre. Quand il eut fini, il le frappa sur l'épaule et dit: «Vous êtes un brave petit homme. Qui êtes-vous?--«Chef du bureau de la garde nationale à la préfecture.»--«Votre nom?»--«Loiseau.» L'Empereur, se retournant alors vers les accusateurs, prononça ces paroles: «Tout ce qu'il a dit est la vérité.» En rentrant dans son cabinet, il fit appeler M. de La Tour du Pin, et l'écouta avec bienveillance, d'irrité qu'il était auparavant.
Le soir même, Loiseau recevait un brevet de sous-lieutenant dans un régiment, et se mettait en route le lendemain pour rejoindre son corps. Le pauvre garçon a pris part depuis à toutes les campagnes. À la dernière, il eut la figure fracassée. Je crois qu'il en est mort.
Je connaissais depuis ma première jeunesse Casimir de Montrond, dont on a tant parlé et si diversement. Sa mère était amie de couvent de ma tante, Mme d'Hénin, et quoique leurs existences fussent bien différentes, elles avaient conservé de l'amitié l'une pour l'autre. M. de La Tour du Pin avait en outre fort protégé le jeune Casimir au moment de son entrée au service. Nos relations avec lui revêtaient donc le caractère d'une véritable cordialité, lorsque nous nous rencontrions de loin en loin. Il venait d'aller à Aix-la-Chapelle pour retrouver la princesse Borghèse avec qui il paraissait être très bien. À son retour, il trouva à Anvers ni plus ni moins que Napoléon. Je ne sais pas ce qui se passa, mais le lendemain, comme nous déjeunions, on me remit un billet de M. de Montrond, ainsi conçu: «Excusez-moi de ne pas venir vous demander une tasse de thé, à cause de deux gendarmes qui veulent bien me conduire au château de Ham.» Mon mari se rendit aussitôt à l'hôtel de Bellevue, où on le gardait étroitement, et le vit monter en voiture pour Ham. On le retint là prisonnier, je crois, près de deux ans. Son ami intime, M. de Talleyrand, ne s'en embarrassa guère.
V
Vers la fin de l'hiver de 1810 à 1811, nous allâmes, M. de La Tour du Pin et moi, passer deux mois à Paris pour y accompagner notre fils Humbert, qui partait pour Florence. Ma soeur Fanny était à Paris avec ses deux enfants, dont le dernier, la petite Hortense, n'avait que trois mois. C'est au retour d'un long voyage fait en Allemagne en compagnie de son mari, le général Bertrand, et au cours duquel elle versa plusieurs fois, qu'elle accoucha. Peu de temps avant ses couches, elle avait passé quelques jours à Bruxelles avec moi. Le général Bertrand accompagnait l'Empereur dans une visite des abords d'Anvers. À un moment donné, il roula avec son cheval au bas d'une digue. L'Empereur lui cria du haut du talus: «Avez-vous la jambe cassée?»--«Non, Sire.»--«Eh! bien, allez chez votre belle-soeur, à Bruxelles. Vous me rejoindrez à Paris.» Ils restèrent chez nous, l'un et l'autre, jusqu'au jour où Fanny, étant déjà dans le neuvième mois de sa grossesse, se décida à partir pour aller accoucher à Paris.
Nous avions laissé à Bruxelles Mme d'Hénin, mes filles[181] et M. de Lally, qui passait pour _un prisonnier anglais_. Il était très intéressé à ne pas perdre cette qualité, afin de conserver une pension de 300 livres sterling que lui payait, à ce titre, le gouvernement anglais, je n'ai jamais su pourquoi.
Je retrouvai à Paris Mme de Bérenger. Elle logeait dans la maison même où nous avions un appartement. Je la voyais tous les jours, à Bruxelles, lorsqu'elle se trouvait chez son père, le comte de Lannoy. Ce dernier était sénateur. Quand il allait siéger à Paris, sa fille l'accompagnait. Mme de Bérenger, Mme de Levis et Mme de Duras étaient les trois prêtresses du temple où l'on déifiait M. de Chateaubriand. Il se laissait flatter, aimer, admirer etc., par ces trois femmes avec une exagération dont le spectacle me paraissait véritablement burlesque. Également jalouses l'une de l'autre, sous les apparences d'une intime amitié, elles ne perdaient pas une occasion de se déprécier réciproquement aux yeux du dieu qui avalait leur encens avec une rare complaisance.
