Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)
Chapter 12
Quelques jours plus tard, j'allai aussi à Londres avec des dames anglaises que je connaissais et que je voyais souvent à Richmond. C'étaient deux soeurs, dont l'aînée, miss Lydia White, a été célèbre comme une fameuse _blue stocking_[110]. Cette dernière s'était prise pour moi d'une sorte de passion romanesque à cause de mes aventures d'Amérique. L'une de ces dames chantait bien, et nous faisions de la musique ensemble. Leurs livres étaient à ma disposition. Quand je leur rendais visite, le matin, elles me retenaient chez elles toute la journée, et le soir venu je ne pouvais les quitter qu'en promettant de revenir dans la semaine. Enfin, ayant formé le projet de passer une semaine à Londres, elles conjurèrent M. de La Tour du Pin de me permettre de les accompagner.
Ce petit voyage à Londres avec miss Lydia White et sa soeur me mit un peu en rapport avec la société. Nous allâmes à l'Opéra, où l'on donnait _Elfrida_ et où chantait la Banti, que j'avais déjà entendue avec lady Bedingfeld. On me mena aussi à une grande assemblée chez une dame que j'aperçus à peine. Il y avait du monde jusque sur l'escalier. Personne ne songeait à s'asseoir. Le hasard me poussa dans le coin d'un salon où l'on essayait de faire de la musique que personne n'écoutait. Un homme était au piano. Je l'écoutai avec surprise; il me sembla n'avoir jamais rien entendu d'aussi agréable, d'aussi plein de goût, d'expression, de délicatesse. Au bout d'un quart d'heure, voyant que personne ne l'écoutait, il se leva et s'en alla. Je demandai son nom... C'était Cramer! Nous sortîmes avec peine de cette cohue, tant la foule des invités était nombreuse; mais la voix du portier: _Miss White's carriage stops the way_[111] nous obligea à nous hâter. C'est un ordre auquel il faut obéir sous peine de perdre son tour dans la file et d'être condamné à attendre une heure de plus.
Au bout de la semaine, qui me parut longue et ennuyeuse, je revins à Richmond avec plaisir. Il m'était né, pendant ce temps, une amie qui lira peut-être ces souvenirs quand je ne serai plus. Mme de Duras[112] accoucha avant terme, le 19 août, de ma chère Félicie. Je m'étais liée avec Claire pendant un court séjour qu'elle avait fait à Richmond, et, quoique nos caractères ne fussent pas très sympathiques, nous nous prîmes cependant de goût l'une pour l'autre. Elle était alors folle de son mari, qui lui faisait des infidélités qu'elle ressentait, quand elle les apprenait, avec une passion et des désespoirs très peu propres à le ramener. Peu de temps après ses couches, ils louèrent une maison à Teddington, village à deux milles de Richmond. Amédée de Duras était la plus ancienne de mes connaissances. Dans notre première jeunesse, nous avions fait de la musique ensemble. Nous recommençâmes à Teddington, où j'allais souvent passer la journée. M. de Poix, établi à Richmond, avait un cheval excellent et un tilbury. Bien des fois je me rendais à pied à Teddington et il me ramenait à Richmond dans sa voiture. Ainsi se passa l'été de 1798.
Nous fîmes une excursion de huit jours dont j'ai conservé le meilleur souvenir. Mes enfants étaient si en sûreté avec mon excellente bonne, que cette petite absence ne me causait aucune inquiétude. Nous partîmes, M. de Poix et moi dans son tilbury, M. de la Tour du Pin à cheval, et, après être passés à Windsor, nous allâmes coucher à Maidenhead. Nous y passâmes le lendemain à visiter _Park Place_ et à nous promener en bateau:
Where beauteous Isis and her husband Tame With mingled waves, for ever flow the same[113].
(Prior.)
