Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 15

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Ma tante ne se trouvait pas alors avec nous, ce dont nous nous consolâmes aisément. Malgré son esprit, sa bonté, l'amitié qu'elle avait pour son neveu--car, pour moi, elle ne m'a jamais aimée que par reflet--l'existence avec elle était une fatigue. L'emportement de son caractère bannissait toute facilité dans la vie journalière. Il fallait partager sa manière de voir sur tous les sujets. Nous étions parfaitement soumis à ses volontés comme à ses fantaisies, mais cela même ne suffisait pas à assurer la paix. Quand elle se trouvait au Bouilh avec M. de Lally, son caractère dominateur le prenait pour victime, ce qui nous donnait un peu de repos. Elle le menait, comme on dit très vulgairement, _à la baguette_. Quoiqu'elle lui ait fait un très grand bien, en substituant son propre grand caractère à celui qu'aurait dû avoir ce gros homme qui n'était qu'un composé de paroles, elle ne le rendait pas moins malheureux. Elle le contrariait sur tout, le forçait à travailler à des choses sérieuses, quand son penchant le portait à ne s'occuper que de niaiseries. Au fond, c'était là son goût. Jamais il n'y eut un esprit si petit dans une aussi grosse personne.

III

Mme de Duras arriva au Bouilh pour y attendre son mari, qui devait venir la prendre pour la mener à Duras, chef-lieu de sa famille, situé entre Bordeaux et Agen. Ils venaient d'acheter Ussé[145], où Mme de Kersaint, mère de Mme de Duras, avait colloqué les fonds provenant de la vente de son habitation à la Martinique. La duchesse de Duras, mère d'Amédée, y avait ajouté 400.000 francs de ses propres biens. Cette belle habitation leur coûta 800.000 francs. C'était un excellent marché.

Lorsque je revis Claire, que j'avais laissée à Teddington en proie à une passion malheureuse pour son mari, je la retrouvai tout autre. Elle était devenue un des coryphées de la société antibonapartiste du Faubourg Saint-Germain. Ne pouvant se distinguer par la beauté du visage, elle avait eu le bon sens de renoncer à y prétendre. Elle visa à briller par l'esprit, chose qui lui était facile, car elle en avait beaucoup, et par la capacité, qualité indispensable pour occuper la première place dans la société où elle vivait à Paris. Il est nécessaire de trancher sur tout, sans quoi on est écrasé: en termes de marine, il faut faire feu supérieur. Son caractère naturellement présomptueux et dominateur la préparait pardessus tout à jouer un tel rôle. J'ignore si elle a jamais écouté le langage d'une coquetterie un peu caractérisée, mais je serais assez portée à le croire. Pendant son séjour au Bouilh, elle avait engagé une correspondance très vive avec M. d'Angosse, dans le but de le consoler de la mort de sa femme, Mlle de Châlons. Les lettres qu'elle recevait de lui, dont elle me montra quelques-unes, me parurent celles d'un homme tout disposé à être consolé. Le lui ayant dit, elle me jugea prude et même un peu provinciale. Je crois qu'en retournant à Paris elle trouva M. d'Angosse revêtu de l'habit rouge de chambellan[146]. Comme tant d'autres, il l'avait pris par prudence. L'Empereur disait: «Je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s'y sont tous précipités.» Ce propos ne peut paraître insolent, puisqu'il était juste et fondé.

Pendant deux mois, les petites de Duras restèrent au Bouilh sans leur mère, qui alla s'occuper de ses affaires avec son mari. Je les aimais comme mes enfants, et elles ont conservé un bon souvenir de ce temps de leur jeunesse, comme elles me l'ont souvent répété depuis. Leur amitié pour mes chères filles, Charlotte et Cécile, a pris naissance alors pour ne cesser qu'à la mort de ces deux gloires de ma vie. L'une et l'autre m'ont conservé des sentiments filiaux dont j'ai reçu le témoignage toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Puissent-elles trouver ici l'expression de ma vive et tendre reconnaissance!

