Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 14

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L'endroit de Paris où, pendant cet été, se réunissait la meilleure compagnie se trouvait sous la voûte d'une maison de la place Vendôme: celle qui forme le pan coupé de la place, à droite en allant vers la rue Saint-Honoré et du côté de cette rue. C'était là que siégeait la _Commission des émigrés_, tribunal assez facile à se concilier quand on n'y arrivait pas les mains vides. Dans la foule qui se pressait sur ce point, on rencontrait les plus grands personnages mêlés à des agents d'affaires de toutes catégories. Dominant le bruit des conversations les plus variées, ces phrases surtout se faisaient entendre: «Êtes-vous rayé?»--«Allez-vous l'être?» Et tel, muni d'une suite respectable et non interrompue de certificats de résidence en France attestant combien il avait été injuste d'inscrire son nom sur la fatale liste, s'entretenait ouvertement, sur le seuil de la maison, de ses faits, gestes et paroles à Coblentz, à Hambourg ou à Londres.

Les Français s'amusent de tout. La Commission des émigrés était devenue un lieu de réunion. On s'y donnait rendez-vous. On y allait pour rencontrer d'anciennes connaissances, pour causer de ses projets, du choix de sa résidence, etc. Beaucoup de ceux qui revenaient considéraient l'endroit comme un bureau de placement. Les pères se demandaient si leurs fils entreraient au service militaire. On commençait aussi à parler _du pays_, dont on s'embarrassait si peu quelques mois auparavant. Les plus beaux noms de France coudoyaient, sous la porte, les représentants des familles nobles de province. Quel dommage qu'il n'y eût pas à l'entrée une balance ou un pont à bascule semblable à ceux qui pèsent les voitures sur les chemins de fer. Combien de bons et loyaux gentilshommes de province qui, en rentrant d'exil, ne trouvaient plus que les quatre murs nus de leurs habitations, souvent même sans un toit pour les abriter eux et leur famille, auraient pesé d'un plus grand poids que tel duc au nom retentissant!...

Nous n'avions pas affaire à la commission, puisque nous ne figurions pas sur la liste des émigrés. Il fut pourtant nécessaire de faire rayer de cette liste le nom de ma belle-mère. Quoique établie depuis trente ans au couvent des dames anglaises de la rue des Fossés-Saint-Victor, qu'elle n'avait jamais quitté, on l'y avait inscrite. La vente de tout le mobilier de son château de Tesson et de deux métairies avait été la conséquence de cette inscription non justifiée.

V

Bonaparte, avant son départ pour le fameux passage du Grand-Saint-Bernard, eut l'idée de créer, avec de jeunes volontaires, un régiment de hussards. Dans le cadre des officiers de ce corps étaient bientôt entrés les jeunes gens les moins avancés en âge de la haute société. Parmi eux se trouvait notre neveu, Alfred de Lameth. Il avait dix-huit ans seulement. Comme l'uniforme en était jaune clair, le peuple de Paris nomma ce nouveau corps _les serins_. L'occasion d'acheter de beaux chevaux, de faire de la dépense eut bien vite tenté les jeunes gens. Mais, quand ils virent que le peuple se moquait d'eux, ils se fondirent peu à peu dans l'armée.

Je me rendis un matin à la Malmaison. C'était après la bataille de Marengo. Mme Bonaparte me reçut à merveille, et, après le déjeuner, qui eut lieu dans une délicieuse salle à manger, elle me fit visiter sa galerie. Nous étions seules. Elle en profita pour me faire des contes à dormir debout sur l'origine des chefs-d'oeuvre et des admirables petits tableaux de chevalet que la galerie contenait. Ce beau tableau de l'Albane, le pape l'avait contrainte à l'accepter. La _Danseuse_ et l'_Hébé_, elle les tenait de Canova. La ville de Milan lui avait offert ceci et cela. Je n'eus garde de ne pas prendre ces dires au sérieux. Mais ayant une grande admiration pour le vainqueur de Marengo, j'aurais estimé davantage Mme Bonaparte si elle m'eût simplement dit que tous ces chefs-d'oeuvre avaient été conquis à la pointe de son épée. La bonne femme était essentiellement menteuse. Lors même que la simple vérité aurait été plus intéressante ou plus piquante que le mensonge, elle eût préféré mentir.