De là nous allâmes à Oxford, à Blenheim, à Stowe, etc., et nous revînmes par Aylesbury et Uxbridge. Les beaux établissements de campagne qu'il nous fut donné de visiter me charmèrent. C'est là seulement que les Anglais sont vraiment grands seigneurs. Un très beau temps favorisa toute la semaine que nous employâmes à cette excursion, entreprise à frais communs. Je dirai, à ce propos, que le climat de l'Angleterre, hors de Londres, est fort calomnié. Je ne l'ai pas trouvé plus mauvais que celui de la Hollande, et incomparablement meilleur et moins incertain que celui de la Belgique. Notre petit voyage me laissa la plus agréable impression. Il y a ainsi dans ma longue vie de rares points lumineux, comme dans les tableaux de Gérard delle Notti[115], et cette courte excursion en est un.
IV
Revenus à Richmond, je repris mes occupations de ménage. Les nouvelles de France paraissaient moins mauvaises. Mon mari projetait même de m'y envoyer pour quelques jours, munie d'un passeport anglais, qui n'aurait pas été tout à fait faux, puisque je l'aurais signé de mon nom, Lucy Dillon. À ce moment, on apprit que deux émigrés, MM. d'Oilliamson[116] et d'Ammécourt, rentrés en fraude, avaient été pris et fusillés. Cela se fit sans aucune forme de procès, et je crois que le fait n'a été mentionné dans aucun des nombreux mémoires écrits depuis. J'avais rencontré autrefois M. d'Oilliamson dans des bals et j'avais même dansé avec lui. Sa mort me frappa beaucoup plus que celle de son compagnon d'infortune, M. d'Ammécourt, conseiller au Parlement.
Ce funeste événement nous détermina à renoncer à ma course en France. La nouvelle nous en parvint le jour même où je devais partir. Personnellement je fus ravie de ne pas entreprendre ce voyage, qui me coûtait extrêmement, non pas que je fusse effrayée du danger, mais quitter mon mari et mes enfants me causait un chagrin mortel. Aussi je me promis bien de ne plus chercher à rentrer sans eux.
Ma vie à Richmond était fort monotone. Je ne voyais plus du tout Mme Dillon depuis que nous lui avions arraché quelque argent, à la suite de correspondances assez vives échangées entre M. de La Tour du Pin et son homme d'affaires. MM. de Fitz-James et de La Touche s'abstenaient de venir chez nous à Richmond. Quand j'allais à Londres, ce qui ne m'arriva qu'une fois ou deux, je ne voyais que lady Jerningham ou lord Kenmare, qui me donnait six louis par mois depuis un an.
Une fois la semaine, je faisais une visite à Mme de Duras, à Teddington, où je me rendais, soit seule à pied, soit avec M. de Poix, en voiture.
Après la naissance de sa seconde fille, Clara, Mme de Duras, en compagnie de son mari, fit un voyage à Hambourg. Le roi Louis XVIII était toujours à Mittau et les grandes charges de la couronne ou de la maison se rendaient dans cette ville, quand arrivait leur temps de service. Les premiers gentilshommes de la chambre venaient de résider auprès du roi pendant leur année.
Le tour de service de M. de Duras étant arrivé, il témoigna le désir d'emmener sa femme avec lui à Mittau. Ils confièrent leurs enfants à Mme de Thuisy. Le père de Mme de Duras, M. de Kersaint, avait siégé à la Convention[117] pendant le procès du roi. Dans la crainte que cette tache, que la mort même de son père pouvait bien ne pas avoir effacée, l'empêchât d'être reçue à Mittau, Mme de Duras donna comme prétexte de son départ la nécessité d'aller s'occuper de certaines affaires de sa mère, partie pour la Martinique dans le but de vendre l'habitation qu'elle possédait là-bas. Quoi qu'il en soit, j'ai eu lieu de croire que, lorsque M. de Duras arriva à Hambourg, il y trouva le duc de Fleury venu pour lui déclarer de la part du roi, que sa femme ne serait pas reçue. Là s'arrêta donc le voyage de Mme de Duras, mais j'ai oublié si M. de Duras alla de sa personne à Mittau. En tout cas, ils revinrent à Teddington peu de temps après.