Mon séjour à Paris donna à deux d'entre elles, Mmes de Duras et de Bérenger, l'espoir que j'accepterais de les éclairer mutuellement sur la dose de soins que le grand homme accordait à l'autre. Mais elles n'obtinrent rien de ma discrétion.
Mme de Duras me trouva un matin lisant un volume que M. de Narbonne m'avait prêté. C'était le tout premier ouvrage[182] de M. de Chateaubriand, écrit à son retour d'Amérique, dans des idées révolutionnaires et irréligieuses très accentuées. Il l'avait publié en Angleterre à très peu d'exemplaires et avait ensuite fait tout son possible pour les retrouver et les brûler. On ne connaissait pas l'ouvrage à Paris, et l'exemplaire que je lisais était peut-être le seul qui y fût parvenu. Mme de Duras, en apprenant ce que je lisais, se jeta sur moi comme une lionne pour m'arracher le livre. Je m'assis dessus, et elle ne put parvenir à s'en emparer par la force. Ma pauvre amie se mit alors à mes genoux et me conjura, en versant des larmes, de lui donner le volume. Je résistai à ses instances, et elle me quitta furieuse et désespérée. On aurait dit une vraie scène de mélodrame.
Une autre de mes lectures fut aussi bien curieuse et intéressante. C'était celle des _Mémoires_[183] de Mme de La Rochejaquelein. Elle avait confié son manuscrit à M. de Talleyrand pour le remettre à Napoléon, qui désirait le lire. Par une sorte de défiance du duc de Rovigo, alors ministre de la police, M. de Talleyrand ne voulut pas se dessaisir du manuscrit original et en dicta lui-même le texte à un secrétaire, et c'est cette copie remise à l'Empereur, et annotée par celui-ci au crayon, qu'il me prêta[184]. On y voyait tantôt des phrases soulignées, tantôt des points d'exclamation à la marge, des: «Bien!... beau!... superbe!... oh! oh!... héros de l'Arioste!... etc.» On s'imaginait volontiers que le vers: «Si je n'étais César...[185]» était venu à la pensée du souverain. Je ne saurais dire l'intérêt que cette lecture eut pour moi.
Mon cher Humbert partit pour Florence. Ce départ, prologue d'une longue absence, me fut bien sensible. Vous possédez, cher Aymar[186], les trois cent cinquante lettres qu'il m'a écrites dans sa trop courte vie. J'étais son amie autant que sa mère. Son éloignement me causa une douleur que chacune de ses lettres renouvelait. Aussi désirais-je vivement retourner tout de suite à Bruxelles. Mais mon mari trouvait convenable de ne pas quitter Paris avant les couches de l'Impératrice, attendues d'un moment à l'autre.
Un soir, on me pria au spectacle donné aux Tuileries, dans une petite galerie où avait été construit un théâtre. On se réunissait dans le salon de l'Impératrice. L'Empereur vint droit à moi. Avec une extrême bienveillance, il me parla d'abord de mon fils[187], puis s'écria sur la simplicité de ma robe, sur mon bon goût, sur mon air si distingué, et cela à la grande surprise de quelques dames couvertes de diamants, qui se demandaient quelle pouvait bien être cette nouvelle venue. En entrant dans la galerie, on me plaça sur une banquette très rapprochée de l'Empereur. Des acteurs admirables jouèrent _L'Avocat Patelin_[188]. La pièce, très comique, amusa singulièrement Napoléon. Il riait aux éclats. La présence du grand homme ne m'empêcha pas d'en faire autant. Cela lui plut beaucoup, comme il le dit après, en se raillant des dames qui avaient cru devoir garder leur sérieux.