Le pauvre Adrien de Mun, alors un brillant jeune homme, m'accompagnait dans cette visite. Je trouvai à la Malmaison les de L'Aigle, les La Grange, Juste de Noailles, et _tutti quanti_[135], se faisant déjà prendre la mesure, en imagination, des habits de chambellan dont je les ai vus revêtus depuis.

Une chose nous avait beaucoup frappés, mon mari et moi: c'est la froideur avec laquelle le peuple de Paris, si aisément enthousiaste, reçut la nouvelle de la bataille de Marengo. Nous allâmes, en compagnie de M. de Poix, nous promener au Champ de Mars, le jour anniversaire du 14 Juillet. Après la revue de la garde nationale et de la garnison, un petit bataillon carré d'une centaine d'hommes revêtus d'effets sales et déchirés, les uns le bras en écharpe, d'autres la tête entourée de bandages, et portant les étendards et les drapeaux autrichiens pris à Marengo, entra dans l'enceinte. Je m'attendais à des applaudissements forcenés et bien motivés. À l'encontre de mes prévisions, pas un cri, et très peu de signes de joie. Nous en fûmes aussi surpris qu'indignés, et même, depuis, en y réfléchissant à loisir, la cause de cette froideur nous a toujours paru inexplicable. Ces braves soldats étaient arrivés en poste, nous dit-on, pour paraître ce jour-là à la revue devant le public.

Mme de Staël avait quitté ma maison. Son mari était mort[136], à ce qu'il me semble ou retourné en Suède. Après s'être installée dans un petit appartement, elle se préparait à aller rejoindre son père à Coppet. Bonaparte ne pouvait la souffrir, quoiqu'elle eût fait mille avances pour lui plaire. Je crois même qu'elle n'allait pas chez Mme Bonaparte. Un jour, cependant, je rencontrai Joseph Bonaparte dans son salon. Elle recevait des gens de tous les régimes. Les émigrés revenus en France abondaient chez elle, mêlés aux anciens partisans du Directoire.

CHAPITRE X

I. Vente de la maison de Paris.--Départ pour le Bouilh.--Les récits de la Vendéenne.--Un accident de voiture: dévouement de Marguerite.--La vie au Bouilh.--Mme de Bar et ses enfants.--Grande influence exercée par Mme de La Tour du Pin sur la destinée du jeune de Bar.--II. Mme de Maurville.--L'éducation de Mlle de Lally.--Préoccupations d'avenir.--Le concordat et ses effets.--L'archevêque de Bordeaux, d'Aviau de Sanzai.--L'établissement de l'Empire.--Un _oui_ qui préoccupe beaucoup.--Mme d'Hénin et M. de Lally.--III. Séjour au Bouilh de Mme de Duras et de ses enfants.--Sa nouvelle attitude dans le monde.--Elle cherche à consoler M. d'Angosse.--Mme de Lally et M. Henri d'Aux.--Les cent mille francs de M. de Lally.--Mort de Marguerite.--IV. M. de La Tour du Pin refuse de solliciter un emploi.--Arrangement avec M. Malouet pour l'avenir d'Humbert.--Naissance d'Aymar, le seul des enfants de Mme de La Tour du Pin qui lui ait survécu.--M. Marbotin de Couteneuil, oncle de M. Henri d'Aux.--Mariage de Mlle de Lally et de M. Henri d'Aux.--Mort brillante du lieutenant Alexandre de Maurville.

I

Enfin, vers le mois de septembre, nous nous décidâmes à partir pour le Bouilh. Nous avions vendu notre maison[137] à Paris assez mal. Elle était située dans un vilain quartier, la rue du Bac. Je ne me souviens plus de l'affectation donnée par mon mari aux fonds provenant de cette vente. Il trouva à son retour un si grand désordre dans les affaires de son père et dans les siennes propres, tant de malheur s'attachait à tout ce qu'il entreprenait que, malgré son intelligence et sa capacité, rien ne lui réussissait. Assurément, tous ses actes étaient uniquement inspirés par le seul désir d'améliorer la fortune de ses enfants! Paix et respect donc à sa mémoire.