En 1805, j'allai avec Élisa--Mlle de Lally--passer quelque temps à Bordeaux. Un jour, à la messe, Élisa fut remarquée par un jeune homme, le plus distingué de Bordeaux par la naissance, la figure et la fortune: M. Henri d'Aux. Très petite de taille, la tête ornée de superbes cheveux noirs, elle avait un teint éblouissant, d'une fraîcheur de rose, et les plus beaux yeux du monde. Notre ami Brouquens, après des catastrophes de fortune causées par la chute de la compagnie des vivres de l'armée, était revenu s'installer à Bordeaux pour un temps indéfini. Il apprit, par des amis, que M. Henri d'Aux avait parlé à certains de ses camarades de la jeune personne élevée par Mme de La Tour du Pin en termes élogieux. Aucune des demoiselles de Bordeaux, aurait-il déclaré, n'avait ce maintien convenable et décent. Il prit des informations sur nous, sur notre manière de vivre, sur nos moeurs, etc.

Mon mari, qu'on avait nommé président du canton, sans qu'il l'eût sollicité, s'était rendu à Paris pour le couronnement. Je lui écrivis les propos que l'on m'avait rapportés et il en parla à M. de Lally. Celui-ci s'occupait alors de poursuivre le payement d'une assez grosse somme dont il avait obtenu le remboursement, et que l'État lui devait depuis la réhabilitation de la mémoire de son père et la cassation de son arrêt de mort, c'est-à-dire depuis trois ans avant la Révolution. La dette de l'État avait été reconnue valable par le Conseil d'État. Mais, réduite des deux tiers comme tous les fonds, elle ne s'élevait plus qu'à la somme de 100.000 francs. Napoléon, qui désirait rallier M. de Lally à son gouvernement, voulut que sa réclamation eût un plein succès. M. de Lally, quand mon mari lui fit part du contenu de ma lettre, déclara sans hésiter que, s'il touchait cette somme, il la donnerait à sa fille le jour de son mariage. Il tint parole. Nous arrangeâmes d'aller passer le carnaval à Bordeaux pour procurer à M. d'Aux l'occasion de voir Élisa à des bals de la bonne compagnie, qui se donnaient dans les salons de l'ancienne Intendance.

Dans ce même temps, j'eus le cruel chagrin de perdre notre chère bonne Marguerite, que j'aimais comme ma mère. J'en ressentis une vive douleur. Elle conserva sa connaissance jusqu'au dernier moment, et ce fut pour me faire les plus tendres adieux. Ce triste événement causa à Humbert et à Charlotte une véritable peine, et je fus très touchée de leur sensibilité dans cette occasion. L'excellente fille les avait comblés de soins.

IV

Mon mari avait vu à Paris plusieurs personnes de ses connaissances de jadis, et qui toutes alors étaient dans le gouvernement, entre autres M. Maret, depuis duc de Bassano. Elles le pressèrent de tenter quelques démarches pour obtenir un emploi. Sans s'y refuser précisément, il répondit que, si l'Empereur avait envie de le prendre, il saurait bien où le trouver, que le rôle de solliciteur ne lui convenait pas, etc. M. de Talleyrand ne comprenait les répugnances d'aucun genre, mais il sentait pourtant, par son esprit plutôt que par son coeur, qu'il y avait une sorte de distinction à ne pas se mêler à la foule des solliciteurs. Il se contenta de dire, en levant les épaules: «Cela viendra.» Et puis, il n'y pensa plus.

M. de La Tour du Pin revint au Bouilh. Il avait vu M. Malouet, qui venait d'être nommé préfet maritime à Anvers pour y établir le grand chantier de construction auquel il donna une si prodigieuse impulsion. Ces messieurs s'étaient entendus pour qu'Humbert, lorsqu'il aurait dix-sept ans, fût placé dans les bureaux de M. Malouet. L'institution des auditeurs au Conseil d'État n'existait pas encore. On commençait cependant à en parler, et nous fûmes d'avis qu'il serait très utile à un jeune homme qui se destinait aux affaires de travailler pendant un certain temps sous les yeux d'un homme aussi éclairé et aussi habile que l'était M. Malouet. Comme il avait beaucoup d'amitié pour nous, nous pouvions lui confier notre fils en toute sécurité. La pensée de cette séparation, toutefois, pesait cruellement sur mon coeur.