On considérait comme une grande faveur d'être invité à ce spectacle. Cinquante femmes au plus y assistaient.
VI
Enfin, l'Impératrice commença à souffrir dans la soirée du 19 mars. Mme de Trazegnies, à ce moment à Paris, se rendit aux Tuileries et y passa la nuit avec tout le service, les grands dignitaires, etc. Le lendemain, vers 8 ou 9 heures, je courus chez elle, rue de Grenelle, à quatre portes de nous. Nous causions, M. de. La Tour du Pin et moi, avec M. de Trazegnies, qui avait été aux nouvelles aux Tuileries, quand arriva sa femme, aussitôt assaillie par nos questions. Grosse elle-même elle était harassée. Elle nous raconta que l'Empereur était entré dans le salon de service où elle se trouvait avec ses compagnes, et leur avait dit: «Mesdames, vous pouvez aller chez vous deux ou trois heures. Le travail de l'Impératrice est suspendu. Elle s'est endormie, et Dubois[189] annonce qu'elle accouchera vers midi seulement.» Sur cela chacun s'en fut de son côté. Mme de Trazegnies venait déjà de détacher son manteau--car on était en habit de cour--lorsque le premier coup de canon des Invalides se fit entendre. Aussitôt elle redescendit au plus vite et remonta dans sa voiture. Nous allâmes dans la rue. Les voitures étaient arrêtées. Les marchands sur le seuil de leurs boutiques, les habitants aux fenêtres, comptaient les coups. On entendait ces mots à demi-voix: «Trois, quatre, cinq, etc.» Une minute à peu près s'écoulait entre chaque coup. Après le vingtième, il y eut un silence profond. Mais, au vingt et unième, des cris spontanés et très naturels de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent. Quelques instants plus lard, nous fûmes témoin de l'accident arrivé à Victor Sambuy, dont le cheval s'abattit en tournant dans la rue Hillerin-Bertin. Il était premier page, et chargé de porter au Sénat la nouvelle de la naissance du roi de Rome, mission qui devait lui valoir 10,000 francs de rente. Comme il descendait le pont Royal, voyant la rue du Bac embarrassée, il crut bien faire en prenant le plus long. Sa chute lui donna une terrible secousse; mais il ne perdit pas connaissance et put dire: «Remettez-moi à cheval.» Puis il but un verre d'eau-de-vie et se remit au galop à la poursuite de ses 10,000 francs.
Le soir, je dînai chez ma soeur[190], où l'on vint nous dire que le nouveau-né serait ondoyé à 9 heures et que les dames présentées pouvaient assister à la cérémonie.
Nous y allâmes, Mme Dillon, ma soeur et moi. On nous fit entrer par le pavillon de Flore et traverser tout l'appartement jusqu'à la salle des Maréchaux. Les salons étaient pleins de tout le monde de l'Empire, hommes et femmes. On se pressa pour tâcher d'être sur le bord du passage, maintenu libre par des huissiers, où devait défiler le cortège pour descendre à la chapelle. Nous avions savamment manoeuvré pour nous trouver sur le palier de l'escalier et pouvoir nous mettre à la suite du nouveau-né. Nous jouissions, de ce point, du spectacle incomparable donné par les vieux grognards de la vieille garde, rangés en faction un sur chaque marche et tous la poitrine décorée de la croix. Tout mouvement leur était interdit, mais une vive émotion se peignait sur leurs mâles visages, et je vis des larmes de joie couler de leurs yeux. L'Empereur parut à coté de Mme de Montesquiou, qui portait l'enfant[191] à visage découvert, sur un coussin de satin blanc couvert de dentelles. J'eus le temps de le bien voir, et la conviction m'est toujours restée que cet enfant-là n'était pas né le matin. C'est un mystère bien inutile à éclaircir, puisque celui qui en est l'objet a fourni une aussi courte carrière. Mais j'en fus troublée et préoccupée, sans assurément en faire part à personne, si ce n'est à mon mari.