Nous emmenâmes de Paris un instituteur pour mon fils, c'était un prêtre qui avait émigré en Italie et qui en avait étudié la langue à fond. Il se nommait M. de Calonne. Comme société, sa présence offrait peu de ressource. Mais, quoiqu'il fût dans une position fort précaire, on nous donna de très bonnes recommandations sur son compte et sur sa moralité. Cela nous détermina à le prendre. Mon mari s'en alla seul par Tesson, et je pris un voiturier qui nous mena à petites journées dans un grand carrosse, où prirent place, en plus de moi, M. de Calonne, mon fils[138], mes deux filles[139], ma bonne Marguerite et une fille de la nourrice d'Humbert, dont nous avions fait notre femme de chambre. Humbert s'assit à coté du cocher. À Tours, nous rencontrâmes une femme qui s'en allait à Bordeaux dans une petite charrette chargée de toiles et de mouchoirs de Cholet. Appelée à voyager seule, elle fut bien aise de se joindre à nous, comme moyen de protection, car les routes étaient peu sûres. Humbert, ayant lié conversation avec notre compagne de route, vint me demander la permission de monter dans sa charrette. Il y resta jusqu'au Bouilh.

Cette femme était Vendéenne. Elle avait fait la guerre, assisté à toutes les affaires, passé et repassé la Loire. Elle racontait tous les événements auxquels elle avait pris part à Humbert, qui ne se lassait pas d'écouter ses récits. Puis il me les répétait, et ce fut ainsi que j'appris l'histoire de cette intéressante et admirable guerre, dont j'avais à peine entendu parler pendant les cinq mois que nous passâmes à Paris, tant le gouvernement prenait de soin pour que les détails n'en fussent pas publiés. Plus tard j'acquis la certitude, comme je le dirai par la suite, que Bonaparte lui-même ignora tous les détails de cette noble lutte, jusqu'au jour où il lut les mémoires manuscrits de Mme de La Rochejaquelein[140].

Nous eûmes un affreux accident en arrivant au Bouilh. Les chemins étaient affreux, presque impraticables. J'avais suspendu au milieu de la voiture une barcelonnettte dans laquelle ma petite Cécile, si délicate, se trouvait couchée. En sortant d'un village, la voiture donna dans une ornière profonde. La cheville ouvrière cassa et nous versâmes. La glace était levée du côté de la tête de l'enfant, côté précisément vers lequel nous tombions, assez doucement d'ailleurs, puisque nous allions au pas. Mon excellente Marguerite vit que la tête de la petite était sur le point de heurter la glace qui venait de se briser en éclats. Elle n'hésita pas, allongea le bras qui, jeté contre les débris de verre, reçut une coupure affreuse jusqu'à l'os, et s'écria: «La petite n'a rien.» Mais l'enfant ayant été en un instant couverte du sang de la pauvre bonne, j'éprouvai tout d'abord une mortelle frayeur. Un chirurgien de la localité fut appelé pour panser la blessée. Quant à la femme de chambre, elle avait le bras démis, et je fus obligée de la laisser pendant quelques jours dans le village.

Enfin, nous arrivâmes au Bouilh, où je fus heureuse de me retrouver. J'avais grand besoin de repos. Une excellente fille que j'y avais laissée avait pris soin de tout, malgré l'apparence de séquestre que l'on avait remis sur le château. Mon mari arriva peu de jours après, et nous nous trouvâmes enfin tous réunis chez nous.

M. de La Tour du Pin se consacra à l'agriculture et à l'éducation de son fils, à laquelle je contribuais pour ma part, afin qu'il n'oubliât pas l'anglais. Humbert était âgé de dix ans et demi, Charlotte allait en avoir quatre, et Cécile avait six mois. Mon excellente bonne, Marguerite, se dévouait avec plus d'attention et de tendresse aux chers enfants que je ne le faisais moi-même.

