Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)
Chapter 17
Entouré d'intrigants français qui s'étaient jetés sur la Belgique comme sur une proie, M. de Pontécoulant ne se préoccupait guère des soins de l'administration. L'Empereur l'avait rappelé en le nommant au Sénat, et avait envoyé pour le remplacer M. de Chaban. Homme honnête, éclairé, ferme et excellent administrateur, il avait réformé beaucoup d'abus, puni des malversations et destitué leurs auteurs. Tous ses actes avaient été justes et éclairés. Il suffisait de marcher dans ses voies pour bien administrer le pays. Mais il n'avait exercé aucune action sur l'éloignement moral que les hautes classes conservaient pour la domination française. Cette tâche nous incombait, à mon mari et, j'ose le dire, à moi également, puisque la source de toute influence de cette nature se trouvait dans le salon.
M. de Chaban, il est vrai, était marié, mais sa femme, maladive, obscure, choisie, d'après les on-dit, dans les classes peu élevées de la société, ne recevait pas, et personne, par conséquent, ne l'avait jamais vue.
Une sorte de réputation romantique m'avait précédée à Bruxelles. Je la devais à mes aventures en Amérique, ébruitées par une note[158] du poème de _la Pitié_, de Delille. Cette dame de la cour de Marie-Antoinette, soeur de l'archiduchesse si aimée de tous en Belgique, qui avait été, dans ces pays lointains, traire les vaches et vivre au milieu des bois, se présentait avec quelque chose de piquant qui excitait la curiosité.
II
Après avoir procédé à tous mes arrangements au Bouilh et fait partir par le roulage tout ce que je croyais devoir nous être utile à Bruxelles de façon à diminuer la dépense très grande de l'établissement d'une maison considérable, je partis en poste avec Mme de Maurville, mes filles[159] et mon petit Aymar. Une personne de Bordeaux, M. Meyer, me prêta une voiture que je vendis pour lui à Bruxelles. Nous nous arrêtâmes deux ou trois jours à Ussé pour voir Mme de Duras, à la grande joie de nos filles à l'une et à l'autre. J'admirai ce beau lieu, que ma chère Félicie vient encore d'embellir et que je ne reverrai plus, puis j'arrivai à Paris, où je restai trois ou quatre semaines chez ma tante, alors établie avec M. de Lally dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, qu'elle a vendue depuis.
Mme Dillon était de retour d'Angleterre depuis longtemps. J'allai la voir, car elle avait très bien accueilli M. de La Tour du Pin quand, l'année précédente, il était passé par Paris, avec Humbert. Ma soeur Fanny avait grandi. Elle était alors âgée de vingt-trois ans, et, sans être jolie, avait l'air très distingué. Plusieurs partis s'étaient présentés pour elle, mais, de tous ses prétendants, celui qu'elle avait préféré et qu'elle aurait épousé n'existait plus: c'était le prince Alphonse Pignatelli. Une maladie de poitrine avait emporté cet aimable jeune homme. Il eût souhaité, avant de mourir, épouser Fanny, afin de pouvoir lui laisser sa fortune. Malgré ses instantes pressantes, elle s'y refusa. Les jours de l'infortuné étaient comptés, et elle estima qu'il y aurait de sa part absence de délicatesse envers la famille de M. Pignatelli, en s'unissant à lui, dans ses derniers moments, quoiqu'elle l'aimât beaucoup et qu'elle eût été heureuse, même en le perdant, de porter son nom. Pour moi, cela me désola, car j'aurais préféré que ma soeur s'appelât Pignatelli plutôt que Bertrand.
Et puisque ce nom vulgaire vient au bout de ma plume, c'est le cas de raconter ce qui s'est passé lors du dernier voyage de mon mari à Paris.