CHAPITRE XIV
I. Louis Napoléon abandonne le trône de Hollande. L'administration de M. de Celles.--Le conseiller d'État Réal offusqué par le salon de Mme de La Tour du Pin.--Marie-Louise à Laeken.--Grande animosité de M. de Pradt.--Le commissaire de police Bellemare.--Les prêtres non concordataires.--II. Débuts de la campagne de Russie. Mouvements de troupes et réquisitions.--La précaution du géographe Lapic.--Les deux Robiano.--Mlle Charlotte de La Tour du Pin.--M. de Liedekerke fait demander sa main.--Humbert est nommé sons-préfet de Sens.--III. Destitution du préfet de Bruxelles.--Mme de La Tour du Pin part pour Paris.--La demande d'audience.--Conversation avec l'Empereur.--Surprise de M. de Montalivet.--M. de La Tour du Pin nommé préfet d'Amiens.--Au cercle de la cour.--L'amabilité de Napoléon.--IV. Les derniers jours passés à Bruxelles.--Regrets de la population.--Mariage de Mlle Charlotte de La Tour du Pin.--Un beau trait de M. de Chambeau.
I
Peu de jours après, nous retournâmes à Bruxelles, où l'Empereur s'annonça pour le printemps. Son frère Louis avait déserté le trône de Hollande, où la main de fer de Napoléon l'empêchait de faire le bien qu'il entrait dans ses intentions de réaliser. Il a laissé dans ce pays, comme je le tiens du roi Guillaume[192] lui-même, un souvenir très honorable. On appréciait tout autrement l'administration de M. de Celles, gendre de Mme de Valence, dont la mémoire là-bas est restée en horreur. L'Empereur le plaça comme préfet à Amsterdam, où il fit tout le mal dont un homme, joignant l'esprit à la méchanceté, est capable quand il est sans principes.
Ce fut vers le printemps de cette année 1811, autant que je m'en souviens, que nous eûmes la visite, toujours redoutée des préfets, d'un conseiller d'État en mission, espèce d'espion d'une catégorie relevée, décidé à trouver des torts même chez ceux qu'il ne pouvait s'empêcher d'estimer. M. Réal tomba en partage à M. de La Tour du Pin, qui reconnut, dès sa première visite, qu'il tâcherait de lui faire tout le mal possible. Nous lui donnâmes, pendant son séjour, un dîner suivi d'une réception. J'avais dit aux dames qui me témoignaient de la bienveillance qu'elles me feraient plaisir en venant passer la soirée chez nous. En rentrant après le dîner, dans le grand salon, nous y trouvâmes réunies les personnes les plus distinguées--femmes et hommes--de la société de Bruxelles. M. Réal fut stupéfait des noms, des manières, des parures. Il ne put se contenir et dit à M. de La Tour du Pin:--«Monsieur, voilà un salon qui m'offusque terriblement.» À quoi mon mari répondit: «J'en suis fâché; mais heureusement il ne fait pas le même effet à l'Empereur.»
Napoléon vint en Belgique vers la fin de l'été avec l'Impératrice. Il ne s'arrêta pas à Bruxelles. Mais, comme Marie-Louise continuait à être très souffrante depuis ses couches, il la laissa au château de Laeken[193]. On nous invita à y venir tous les jours passer la soirée et jouer au loto. Cela dura environ une semaine, et fut très ennuyeux. L'Impératrice se montra d'une insipidité dont elle ne se départit pas. Chaque jour, elle me disait la même chose, en me donnants son pouls à tâter: «Croyez-vous que j'aie la fièvre?» Je lui répondais invariablement: «Madame, je ne m'y connais pas.» Quelques hommes se trouvaient là pour causer un peu pendant qu'on prenait le thé, entre autre le maréchal Mortier, M. de Béarn. Le duc d'Ursel, en sa qualité de maire, était chargé de proposer les promenades du matin, selon le temps. Marie-Louise, un jour qu'elle visitait le musée, avait eu l'air de remarquer un beau portait de son illustre grandmère Marie-Thérèse. Le duc d'Ursel lui proposa de le placer à Laeken, dans son salon. Mais elle répondait: «Ah! pour cela, non; le cadre est trop vieux.» Une autre fois, il lui indiqua, comme but de promenade intéressante, la partie de la forêt de Soignes connue sous le nom de pèlerinage de l'archiduchesse Isabelle, dont la sainteté et la bonté sont restées dans le coeur du peuple. Elle répliqua qu'elle n'aimait pas les bois. En somme, cette femme insignifiante, si indigne du grand homme dont elle partageait la destinée, semblait prendre à tâche de désobliger, autant qu'il était en son pouvoir, ces Belges dont les coeurs étaient si disposés à l'aimer. Je ne l'ai plus revue que détrônée, mais toujours aussi dépourvue d'esprit.