Je revis avec plaisir notre bonne et spirituelle voisine, Mme de Bar. Sa fille, alors dans sa vingtième année, me témoignait beaucoup d'amitié. Elle avait aussi un fils, âgé de dix-sept ans. J'ai exercé une grande influence sur sa destinée, sans qu'il s'en soit peut-être jamais rendu compte. Aussi son souvenir m'est-il resté cher et douloureux.

Mme de Bar, femme de prodigieusement d'esprit, se trouvait veuve d'un officier du génie très distingué, ami intime de mon beau-père. Il mourut au commencement de la Révolution, et sa femme se retira à la campagne sans autre fortune qu'une propriété en vignes qu'elle faisait valoir. Malgré son esprit, ses bons sentiments, sa distinction, et quoiqu'elle aimât passionnément son fils, âgé de dix ans seulement lorsqu'il perdit son père, elle avait complètement négligé son éducation. M. de La Tour du Pin le lui reprocha vivement. À quoi elle répondit qu'il ne voulait rien faire, qu'il avait horreur des livres et ne témoignait de goût pour aucune carrière. Elle lui reconnaissait cependant de l'esprit naturel. Comme je n'ajoutai pas foi à ces excuses d'un amour maternel mal entendu, elle me pria de parler à son fils. Je m'y prêtai volontiers. Un matin donc que j'étais seule à arranger les livres dans la bibliothèque, il vint me trouver. Je lui demandai de m'aider. Il y mit un zèle et une intelligence qui me surprirent. L'occasion était propice pour lui faire un peu de honte de son ignorance, puis je lui fis promettre de s'arracher à sa paresse, d'étudier, de lire. Je lui donnai des livres à emporter, en lui demandant de me faire de ces ouvrages des extraits que je corrigerais, sans en parler, même à sa mère. Il fut transporté de reconnaissance. Quinze jours plus tard, Mme de Bar me dit que j'avais fait un miracle: son fils passait maintenant les jours et les nuits à écrire. Il m'apporta ses premiers essais, je les corrigeai, et au bout de deux mois, son esprit très supérieur s'était développé au point que je dus reconnaître mon insuffisance à être plus longtemps son institutrice. Le désir d'entrer dans la marine lui vint, et comme je connaissais beaucoup le commissaire général de la marine à Bordeaux, M. Bergevin, j'obtins son admission à l'École de marine, à titre d'élève aspirant. Au moment de partir, le pauvre enfant fut désespéré. Il me demanda la permission de m'écrire ses progrès, et je lui promis de lui répondre exactement. Cette âme si ardente et ce coeur si pénétré, hélas! d'un sentiment dont il ne se doutait pas, avaient besoin de croire que ses progrès m'intéressaient. Mais n'interrompons pas ce triste récit; je veux le continuer tout de suite.

Le jeune de Bar alla à Bordeaux, où ses études se firent avec une distinction si extraordinaire, qu'au bout d'un an, après les examens du célèbre Monge, il fut envoyé à Brest avec le grade d'aspirant de deuxième classe. Quand, revêtu de son uniforme, et en route pour rejoindre une grande école d'où il sortirait officier, il vint me voir, rien ne peut peindre les sentiments de bonheur, d'orgueil, de gloire dont il était animé. Quand il entra dans le salon, je ne le reconnus tout d'abord pas. Il avait grandi, sa figure s'était développée. Je lui parlai avec intérêt du succès de ses études. Il répondit les larmes aux yeux: «C'est votre ouvrage.» Pauvre enfant! À Brest, il eut les mêmes succès, au premier examen. On le mit sur les rangs pour être aspirant de première classe, et on l'embarqua sur un vaisseau de guerre. Mais il fallait beaucoup travailler. Il y consacrait ses nuits. Pour ne rien coûter à sa mère, il se nourrissait mal. La maladie vint; son sang, brûlé par l'étude et par les veilles, s'alluma. En quelques jours, le mal l'emporta, et la cruelle mission de l'apprendre à sa pauvre mère m'incomba. Il ne revint de lui qu'un petit étui de mathématiques. Son père l'avait donné à mon beau-père, et je lui en avais fait cadeau.

