Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)
Chapter 13
Le capitaine avait hâte de se débarrasser de ses passagers. On jeta dans une chaloupe les effets pêle-mêle. Mon mari et ma bonne partirent avec mon fils. Quant à moi, le capitaine, compatissant à mon état, m'embarqua, ainsi que ma fille dans un canot particulier, et donna l'ordre aux deux matelots qui le montaient de me mettre à terre le plus près possible de la ville. Cette recommandation faillit m'être fatale. La marée étant basse, lorsque nous accostâmes la jetée, j'éprouvai beaucoup de peine à monter, les deux matelots me saisirent alors par les poignets; malgré le balancement du canot, ils ne me lâchèrent plus, et cela bien heureusement, car je serais certainement tombée dans la mer; puis ils me hissèrent sur la jetée, de telle sorte que pendant quelques instants je fus suspendue par les bras: ils me quittèrent ensuite en me laissant seule avec ma petite Charlotte. Je sentis que je m'étais fait beaucoup de mal. Je dus néanmoins me mettre en route pour retrouver mon mari, que j'apercevais au loin monté sur une charrette, qui portait également la bonne et nos effets. Ce ne fut pas sans peine que je le rejoignis. Je ressentais une violente douleur au côté droit, et depuis j'ai toujours été persuadée que je m'étais fait une lésion interne dans la région du foie. Les médecins n'ont jamais voulu reconnaître ce mal, mais il n'en est pas moins vrai que je n'ai pas cessé d'en souffrir à dater de ce jour et qu'à soixante-treize ans que j'ai aujourd'hui, j'en souffre encore.
Nous allâmes frapper à la porte de deux ou trois auberges sans pouvoir trouver de logement, tant il y avait d'émigrés partant pour l'Angleterre ou en venant.
Enfin, dans l'une d'entre elles cependant, quand on s'aperçut que je souffrais, on m'apporta, par charité, une paillasse et des draps avec lesquels on me fit un lit par terre. Marguerite me déshabilla, ce qui ne m'était pas arrivé depuis trois jours, et je pus me coucher. Quelques instants après, je fus prise d'une fièvre violente, jointe à un transport au cerveau, qui dura toute la nuit. M. de La Tour du Pin, très inquiet, craignait une fausse couche ou une maladie grave. Il envoya chercher un médecin. Après bien des recherches on en ramena un qui ne parlait pas un mot de français. Je parvins, aidée toutefois d'un interprète, à lui faire comprendre que j'attribuais ma douleur au côté, au fait d'avoir été tenue suspendue par les bras au moment où les matelots m'enlevèrent du canot pour me mettre sur la jetée. Il m'appliqua sur le point malade un grand cataplasme composé d'avoine bouillie dans du vin rouge, et m'ordonna une drogue si calmante que je dormis vingt-quatre heures de suite. À mon réveil, j'étais tout à fait rétablie.
II
Pendant que je reposais, mon mari avait acheté, pour 200 francs, une vieille petite calèche, assez spacieuse pour nous contenir tous. Après un second jour de repos, nous nous mîmes en route dans cette voiture ouverte, au mois de janvier, dans le nord de l'Allemagne. Heureusement le temps favorisa les premiers jours de notre voyage. Une pluie torrentielle ne cessa de tomber pendant la quatrième journée. Marguerite et moi étions à peu près à couvert dans le fond de la calèche; mais M. de La Tour du Pin et Humbert, malgré un parapluie, furent mouillés jusqu'aux os. Nous restâmes deux jours à Brême pour sécher leurs habits et leurs manteaux, auprès de ces beaux grands poêles qu'on trouve dans les maisons allemandes, et aussi pour nous reposer. Puis le temps étant redevenu beau, nous nous mîmes de nouveau en route. Il était tombé beaucoup de neige, et la route se distinguait à peine dans les plaines de bruyères que nous traversions. Quoique marchant continuellement au pas, nous n'en versâmes pas moins trois fois dans la journée sans nous faire de mal ou sans croire sur le moment nous en être fait.
