Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)
Chapter 16
Mon mari m'envoya une voiture aussitôt, car il n'y avait pas à hésiter. J'avais quelques robes à Bordeaux, faites au moment où je menais Élisa dans les bals et aux soirées données à l'occasion de son mariage. Mais parmi elles il n'y en avait pas de noire, et la cour était en deuil. Le cercle était à huit heures et il en était cinq. Heureusement, j'avisai une jolie robe de satin gris. J'y mis quelques ornements noirs, un bon coiffeur arrangea des rubans noirs dans mes cheveux, et cela me sembla aller fort bien pour une femme de trente-huit ans qui, soit dit sans vanité, n'avait pas l'air d'en avoir trente. On se réunit dans la grande salle à manger du palais. Je ne connaissais presque personne à Bordeaux, excepté Mme de Couteneuil et Mme de Saluces qui précisément étaient absentes. Soixante à quatre-vingts femmes se trouvaient là réunies. On nous rangea selon une liste lue à haute voix par un chambellan, M. de Béarn. Il répéta que personne ne devait se déplacer sous aucun prétexte, sans quoi il ne retrouverait plus les noms pour les appliquer aux personnes, et nous recommanda de nous bien aligner. Cette manoeuvre quasi militaire était à peine achevée, qu'on annonça à haute voix: «l'Empereur!», ce qui me fit battre le coeur. Il commença par un bout et adressait la parole à chaque dame. Comme il s'approchait de l'endroit où je me tenais, le chambellan lui dit un mot à l'oreille. Il fixa les yeux sur moi en souriant de la manière la plus gracieuse, et, mon tour venu, il me dit en riant, sur un ton familier, en me regardant de la tête aux pieds: «Mais vous n'êtes donc pas du tout affligée de la mort du roi de Danemark?» Je répondis: «Pas assez, Sire, pour sacrifier le bonheur d'être présentée à Votre Majesté. Je n'avais pas de robe noire.»--«Oh! voilà une excellente raison, répliqua-t-il, et puis vous étiez à la campagne!» S'adressant ensuite à la femme à côté de moi: «Votre nom, Madame?» Elle balbutia. Il ne comprit pas. Je dis: «Montesquieu.»--«Ah! vraiment, s'écria-t-il; c'est un beau nom à porter. J'ai été ce matin à La Brède voir le cabinet de Montesquieu.» La pauvre femme reprit, croyant avoir trouvé une belle inspiration: «_C'était un bon citoyen._» Ce mot de citoyen fit bondir l'Empereur. Il lança à Mme de Montesquieu, de ses yeux d'aigle, un regard qui aurait pu la terrifier si elle l'avait compris, et répondit très brusquement: «_Mais non, c'était un grand homme_.» Puis, levant les épaules, il me regarda comme voulant dire: «Que cette femme est bête!»
L'Impératrice passait à quelque distance de l'Empereur, et on lui nommait les femmes dans le même ordre. Mais, avant qu'elle arrivât à ma hauteur, un valet de chambre vint me demander de passer dans le salon pour y attendre Sa Majesté. L'infortuné chambellan ne trouvant plus alors à la place qu'elle occupait sa Mme de La Tour du Pin, fit des barbouillages sans fin qui prêtèrent à la plaisanterie pendant toute la soirée.
Lorsque l'Impératrice entra dans le salon, elle se montra extrêmement aimable pour moi et pour mon mari, qu'elle avait également fait appeler. Elle exprima le désir de me voir tous les soirs pendant son séjour à Bordeaux et se mit à jouer au trictrac avec M. de La Tour du Pin. On servit du thé et des glaces. J'espérais toujours revoir l'Empereur. La déception fut cruelle quand j'appris que, sur l'arrivée d'un courrier de Bayonne, il avait aussitôt quitté Bordeaux pour s'y rendre.
L'Impératrice était accompagnée de deux dames du Palais, Mme de Bassano et une autre dame dont je ne puis retrouver le nom: de sa charmante lectrice, devenue depuis la belle Mme Sourdeau, dont l'empereur Alexandre fut amoureux; du vieux général Ordener, de M. de Béarn, etc.