L'Empereur avait itérativement témoigné à l'Impératrice et à Fanny elle-même combien il désirait son mariage avec Bertrand[160], amoureux d'elle depuis longtemps. Ma soeur n'y voulait pas consentir et l'Empereur en était contrarié. Quand il connut ses préférences pour Alphonse Pignatelli, il cessa toutefois ses sollicitations. Mais, après la mort du prince, il recommença ses poursuites. Mme Dillon pria M. de La Tour du Pin, précisément à Paris au moment où elle avait promis une réponse définitive, de voir l'Impératrice pour lui faire part du refus formel de ma soeur. La commission était assez délicate. Cependant il s'en chargea. L'Impératrice le reçut dans sa chambre à coucher, dont la profonde alcôve était fermée, dans la journée, par un épais rideau de grosse étoffe très ample, formant comme un mur de damas brodé et maintenu en place par une lourde bordure de crépines d'or. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur un canapé placé contre le rideau. Comme ils étaient en tête à tête, M. de La Tour du Pin fit sans détours à l'Impératrice la commission dont il était chargé, en s'excusant d'apporter une décision contraire aux désirs de l'Empereur. L'Impératrice insistant beaucoup, il exprima dans le cours de la conversation, qui fut assez longue, des sentiments fort aristocratiques qui ne déplurent pas. Enfin, après lui avoir parlé de lui-même, de moi, de nos enfants, de sa fortune, de ses projets, elle le congédia. Mon mari alla aussitôt rendre compte à Mme Dillon de l'entretien qu'il venait d'avoir. Le soir même, chez M. de Talleyrand, celui-ci le prit sous le bras, comme il avait l'habitude quand il voulait causer familièrement dans un coin: «Qu'aviez-vous à faire, dit-il, d'aller refuser le général Bertrand pour votre belle-soeur. Cela vous regardait-il?»--«Mais Fanny l'a voulu, reprit M. de La Tour du Pin, et mon âge me permet de lui servir de père.»--«Enfin, reprit le fin renard, heureusement vous n'avez pas gâté vos affaires avec toute votre aristocratie. On aime cela aux Tuileries maintenant.»--«Qui donc vous a raconté tout cela? demanda mon mari. Vous avez donc vu l'Impératrice?»--«Non pas, répliqua l'autre, mais j'ai vu l'Empereur, qui vous écoutait!» Ce fut peut-être cette conversation entendue derrière un rideau qui fit préfet à Bruxelles M. de La Tour du Pin.
Je trouvai la pauvre Betsy, Mme de Fitz-James[161], à la dernière période de la consomption, à laquelle elle succomba bientôt. Sa délicate et frêle constitution n'avait pu résister au torrent de chagrins dont elle était accablée. Son mari entretenait une maîtresse, avec laquelle on le rencontrait partout, au spectacle, à la promenade, mais jamais on ne le voyait chez la malheureuse femme mourante. Sa mère, Mme Dillon, l'avait recueillie et la logeait. Elle finissait là sa courte et triste vie, emportée par ce que les Anglais appellent _a decline_[162]. Elle n'avait aucun mal à la poitrine, elle ne souffrait pas. Ses forces, seulement, l'abandonnaient peu à peu. En me voyant, elle me tendit sa petite main décharnée, et, comme je ne pouvais dissimuler mon émotion qui était fort vive, car je l'aimais véritablement, elle me dit: «Il faut rendre grâces à Dieu de me retirer de ce monde, où je n'ai plus rien à espérer.» Et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues pâles. Elle s'éteignit quinze jours après. Sur quatre enfants qu'elle avait eus, il lui en restait trois. L'aîné était un garçon. Elle l'avait perdu pendant sa seconde grossesse. La mort de cet enfant enlevé en quelques heures, la frappa si violemment que celui qu'elle portait en elle fut atteint d'imbécillité. C'était une fille. Mme Dillon la recueillit et la garda toujours auprès d'elle. Après la mort de Mme Dillon, je n'ai pas su ce qu'elle devint. Ses deux autres enfants, des garçons, sont le duc de Fitz-James[163] actuel[164] et son frère Charles[165].
Fanny était très bien traitée par l'Impératrice et par l'Empereur. Comme il désirait qu'elle fût d'un voyage à Fontainebleau, qui venait d'avoir lieu, il lui avait envoyé 30.000 francs pour les frais de sa toilette.