Vers le soir, nous arrivâmes dans une petite ville, Wildeshausen, où nous devions coucher. Elle était située dans l'électorat de Hanovre et avait par conséquent une garnison hanovrienne. Les officiers, ce jour-là, donnaient un grand bal à un autre régiment de passage. Toutes les chambres de l'unique auberge de l'endroit étaient occupées. Nous avions cherché un refuge dans le vestibule, près du poêle, et nous nous tenions là fort attristés par la perspective de passer la nuit sur des bancs de bois, lorsqu'un officier pimpant et vêtu pour la soirée dansante vint galamment me dire en anglais que, prévoyant qu'il passerait toute la nuit au bal, il mettait sa chambre à ma disposition. Nous y entrâmes pour souper. Le repas servi, mon mari, remarquant que je ne mangeai pas, me demanda si je souffrais. Je ne pus lui cacher davantage l'impossibilité où je me trouvais d'aller plus loin, et que je sentais proche le moment de mon accouchement. À ces paroles, son désespoir ne saurait se peindre. Ce fut à mon tour de le consoler en lui disant que les enfants naissaient partout et que tout se passerait bien. Mais il fallait sortir de la chambre du capitaine.
Le maître d'hôtel, mis au courant, par signes, de la situation, envoya réveiller au bout de la ville un vieux perruquier, Français d'origine, établi à Wildeshausen depuis la guerre de Sept Ans. Il arriva très promptement, car les toilettes du bal l'avaient empêché de se coucher. Son premier soin fut de courir à la recherche du médecin de la localité. Celui-ci, un élégant jeune homme, arriva ganté de blanc. Il sortait du bal et était encore tout essoufflé de sa dernière valse. Sa connaissance du français se réduisait à quelques phrases de la grammaire et toutes médicales. Comme j'étais étendue sur le lit, enveloppée dans mon manteau, il ne put, par la rondeur de ma taille, pronostiquer le genre de maladie dont je souffrais. «La fièvre?» dit-il.--«Mais non», répondis-je.--«Alors?» reprit-il d'un ton interrogateur. Le vieux perruquier Denis, qui avait déserté pendant la guerre de Sept Ans, intervint heureusement à ce moment pour lui expliquer la nature de ma maladie. Il demanda si je pouvais être transportée sans inconvénient dans deux chambres qu'il savait être à louer au bout de la petite ville. Le médecin y consentit, puis retourna au bal. Denis courut réveiller le propriétaire de ces deux chambres, et avant le jour j'y étais installée.
La maison, comme toutes celles des gros paysans de cette partie de l'Allemagne, avait une grande porte cochère par laquelle on pénétrait dans une large remise qui occupait toute la profondeur de la maison. Sur le devant, à droite et à gauche de cette remise, au rez-de-chaussée, se trouvaient deux bonnes chambres bien propres et convenablement meublées. Marguerite et mes deux enfants, Humbert et Charlotte, se mirent dans l'une. La plus grande me fut affectée, et mon mari s'installa dans un cabinet attenant.
Nous avions heureusement avec nous le linge et tout ce qui pouvait être nécessaire au petit être qui allait venir au monde. Ne souffrant pas encore beaucoup, j'eus le temps de vaquer à tous nos petits arrangements, et c'est le lendemain matin seulement, 13 février 1800, que je donnai le jour à une petite fille[131] d'une extrême délicatesse, née à sept mois et demi. J'osais à peine concevoir l'espoir de la conserver, tant elle était maigre et chétive. Hélas! je l'ai gardée dix-sept ans, pour me la voir ravie ornée de tous les dons de la beauté, du caractère, de l'esprit et douée d'agréments de tous genres... Dieu me l'a reprise: Sa sainte volonté soit faite!
Elle se nommait Cécile, nom chéri qu'a porté, en la remplaçant, celle[132] qui parcourt peut-être ces lignes. Qu'elle y lise aussi ma reconnaissance pour tout le bonheur qu'elle a répandu sur ma vieillesse.
