Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 18

Chapter 183,728 wordsPublic domain

I. La saison d'hiver à Bruxelles.--L'ennui de la reine Hortense.--Les familles de Solre et du Croy.--Arrivée de Marie-Louise à Compiègne.--Impatience conjugale des nouveaux époux.--Une complaisante permission de l'archevêque de Vienne.--II. Ralliement de la haute société de Bruxelles au gouvernement impérial.--La garde d'honneur.--Napoléon et Marie-Louise à Bruxelles.--La présentation et la partie de whist.--Le dîner avec l'Empereur.--Ses plaisanteries au roi Jérôme.--Bal à l'Hôtel de Ville.--Départ de l'Empereur.--Le descendant d'un connétable du temps de saint Louis.--III. L'été à Bruxelles.--Visite aux chantiers de construction d'Anvers.--L'examen d'Humbert au Conseil d'État.--M. de La Tour du Pin subit une douloureuse opération.--M. Dupuytren et Mlle Boyer.--IV. Entreprise des Anglais sur Flessingue et sur Anvers.--Le plan de campagne de l'archevêque de Malines.--L'hôpital improvisé de la Cambre.--Intrigues contre M. de La Tour du Pin.--Irritation de l'Empereur calmée par le sous-lieutenant Loiseau.--M. Casimir de Montrond prisonnier à Ham.--V. Humbert part pour la sous-préfecture de Florence.--Un congé au général Bertrand.--Les 300 livres sterling de M. de Lally.--M. de Chateaubriand et son trio d'adoratrices.--Son premier livre.--Les mémoires de Mme de La Rochejaquelein annotés par l'Empereur.--_L'Avocat Patelin_ aux Tuileries.--VI. Premiers symptômes d'accouchement de Marie-Louise.--Un congé équivoque.--Naissance du Roi de Rome.--Victor Sambuy à la poursuite de 10.000 francs de rente.--L'ondoiement.--Les vieux grognards.--Un enfant qui n'a pas l'air d'être né le matin de ce même jour.

I

Je retournai à Bruxelles après quelques grands dîners de noce très ennuyeux, en particulier chez les quatre témoins, MM. de Talleyrand, de Bassano, Lebrun; j'ai oublié le nom du quatrième. Je partis avec joie pour retrouver mon mari et mes enfants. L'automne et l'hiver s'écoulèrent fort agréablement à Bruxelles. Je donnai deux ou trois beaux bals. Mme de Duras vint passer quinze jours auprès de nous avec ses filles[174]. Je les fis danser et les menai au spectacle, dans une excellente loge de la préfecture. Elles s'amusèrent beaucoup.

La reine Hortense avait traversé Bruxelles au cours du dernier voyage qu'elle fit pour rejoindre son mari pendant quelques jours à Amsterdam. Je la vis à son passage. Elle affectait un ennui sans exemple de la nécessité d'aller remplir ses devoirs de reine.

Je ne me souviens plus si ce fut cette année-là qu'elle reçut à Aix-la-Chapelle la nouvelle de l'accouchement de sa belle-soeur[175], survenu à Milan à 9 heures du matin. On le savait à midi à Paris, à 1 h 30 à Bruxelles, et, par un courrier de la poste à cheval, à 8 heures du soir à Aix-la-Chapelle. Le télégraphe, la vapeur et les chemins de fer ont changé le monde!

C'est vers ce même temps, me semble-t-il, que la fille unique du prince de Solre épousa Fernand de Croy, son cousin. Fernand de Croy était le second fils du duc de Croy, frère aîné du prince de Solre. Le mariage fut célébré au château du Roeulx en grande pompe et avec une splendeur toute aristocratique. Cette belle habitation est située dans les environs de Mons, et hors des confins du département de la Dyle. M. de Solre, que j'avais connu tout jeune, ainsi que ses frères, dans mon enfance, venait souvent à Bruxelles. Aucun membre de la famille ne s'était rapproché du régime impérial. Le duc de Croy, père du nouveau marié, habitait en Westphalie, la petite principauté de Dülmen, où il était souverain. Le duc d'Havré, père de la princesse de Solre et oncle du prince, se trouvait en Angleterre auprès de Louis XVIII. Toute cette famille déplaisait à l'Empereur. Il voulut ou crut les intimider en les persécutant. La noce, célébrée au Roeulx, lui en fournit le prétexte. M. de Solre et tous les siens furent exilés au Roeulx. Cela touchait presque au ridicule, car aucun d'eux n'avait l'intention de s'en absenter. Le duc de Montmorency s'en tira en faisant entrer son fils au service et en acceptant que sa femme devînt dame du palais de la nouvelle Impératrice. M. de Vérac fut fait chambellan. On envoya M. de Caraman en exil en Piémont, où il resta enfermé à Ivrée pendant quelque temps.