L'empereur, quoique ayant, comme on dit vulgairement, _sur les bras_ toute l'Espagne et toute l'Europe, avait pris le temps de dicter l'ordre des journées de l'Impératrice dans le plus minutieux détail et prévu jusqu'à la toilette qu'elle devait porter. Elle n'aurait ni voulu ni pu en déranger la moindre particularité, à moins d'être malade au lit. J'appris par Mme Maret que l'Empereur avait ordonné que nous viendrions, mon mari et moi, tous les jours passer la soirée, ce que nous fîmes.
On s'amusa beaucoup de l'improvisation d'un galant garde national de la grand'garde, qui avait écrit sur la baraque dressée dans la cour pour le poste:
Vénus ou Madame Maret, C'est bonnet blanc ou blanc bonnet.
Ce distique gascon eut un grand succès.
Cependant la pauvre Impératrice commençait à s'inquiéter cruellement des bruits de divorce qui circulaient déjà. Elle en parla à M. de La Tour du Pin, qui la rassura de son mieux. Il s'efforça ensuite d'arrêter les confidences que l'imprudente et légère Joséphine semblait disposée à lui faire et dont il ne paraissait pas prudent de se charger. Elle en voulait beaucoup à M. de Talleyrand, qu'elle accusait de pousser l'Empereur au divorce. Personne ne s'en trouvait plus persuadé que mon mari, car il lui en avait parlé plusieurs fois pendant son dernier voyage à Paris, mais il se garda bien de dévoiler la chose à Joséphine. Accoutumée à l'adulation des uns, à la fausseté des autres, elle trouvait une grande douceur à causer avec M. de La Tour du Pin et à lui ouvrir son coeur sur un sujet qu'elle n'avait osé aborder avec aucune des personnes de son entourage. Elle mourait d'envie de partir pour Bayonne et demandait tous les jours à Ordener: «Quand partons-nous?» À quoi il répondait avec son accent allemand: «En férité, che né sais pas encore.»
Un soir, j'étais assise à côté de l'Impératrice, auprès de la table à thé. Elle reçut un billet de l'Empereur, de quelques lignes, et se penchant vers moi elle me dit tout bas: «Il écrit comme un chat. Je ne puis pas lire cette dernière phrase.» En même temps, elle me tendit le billet en mettant furtivement un doigt sur ses lèvres en signe de mystère. Je n'eus que le temps de lire des _tu_ et des _toi_, puis la dernière phrase ainsi conçue: «J'ai ici le père et le fils; cela me donne bien de l'embarras.» Depuis, ce billet a été cité, dans une note, mais fort amplifié. Il était de cinq à six lignes, écrit en travers d'une feuille de papier déchiré et plié en deux. Si on me le montrait, je le reconnaîtrais.
Après le thé, le général Ordener s'approcha de l'Impératrice et lui dit: «Votre Majesté partira demain à midi.» Cet oracle prononcé réjouit tout le monde. Le séjour à Bordeaux avait été une cause de dépense pour moi, qui avais dû, depuis dix jours, être parée chaque soir. Je mourais d'envie de revoir mes enfants. Élisa nourrissait son fils et n'était pas venue, à son grand regret, chez l'Impératrice. Elle avait assisté seulement au cercle, où on lui fit un accueil très flatteur. Son mari s'était mis de la garde d'honneur à cheval, dont faisaient partie tous les jeunes gens distingués de Bordeaux.
III
Nous retournâmes donc au Bouilh, et, malgré la bonne réception des hauts personnages que nous avions vus à Bordeaux, nous n'entretenions que peu ou point d'espérances pour l'avenir. Comment croire, en effet, qu'un homme éloigné de toute intrigue, inconnu pour ainsi dire du pouvoir, puisqu'il n'avait été mêlé à rien de ce qui s'était passé depuis des années, vivant retiré dans son château, en une retraite d'autant plus profonde qu'il était à peu près sans fortune, eût attiré le regard de l'aigle maître des destinées de la France.
M. de La Tour du Pin était resté à Bordeaux pour terminer quelques affaires, et je me trouvais assise auprès de ma lampe, en tête à tête avec une pauvre cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin, que nous accueillions par bonté. À ce moment--9 heures du soir sonnaient--un paysan envoyé exprès de Bordeaux arriva à cette heure indue avec un billet de mon mari, sur lequel étaient tracés ces simples mots: «Je suis préfet de Bruxelles... de Bruxelles à dix lieues d'Anvers!» J'avoue que j'eus un grand mouvement de joie, dans laquelle la pensée de revoir mon fils me touchait surtout.