Mon mari revint de Paris, et peu après je m'aperçus, mon cher fils[147], que j'étais grosse de vous. L'année précédente, j'avais fait une fausse couche. Je résolus, pour éviter un nouvel accident, de ne pas faire d'exercice violent pendant tout le temps de ma grossesse, au cours de laquelle je fus toujours plus ou moins souffrante. Mme de Maurville, Élisa, ma tante, M. de Lally se rendirent à Tesson. Je restai au Bouilh avec mes filles. Par une sorte de pressentiment que, de tous mes chers enfants, vous seriez le seul à me fermer les yeux, jamais je ne me soignai autant que pendant cette grossesse.

Le 18 octobre 1806, comme je m'habillais le matin, j'aperçus mon bon docteur Dupouy, établi au Bouilh depuis quelques jours, qui passait sur la terrasse. Je lui demandai en riant d'où il venait si matin. Il me répondit qu'on était venu le chercher pour constater le décès d'une de nos voisines, morte subitement en sortant de son lit. Je connaissais beaucoup cette personne, avec laquelle j'avais précisément causé longtemps la veille. Cet événement me bouleversa au point que je fus prise à l'instant même de douleurs qui vous amenèrent au monde pour le bonheur de mes vieux ans.

Je ne me remis que lentement des suites de mes couches, ayant été atteinte de la fièvre double tierce, pendant laquelle je ne cessai pourtant pas de nourrir.

Nous n'avions pas perdu de vue l'affaire importante du mariage d'Élisa. Sous le prétexte de faire vacciner le nouveau-né, nous allâmes, vers Noël, passer six semaines à Bordeaux, chez notre excellent Brouquens. Cet incomparable ami était parvenu à mettre dans nos intérêts M. de Marbotin de Couteneuil, ancien conseiller au Parlement, le propre oncle de M. d'Aux. Sa femme était soeur de la mère de M. d'Aux. Le jeune homme, après la mort de sa mère, survenue depuis longtemps déjà, avait voué à sa tante une véritable affection filiale. M. de Couteneuil désirait rentrer dans la judicature. M. de Lally passait pour avoir du crédit. Ce fut une raison de plus pour engager M. de Couteneuil à travailler au mariage de son neveu. D'ailleurs, orgueil à part, nous jouissions d'une assez grande considération à Bordeaux pour qu'une personne admise dans notre vie de famille depuis cinq ans en reçut une sorte de relief.

Les jeunes gens se retrouvèrent dans plusieurs bals. Élisa, qui dansait à ravir--dans ce temps on ne valsait pas, et la danse était un art--y brilla de tout son éclat. Ils se revirent dans des promenades, puis à des offices à l'église, où l'on était toujours sûr de rencontrer M. d'Aux. Enfin un jour Mme de Couteneuil se présenta chez moi officiellement pour me demander la main de ma jeune personne pour son neveu. Je lui répondis, en bonne et ancienne diplomate, que j'ignorais les projets de M. de Lally sur sa fille, mais que M. de La Tour du Pin irait lui faire part au Bouilh, où il se trouvait, de la proposition qu'on me transmettait.

Il y alla, en effet, et revint le lendemain avec M. de Lally. Tout fut bientôt arrangé. Puis suivirent les compliments, les dîners, les soirées. Nous reçûmes la visite du vieux père d'Aux. C'était un gentilhomme de la vieille roche, sans le moindre vestige d'esprit ni d'instruction. On racontait qu'il avait fait mourir sa femme d'ennui. Cela ne l'empêchait pas de posséder 60.000 francs de rente et plus.

À la signature du contrat, M. de Lally compta à M. d'Aux, comme il s'y était engagé, cent sacs de 1.000 francs, représentant la dot de sa fille. C'est la seule fois de ma vie que j'ai vu tant d'argent réuni.