Le lendemain du jour où j'étais accouchée, le bailli de la localité, qui avait une première fois déjà envoyé chercher nos passeports, dépêcha un de ses gardes de ville pour lui amener M. de La Tour du Pin. Il dit à mon mari en bon français: «Monsieur, votre passeport danois est sous un faux nom. Vous êtes Français et émigré, et dans l'électorat de Hanovre où vous vous trouvez, il est défendu de laisser séjourner les émigrés français plus de deux fois vingt-quatre heures.» M. de La Tour du Pin fut terrifié par ce discours. Il allégua que je ne pouvais être transportée, étant accouchée seulement depuis quelques heures. Mais le bailli fut inflexible quant au départ de mon mari et déclara qu'avant la fin de la journée il devait, à son choix, partir pour Hanovre ou retourner à Brême. Puis il ajouta: «Monsieur, puisque vous avouez votre qualité de Français, faites-moi connaître votre vrai nom.»--«La Tour du Pin.»--«Ah! mon Dieu, s'écria le bailli, seriez-vous l'ancien ministre de France à La Haye?»--«Précisément.»--«Eh! bien, monsieur, s'il en est ainsi, restez ici tout le temps qu'il vous plaira. Mon neveu, M. Hinuber, un très jeune homme, était ministre de Hanovre à La Haye. Il allait souvent chez vous, vous aviez mille bontés pour Lui, etc.» Et voilà ce brave homme qui énumère les soupers, les tasses de thé, les verres de punch que son neveu avait mangés ou bus chez nous, les contredanses qu'il avait dansées dans nos salons. À partir de ce moment, il se mit à notre disposition avec un zèle qui ne se démentit pas. Je ne serais pas surprise, en vérité, qu'il eût fait publier que tous les habitants devaient être à nos ordres. Jamais on n'a offert une hospitalité aussi franche, des soins aussi recherchés que ceux dont, dès lors, nous fûmes l'objet dans cette petite ville.
Le ministre luthérien avait des pensionnaires et des enfants, parlant anglais, de l'âge de mon fils. Il venait le chercher tous les jours à l'heure de la récréation, qui se passait sur la neige, dont il y avait encore deux pieds. Les chasseurs m'apportaient du gibier. De bonnes dames, dont je n'ai jamais su le nom, m'envoyaient des confitures, des gâteaux, des livres anglais ou français. Quant au médecin, je recevais sa visite tous les jours... mais c'était pour que je lui donnasse une leçon de français.
Je fus rétablie en quinze jours, et le vingt et unième nous partîmes, non sans avoir été prendre le thé chez le bailli, le bourgmestre, le curé, etc. Wildeshausen avait une église catholique. Ma toute petite fille y fut baptisée et tenue sur les fonts par le vieux perruquier et sa femme qui, depuis quarante ans qu'elle l'avait épousé, n'avait pas appris un mot de français. J'allai faire mes relevailles dans la même église.
III
Nous prîmes la route de Lingen pour entrer en Hollande. Un certain nombre de jeunes gens nous accompagnèrent pendant plusieurs lieues. Ils nous quittèrent dans une auberge où nous nous étions arrêtés pour faire déjeuner les enfants. Avant de se séparer de nous, ils voulurent à toute force me décider à boire une tasse d'un mélange allemand dont ils avaient préparé les ingrédients. Je pensais que ce serait détestable, et néanmoins, après en avoir goûté, je trouvai le breuvage excellent. Il se composait de vin de Bordeaux chaud, dans lequel on mettait des jaunes d'oeufs et des épices. Le médecin se trouvait parmi ceux qui me reconduisaient. Ce fut par son ordonnance que j'avalai ce mélange qui me grisa un peu.
Les braves gens de mon escorte nous quittèrent alors en nous souhaitant avec ferveur un bon voyage. Leurs voeux nous portèrent bonheur car il ne nous arriva rien de fâcheux, et ma petite fille supporta étonnamment bien la route, pour une enfant qui n'avait pas un mois. Elle ne quittait pas, il est vrai, mon sein le jour comme la nuit, et j'eus grand soin de ne pas lui laisser respirer une seule fois l'air glacial de ces plaines du Nord. Sans les soins minutieux dont elle fut entourée par Marguerite et par moi, elle aurait pu difficilement résister à un voyage si long et si pénible au mois de mars.