Le ménage s'accordait moins que jamais. M. de Duras avait une attitude de plus en plus mauvaise à l'égard de sa femme. Elle en pleurait jour et nuit, et adoptait malheureusement des airs déplorables qui ennuyaient son mari à périr. Il le laissait voir avec un sans-gêne blessant, que je lui reprochais souvent. À quoi il répondait que l'amour ne se commandait pas et qu'il détestait les scènes.
Le mari sermonné, je consolai la femme. Je tâchais de lui inspirer un peu d'indépendance, de la convaincre que sa jalousie et ses reproches, en rendant leur intérieur insupportable, éloignaient d'elle son mari. Les journées se passaient tant bien que mal: ils avaient sans discontinuer du monde; il n'en était pas de même des soirées, quand ils étaient seuls. Un vieil officier des gardes du corps, M. de La Sipière, rompait presque toujours par sa présence le tête-tête. Souvent Amédée de Duras profitait de son arrivée pour s'en aller à Londres. C'étaient alors des pleurs et des récriminations sans fin de la part de sa femme. La pauvre Claire ne pensait qu'à faire du roman, avec un mari qui était le moins romantique de tous les hommes! Certes, il aurait joui de son intérieur, si on le lui eût rendu agréable. Mais, sous les apparences de la passion, se dissimulait mal, chez Mme de Duras une arrogance et un empire qui depuis se sont développés encore. Avec beaucoup d'esprit, elle a fait le malheur des siens et d'elle-même.
V
Vers la fin de l'hiver, miss White quitta Richmond. Ce me fut un chagrin, non pas que nous eussions contracté une amitié durable, mais elle avait été si aimable pour moi que je trouvais très agréable son séjour dans notre voisinage.
Ma santé, depuis quelque temps, laissait à désirer. Je me sentais fort languissante sans savoir précisément d'où je souffrais. Je ne pouvais avoir de voiture. D'un autre côté, notre maison était située dans un quartier assez éloigné, le _Green_[118]. J'avais donc renoncé à sortir après souper et je consacrais mes soirées à la lecture des livres que Mlle White, dont la bibliothèque était bien garnie, m'envoyait en grande quantité. Les abonnements étant chers en Angleterre, je n'aurais pu m'accorder la jouissance d'en prendre un. Aussi quelle ne fut pas ma joie, lorsqu'un jour je reçus une boîte sur laquelle mon nom était écrit, et dont le commissionnaire me remit la clef. Je l'ouvris, et j'y trouvai dix volumes de la bibliothèque d'Ookam, de Londres--_Ookam's circulating library_[119]--avec un catalogue des vingt mille volumes de toutes espèces, anglais et français, dont cette bibliothèque se composait. Un reçu, à mon nom, de l'abonnement pour un an, était joint à l'envoi, avec l'avis qu'en remettant la boîte fermée au _stage_[120] de 7 heures du matin, celui du soir la rapporterait contenant les livres demandés. Jamais rien ne m'a été plus agréable que cette attention. Je l'attribuai à miss White. Lui ayant écrit pour la remercier, elle ne me répondit pas, d'où je présume qu'elle n'avait pas voulu être devinée.
L'été de 1799 améliora un peu ma santé. Notre maison, sur le _Green_[121], était mur mitoyen avec celle d'un riche alderman de Londres. Une petite grille s'élevait, comme c'est l'usage en Angleterre, à huit ou dix pieds de nos fenêtres du rez-de-chaussée, pour empêcher qu'on pût en approcher. La maison de l'alderman avait une jolie cour en gazon, entourée comme la nôtre, d'une grille dont le retour était mitoyen. Mon fils avait arrangé en plate-bande ce très petit espace, qu'il nommait son jardin. Il y pénétrait par la fenêtre de notre salon, fenêtre très basse et devant laquelle je me tenais toujours assise à travailler. Sa soeur Charlotte l'accompagnait souvent dans son jardin. Comme nous habitions une promenade écartée, il ne passait jamais personne près de notre maison.