M. de Talleyrand vint, dans l'été de 1811, présider le collège électoral appelé à élire un sénateur et deux députés au Corps législatif. Du moins, il me semble que c'était cela, car je brouille un peu dans ma tête les diverses constitutions. Il arriva avec un grand train de maison et donna plusieurs dîners dans le bel appartement de l'hôtel d'Arenberg, mis à sa disposition par le duc, l'aveugle. On le retrouva, dans cette occasion, avec toutes ses grandes et charmantes manières. Elles contrastaient d'une façon bien comique avec celles de l'archevêque de Malines, qui avait l'air de Scapin en soutane violette.
L'Empereur, à son dernier passage à Malines, avait interpellé devant tout le monde M. de Pradt sur le plan de campagne qu'il avait imaginé pour remplacer celui de lord Chatham. Cela confirma M. de Pradt dans la pensée que j'étais coupable de l'avoir dénoncé à la suite du déjeuner[184] qu'il nous offrit chez lui, à Malines, un matin, à mon mari et à moi, pendant l'expédition des Anglais à l'île de Walcheren, déjeuner au cours duquel il nous développa avec détail ce plan.
L'Empereur aimait que chacun fît son métier. Aussi ne manqua-t-il pas de se moquer impitoyablement du projet d'invasion archiépiscopal. M. de Pradt me prit donc en horreur. Il en parla à M. de Talleyrand qui, de son côté, se railla et de lui et de son idée de mon espionnage. Cette plaisanterie dura pendant les quatre jours de la représentation du prince vice-grand Électeur--titre, je crois, des fonctions attribuées à M. de Talleyrand. Cela contribua à exaspérer l'archevêque et acheva de l'aigrir, non pas seulement contre moi, la chose m'eût été assez indifférente, mais également contre mon mari. Aussi mit-il le plus grand acharnement à lui nuire, et je ne pense pas me tromper en attribuant aux efforts de M. de Pradt et à ceux du commissaire général de police Bellemare, la destitution de M. de La Tour du Pin. Quoi qu'il en soit, ils étaient capables l'un et l'autre d'en être la cause. Bellemare, commissaire général de police dans les départements belges limitrophes de celui de la Dyle, n'était jamais parvenu, en dépit de toutes ses instances, à englober ce dernier dans sa juridiction. Il s'entendait parfaitement avec l'archevêque pour faire arrêter les prêtres peu attachés au gouvernement et qui refusaient de reconnaître le concordat. Plusieurs avaient déjà été transférés dans les prisons du château de Ham. On racontait qu'un jour Bellemare réclamait à l'archevêque quelques-uns des prêtres réfugiés dans son diocèse. Celui-ci lui répondit: «Vous en voulez huit? Je vous en donnerai quarante-cinq.» Le chef de ces prêtres, nommé Steevens, leur conseil et leur appui, se cachait dans le département de la Dyle où, il faut en convenir, M. de La Tour du Pin ne le cherchait pas fort activement. Il n'eût pas manqué de le faire cependant, s'il avait estimé que tel était son devoir, mais ces persécutions lui paraissaient de nature à nuire au gouvernement, au lieu de le servir.