Après mes propres douleurs, la mort de ce charmant jeune homme représente le plus triste de mes souvenirs. Le sentiment que j'avais fait naître en lui avait été le flambeau qui l'avait éclairé, mais en le dévorant. Sa mort me causa presque un remords, puisque sans mon intervention dans sa vie il aurait vécu paisiblement, dans son ignorance, il est vrai, mais enfin, il aurait vécu. Sa mère, tout en le pleurant, ne m'en a pas voulu pourtant d'avoir développé des facultés qu'elle laissait endormies. Que serait-il devenu sans moi? Sa vie eût-elle répondu à ce qu'elle promettait d'être par moi?

II

Mais revenons au Bouilh. Peu de temps après notre installation, une cousine de mon mari, Mme de Maurville, vint nous y retrouver. Elle avait été dépouillée des biens qu'elle possédait en France, et sa principale ressource consistait en une pension de 40 livres sterling que lui faisait l'Angleterre. On la lui avait accordée comme veuve d'un officier général de la marine française qui avait pris un grade en Angleterre, chose, on peut le dire en passant, assez vilaine. Elle avait une soeur dont le mari, M. de Villedon, servait la République de corps et d'âme. M. de Villedon avait le malheur d'être gentilhomme et sa femme était très bien née. Ils crurent devoir donner des arrhes, comme on disait alors, à la Révolution, et, dans ce but, achetèrent la terre de Mme de Maurville, avec tout son mobilier. À son retour en France, Mme de Maurville croyait encore que M. de Villedon avait racheté sa terre pour la lui restituer. Mais elle fut bientôt détrompée, et retrouva de ses biens moins que rien: 500 à 600 francs de rente, et pas un toit pour s'abriter. Le nôtre lui fut offert. Elle l'accepta avec cette simplicité de coeur qui caractérise la véritable noblesse. Quoique douée de peu d'esprit, elle avait l'âme très élevée, un excellent caractère, dénué de ces petits inconvénients qui troublent souvent un intérieur plus que de véritables défauts, quand pour dissimuler ceux-ci on possède assez d'empire sur soi. Mme de Maurville aimait tendrement M. de La Tour du Pin. Plus âgée que lui de quatre ans, elle le connaissait depuis son enfance. Elle se trouva très heureuse chez nous. Son unique fils[141] avait été élevé à l'école fondée par le célèbre Burke pour les jeunes émigrés. Revenu d'Angleterre à dix-huit ans sans aucune fortune, il s'engagea dans un régiment de chasseurs à cheval, comme simple chasseur, sous la protection du colonel, M. de La Tour Maubourg. Cette protection lui fut acquise sur l'initiative de Mme d'Hénin, et grâce à l'entremise de M. de La Fayette.

Mme d'Hénin vint au Bouilh à différentes reprises pendant les huit ans que nous y avons habité. Lors de son premier séjour, qui dura plusieurs mois, elle m'amena la fille[142] de M. de Lally, qui sortait de chez Mme Campan, en me priant d'achever son éducation. Mlle de Lally avait près de quinze ans. Je l'accueillis avec plaisir. Elle était douce, bonne enfant, savait assez bien l'orthographe, la musique et la danse. Quant à la culture de l'esprit, elle avait été complètement négligée. J'envisageai la mission que l'on me confiait comme une grande charge et comme une responsabilité un peu lourde à porter. Mon mari m'engagea à l'accepter néanmoins, et son désir était pour moi une loi contre laquelle la pensée ne me vint même pas de résister. Comme nous étions trop peu fortunés pour augmenter sans inconvénient nos dépenses, ma tante voulut que M. de Lally nous remît pour la pension de sa fille une somme équivalente à celle qu'il payait pour elle chez Mme Campan. Accepter une telle condition me parut déchoir un peu; nous nous y soumîmes cependant. M. de Lally, en outre, conservait le soin de l'entretien personnel de sa fille. Elle n'a pas eu à se plaindre de ces arrangements, et, de mon côté, je puis dire que nous n'avons pas eu à les regretter. Je fis, en m'occupant de Mlle de Lally, la répétition de l'éducation que plus tard je devais donner à mes filles. Mon mari se chargea de lui apprendre l'histoire, la géographie. L'enseignement de l'anglais, dont elle avait déjà quelques notions, me revint, et l'instituteur de mon fils lui donna des leçons d'italien. Nos lectures à haute voix, en commun, lui profitèrent également. Elle aima beaucoup mes enfants, surtout Cécile, dont elle commença l'éducation première. Très bonne enfant, d'un caractère sûr, quoique un peu sournois, elle s'arrangeait fort bien avec Mme de Maurville, n'ayant pas plus d'esprit l'une que l'autre. Je ne suis pas éloignée de penser que toutes deux éprouvaient pour moi un sentiment plus rapproché du respect et de la crainte que de l'affection. Quoi qu'on ait pu dire, je ne suis pas dominante. Jamais je n'ai demandé à ceux avec qui j'ai vécu plus que ce qu'ils pouvaient donner. Ce qu'on nomme la querelle de sentiments m'a toujours paru la chose la plus absurde du monde, quand elle n'est pas fondée sur celui dont dépend le destin de la vie.