La noce se fit au Bouilh, le 1er avril 1807. Il n'y avait encore de fleurs que des petites marguerites doubles, roses et blanches. Mme de Maurville, Charlotte et moi, nous fîmes un charmant surtout pour le dîner: le fond était de mousse, avec les noms d'Henri et d'Élisa écrits en fleurs.

Tous ces préliminaires et le mariage lui-même m'avaient fort dérangée et sortie de mes habitudes tranquilles et régulières. Je fus bien aise de les reprendre pour jouir des derniers mois que mon fils devait encore passer avec nous. Ma tante retourna à Paris. M. de Lally s'en fut aussi. Je demeurai seule avec Mme de Maurville. Elle eut le bonheur de recevoir la visite de son fils pendant un court congé qu'on lui accorda avant de rejoindre son régiment qui allait en Espagne. Ce bon et aimable jeune homme était entré, comme je l'ai déjà dit, six ans auparavant comme simple chasseur dans le 22e de chasseurs à cheval. Il était maintenant lieutenant et avait la croix. Chaque grade, il l'avait conquis par des actions d'éclat, et avait mérité la dernière distinction pour un fait de la plus grande audace au cours de la dernière campagne. Il séduisait autant par le charme de la figure que par l'agrément du caractère. Quand il partit, sa pauvre mère ne croyait certes pas l'embrasser pour la dernière fois! Pour moi, j'en avais le pressentiment, hélas! par trop justifié. Un an après, il fut massacré dans un village, en Espagne, où il entra quarante pas en avant de sa troupe. Pauvre Alexandre!

CHAPITRE XI

I. Humbert part pour Anvers.--Douleur de la séparation.--Ennuis causés pour le logement des officiers et des soldats au Bouilh.--Derniers adieux d'Alfred de Lameth.--Sa mort et la vengeance de son assassinat.--II. Voyage de l'Empereur à Bordeaux.--Son passage de la Dordogne, à Cubzac.--Mme de La Tour du Pin appelée à Bordeaux auprès de l'Impératrice.--Le cercle.--Présentation à l'Empereur.--Mme de Montesquieu s'embrouille.--L'embarras d'un chambellan.--Dans le salon de l'Impératrice.--Son entourage.--La règle stricte de ses journées tracée par l'Empereur.--Un madrigal.--Inquiétudes de Joséphine à propos des bruits qui courent sur son divorce.--Un billet de l'Empereur.--Départ de l'Impératrice.--III. Retour au Bouilh.--M. de La Tour du Pin nommé préfet du département de la Dyle, à Bruxelles.--Mme de La Tour du Pin, dame d'honneur de la reine d'Espagne.--Présentation à la reine.--Le prince de la Paix.--Le concert et la partie du roi.--Départ des souverains espagnols.

I

Vers la fin de l'été, ou, pour mieux dire, en termes d'agriculture, tout de suite _après vendanges_, il fallut me séparer de mon cher fils[148] pour la première fois. Ah! que cette séparation me fut cruelle! Combien j'eus besoin de toute ma raison, de ma soumission aux volontés de Dieu pour la supporter. Il partit avec son père, qui le conduisit jusqu'à Paris. Quel déchirement en l'embrassant pour une absence d'une durée indéterminée! La douleur de sa soeur aînée[149] fut également très vive. Charlotte avait alors onze ans. Elle était si avancée pour son âge, si raisonnable, que son frère ne la considérait plus comme une enfant. Elle perdait un compagnon de ses études et de ses jeux, un véritable ami. Avec le partant s'en allait la joie de notre intérieur. Quand, un mois plus tard, M. de La Tour en Pin revint sans son fils, notre douleur se raviva.

Le Bouilh était accablé de logements de gens de guerre. Toute l'armée en route pour l'Espagne passait à Saint-André-de-Cubzac. Nous avions souvent à héberger des officiers, chose fort importune, surtout quand j'étais seule, à cause de la nécessité de les recevoir à dîner et dans le salon. Il m'arriva à ce propos une petite aventure pendant l'absence de mon mari, dont je me tirai à mon avantage, mais après laquelle je demandai à loger à l'avenir le double de soldats ou de cavaliers, et pas d'officiers.