N'ayant pas la prétention d'écrire l'histoire, je ne dirai rien du mariage de l'empereur Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise. Je rapporterai seulement ce que ma soeur me raconta de l'arrivée de cette princesse à Compiègne. Elle en avait été témoin oculaire, et pouvait d'ailleurs par son mari, Bertrand, savoir certaines choses que d'autres ignoraient.

L'Empereur se trouvait donc à Compiègne avec les nouvelles dames de l'Impératrice, et dans une impatience sans bornes de voir sa nouvelle épouse. Une petite calèche attendait tout attelée dans la cour du château pour le conduire au-devant d'elle. Lorsque l'avant-courrier parut, Napoléon se précipita dans la calèche et partit à la rencontre de la berline qui contenait cette épouse tant désirée. Les voitures s'arrêtèrent. On ouvrit la portière et Marie-Louise s'apprêtait à descendre, mais son époux ne lui en donna pas le temps. Il monta dans la berline, embrassa sa femme et, ayant repoussé sans façon sa soeur, la reine de Naples, sur le devant de la voiture, il s'assit à côté de Marie-Louise. En arrivant au château, il descendit le premier, lui offrit son bras et la mena dans le salon de service, où toutes les personnes invitées étaient rassemblées. Il faisait déjà nuit. L'Empereur présenta, l'une après l'autre, toutes les dames de la maison, puis les hommes. Cette présentation terminée, il prit l'Impératrice par la main et la conduisit dans son appartement. Chacun crut que la souveraine procédait à sa toilette. On attendit une heure, et l'on commençait à avoir grande envie de souper, lorsque le grand chambellan vint annoncer que leurs Majestés _étaient retirées_.--Bertrand dit à l'oreille de sa femme: «Ils sont couchés.» La surprise fut grande, mais personne n'en laissa rien voir, et on alla souper.

Ma soeur apprit le lendemain par son mari que Marie-Louise avait présenté à l'Empereur une permission ou déclaration signée de l'archevêque de Vienne, attestant «_que le mariage par procureur était suffisant pour que l'on pût se livrer à la consommation sans plus de cérémonie_».

Comme mon beau-frère était l'homme le plus véridique, je ne doute pas un moment de l'authenticité de cette particularité.

II

À Bruxelles, on célébra par de grandes réjouissances ce mariage avec une archiduchesse. Les souvenirs de la domination autrichienne étaient loin d'être effacés. La noblesse de Bruxelles, jusqu'alors peu rapprochée du nouveau gouvernement, attirée maintenant par les bonnes façons d'un préfet de la classe aristocratique, trouva le moment favorable pour renoncer à ses anciennes répugnances, qui commençaient à lui peser.

M. de La Tour du Pin forma une garde d'honneur pour faire le service du château de Laeken, lorsqu'il apprit que l'Empereur allait amener la jeune Impératrice dans la capitale des anciennes possessions de son père[176] en Belgique. Cette garde fut uniquement composée de Belges, à l'exclusion de tout employé français. Le marquis de Trazegnies en prit le commandement. On lui adjoignit le marquis d'Assche comme commandant en second. Beaucoup de membres des premières familles de Bruxelles figurèrent dans ses rangs. Les jeunes gens qui se destinaient à une carrière, soit dans l'administration, soit dans le militaire, profitèrent de cette occasion pour se faire connaître. Parmi eux se trouvait le jeune de Liedekerke[177], ainsi que notre pauvre fils Humbert. L'uniforme était fort simple: habit vert avec pantalon amaranthe. C'était un corps à cheval et très bien monté. Ma soeur vint à Bruxelles et logea à la préfecture. Elle assista à un grand dîner que nous donnâmes en l'honneur de cette garde et où les femmes parurent avec des rubans aux couleurs de l'uniforme.