Nous songions, mon mari et moi, à l'avenir de nos enfants, et cette préoccupation n'était pas la moindre des inquiétudes que le mauvais état de nos affaires nous causait. La terre du Bouilh, réduite à sa seule valeur territoriale, représentait peu de chose. La guerre avec l'Angleterre avait mis à rien le prix des vins, surtout des vins blancs, déjà de peu de valeur, de tout temps, dans nos contrées. On les achetait au prix de 4 à 5 francs la barrique. Mon mari installa une brûlerie à eau-de-vie, et engagea de fortes dépenses pour la mettre en état de fonctionner convenablement. Mais les profits de cette sorte de commerce nous permettaient tout au plus de vivre, et bientôt il faudrait songer à l'avenir de mon fils[143]. C'était notre unique et dévorante pensée.

Ma tante et M. de Lally nous écrivaient de Paris que toutes les personnes que nous avions connues autrefois se ralliaient au gouvernement. On venait de publier le concordat, et le rétablissement de la religion eut un effet prodigieux dans nos provinces. Jusqu'à ce moment, on n'assistait à l'office divin que dans les chambres, sinon tout à fait en secret, du moins assez silencieusement pour ne pas compromettre l'officiant, presque toujours un prêtre émigré rentré. Aussi quand on vit arriver un respectable archevêque, M. d'aviau de Sanzai, à Bordeaux, et que l'intrus disparut sans que j'aie jamais su ce qu'il était devenu, ce fut une joie qui tenait du délire. Nous eûmes l'honneur de le posséder au Bouilh pendant les deux premiers jours qui suivirent son entrée dans le diocèse. Nous réunîmes pour le recevoir tous les bons curés de notre ancien domaine, qui comprenait dix-neuf paroisses. La plupart, nommés récemment, revenaient des pays étrangers. D'autres avaient vécu cachés chez leurs paroissiens ou dans des maisons particulières. Notre saint archevêque se fit adorer de tous. Son entrée à Bordeaux fut un triomphe. La reconnaissance qu'on éprouvait s'en allait au grand homme qui tenait les rênes du gouvernement. Quand il se déclara consul à vie, elle se traduisit par une approbation presque unanime de ceux appelés à voter sur cette proposition.

Un peu plus tard, enfin, parurent dans les communes les listes où l'on devait inscrire son nom et répondre par _oui_ ou par _non_ à la question de savoir si le consul à vie devait se proclamer _empereur_.

M. de La Tour du Pin fut dans une agitation extraordinaire avant de se décider à mettre _oui_ sur la liste de Saint-André-de-Cubzac. Je le vis se promener seul dans les allées du jardin, mais je ne me permis pas de pénétrer dans ses incertitudes. Enfin, un soir il rentra, et j'appris avec plaisir qu'il venait d'écrire un _oui_ comme résultat de ses réflexions.

On se sera aperçu que je brouille un peu les époques. Assurément je ne suis pas dans leur ordre les événements qui ont rempli les huit ans que nous avons passés au Bouilh. Six mois de ce temps me parurent très agréables. Ce furent ceux du séjour de Mme de Duras et de ses enfants[144].