On avait envoyé au Bouilh deux officiers, dont un déjà assez âgé. Ce dernier, lorsqu'il vit notre beau château et la jolie chambre où on le logeait, entra dans une de ces fureurs démagogiques digne des plus beaux temps de la Convention. Elle était telle que, me rencontrant dans un corridor, il m'apostropha en jurant, et s'écria «qu'il savait qu'on avait coupé la tête à l'ancien maître de la maison, qu'il aurait souhaité qu'on en fît autant à tous les nobles possesseurs d'aussi belles demeures et qu'il se réjouirait si on mettait le feu au château». À sa mine, je jugeai qu'il était homme à mettre la menace à exécution. Aussi lui répondis-je avec le plus grand sang-froid: «Monsieur, je vous préviens que je vais porter plainte.»

Sur ce, j'écrivis le plus poliment du monde au colonel, logé à Saint-André, pour l'informer des propos tenus par le capitaine, dont j'avais demandé le nom. Une demi-heure après, le colonel intimait au forcené l'ordre de revenir et de se rendre aux arrêts forcés.

À dater de ce jour, on ne nous envoya plus d'officiers. Nous eûmes bien encore quelques tapageurs, mais qui faisaient le train chez le maître valet.

Un soir, une douzaine de ces furibonds étaient abrités dans les écuries. Tout à coup un tapage effroyable se fit entendre dans le vestibule. Nous étions à table. Nous nous levâmes. Le colonel dînait avec nous. C'était Philippe de Ségur[150]. Son apparition, quand ils distinguèrent au milieu de nous leur chef, fut le _quos ego_...[151]. Jamais on n'a vu des figures si consternées que celles de ces terribles soldats. Ils disparurent dans le grenier à foin, et lorsqu'on se mit à leur recherche, le dîner terminé, ils étaient devenus invisibles.

Un jour de grande fête, j'assistais à la messe à Bordeaux. À un moment donné, j'avais remarqué que, pour une cause quelconque, l'attention de toute la congrégation était attirée vers le fond de la chapelle dans laquelle je me trouvais. Comme je me levais pour sortir, j'aperçus un superbe officier, enveloppé dans un ample manteau blanc, drapé avec grâce et qui, relevé sur le bras qui soutenait le sabre, laissait entrevoir un pantalon amaranthe à la mamelouk. Il se mêla à la foule pour quitter l'église et prit ensuite le chemin de la maison de M. de Brouquens. Il y entra, et comme je le suivais dans la cour, il se retourna et s'écria: «Ah! c'est donc ma tante!» Puis il me sauta au cou.

C'était mon neveu, Alfred de Lameth. Qu'il était beau! On eût dit l'Apollon du Belvédère en uniforme d'aide de camp de Murat! Le pauvre garçon aussi me fit ses derniers adieux. Il avait de tristes pressentiments, car, après avoir causé avec moi pendant deux heures de toutes ses folies de jeunesse, dont il commençait à se lasser, de la guerre où il n'avait pas encore reçu, disait-il, une égratignure, il exprima le désir de me laisser quelque souvenir de lui. En même temps, ouvrant son écritoire, il me donna ce couteau à manche de nacre qu'on a toujours pu voir sur ma table. Puis il m'embrassa tendrement à plusieurs reprises, et comme mes veux se remplissaient de larmes, il me dit: «Oui, chère tante, c'est pour la dernière fois!» L'infortuné garçon fut misérablement assassiné au milieu du quartier général du maréchal Soult, en Espagne, en traversant un petit village pour aller déjeuner chez le maréchal. On ne put découvrir le meurtrier. À titre de représailles, on livra le village à la fureur des soldats, qui en firent une sanglante et brûlante hécatombe.