M. Maret ignorait la vacance de cette préfecture. Le travail du ministre de l'intérieur arriva à Bayonne, tout comme s'il eût été présenté aux Tuileries ou à Saint-Cloud, car rien n'était jamais dérangé dans les habitudes de l'Empereur. Il bouleversait la monarchie espagnole, il envoyait en prison et en exil ses deux rois, père et fils. Cela lui donnait _bien de l'embarras_, comme je l'avais lu écrit de sa propre main, mais malgré tout, quand le travail d'un ministre arrivait, il lisait, rectifiait, changeait les nominations. _Préfecture de la Dyle_: un nom était proposé pour ce poste. Il prend la plume, le raie, et écrit au-dessus: _La Tour du Pin_. Voilà ce que nous apprit par la suite M. Maret, qui ne soulevait jamais une objection, mais ne faisait aussi jamais une proposition. C'était une très honnête machine.
Mon fils se trouvait à Anvers, assis à son bureau de secrétaire de M. Malouet, lorsqu'il aperçut celui-ci traverser la cour en courant. Or, jamais on n'avait vu M. Malouet, le plus grave des hommes, hâter le pas pour quoi que ce fût. Il entra en criant: «Votre père est préfet de Bruxelles!» Cher Humbert, combien sa joie fut grande!
[152] J'ai négligé d'écrire une particularité que je rapporterai ici. Je trouve, mon cher fils[153] qu'il est déjà assez singulier qu'ayant six mois accomplis de ma soixante-quatorzième année, j'aie conservé un aussi fidèle souvenir de toutes les choses qui me sont arrivées! Cependant l'une d'elles m'avait totalement passé de l'esprit. La voici:
Quelques jours avant le départ de M. de La Tour du Pin du Bouilh pour se rendre à Bruxelles, je reçus un courrier, en grande hâte, de notre ami Brouquens, qui m'annonçait l'envoi d'une voiture à Cubzac. Il m'informait en même temps que le roi Charles IV d'Espagne et son indigne femme[154] arrivaient à Bordeaux, au palais, et que l'Empereur avait ordonné que je servirais de dame d'honneur à la reine pendant son séjour à Bordeaux, qui serait de trois ou quatre jours. Heureusement tous mes vêtements de cérémonie se trouvaient encore chez Brouquens. Mon paquet fut donc bientôt fait. Mon mari m'accompagna, et nous partîmes. Aussitôt à Bordeaux, je m'habillai à la hâte et me rendis au palais, où Leurs Majestés espagnoles venaient d'arriver. En entrant dans le salon de service, je trouvai des gens de connaissance, et le cri: «Venez donc, nous vous attendons pour dîner!» me fut très agréable, car je n'avais pris qu'une tasse de thé en partant du Bouilh.
Le roi et la reine s'était retirés dans leur intérieur avec le prince de la Paix. Je trouvai là M. d'Audenarde et M. Dumanoir, l'un écuyer, l'autre chambellan de l'Empereur; le général Reille, M. Iyequerdo, un chapelain, et deux ou trois autres Espagnols, dont j'ai ignoré les noms, qui ne parlaient pas français. Nous nous mîmes à table. Ces messieurs me dirent que deux autres dames d'honneur avaient été nommées--Mme d'Aux (Élisa) et Mme de Piis--et que j'étais chargée de les avertir d'avoir à se rendre au palais le lendemain à midi. On m'informa, en outre, que Leurs Majestés recevraient les autorités le matin et les dames le soir. M. Dumanoir ajouta que personnellement je devais me trouver au palais à 11 heures pour être présentée à la reine, et que moi-même je présenterais ensuite les deux autres dames d'honneur désignées pour être de service auprès de la souveraine.