III
Il me serait difficile de raconter mon séjour de Bruxelles avec exactitude. J'y fus reçue avec une extrême bienveillance. On y aime beaucoup le monde, et on était bien aise d'avoir enfin un salon de préfet tenu par une femme qui appartînt à la classe aristocratique. Les femmes des diverses autorités établies dans la ville ne réussissaient pas par leurs manières, et croyaient, très à tort, plaire au gouvernement en ne faisant aucuns frais pour les dames belges. Deux d'entre elles étaient mes supérieures par les places qu'occupaient leurs maris: la femme du général commandant la division dont le chef-lieu était à Bruxelles, et la femme du premier président de la cour impériale, siégeant aussi à Bruxelles.
La première, Mme de Chambarlhac, était une belle Savoyarde, Mlle de Coucy. Elle avait pour neveu M. de Coucy, que nous avons connu depuis. On racontait qu'étant religieuse ou novice, son mari, dans une des campagnes d'Italie, l'avait enlevée et épousée. Quoique âgée de quarante ans, elle était encore assez belle. Accoutumée à vivre avec des militaires de toute espèce, elle avait pris un mauvais ton, entremêlé cependant de certaines lueurs aristocratiques. On comprend que je ne pouvais ni ne voulais me lier avec une semblable personne. Ses antécédents me repoussaient. Je me la représentais toujours en idée avec l'habit de hussard qu'elle avait revêtu, disait-on, pour suivre son mari dans plusieurs campagnes. Quant au général de Chambarlhac, c'était un sot qui, dès le premier jour, entra en hostilité avec mon mari par jalousie.
La seconde femme était celle du premier président, M. Betz, savant allemand de beaucoup d'esprit et de capacité. Elle appartenait à la classe la plus minime de l'échelle sociale. Assez laide à cinquante ans qu'elle avait alors, elle pouvait cependant avoir été belle. On la voyait toujours parée, décolletée, coiffée comme une jeune personne. Je la recevais chez moi, aux grandes soirées, mais je ne me souviens pas d'être jamais entrée chez elle, quoique je ne manquasse pas de lui faire des visites de loin en loin.
La très grande jalousie de ces deux dames provenait de ce qu'elles ne soupaient pas chez la _douairière_, dont les soupers constituaient la grande distinction et la ligne de démarcation entre les sociétés de Bruxelles.
La _douairière_: c'est ainsi qu'on désignait la duchesse douairière d'Arenberg, née comtesse de La Marck et la dernière descendante du _Sanglier des Ardennes_[166]. Elle représentait, comme le disait l'archevêque de Malines, l'abbé de Pradt, l'idéal de la _reine-mère_. Retirée dans la maison affectée aux veuves de la maison d'Arenberg, elle y avait un état simple, mais noble, et invitait tous les jours à souper un certain nombre de personnes de tout âge, hommes et femmes. Elle dînait toujours seule, sortait en voiture découverte quelque temps qu'il fît, et voyait, dans le cours de la journée, ses enfants, surtout son fils aveugle qu'elle aimait tendrement. Toutes les fois qu'une légère incommodité causée par la goutte empêchait ce dernier de sortir, elle ne manquait pas de se rendre chez lui. À 7 heures, elle recevait des visites jusqu'à neuf. À partir de ce moment, quelqu'un se présentait-il, le suisse demandait si on était invité à souper? Si la réponse était négative, on ne vous admettait pas. Les invités arrivaient alors, et tel était le respect dont on entourait la duchesse, que pas une personne dans Bruxelles ne se serait permis d'arriver à 9 heures et demie. À 10 heures, quand même quelqu'un se serait fait attendre jusqu'à ce moment, elle sonnait, et disait sans impatience: «À présent l'on peut servir.»
Après souper, on jouait au loto jusqu'à minuit. Quand son fils assistait à la soirée, il faisait une partie de whist ou de préférence une partie de tric-trac avec M. de La Tour du Pin, s'il se trouvait là. La réunion ne comprenait jamais plus de quinze ou dix-huit personnes, choisies parmi les plus distinguées de la ville ou parmi les étrangers de marque. Mais la présence d'étrangers était rare, puisque la France, en guerre avec toute l'Europe, ne pouvait être visitée alors comme elle l'a été depuis.