II

Les affaires d'Espagne occupaient beaucoup à Bordeaux, où quelques réfugiés de ce pays étaient déjà arrivés. Ma tante nous écrivit de Paris que l'Empereur devait se rendre en Espagne, accompagné peut-être par l'Impératrice Joséphine, et que M. de Bassano ferait partie de leur suite. Elle conseillait à son neveu d'aller faire sa cour à l'Empereur, et de voir M. de Bassano, qui lui portait de l'intérêt. M. de La Tour du Pin reçut cette lettre au moment où il partait à cheval pour Tesson. Une affaire de lettre de change réclamait absolument sa présence là-bas. «Je ne serai que deux jours, dit-il, j'ai bien le temps d'y aller,» et il partit. Le lendemain arrivait à la poste l'ordre de préparer les chevaux pour l'Empereur. Cela me désespéra, mais je n'en fus pas moins empressée de voir cet homme extraordinaire.

Mme de Maurville, ma fille Charlotte et moi, nous allâmes à Cubzac, résolues de n'en pas revenir que nous n'eussions vu Napoléon. Nous demandâmes asile à Ribet, le grand commissionnaire du roulage, que nous connaissions, et nous nous installâmes dans une chambre donnant sur le port. Le brigantin destiné au passage de la Dordogne se trouvait déjà là avec ses matelots à leur poste. Toute la population du pays bordait la route. Les paysans, tout en maudissant l'homme qui leur enlevait leurs enfants pour les envoyer à la guerre, voulaient quand même le voir. C'était une folie, une ivresse. Un premier courrier arriva. On voulut le questionner. Le général Drouet d'Erlon, commandant du département, lui demanda quand l'Empereur arriverait. Cet homme était tellement fatigué qu'on ne put en tirer pour toute réponse que le mot: «Passons.» Son bidet sellé, il l'accompagna dans le bateau, puis tomba comme mort au fond de l'embarcation, d'où on le tira pour le remettre à cheval de l'autre côté de la rivière.

Notre impatience devenait fiévreuse depuis le passage du courrier. Pour moi, j'étais absorbée par la fatalité qui retenait mon mari loin du lieu où l'appelaient ses fonctions. La municipalité de Cubzac était présente, et lui, président du canton, dont la place était là, se trouvait absent. C'était une occasion perdue qui ne se représenterait pas. J'en éprouvai une excessive contrariété. Enfin, après une attente qui dura la journée entière, vers le soir, une première voiture arriva, et peu après une berline à huit chevaux, escortée par un piquet de chasseurs, s'arrêta sous la fenêtre où nous nous trouvions. L'Empereur en descendit, revêtu de l'uniforme de chasseur de la garde. Deux chambellans, dont l'un était M. de Barral, et un aide de camp l'accompagnaient. Le maire lui débita un compliment. Il l'écouta avec un air de grand ennui, puis descendit dans le brigantin qui s'éloigna aussitôt.

À cela se borna notre vue du grand homme. Nous retournâmes au Bouilh toutes trois, fatiguées et de mauvaise humeur.

Mon mari arriva le lendemain. Je lui donnai le temps de déjeuner seulement, et le forçai de partir pour Bordeaux, où l'on attendait l'Impératrice le jour suivant. Dès son arrivée, il alla voir M. Maret, qui professait à son égard beaucoup d'amitié et d'intérêt. Il le trouva aimable et obligeant. Mais quel fut son étonnement lorsque celui-ci lui dit: «Vous avez éprouvé beaucoup de contrariété de la nécessité d'aller à Tesson, précisément quand l'Empereur passait chez vous, et vous avez mis une grande diligence à revenir.»--«Vous avez donc vu Brouquens,» répliqua M. de La Tour du Pin.--«Non.»--Mais alors, comment savez-vous cela?»--«C'est l'Empereur qui me l'a dit.» Vous sentez si mon mari fut surpris. «Mme de La Tour du Pin doit venir à Bordeaux,» ajouta M. Maret; «elle restera ici pendant le temps du séjour de l'Impératrice. Il y aura cercle demain; l'Empereur veut qu'elle y soit.»