Pendant le repas, ces messieurs furent très empressés auprès de leur nouvelle camarade. Ils ne cessaient de répéter qu'ils m'emmèneraient jusqu'à Fontainebleau--menace que je pris fort au sérieux, en m'en défendant, et eux de dire: «Cependant, si l'Empereur le voulait, il faudrait bien marcher!»--Après le dîner, nous tâchâmes de trouver le moyen d'amuser le roi pendant les deux soirées qu'il passerait à Bordeaux, chose d'autant plus difficile qu'il ne voulait pas ou ne _pouvait_ pas aller au théâtre, où l'on craignait l'effet que sa présence produirait. Je me souvins d'avoir entendu dire en Espagne qu'il aimait la musique avec passion, et que chaque soir il faisait sa partie dans un quatuor où il jouait ou croyait jouer l'_alto_. Nous résolûmes donc d'organiser un petit concert instrumental. On chargea de ce soin le préfet, M. Fauchet, qui, soit dit en passant, était de fort mauvaise humeur parce que sa femme n'avait pas été nommée auprès de la reine. Je n'y pouvais rien. Cette faveur m'avait même fort dérangée.
Une fois rentrée chez moi, il me revint encore dans la pensée qu'à Madrid on prétendait que, lorsque le roi faisait de la musique, il y avait toujours à côté de lui un musicien habitué à faire sa partie. En réalité, le substitut exécutait le passage, en donnant au roi l'illusion que c'était lui qui jouait. Je me promis d'user de la même supercherie, sans cependant la divulguer, par respect pour la Majesté royale déjà si éprouvée.
Le lendemain, à 11 heures, je me trouvai au palais, et M. Dumanoir demanda à entrer chez la reine pour me présenter. Se tournant vers moi, avant d'ouvrir la porte, il me dit: «N'allez pas rire!» Cela m'en donna envie, et, en vérité, il y avait de quoi, car je vis le spectacle le plus surprenant et le plus inattendu.
La reine d'Espagne se tenait au milieu de la chambre devant une grande psyché. On la laçait. Elle avait pour tout vêtement une petite jupe de percale très étroite et très courte, et sur la poitrine--la plus sèche, la plus décharnée, la plus noire que l'on pût voir--un mouchoir de gaze. Sur ses cheveux gris était disposée, en guise de coiffure, une guirlande de roses rouges et jaunes. La reine s'avança vers moi, la femme de chambre la laçant toujours, en opérant ces mouvements de corps que l'on fait quand on veut, en termes de toilette, se retirer de son corset. Auprès d'elle se trouvait le roi, accompagné de plusieurs autres hommes que je ne connaissais pas. La reine demanda à M. Dumanoir: «Qui est celle-là?» Il le lui dit. «Quel est son nom?» fit-elle. Il le lui répéta, et la reine adressa alors au roi quelques paroles en espagnol, auxquelles il répondit en disant que j'étais ou que mon nom était très noble. Puis elle acheva sa toilette, tout en racontant que l'Impératrice lui avait donné plusieurs de ses robes, car elle n'avait rien apporté de Madrid. Ce degré d'avilissement me causa une impression pénible. On passa, en effet, à la souveraine une robe de crêpe jaune, doublée de satin de même nuance, que je reconnus pour avoir été portée par l'Impératrice. Toute envie de rire m'avait alors abandonnée; j'étais plutôt prête à pleurer.
Lorsque la reine fut habillée, elle me congédia. J'allai dans le salon, où je trouvai Élisa et Mme de Piis, et nous attendîmes ensemble l'arrivée des autorités, que je devais présenter à Sa Majesté. À ce moment, un gros homme, avec un emplâtre noir sur le front, traversa le salon. Je le reconnus pour le fameux prince de la Paix. Il passa grossièrement devant nous, sans nous saluer, et nous fûmes d'accord pour constater que ni sa figure ni sa tournure ne justifiaient les faveurs que lui attribuait la chronique scandaleuse.
Les salons étant alors remplis, on avertit la reine. Je lui nommai un à un tous les chefs de corps ou d'administration, à commencer par l'archevêque, le seul à qui elle adressa la parole. M. Dumanoir en fit de même pour le roi, qui se montra beaucoup plus gracieux. La tournée finie, on retourna dans le petit salon, où la reine se mit à me parler tout haut, m'exprimant d'abord son inquiétude d'être sans nouvelles de l'arrivée de la Tudo, la maîtresse du prince de la Paix, puis me disant «qu'elle savait que ses deux fils[155] étaient prisonniers..., qu'elle en était bien aise, qu'il ne leur arriverait jamais autant de mal qu'ils en méritaient, que tous deux étaient des monstres et la cause de tous ses malheurs.» Elle criait tout cela d'une voix très forte et sans que le pauvre bonhomme de roi cherchât à la faire taire. J'en frémissais. Enfin, elle nous congédia en disant: «À ce soir.»