J'avais souvent rencontré Mme la duchesse d'Arenberg à Paris, avant la Révolution, à l'hôtel de Beauvau, où l'on me traitait avec une grande bonté. De plus, je savais avoir été précédée à Bruxelles par des lettres de Mme de Poix et de Mme la maréchale de Beauvau, adressées à la duchesse. Dès le lendemain de mon arrivée j'allai donc, accompagnée de mon mari, voir cette respectable personne. Nous fûmes reçus avec une bienveillance toute particulière et invités à souper pour le lendemain même. La duchesse voulut aussi que je lui présentasse mon fils[167], venu à Bruxelles pour nous recevoir. Ce fut le signal de la considération avec laquelle nous devions être traités. Toute la ville se fit inscrire chez nous. On y vint en personne. Je pris un soin tout particulier de rendre les visites. Je n'en oubliai aucune. J'établis des listes raisonnées de toutes les personnes qui étaient venues chez moi. À la suite du nom, j'inscrivis un extrait des détails que j'avais pu recueillir sur chaque famille dans la conversation ou dans les nobiliaires que je me procurai à la bibliothèque de Bourgogne, qui était et est encore très riche en ouvrages de ce genre. J'avais comme aides dans ce travail, pour le présent, M. de Verseyden de Wareck, secrétaire général de la préfecture, et, pour le passé, un vieux commandeur de Malte, qui venait tous les soirs chez moi, le commandeur de Nieuport. Au bout d'un mois j'étais familiarisée avec le monde de Bruxelles, comme si j'y avais été toute ma vie. Je connaissais les liaisons de tout genre, les animosités, les tracasseries, etc... Ce fut un véritable travail dont je m'occupai avec l'ardeur que j'ai toujours mise à ce qui est nécessaire.
Notre établissement nous coûta beaucoup d'argent. Il me semble que mon mari reçut une certaine somme pour monter sa maison, mais je n'en suis pas sûre. Le personnel de service comprenait deux domestiques en livrée et le garçon de bureau habillé également, un portier, un valet de chambre maître d'hôtel, l'huissier du cabinet, servant aussi les jours de réception, et deux hommes d'écurie. Nous habitions le palais[168] où le roi de Hollande[169] a demeuré depuis. Mon appartement particulier, de plain-pied avec celui des jours de grandes soirées, était agréable et commode. Il comprenait en particulier un joli salon et un billard. Je m'annonçai dès l'abord pour ne jamais recevoir le matin, sous quelque prétexte que ce fût. Les heures de la matinée, en effet, je les consacrais à l'éducation de mes filles, assistant à leurs leçons, ou sortant avec elles pour les promener soit à pied, soit en voiture.
Plusieurs personnes se mirent bientôt dans notre intimité, entre autres M. et Mme de Trazegnies, le prince Auguste d'Arenberg, le commandeur de Nieuport, etc. Mon mari retrouva avec plaisir le comte de Liedekerke[170], un de ses anciens compagnons d'armes, avant la Révolution, dans le régiment de Royal-Comtois, dont M. de La Tour du Pin avait été colonel en second. Le comte de Liedekerke avait épousé Mlle Desandrouin, destinée à être à la tête d'une fortune immense, dont elle possédait déjà une bonne partie. Ils n'avaient qu'un fils[171] et deux filles[172]. Le jeune homme, alors âgé de vingt-deux ans, était auditeur au Conseil d'État. Comme on parlait d'en attacher un à la personne de chaque préfet pour former ces jeunes gens à la connaissance de l'administration et les employer comme secrétaires du cabinet particulier du préfet, M. de Liedekerke pria M. de La Tour du Pin, son ancien colonel, de demander son fils en cette qualité.
Notre fils Humbert quitta Anvers, où M. Malouet avait été pour lui un second père, et revint à Bruxelles pour se livrer à quelques études préparatoires nécessitées par son examen au Conseil d'État, qui devait avoir lieu dans quelques mois.
IV
Au mois de septembre 1808, je reçus une lettre de Mme Dillon, ma belle-mère. Elle m'apprenait que ma soeur s'était enfin décidée, après bien des hésitations et des incertitudes, à épouser le général Bertrand, vaincue par sa constance d'une part, et de l'autre par les instances renouvelées de l'Empereur, à qui on ne pouvait rien refuser, tant il mettait de grâce et de séduction à obtenir ce qu'il désirait. Ma soeur était alors d'une extrême frivolité, d'une frivolité de créole, comme sa mère. Napoléon avait voulu qu'elle accompagnât l'Impératrice Joséphine dans un voyage de Fontainebleau. Pour qu'elle y fût à son avantage, il lui avait envoyé, ainsi que je l'ai dit précédemment, 30.000 francs pour sa toilette pendant les huit jours que dura ce déplacement, au cours duquel il obtint enfin son consentement au projet d'union qu'elle avait écarté si obstinément jusque-là.