Nous arrivâmes enfin à Utrecht, et mon mari alla aussitôt à La Haye pour se faire délivrer un passeport en règle par l'ambassadeur de la République française auprès de la République batave, M. de Semonville. Celui-ci, tournant toujours au vent qui soufflait, avait déjà su plaire au nouveau gouvernement, dont Bonaparte était le chef. M. de La Tour du Pin connaissait très intimement, depuis longtemps, M. de Semonville. Aussi fut-il reçu à bras ouverts, et on lui fabriqua un superbe passeport attestant qu'il n'était pas sorti d'Utrecht depuis le 18 fructidor.
Pendant la courte absence de M. de La Tour du Pin, Mme d'Hénin, par le plus grand des hasards, passa à Utrecht, et mon mari fut fort surpris de trouver sa tante au retour du voyage qu'il venait de faire à La Haye.
Mme d'Hénin s'en allait, je crois, chez M. de La Fayette, établi depuis sa sortie de prison, après le traité de Campo-Formio, à Vianen, près d'Utrecht. Je ne puis me rappeler si elle venait de France ou d'Angleterre. Elle possédait toujours deux ou trois passeports différents, et changeait de nom et de route à tous moments.
Nous restâmes deux jours avec elle; puis, profitant d'une voiture que l'on dirigeait sur Paris, et que nous nous chargeâmes de remettre à destination, nous partîmes.
En arrivant à Paris, nous étions descendus à l'hôtel Grange-Batelière. Mon mari y fut réveillé, au milieu de la nuit, d'une façon singulière. Le garçon d'auberge avait entendu prononcer plusieurs fois, pendant notre souper, le nom de mon fils: Humbert. Or, il se trouva qu'on recherchait pour l'arrêter, j'ai oublié pour quel motif, un certain général Humbert, logé comme nous dans l'hôtel. Les gendarmes chargés de l'arrestation furent, quand ils se présentèrent, conduits dans la chambre de mon mari par ce même garçon d'auberge, qui affirmait que nous avions souvent répété le nom d'Humbert pendant la soirée. Le quiproquo fut bientôt expliqué. Les gendarmes, de fort mauvaise humeur contre le garçon qui les avait induits en erreur, s'en plaignirent au maître de la maison. Ce dernier n'était autre que l'ancien tailleur Pujol. Il avait, à cette époque, fait fortune, et sa jolie fille a épousé plus tard le peintre célèbre, Horace Vernet.
Mon beau-frère Lameth et notre ami Brouquens se trouvaient à Paris. M. de Lameth nous logea dans une charmante petite maison toute meublée, rue de Miromesnil, occupée jusque-là par deux de ses amis qui venaient de la quitter pour s'en aller passer à la campagne tout l'été. Nous étions prédestinés à habiter des maisons de filles. Celle de Richmond appartenait à une actrice. Celle-ci avait été arrangée pour Mlle Michelot, ancienne maîtresse de M. le duc de Bourbon. Tous les murs étaient ornés de glaces, et cela avec une telle prodigalité que je fus obligée de tendre de la mousseline pour en dissimuler la plus grande partie, tant j'étais ennuyée de ne pouvoir bouger sans rencontrer ma figure reflétée de la tête aux pieds.
Je trouvai à Paris, déjà revenues de l'émigration, beaucoup de personnes de ma connaissance. Tous les jeunes gens tournaient, dès ce moment, les yeux, vers le soleil levant, Mme Bonaparte, installée aux Tuileries, dont les appartements avaient été remis à neuf comme par enchantement. Elle avait déjà des airs de reine, mais de la reine la plus gracieuse, la plus aimable, la plus prévenante. Quoique n'ayant pas beaucoup d'esprit, elle avait bien compris cependant les projets de son mari. Le premier consul avait donné à sa femme la mission de ramener à lui _la haute société_. Joséphine lui avait persuadé, en effet, qu'elle en avait fait partie, ce qui n'était pas exact. Avait-elle été présentée à la cour, allait-elle à Versailles? Je l'ignore, mais grâce au nom de son premier mari, M. de Beauharnais, la chose eût été certainement possible. Quoi qu'il en soit, en admettant même sa présentation, elle aurait été comprise alors dans la catégorie de ces dames qui, après avoir été présentées, ne revenaient faire leur cour qu'au jour de l'an. Nous les appelions insolemment _les traîneuses_. On les reconnaissait à la gêne que leur causaient leurs paniers et le bas de leurs robes, dans lequel elles embarrassaient leurs jambes ou celles de leurs voisines, et aussi parce qu'elles levaient les pieds en marchant dans la galerie de Versailles. Dans cette galerie, dont le parquet était uni comme une glace, nous autres, élégantes habituées, nous glissions nos petits souliers blancs comme en patinant. Ne pas se soumettre à cette dernière absurdité de la mode était la raison la plus péremptoire pour acquérir le titre de _traîneuse_.