Après avoir résisté aux sollicitations de mes compagnons de la cour improvisée, qui me voulaient à dîner, je rentrai chez moi, où je racontai les propos de cette méchante mère à mon mari.
Le soir, il y eut cercle et présentation de beaucoup de femmes que je ne connaissais pas. Mme de Piis me disait leurs noms, que je répétais à la reine. Puis l'on rentra dans le petit salon, où la musique s'établit, le roi criant à tue-tête: «Manuelito!» C'était le nom[156] du prince de la Paix. On donna au roi son violon; il l'accorda lui-même, puis le quatuor commença, le truchement imaginé par moi jouant la partie du roi, dans laquelle se perdait à tous moments le pauvre prince. On passa ensuite des glaces et du chocolat, et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain, visite d'un quart d'heure le matin, et même musique le soir. Le jour d'après, à ma grande joie, j'appris le prochain départ des membres de la famille royale espagnole. Le préfet et l'archevêque vinrent prendre congé d'eux. Puis nous montâmes en voiture pour gagner le passage de la rivière, car il n'y avait pas encore de pont. Nous trouvâmes là le brigantin tout prêt, et la traversée effectuée, je pris congé de ces malheureux souverains. L'infortuné roi n'avait pas eu l'air un seul instant de comprendre la tristesse de sa position. Son attitude manquait complètement de dignité et de gravité. Pendant le passage de la rivière, il avait causé tout le temps avec mon domestique, qui se trouvait sur le pont. C'était un bon Allemand, qui ne voulait pas croire que ce fût le roi. Il me disait après: «Mais, Madame, il n'a donc pas de chagrin!»
Voilà l'histoire de mes courtes fonctions à la cour du roi Charles IV et auprès de la reine son horrible femme[157].
CHAPITRE XII
I. Commencement d'une nouvelle vie.--Billet à Mme de Maurville.--Choix judicieux de M. de La Tour du Pin pour la préfecture de Bruxelles.--Les premiers préfets de cette ville: MM. de Pontécoulant et de Chaban.--Une note du poème de _la Pitié_.--II. Départ du Bouilh. Visite à Ussé.--Mlle Fanny Dillon et le prince Pignatelli.--Un projet de mariage de Mlle Fanny Dillon avec le général Bertrand rencontre des difficultés.--Une mission délicate auprès de l'Impératrice Joséphine.--Chagrin et mort de Mme de Fitz-James.--III. Les femmes des fonctionnaires de Bruxelles.--Mme de Chambarlhac et Mme Betz.--La duchesse douairière d'Arenberg. Ses soupers. Son accueil à M. et Mme de La Tour du Pin.--Étude de la société bruxelloise.--Organisation de la maison.--Le comte de Liedekerke.--IV. Napoléon obtient enfin le consentement de Mlle Fanny Dillon à son mariage avec le général Bertrand.--Huit jours pour se marier.--Intervention opportune de Mme de La Tour du Pin.--Rencontre avec le général Bertrand.--Tous les détails de la célébration du mariage réglés par l'Empereur.--V. Mme de La Tour du Pin est reçue par l'Empereur à Saint-Cloud.--La signature du contrat.--Les Bertrand de Châteauroux.--Le mariage à Saint-Leu.--La parure d'émeraudes de la reine Hortense.