Il décida que le mariage se ferait tout de suite, bien que ma soeur alléguât que sa mère venait de perdre sa fille, la pauvre Mme de Fitz-James. L'Empereur, en présence de ces longueurs et jugeant que les deux femmes, abandonnées à elles-mêmes, ne sortiraient jamais de leurs embarras, dit à Fanny: «_Faites venir votre soeur, elle arrangera tout. Je pars pour Erfurt dans huit jours. Il faut être mariée alors._»
J'en fus informée par une lettre du duc de Bassano, car ni Mme Dillon, ni Fanny ne surent m'écrire. Quoique la lettre fût très aimable, elle avait si bien l'air d'un ordre, que la pensée de refuser ne me vint pas dans l'esprit. Deux heures après l'avoir reçue, je partais pour Paris. À la pointe du jour, j'arrivai chez Mme d'Hénin, stupéfaite, à son réveil, de me voir auprès de son lit. Elle tenait toujours une chambre à notre disposition dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, où elle habitait alors. Je ne restai auprès de ma tante que le temps de changer de robe et d'envoyer chercher une voiture de remise, et, après avoir pris une tasse de thé, je me fis mener chez Mme Dillon, rue Joubert. Là j'appris que depuis quelques jours elle était à la campagne, non loin de Saint-Cloud, chez Mme de Boigne. Elle n'avait laissé aucun ordre pour moi. Je demandai donc le nom et le chemin de cette maison, et je partis aussitôt pour m'y rendre, ayant auparavant écrit un mot au duc de Bassano pour lui annoncer mon arrivée.
J'arrivai à Beauregard, la maison de Mme de Boigne, au-dessus de la Malmaison, après une heure et demie de route. Onze heures et demie sonnaient quand j'y parvins, et Mme Dillon était encore au lit. Fanny s'écria: «Ah! nous sommes sauvées, voilà ma soeur!» Sa mère, au contraire, fut saisie d'effroi à la pensée du mouvement que mon activité allait lui imprimer. Elle n'avait songé à rien. Je commençai par lui conseiller de se lever, de s'habiller, de déjeuner et de revenir, ainsi que ma soeur, à Paris avec moi. Le général Bertrand arriva à cet instant. Jusque-là, je ne l'avais jamais rencontré, et il savait probablement que mon mari avait été chargé par Mme Dillon de refuser ses propositions de mariage deux ans auparavant. Il se trouva très embarrassé, étant extrêmement timide de son naturel. Pour le mettre à son aise, je lui proposai une promenade dans le parc en attendant le moment où Mme Dillon serait habillée. Pendant cette promenade, qui dura plus d'une heure, nous nous entendîmes si facilement et si bien qu'en rentrant nous avions tout réglé et tout arrangé.
Nous trouvâmes dans le salon Mme de Boigne, que je n'avais pas revue depuis son enfance, et sa mère, Mme d'Osmond, soeur d'Édouard Dillon et de tous les Dillon de Bordeaux. Ni l'une ni l'autre de ces dames ne pouvaient me souffrir. Il fallut pourtant bien, quand on vint annoncer que l'on avait servi, qu'elles me proposassent de déjeuner, ce qui me convenait d'autant mieux que j'en étais encore à la tasse de thé prise à 7 heures du matin chez Mme d'Hénin. Le pauvre général, charmé de trouver enfin quelqu'un qui allait faire cesser les lenteurs de sa future belle-mère, nous vit monter avec bonheur en voiture pour rentrer à Paris, où il promit de nous rejoindre le soir.