Un jour, j'entendis mon fils en conversation avec l'alderman, arrivé depuis peu pour passer l'été dans sa belle maison proche de la nôtre. Quelques instants plus tard Humbert vint me demander la permission d'aller voir le monsieur, qui l'en avait prié. Y ayant consenti, il se rendit chez notre voisin, dont je n'ai pas su le nom, et qui le questionna sur nous, sur ma solitude, sur mes goûts, etc. Cette conversation fut accompagnée d'un bon _luncheon_[122] de gâteaux et de fruits. Depuis lors, le bienveillant alderman, personnellement je ne l'ai jamais vu, nous envoyait sans cesse une petite corbeille des plus beaux fruits de ses serres, tantôt _for the young gentleman_[123], tantôt _for the young lady_[124]. Puis il fit aménager, dans la partie de sa cour qui longeait la grille mitoyenne, un support en gradins sur lequel on disposa et entretint des pots contenant les fleurs les plus odorantes. Cette galanterie anonyme et mystérieuse dura tout l'été. Humbert ne manqua pas de retourner souvent chez l'aimable voisin. Il se promenait dans son jardin, dans ses serres, visitait sa bibliothèque. Mais jamais cet original ne vint me voir, jamais il ne tourna les yeux de mon côté quand il traversait sa cour, et je n'ai jamais connu de lui que l'odeur de ses tubéreuses, de ses violettes et de son réséda.
Durant cet été, je courus un grand danger. M. de Duras vint à Richmond un matin, pour me dire que disposant du tilbury de son oncle, M. de Poix, il m'emmènerait pour dîner à Teddington. Lorsqu'il arriva, à 4 heures, je constatai qu'un nouveau cheval était attelé à la voiture de M. de Poix. Amédée m'apprit que ce cheval avait été acheté deux jours auparavant par son oncle, qui en était fort entiché, et que d'ailleurs la bête se montrait très pacifique. Comme je menais très bien, je montai la première, et pris les rênes. Au moment où M. de Duras posait le pied sur le marchepied, le vilain animal mit la tête entre les jambes, puis s'élança d'un bond au galop. M. de Duras tomba à la renverse. Le cheval enfila une petite rue--_Kew lane_--très étroite et fort longue, ce qui me donna le temps de réfléchir à ce que je ferais pour éviter la mort. Je ne perdis pas la tête. Je me levai, sans lâcher les rênes, et je me rendis encore assez maîtresse du cheval pour l'empêcher d'accrocher. À l'extrémité de la rue, il y avait un tournant à angle droit où je prévoyais bien que mon sort se déciderait. En effet, le cheval, subitement atteint de _vertigo_, alla se frapper le front contre un mur en planches qui entourait un potager. La secousse fut si violente que je fus projetée, comme une balle par une raquette, dans un carré de choux, où le jardinier me ramassa un peu étourdie, mais sans aucun mal. Cela n'empêcha pas le brave homme de me répéter que j'étais morte. Le tilbury de M. de Poix fut brisé en mille morceaux, et quand Amédée me rejoignit, persuadé, comme le jardinier, que j'avais cessé de vivre, il me trouva au contraire disposée à m'en aller à pied avec lui à Teddington. Mon mari s'y trouvait depuis le matin et m'attendait. Heureusement le bruit de ma chute, qui avait attiré une foule nombreuse, ne me précéda pas à Teddington. Cette promenade, en me remettant le sang en mouvement, me fit beaucoup de bien.
Nous fûmes distraits de l'émotion que cet accident avait provoquée par la fureur de M. de Poix. La perte de son tilbury le fâchait bien moins que la pensée d'avoir été amené à acheter et à payer cher un cheval qui avait le _vertigo_. Ce bon prince était en vérité l'homme le plus personnel que j'aie connu. La naïveté avec laquelle il déployait, en toute occasion, cette passion pour lui-même, et dont il se gardait bien d'avoir honte, était certes la chose du monde la plus plaisante.