I
Voilà donc une nouvelle vie qui commence! Je vais quitter mon potager, mes poules, mes vaches, mes fleurs, mes occupations régulières et tranquilles, conformes à mes goûts, pour aller mener une tout autre existence. Mais la Providence m'avait douée du désir de toujours chercher à faire pour le mieux dans toutes les situations où j'étais placée. C'est vers 9 heures du soir, comme je l'ai dit, que je reçus, par un messager, le billet de M. de La Tour du Pin m'annonçant sa nomination de préfet à Bruxelles. Toute à mes réflexions, je me sentis bientôt importunée par le bavardage sans portée de ma cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin. Je lui proposai donc d'aller nous coucher. Ce ne fut pas cependant sans avoir écrit à Mme de Maurville pour lui dire que la nomination de mon mari ne changeait rien à nos positions respectives et que j'espérais qu'elle nous accompagnerait à Bruxelles. Elle se trouvait chez des amis à deux lieues. Je donnai ordre qu'on lui portât mon billet à la pointe du jour, désirant ne pas lui laisser le temps de se poser cette triste question: «Que vais-je devenir?» J'aurais pu la laisser au Bouilh, où son ménage ne nous aurait pas été une dépense. Mais pourquoi ne pas la faire participer à la bonne fortune, quand elle avait partagé la mauvaise? D'ailleurs, son tendre attachement devait nous la rendre très utile. Elle était sans aucune instruction, possédait peu d'esprit, mais beaucoup d'observation, ainsi qu'une très grande capacité à démêler les caractères. Son dévouement pour mon mari était entier et elle avait la préoccupation constante de servir ses intérêts. Mes enfants, elle les considérait comme les siens. Grâce à Dieu! je n'ai jamais eu auprès d'eux de gouvernante, mais je savais que je pouvais les laisser avec Mme de Maurville en toute sérénité, quand des devoirs de société, que je tâchais de rendre aussi rares que possible, m'en séparaient momentanément. Je fis plus de réflexions au cours des quelques heures passées à ce moment seule dans ma chambre, qu'en temps habituel je n'en aurais fait pendant six mois. Dans les événements de la vie, ce que l'on n'a pas pensé dans les premières vingt-quatre heures n'est plus que de l'inutilité ou du rabâchage. Quand mon mari arriva le lendemain matin pour déjeuner, il me trouva déjà toute préparée à l'entretenir du changement de notre existence et à lui confier les arrangements et les projets qui, selon moi, devaient en être la conséquence.
Charlotte avait alors onze ans et demi. Très avancée pour son âge, l'envie de tout apprendre la dévorait. Elle se mit à feuilleter tous les dictionnaires géographiques sur la Belgique, à examiner les cartes du pays, et quand son père, qui la connaissait bien, arriva et qu'il la questionna sur le département de la Dyle, elle en savait déjà tous les détails statistiques. Quant à la petite Cécile, déjà bonne musicienne à huit ans, et sachant bien l'italien, sa première question fut de demander si elle aurait un maître de chant à Bruxelles.
Mon mari fit tout de suite les arrangements nécessaires au Bouilh, et mit malheureusement sa confiance dans un homme dont il croyait pouvoir répondre comme de lui-même. On m'abandonna tous les soins de la maison et des emballages.
M. de La Tour du Pin avait reçu l'ordre de se rendre à Paris sans délai, M. de Chaban, son prédécesseur, ayant déjà quitté Bruxelles pour aller organiser les départements de la Toscane, qui venait d'être réunie à l'Empire. Notre ami Brouquens, plus heureux que mon mari lui-même de sa bonne fortune, vint le prendre quelques jours après, et ils s'en furent ensemble à Paris.
La nouvelle de cette nomination avait surpris tous ceux qui sollicitaient depuis longtemps des grâces sans les obtenir. Personne ne voulut croire qu'on fût venu chercher M. de La Tour du Pin à sa charrue, comme Cincinnatus, pour lui donner la plus belle préfecture de France.
Ce choix était pourtant le plus judicieux que la prodigieuse prévision de Napoléon pût faire, et en voici la raison: Bruxelles était une capitale conquise, et aucun effort n'avait encore été tenté pour la rattacher à la nouvelle patrie. Ville de cour et de haute naissance, on ne l'avait jusqu'alors gouvernée que par des instruments obscurs ou méprisables.
M. de Pontécoulant, son premier préfet, était un homme de naissance et de formes aristocratiques assurément. Ancien officier des gardes françaises, sa jeunesse s'était passée à Versailles et à Paris, et il aurait peut-être réussi à Bruxelles sans sa femme, dont j'ai déjà parlé. Elle passait pour lui avoir sauvé la vie pendant la Terreur. Auparavant, elle avait été la maîtresse de Mirabeau, dont Lejai, son mari, était le libraire. On dit qu'elle avait été jolie, ce dont il ne lui restait aucun vestige. Depuis, étant déjà Mme de Pontécoulant, on l'avait vue dans les salons de Barras, ce qui ne constituait pas une recommandation. Emmenée à Bruxelles par son mari, ses antécédents avaient peu attiré la grande et haute société aristocratique qui jadis formait la cour de l'archiduchesse.