Rien n'est fastidieux comme la description des fêtes. Je laisserai donc de côté le récit du détail des illuminations, des transparents, etc., etc., dont j'aurais d'ailleurs peine moi-même à me souvenir.

L'Empereur arriva pour dîner à Laeken. Le lendemain, il reçut la garde d'honneur et toutes les administrations. Le maire, le duc d'Ursel, lui présenta la municipalité. Le soir, il y eut cercle, et je présentai les dames, que je connaissais presque toutes. Marie-Louise n'adressa à aucune d'elles un mot personnel. Le nom le plus illustre--celui de la duchesse d'Arenberg ou de la comtesse de Mérode, née princesse de Grimberghe, par exemple--ne frappa pas plus son oreille que celui de Mme P..., femme du receveur général.

Après le cercle, on m'appela à l'honneur de jouer avec Sa Majesté. Je crois que ce fut au whist. Le duc d'Ursel me nommait les cartes qu'il fallait jeter sur la table et me prévenait lorsque c'était à moi à donner. Cette espèce de comédie dura une demi-heure. Il me semble que le comte de Mérode était mon partner et M. de Trazegnies celui de l'Impératrice. Après quoi, l'Empereur s'étant retiré dans son cabinet, on se sépara, et je fus charmée de retourner chez moi.

Le lendemain devait avoir lieu un grand bal à l'Hôtel de Ville. Aussi fus-je un peu contrariée lorsqu'on me pria à dîner à Laeken, car je ne voyais pas trop comment je trouverais le moment de changer de toilette ou au moins de robe entre le dîner et le bal. Toutefois le plaisir de voir et d'entendre l'Empereur pendant deux heures était trop grand pour que je ne sentisse pas tout le prix d'une telle invitation. Le duc d'Ursel m'accompagna, et comme il devait ensuite se trouver à l'Hôtel de Ville pour recevoir l'Empereur, je donnai ordre que ma femme de chambre s'y trouvât avec une autre toilette toute prête.

Ce dîner a été une des choses de ma vie dont j'ai conservé le souvenir le plus agréable. Voici quelles étaient les places occupées par les convives, au nombre de huit: l'Empereur: à sa droite, la reine de Westphalie puis le maréchal Berthier, le roi de Westphalie, l'Impératrice, le duc d'Ursel, Mme de Bouillé, enfin moi, à la gauche de l'Empereur. Il me parla, presque tout le temps, sur les fabriques, les dentelles, le prix des journées, la vie des dentellières, puis des monuments, des antiquités, des établissements de charité, du béguinage[178], des moeurs du peuple. Par bonheur, j'étais au courant de tout cela. «Combien gagne une dentellière?» dit-il au duc d'Ursel. Le pauvre homme s'embarrassa un peu en cherchant à exprimer le chiffre en _centimes_. L'Empereur vit son hésitation, et, s'adressant à moi: «Comment se nomme la monnaie du pays?»--«Un _escalin_ ou soixante-trois centimes,» dis-je.--«Ah! c'est bien,» fit-il.

On ne resta pas plus de trois quarts d'heure à table. En rentrant dans le salon, l'Empereur prit une grande tasse de café et recommença à causer. D'abord sûr la toilette de l'Impératrice, qu'il trouva bien. Puis, s'interrompant, il me demanda si je me trouvais convenablement logée. «Pas mal, lui répondis-je, dans l'appartement de Votre Majesté.»--«Ah! vraiment, dit-il, il a coûté assez cher pour cela. C'est ce coquin de...»--le nom m'échappe--«le secrétaire de M. Pontécoulant, qui l'a fait arranger. Mais la moitié de la dépense a passé dans sa poche, n'en déplaise à mon frère,» ajouta-t-il en se tournant vers le roi de Westphalie, «qui l'a pris à son service, car il aime les fripons.» Et il leva les épaules. Jérôme se préparait à répondre, lorsqu'il s'aperçut que l'Empereur avait déjà abordé un tout autre sujet de conversation. Il avait sauté au duc de Bourgogne[179] et à Louis XI, d'où il descendit assez brusquement à Louis XIV, en disant qu'il n'avait été vraiment grand que dans ses dernières années. Constatant avec quel intérêt je l'écoutais, et surtout que je le comprenais, il retourna à Louis XI, et s'exprima ainsi: «J'ai mon avis sur celui-là, et je sais bien que ce n'est pas l'avis de tout le monde.» Après quelques mots sur les hontes du règne de Louis XV, il prononça le nom de Louis XVI, sur quoi, s'arrêtant avec un air respectueux et triste, il dit: «_Ce malheureux prince_!»