Je rencontrais M. de Beauharnais tous les jours dans le monde, de 1787 à 1791. Comme il avait également beaucoup vu M. de La Tour du Pin, quand mon mari était aide de camp de M. de Bouillé, pendant la guerre d'Amérique, M. de Beauharnais lui dit un jour: «Viens donc me voir, pour que je te présente à ma femme.» M. de La Tour du Pin se rendit une fois chez eux, mais n'y retourna plus ensuite. La société qui se réunissait dans leur salon n'était pas la nôtre. M. de Beauharnais, toutefois, allait partout, car il s'était lié pendant la guerre avec plusieurs sommités de la grande société. Il avait une charmante figure, et, dans ces temps où la danse était un art, il passait à juste titre pour le _plus beau danseur_ de Paris. J'avais beaucoup dansé avec lui; aussi quand j'appris sa mort sur l'échafaud, j'en éprouvai un sentiment des plus pénibles. Mon souvenir ne me le représentait que dans une contredanse... Quel terrible et frappant contraste!
IV
Je revis M. de Talleyrand toujours animé des mêmes sentiments à mon égard: aimable sans être réellement utile. Pendant les deux dernières années, il avait travaillé à sa fortune d'une manière si efficace que je le retrouvai établi dans une belle maison, sa propriété personnelle, de la rue d'Anjou, riant sous cape de la disposition de se rattacher au gouvernement où il voyait tous ceux qui rentraient en France. Il me dit: «Que fait Gouvernet? Veut-il quelque chose?»--«Non, répondis-je, nous comptons aller nous installer au Bouilh.»--«Tant pis, s'écria-t-il, c'est une bêtise.»--«Mais, repris-je, nous ne sommes pas en état de rester à Paris.»--«Bah! dit-il, on a toujours de l'argent quand on veut.» Voilà l'homme!
Dès que Mme Bonaparte connut, par Mme de Valence et Mme de Montesson, ma présence à Paris, elle désira que je vinsse chez elle. Attirer à soi une femme, jeune encore, ancienne dame de la cour, très à la mode, voilà une conquête, si j'ose le dire, dont elle était très impatiente de se vanter au premier consul. Aussi me fis-je un peu prier, pour donner du prix _à ma condescendance_; puis, un matin, je me rendis chez Mme Bonaparte avec Mme de Valence. Je trouvai dans le salon un cercle de femmes et un groupe de jeunes gens, tous de ma connaissance. Mme Bonaparte vint à moi en s'écriant: «Ah! la voilà!» Elle m'assit à côté d'elle, me dit mille choses gracieuses en répétant: «Comme elle a l'air anglais!»--ce qui cessa d'être une éloge quelque temps après. Elle m'examina de la tête aux pieds, et son attention se porta surtout sur une grosse tresse de cheveux blonds qui entouraient ma tête et dont ses yeux ne pouvaient se détacher. Comme nous nous levions pour partir, elle ne put s'empêcher de demander tout bas à Mme de Valence si cette tresse était bien faite avec mes propres cheveux.