CHAPITRE IX
I. Retour à Cossey.--Nouvelle du 18 Brumaire.--Projets de rentrée en France.--L'attente à Yarmouth.--La traversée.--Un débarquement précipité à Cuxhaven.--Maladie heureusement conjurée.--II. Dans le nord de l'Allemagne.--À Wildeshausen.--Mme de La Tour du Pin accouche de sa fille Cécile.--Menace d'expulsion changée en bienveillant accueil.--III. En route pour la Hollande.--À Utrecht.--Le passeport délivré par M. de Semonville.--Rencontre inopinée de Mme d'Hénin.--Arrivée à Paris.--Incident à l'hôtel Grange-Batelière.--Installation rue de Miromesnil.--Mme Bonaparte.--Les _traîneuses_.--M. de Beauharnais le plus beau danseur de Paris.--IV. La morale de M. de Talleyrand.--Une visite à Mme Bonaparte.--Le général Sheldon.--Le prince de Galles et Mme Fitzherbert.--Les certificats de résidence.--La commission des émigrés.--V. Les _serins_.--À la Malmaison.--La galerie de Mme Bonaparte.--Froideur avec laquelle est accueillie la nouvelle de la victoire de Marengo.--Mme de Staël et Bonaparte.
I
L'été de 1799 s'écoula sans rien de remarquable, Lady Jerningham venait de s'installer à Cossey, où elle m'engageait de nouveau à la rejoindre pour passer auprès d'elle les six mois de son séjour à la campagne. Le loyer de notre maison à Richmond, qu'elle avait pris à sa charge, était sur le point d'expirer, et il eût été peu délicat de notre part de lui demander de le renouveler dans le but de ne pas accepter l'hospitalité qu'elle nous offrait. Ma tante était seule à Cossey. Sa nièce, Fanny Dillon, ma cousine germaine, qu'elle avait élevée, venait d'épouser sir Thomas Webb, baronnet catholique, assez médiocre sujet, quoique très bien né. Son fils aîné, Georges Jerningham, s'était aussi marié avec une demoiselle Sulyarde, d'une beauté remarquable et appartenant à une ancienne et noble famille catholique. William Jerningham se trouvait en Allemagne. Son cher Edward ne l'avait pas quittée, et cela lui suffisait. Dans ces conditions, c'eût été la disgrâce la plus marquée de ne pas aller à Cossey. Nous nous préparions donc à nous mettre en route lorsqu'arriva la nouvelle du retour inopiné d'Égypte du général Bonaparte, débarqué à Fréjus.
En apprenant cet événement, nous partîmes aussitôt pour Cossey, avec l'espoir de pouvoir même bientôt passer sur le continent et peut-être de rentrer en France. C'est pendant notre séjour là-bas que l'heureuse nouvelle de la chute du Directoire et de la révolution du 18 brumaire nous atteignit. Quelque temps après, des lettres de M. de Brouquens et de notre beau frère, le marquis de Lameth, nous engagèrent à revenir en France avec des passeports allemands et en passant par la Hollande.
Lady Jerningham proposa que mon mari partît seul. Cela eût peut être mieux valu, car j'étais grosse de six mois passés, et de cette façon j'aurais fait mes couches à Cossey. Mais aucune considération ne put me déterminer à me séparer de mon mari pour un temps indéterminé. Les communications entre l'Angleterre et la France, en temps de guerre, pouvaient être tout à fait interrompues. Les nouvelles que l'on recevait par Hambourg avaient souvent un mois de date. Enfin, je repoussai toutes les propositions de lady Jerningham. Une des principales raisons qui me confirmèrent dans ma décision fut une parole malheureuse de ma tante: elle dit un jour que l'enfant attendu serait le sien et qu'elle le garderait. Jamais je n'aurais consenti à cet abandon. D'un autre côté, j'envisageais avec peu de confiance cette rentrée en France. Je me disais: «Mon mari peut être chassé une fois encore, comme il l'a déjà été, et si à ce moment il se trouve au Bouilh, il ira en Espagne. Comment l'y rejoindre, seule avec trois enfants, si on ne peut traverser la France? Puis, ayant une maison à Paris, on ne pourra jamais, en mon absence, tenter aucune démarche pour chercher à la vendre.» En résumé, je ne voulais pas quitter mon mari, et je résistai à tous les raisonnements.