Puis il parla d'autre chose, se moqua de son frère, qui accueillait en Westphalie _le rebut de la population française_, et Dieu sait le nombre de mauvaises plaisanteries que Jérôme aurait emboursées si, à ce moment, quelqu'un n'avait dit qu'il faudrait partir pour le bal.

M. d'Ursel et moi, nous nous précipitâmes en voiture, et ses chevaux d'un temps de galop, nous menèrent à l'Hôtel de Ville. Je montai quatre à quatre. Une toilette toute prête m'attendait; je la revêtis, et je pus être rendue dans la salle de bal, ayant changé entièrement de costume, quand l'Empereur arriva.

Il me fit compliment sur ma promptitude et me demanda si je comptais danser. Je répliquai que non, parce que j'avais quarante ans. À quoi il se mit à rire, en disant: «Il y en a bien d'autres qui dansent et qui ne dévoilent pas leur âge comme cela.» Le bal fut beau. Il se prolongea après le souper, où l'on but à la santé de l'Impératrice, avec l'arrière-pensée qu'elle pourrait bien avoir des raisons pour n'avoir pas dansé.

L'Empereur et sa jeune épouse partirent le lendemain matin. Un yacht très orné les transporta jusqu'au bout du canal de Bruxelles, où ils trouvèrent des voitures qui les menèrent à Anvers. En entrant dans le yacht, M. de Le Tour du Pin aperçut le marquis de Trazegnies, commandant de la garde d'honneur. Craignant que l'Empereur ne l'invitât pas à prendre place dans le yacht, où il ne pouvait tenir que peu de monde, il le nomma en ajoutant: «Son ancêtre connétable sous saint Louis.» Ces mots produisirent un effet magique sur l'Empereur, qui appela aussitôt le marquis de Trazegnies et causa longuement avec lui. Peu de temps après, sa femme fut nommée dame du palais. Elle fit semblant d'être fâchée de cette nomination, quoique au fond elle en fût ravie. Mme de Trazegnies est née Maldeghem et sa mère était une demoiselle d'Argenteau.

III

Après ce voyage de l'Empereur, nous reprîmes notre train de vie ordinaire à Bruxelles. L'été se passa à visiter les différentes maisons de campagne où l'on nous invitait à dîner. Nous allâmes à Anvers pour assister au lancement d'un gros vaisseau de soixante-quatorze, l'un des neuf en ce moment sur le chantier. Notre excellent ami, M. Malouet, était à la tête des travaux en sa qualité de préfet maritime. Tous les détails de ces constructions m'intéressaient au dernier point, et ma fille Charlotte, dont l'intelligence précoce et la perspicacité étaient si remarquables, acquérait une foule d'idées et de connaissances nouvelles dont, hélas! elle n'a pas joui longtemps.

Notre fils Humbert se rendit à Paris pour passer son examen. C'était une chose bien imposante pour un jeune homme de vingt ans que de répondre à toute la série de questions que l'on posait. Mais ce l'était bien plus encore lorsque l'Empereur, assis dans un fauteuil et devant qui le patient se tenait debout, prenait la parole et vous demandait des choses tout à fait inattendues. Humbert entendit l'examinateur dire à l'oreille de Napoléon, en le désignant: «C'est un des plus distingués,» et cette bonne parole le réconforta. L'Empereur lui demanda s'il connaissait quelque langue étrangère. À quoi il répondit: «L'anglais et l'italien, comme le français.» Ce fut cette facilité avec laquelle il parlait italien qui décida sa nomination à la sous-préfecture de Florence. Afin d'augmenter le nombre de places disponibles pour les auditeurs, on en envoyait comme sous-préfets dans les chefs-lieux, où les préfets les avaient jusqu'alors suppléés.