Sans entrer dans de plus longs détails, je dirai que le lendemain matin tout était prêt, la signature du contrat décidée et fixée au surlendemain au soir. On afficha à la mairie. Le tribunal s'assembla extraordinairement par ordre. Le grand-juge Régnier fut réveillé à 5 heures du matin pour faire expédier je ne sais quel acte qui devait servir d'extrait de baptême à ma soeur, Mme Dillon ayant perdu celui qu'elle possédait, ou ne l'ayant peut-être jamais eu. Le courrier, même le plus diligent, n'aurait pu aller à Avesnes, en Flandre, où ma soeur était née, et en revenir avant le jour désigné par Napoléon pour le mariage. Il avait, en outre, arrêté que la cérémonie aurait lieu à Saint-Leu, chez la reine Hortense[172]. Ayant annoncé qu'il se pourrait qu'il y assistât, cela rendit ladite reine fort attentive à exécuter de point en point tous les ordres donnés par l'Empereur pour cette solennité. Ainsi, dans un moment où allaient se réunir autour de lui tous les potentats qui étaient alors à ses pieds, le grand homme avait trouvé le temps de régler les plus minutieux détails de la célébration du mariage de son aide de camp favori.
V
Je fus présentée à l'Empereur à Saint-Cloud, par Mme de Bassano. Dès 8 heures du matin, il me fallut être rendue chez elle, en habit de cour et en toque à plumes. Il m'accueillit de la façon la plus gracieuse, me fit des questions sur Bruxelles, sur la société, _la haute société_, avec un sourire qui voulait dire: «Vous n'aimez que celle-là.» Puis il rit de m'avoir fait lever si matin, et se moqua un peu de Mme de Bassano à ce sujet, moquerie qu'elle prit d'un petit air boudeur qui lui allait à merveille. Il s'occupait fort d'elle alors, comme depuis elle me l'a conté.
Je vous vois sourire, mon fils[173], quand vous lirez que, comme j'arrangeais le salon pour la signature du contrat et que je voulus mettre sur la table une écritoire avec du papier et des plumes, je ne trouvai pas un meuble semblable dans tout l'appartement de ma belle-mère et de sa fille. Bien m'en prit d'y avoir songé. Heureusement le beau marchand de papier d'alors, d'Expilly, demeurait tout près. J'envoyai mon domestique chercher tout ce que la circonstance exigeait, et ma belle-mère fut agréablement surprise de ma présence d'esprit.
Les grands de la terre arrivèrent avec l'époux. On lut les clauses du contrat, dont je n'ai pas conservé le souvenir. Je pense qu'elles étaient favorables à ma soeur. Fanny, fort à son avantage ce jour-là, avait un excellent maintien. Parmi les assistants se trouvaient trois ou quatre Bertrand venus de Châteauroux. Le nom de l'un d'entre eux nous fit échanger un sourire avec M. de Talleyrand. Il était inspecteur des forêts et se nommait _Bertrand de Boislarge_. Sa femme, très jeune, extrêmement jolie, n'était jamais sortie de _son endroit_, ce qui la rendait d'une timidité à faire pitié. Je la soignai beaucoup à Saint-Leu, où nous allâmes coucher le lendemain.
La soirée qui précéda le jour du mariage s'écoula d'une façon assez insipide. On fit de la musique. Le déjeuner du lendemain ne fut pas plus amusant. Le mariage devait avoir lieu à 3 heures et demie. Tous les _archi_ arrivèrent: des maréchaux, des généraux, etc. On marcha en cortège à la chapelle. L'abbé d'Osmond, évêque de Nancy, et depuis archevêque de Florence, donna la bénédiction nuptiale. On servit ensuite le dîner, et après dîner on dansa. Il était venu beaucoup de jeunesse de Paris. La reine Hortense, qui aimait la danse et y excellait, se montra cependant de mauvaise humeur à la suite d'un petit incident assez amusant. L'Empereur n'avait pas paru, mais il avait laissé savoir à la reine Hortense qu'après avoir examiné la parure d'émeraudes entourées de diamants que l'Impératrice avait donnée à Fanny, il ne la trouvait pas suffisante. Comme il lui en connaissait une semblable, il la priait de l'ajouter à celle offerte par sa mère pour la compléter. Elle ne s'attendait à rien de ce genre, et cela lui déplut fort. Mais il fallait se soumettre.
CHAPITRE XIII