Mme Bonaparte me parla de Mme Dillon, ma belle-mère, avec beaucoup de bienveillance; exprima un vif désir de faire la connaissance de ma soeur Fanny, qui était en même temps sa nièce--la mère de Mme Dillon et celle de Joséphine étaient soeurs.--Puis elle continua en disant que tous les émigrés allaient rentrer, qu'elle en était charmée, qu'on avait assez souffert, que le général Bonaparte souhaitait avant toute autre chose amener la fin des maux de la Révolution, etc., enfin toute une suite de propos rassurants. Elle demanda aussi des nouvelles de M. de La Tour du Pin et témoigna le désir de le voir. Elle partait pour la Malmaison et m'invita à y venir. De toutes façons elle fut fort aimable, et je vis clairement que le premier consul lui avait donné le département des dames de la cour et confié le soin de leur conquête quand elle en rencontrerait. La tâche n'a guère été difficile, car toutes se sont précipitées vers le pouvoir naissant, et je ne connais que moi qui aie refusé d'être dame du palais de l'Impératrice Joséphine.
Je retrouvai à Paris le général Sheldon. Nous avions été élevés ensemble et il avait pour moi l'amitié d'un frère. Le malheureux homme fut à un moment atteint d'une affreuse maladie qui mit fin à sa carrière militaire, pleine de brillantes promesses. Après avoir pris part à toutes les campagnes à la suite desquelles on l'avait promu général de brigade, il fut frappé de fréquentes attaques d'épilepsie. On lui avait donné le commandement de la petite place de Draguignan et de quelques troupes sur la frontière. Il vint à Paris pour tâcher d'obtenir quelque chose de mieux par l'entremise du général Clarke, depuis duc de Feltre, son compagnon d'armes dans le régiment de Dillon. Personnellement sans fortune, il avait commis la très grande sottise d'épouser par amour la fille d'un notaire de Draguignan, riche seulement de sa très jolie figure. Ce pauvre Sheldon a accumulé maladresse sur maladresse pendant toute sa vie. Notre oncle commun, l'archevêque de Narbonne, après l'avoir élevé, le confia tout jeune à mon père, qui l'incorpora dans son régiment. Ce fut Sheldon[133] qui apporta les drapeaux conquis à la prise de Grenade. Cette victoire, due à la vaillance des grenadiers du régiment de Dillon, qui étaient montés à l'assaut commandés par Sheldon, âgé de vingt-deux ans seulement, lui valut le brevet de colonel. Ce fut pour le brave garçon une mauvaise chance, car dès lors il devint impossible de l'employer dans son grade. À la paix, il fut mis _à la suite_ de la légion des hussards de Lauzun. Il n'en tira d'autre avantage que l'obligation d'acheter un uniforme dont le prix dépassait de beaucoup une année d'appointements. Puis il passa en Angleterre, sur l'invitation du beau et célèbre colonel Saint-Léger, ami intime du prince de Galles. Par cette longue digression, je me suis proposé d'arriver à une circonstance remarquable dans laquelle mon cousin a joué un rôle qui mérite d'être rappelé. Logé chez le prince et comblé de ses bontés, c'est lui, en sa qualité d'_Anglais catholique_, qui fut témoin du mariage du prince de Galles avec Mme Fitzherbert. On a beaucoup nié la célébration de ce mariage. Comme Mme Fitzherbert était catholique, et que ce fut un prêtre catholique qui bénit le mariage, il est très plausible de supposer que les dispenses nécessaires avaient été accordées. Ceci explique comment les dames catholiques les plus rigides, et, entre autres, ma tante lady Jerningham, continuèrent à la voir, malgré la publicité de son union avec le prince de Galles[134].
M. de La Tour du Pin et moi, nous n'avions jamais été inscrits--je ne m'explique pas pourquoi--sur la liste des émigrés. Il nous fallut donc prendre un certificat de résidence en France, signé de neuf témoins, formalité indispensable, dont personne n'était dupe cependant. Dans ce but, je me rendis à la municipalité du quartier avec mon escouade de témoins. Lorsque le certificat fut signé et revêtu de tous les _mensonges_ nécessaires, le maire, en m'en remettant très poliment une expédition, me dit tout bas: «Cela n'empêche pas que toutes les pièces de votre habillement n'arrivent de Londres.» Puis il se mit à rire. Quelle comédie!