Quoique le temps qui s'est écoulé depuis l'époque dont je vais entreprendre le récit ait un peu brouillé mes souvenirs, il me semble que c'est dans l'été de l'année 1809[180] qu'eut lieu la ridicule entreprise des Anglais sur Flessingue et sur Anvers.

M. de la Tour du Pin venait de subir la douloureuse, opération de l'extirpation d'un ganglion qui s'était formé sous la cheville du pied. Depuis bien des années, toutes les fois qu'il heurtait cette petite tumeur, pas plus grosse qu'un pois, il ressentait une vive douleur. Dans les derniers mois, elle avait un peu grossi, ce qui l'exposait par conséquent davantage à en souffrir par le contact avec quelque corps dur. Ayant consulté un mauvais chirurgien de Bruxelles, celui-ci lui ordonna d'appliquer un caustique sur la partie malade, afin de détruire la peau et de rendre ainsi plus facile l'extirpation de la tumeur. Mon mari suivit malheureusement ce conseil. Quelques heures après l'application du caustique, il fut pris de douleurs atroces et une vive inflammation envahit tout le pied. Cela m'inquiétait, et j'envoyai une consultation, écrite par mon excellent médecin, M. Brandner, à ma tante à Paris. Elle la porta elle-même chez M. Boyer, qui la lut avec attention et écrivit en bas, avec une brutale franchise: «Si M. de La Tour du Pin n'est pas opéré d'ici quatre jours, dans huit il faudra lui couper la jambe.»

Cet arrêt terrifia Mme d'Hénin et la décida à expédier à Bruxelles M. Dupuytren, premier élève de M. Boyer. Il arriva à 5 heures du matin, et alla au bain avant de venir à la préfecture. Peu d'instants auparavant, j'avais reçu la lettre de ma tante, m'annonçant l'arrivée du chirurgien et me communiquant la déclaration de M. Boyer.

M. Dupuytren entra, visita la plaie, et comme mon mari lui demandait quand aurait lieu l'opération, il répondit: «Tout de suite.» Puis, après avoir parlé un moment à son aide, il me pria de me retirer, ajoutant que la chose serait bientôt faite. J'allai dans la pièce voisine, et les vingt minutes que dura l'opération me parurent vingt heures. Lorsque M. Dupuytren sortit, il me dit qu'il n'avait jamais fait une opération plus difficile. La sueur ruisselait de son front. Il se retira dans la chambre préparée à son intention et se coucha. Je trouvai mon pauvre mari fort pâle, et notre fils Humbert, qui était resté auprès de son père, plus pâle encore. Cependant le malade ne souffrait pas et s'endormit bientôt paisiblement. Il n'avait pas fermé l'oeil depuis dix jours.

Le soir, je comptai cent louis à M. Dupuytren plus les frais de poste de son voyage, et dix louis à son aide. Je lui donnai, de plus, un joli voile de dentelle, en le priant de l'offrir de ma part à Mlle Boyer, qu'il devait, disait-il, épouser dans quelques jours. Mais le mariage n'eut pas lieu. M. Dupuytren se brouilla avec M. Boyer, son maître et son bienfaiteur, n'épousa pas sa fille et garda mon voile.

IV

M. de La Tour du Pin se remettait à peine de l'opération qu'il venait de subir. Il ne marchait même pas encore, lorsqu'un matin, ou, pour mieux dire, une nuit, un exprès de M. Malouet apporta la nouvelle de l'entrée dans l'Escaut de la flotte anglaise, forte de plusieurs vaisseaux de haut bord et d'une multitude de bâtiments de transport. À la pointe du jour, le télégraphe l'avait apprise à Paris, d'où Napoléon était absent. L'archichancelier Cambacérès mit une grande activité à réunir des troupes. Tous les détachements furent transportés en poste. Il en résulta une activité et un mouvement prodigieux. Les Anglais, au lieu de prendre Anvers et détruire nos arsenaux et nos chantiers, comme cela leur eût été facile, s'amusèrent à assiéger Flessingue. Ils laissèrent ainsi le temps à Bernadotte de rassembler une armée composée de gardes nationales et des garnisons de quelques places. On peut lire les détails de cette ridicule tentative des Anglais dans tous les mémoires du temps. M. de La Tour du Pin n'avait rien à faire avec le militaire. Il réunit cependant toute la garde nationale du département de la Dyle, mais on l'accusa dans la suite d'y avoir mis de la lenteur, comme on le verra plus loin.