On nous envoya de Londres, pour mon mari, moi et mes enfants, un passeport danois. Nous partîmes pour Yarmouth, afin de prendre passage sur un paquebot de la marine royale. Dans ce temps-là, il n'y avait pas de bateaux à vapeur. Notre attente à Yarmouth se prolongea pendant tout le mois de décembre. Nous n'osions pas retourner à Cossey, quoique la distance ne fût que de dix-huit milles, le capitaine nous ayant déclaré que dès que le vent deviendrait favorable, c'est-à-dire soufflerait du sud-est, il mettrait sur l'heure à la voile. C'est tout au plus s'il consentait à nous laisser à terre, tant il avait hâte de partir dès que ce serait possible. Chaque courrier apportait des dépêches du gouvernement.
Jamais les jours ne me parurent plus tristes que pendant ce mois passé à Yarmouth. Nous étions installés dans un mauvais petit _lodging_[125] de deux chambres, où l'on nous nourrissait, et dont nous ne pouvions sortir, car le temps était affreux. Le vent contraire soufflait avec furie. Tous les jours on parlait de vaisseaux échoués ou qui avaient péri. On ne peut s'imaginer combien de tels récits sont de nature à déprimer les personnes appelées à s'embarquer d'un moment à l'autre. Je voyais avec effroi le temps s'écouler et le terme de ma grossesse s'approcher. La crainte d'accoucher en route ne me quittait pas, et c'est ce qui arriva, en effet. Dix fois par jour, mon fils[126] allait sur le port pour consulter la girouette. Le vent, toujours au nord-est, nous était absolument contraire.
Enfin, un matin on vint nous chercher pour monter sur le bateau, où se trouvaient nos effets depuis longtemps déjà. À peine avions-nous mis le pied sur le pont qu'on leva l'ancre.
Je me réfugiai aussitôt dans un lit. Comme il y avait beaucoup de passagers, il était prudent de ne pas tarder à se procurer un gîte assuré. D'ailleurs, dans mon état, le roulement de ce _packet_[127], une vraie coquille de noix, aurait pu m'être funeste. Je me couchai toute habillée. Ma couchette se trouvait dans la chambre commune à tous les passagers. Au nombre de quatorze, ils comprenaient des hommes de toutes les nationalités et de toutes les catégories: Français, Russes, Allemands, courriers, etc.. les uns atteints du mal de mer avec toutes ses suites, les autres buvant du punch, de l'eau-de-vie, du vin. Tout ce monde était réuni dans une petite chambre, où l'air n'arrivait que par la porte. On avait, en effet, fermé l'écoutille, tellement la mer était grosse. Une lampe infecte servait d'éclairage de jour comme de nuit et augmentait encore la masse de dégoûts de toutes sortes dont on était accablé dans cet horrible trou. Je ne pense pas avoir jamais autant souffert que pendant les quarante-huit heures que dura la traversée.
Mon mari et ma bonne[128], accablés du mal de mer, étaient étendus comme morts dans leurs lits. Couchée près de moi se trouvait ma fille[129], effrayée par la vue des hommes qui nous entouraient. Mon fils seul, avec ses dix ans, restait debout et suppléait à tout. Il avait lié connaissance avec les passagers, parlait anglais avec l'équipage, et le capitaine l'appelait _my brave little fellow_[130]. Vers le milieu de la seconde nuit de notre voyage, nous eûmes pendant quelques heures la cruelle inquiétude d'être laissés à Héligoland, petite île à l'embouchure de l'Elbe, au cas où le fleuve ne serait pas dégagé de glaces. Le capitaine déclara ensuite qu'en raison du gros temps, si le vent tournait à aucun point du nord, il se trouverait contraint, pour éviter les atterrissages, de retourner en Angleterre sans chercher à débarquer. Heureusement, nous échappâmes à ces deux éventualités. Après avoir passé devant l'île d'Héligoland sans nous y arrêter, nous pénétrâmes dans l'Elbe pour aller mouiller au large du petit port de Cuxhaven, dans lequel nous n'entrâmes pas.