II
Vers le milieu du printemps, en 1812, nous commençâmes à voir passer des troupes en route pour l'Allemagne. Plusieurs régiments de la jeune garde vinrent à Bruxelles et y séjournèrent. D'autres ne faisaient que traverser la ville en poste. Des instructions arrivaient prescrivant de rassembler des chariots de fermiers attelés de quatre chevaux. Parfois on recevait l'ordre le matin seulement, et il fallait que le soir même quatre-vingts ou cent chariots fussent rassemblés, pourvus de fourrages pour deux jours. Les gendarmes galopaient dans tous les sens pour avertir les fermiers. Ceux-ci, obligés de quitter leurs charrues, leurs travaux, étaient de fort mauvaise humeur. Mais qui aurait osé résister? La pensée n'en serait venue à personne, depuis Bayonne jusqu'à Hambourg. Nous donnâmes quelques collations solides à des corps d'officiers qui arrivaient à 10 heures du soir pour repartir à minuit. Sans doute, bien peu de ces braves gens seront revenus de cette funeste campagne.
On était peu préparé à la pensée que l'armée française pût aller à Moscou. Aussi, lorsque M. de La Tour du Pin, à son retour d'un voyage de quelques jours à Paris, rapporta une belle carte d'Allemagne, de Pologne et de Russie, nous nous étonnâmes que Lapic eût ajouté sur la marge un petit carré de papier où était Moscou. La carte n'allait pas jusqu'au méridien de cette ville, et lorsque, attachée sur la tenture du salon, on l'examinait, chacun ne manquait pas de prétendre que cette précaution du géographe semblait bien inutile. C'était un pronostic!
Pendant la courte absence de mon mari, j'eus l'occasion d'appliquer une certaine décision subite qui m'a réussi plusieurs fois dans la vie. Un matin, avant déjeuner, je vis entrer, pâle, tout troublé, le conseiller de préfecture remplissant les fonctions de préfet par intérim. Il tenait dans la main trois ou quatre nominations de sous-lieutenants et d'auditeurs. Parmi elles, entre autres, s'en trouvait une pour chacun des deux messieurs de Robiano: pour le cadet, celle de sous-lieutenant dans un régiment partant pour l'année, et pour son frère aîné, celle d'auditeur. Le sous-lieutenant était marié et avait deux jeunes enfants. Quelle désolation dans cette famille. Sans perdre un instant, je pris mon parti. Je courus chez la mère Robiano, je lui apprends cette funeste nouvelle, et je lui dis: «Il est 9 heures; partez à midi pour Paris avec votre belle-fille. Allez trouver M. de La Tour du Pin. Que votre fils aîné vous accompagne; qu'il accepte la nomination de sous-lieutenant pour que son frère reste.» La pauvre femme n'avait pas bougé de Bruxelles depuis quarante ans. La jeune Mme de Robiano se rangea de mon avis, et à midi toutes deux se mettaient en route. Elles obtinrent que le jeune père de deux garçons resterait dans sa famille. Combien ces pauvres femmes m'ont souvent remerciée depuis de la détermination que je les avais amenées à prendre.
Pendant les derniers mois de cette même année, le jeune de Liedekerke[195] faisait une cour assidue à ma fille aînée Charlotte. Âgée, à cette époque, de seize ans, elle était très grande, et, sans être jolie, avait l'air éminemment distingué. C'était une _noble demoiselle_ dans toute l'acception du terme. Son esprit à la fois vif et raisonnable, sa compréhension, sa mémoire, avaient été au-devant du maternel intérêt avec lequel je m'étais consacrée à son éducation. Quoique déjà fort instruite, sa passion d'apprendre la dominait à un tel point qu'il fallait lui ôter ses livres et lui enlever le moyen d'avoir de la lumière la nuit, sans quoi elle aurait lu ou écrit jusqu'au jour. Cependant on ne pouvait lui reprocher aucune pédanterie, aucune prétention. Elle était gaie, originale sans être moqueuse. Les qualités de son coeur surpassaient encore celles de son esprit. Charitable par religion, serviable pour tous, elle ne laissait échapper aucune occasion d'être utile. Ses manières, étaient si aimables et si séduisantes qu'on ne lui en voulait pas de sa supériorité.