Je rapporterai ici une petite anecdote personnelle assez singulière.

Nous étions si animés par l'intérêt qu'inspirait cette expédition, que nous allions presque tous les jours à Anvers. À cette époque, le chemin de fer n'existait pas. Nous avions donc échelonné sur la route, comme relais, trois chevaux de tilbury. L'un d'eux se trouvait à Malines. Nous partions de Bruxelles à 5 heures du matin. À 8 heures nous arrivions à Anvers, où nous déjeunions avec M. Malouet, et à midi nous étions de retour à Bruxelles pour le courrier. Un jour, pendant le trajet, nous prenions une tasse de café chez l'archevêque de Malines, de Pradt, et dans la conversation, qui avait pour objet cette fameuse expédition des Anglais, l'archevêque nous dit: «Ce lord Chatham n'est qu'une bête. Au lieu d'entrer dans l'Escaut, d'où il ne sait plus comment sortir, il aurait dû descendre à Breskens et débarquer ses troupes là où nous n'avions pas un homme à leur opposer. Il aurait alors mis une partie de la Belgique à contribution: à Bruges, à Gand, à Bruxelles, etc.» M. de Pradt n'oublia aucun détail de ce plan de campagne. Il traça la route qu'on aurait dû suivre, stipula les sommes, les argenteries qu'on aurait prises, les églises, les caisses que l'on aurait pu piller, et termina en s'écriant: «Et qu'aurait-il fait, lui, là-bas, au fond de l'Allemagne?» Tout cela, dit sur un ton cavalier et décidé, peu en harmonie avec l'habit ecclésiastique, me parut si comique, qu'en rentrant à Bruxelles je me mis à l'écrire à ma tante, à ce moment à Mouchy, auprès de Mme de Poix. Ma lettre n'arriva pas à destination, et je dirai plus bas ce qu'elle devint.

Les gardes nationales des Vosges et des départements de l'Est, arrivées en poste de leurs montagnes, furent envoyées dans l'île de Walcheren, où bientôt la fièvre les attaqua plus vivement que les Anglais. Au bout de huit jours, les hôpitaux d'Anvers, de Malines, de Bruxelles, regorgèrent de malades. M. de La Tour du Pin en installa un dans le nouveau dépôt de mendicité, qu'on venait d'établir près de Bruxelles, dans l'abbaye de la Cambre. La popularité dont il jouissait dans toutes les classes se montra, en réponse à un appel personnel qu'il adressa au public pour l'engager à contribuer par des dons à l'installation de l'hôpital. En vingt-quatre heures, 300 matelas, 400 paires de draps, etc., furent déposés à la préfecture et transportés de là à la Cambre. Je visitai, quelques jours après, l'hôpital ainsi improvisé. Les malades étaient tous de jeunes conscrits. Dans une salle de cent lits, on ne voyait pas un visage qui eût plus de vingt ans. Le spectacle était affligeant.

Les ennemis de mon mari ne manqueront pas, le général Chambarlhac en tête, de tâcher de le desservir, au retour de l'Empereur, en prétendant que la garde nationale de Bruxelles n'avait pas marché à Anvers par la faute du préfet. M. Malouet venait d'être nommé conseiller d'État, et l'avertit des intrigues que l'on fomentait, contre lui. Le duc de Rovigo, entre autres, poussait au déplacement de M. de La Tour du Pin pour une raison personnelle. Il avait envoyé à Bruxelles Mme Hamelin, célèbre intrigante et femme perdue de moeurs, pour engager M. de La Tour du Pin à négocier le mariage de son beau-frère, M. de Faudoas, avec Mlle de Spangen, depuis Mme Werner de Mérode. Mon mari s'y refusa absolument et mit ainsi obstacle à l'union de cette jeune personne avec un très mauvais sujet. Elle lui en a conservé une vive et durable reconnaissance.