Journal d'une femme de cinquante ans (2/2)

Chapter 10

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Il y avait deux partis à prendre. Nous pouvions demander un passeport pour l'Espagne et passer au Bouilh, où je serais restée quelque temps, tandis que mon mari aurait gagné Saint-Sébastien. C'eût été le plus sage. Nous pouvions aussi aller en Angleterre, et, de là, selon les circonstances, retourner en Amérique. Ma tante, Mme d'Hénin, avait beaucoup d'empire sur mon mari. Elle le décida à adopter ce dernier parti. Nous avions très peu d'argent, mais assurés de trouver à Londres ma belle-mère, Mme Dillon, et beaucoup d'autres très proches parents, qui sans doute seraient disposés à nous venir en aide, nous nous décidâmes à partir pour l'Angleterre.

Venus à Paris avec l'intention d'y passer cinq ou six semaines seulement, nous n'avions emporté avec nous que les effets strictement nécessaires. J'avais de plus quelques robes que l'on m'avait faites à Paris. Deux très petites malles continrent ce chétif mobilier, y compris celui de ma bonne Marguerite, bien décidée, cette fois, à ne pas nous quitter. Ce départ devait avoir pour nous les plus fâcheuses conséquences. Nous étions en négociation avec les acquéreurs de Hautefontaine, mais pour nous substituer à eux seulement, car ma grand'mère[73] n'était pas morte. Toutefois comme, par mon contrat de mariage, j'étais instituée sa légataire universelle, je pensais, avec raison, pouvoir, en toute conscience, acquérir ses biens. Cette nouvelle émigration entrava tous les arrangements. La Providence avait décrété que nous finirions, mon mari et moi, notre vie dans la ruine la plus complète. Elle nous condamna, hélas! à des peines autrement cruelles! Mais n'anticipons pas sur les chagrins que j'ai éprouvés. Le récit en viendra assombrir les dernières pages de cette relation.

Les deux ou trois jours qui précédèrent notre départ se passèrent dans la tristesse et l'agitation. Peut-être aurions-nous dû retourner au Bouilh. Le bruit courait que Barras, cédant pour le moment aux exigences de ses collègues, regagnerait bientôt son crédit et reprendrait en même temps ses bonnes dispositions envers les émigrés.

On ne rencontrait que gens désespérés de cette nouvelle émigration. Nous prîmes trois places dans une voiture qui devait nous mener, en trois jours, à Calais. Deux autres places étaient occupées par M. de Beauvau et par un cousin de Mme de Valence, le jeune César Ducrest, aimable jeune homme qui devait périr si misérablement quelques années après.

Les Français sont naturellement gais. Aussi, malgré que nous fussions tous désolés, ruinés, furieux, nous ne trouvâmes pas moins le moyen d'être de bonne humeur et de rire. M. de Beauvau, notre cousin, allait retrouver sa femme, Mlle de Mortemart, et ses trois ou quatre enfants. Elle habitait une maison de campagne à Staines, près de Windsor, en compagnie de son grand-père, le duc d'Harcourt, autrefois gouverneur du premier Dauphin[74], mort à Meudon en 1789. Mme de Beauvau était la cadette des trois petites filles[75] du duc d'Harcourt. Leur mère[76] avait épousé le duc de Mortemart et était morte bien avant la Révolution. M. de Mortemart épousa ensuite Mlle de Brissac[77], dont il eut le duc[78] actuel.

Nous comparûmes devant toutes les municipalités des localités situées sur le chemin, y compris celle de Calais, où nous nous embarquâmes sur un _packet_[79], le soir à 11 heures.

J'étais assise sur une écoutille fermée du pont, tenant ma fille[80] dans mes bras; Marguerite s'occupait de coucher mon fils[81], et mon mari, depuis qu'il avait mis le pied sur le vaisseau, souffrait du mal de mer, quoiqu'il fît peu de vent et que la nuit fût superbe. À côté de moi se trouvait un monsieur qui, me voyant embarrassée d'un enfant, me proposa, avec un accent anglais, de m'appuyer contre lui. Comme je me retournai pour le remercier, les rayons de la lune éclairèrent mon visage et il s'écria: _Good god, is it possible!_[82]. C'était le jeune Jeffreys, fils du rédacteur de l'_Edinburgh Review_. Je l'avais vu tous les jours à Boston, chez son oncle, lors du séjour que nous avions fait dans cette ville hospitalière trois ans auparavant. Nous causâmes beaucoup de l'Amérique et des regrets que j'avais de l'avoir quittée, accrus encore par ces nouvelles menaces d'émigration. Je lui laissai entendre que, malgré la présence de toute ma famille en Angleterre, j'y allais exclusivement inspirée par le désir et le projet de retourner à ma ferme, si tout espoir de retour en France s'évanouissait ou, du moins, s'éloignait indéfiniment.

Tout en causant de l'Angleterre avec mon compagnon, la nuit se passa, et les premières lueurs du jour nous montrèrent la blanche Albion, dont un fort vent du sud-est nous avait rapprochés. Lorsque l'ancre tomba sur le sol britannique, on vit sortir de l'écoutille les tristes figures des passagers, plus ou moins pâles et défaits. Ma pauvre bonne, dont la plus longue navigation avait été du Bouilh à Bordeaux, fut charmée de revoir la terre ferme. Nous descendîmes pour nous trouver livrés à la brutalité des douaniers anglais, qui me sembla surpasser de beaucoup celle des douaniers espagnols. À la vue de mon passeport, que je présentai au bureau chargé de les vérifier--_alien office_[83]--on me demanda si j'étais sujette du roi d'Angleterre, et, sur ma réponse affirmative, on me dit que je devais me réclamer de quelqu'un de _connu_ en Angleterre. Ayant nommé, sans hésiter, mes trois oncles: lord Dillon, lord Kenmare et sir William Jerningham, le ton et les manières des employés changèrent tout aussitôt. Ces détails occupèrent la matinée. Après un déjeuner anglais, ou pour mieux dire, un dîner, nous partîmes de Douvres pour Londres. Nous couchâmes à Cantorbéry ou à Rochester--mes souvenirs ne sont plus bien précis quant au nom de la localité--et le lendemain matin nous arrivions à Londres, dans une des auberges de Piccadilly. Comme j'avais annoncé de Douvres à ma tante, lady Jerningham, notre arrivée, elle avait envoyé son cher et aimable Edward[84] au-devant de nous pour nous amener chez elle, dans Bolton-Row. Son accueil fut tout maternel. Elle nous annonça tout d'abord son départ pour la campagne, à Cossey, où son séjour, disait-elle, serait au moins de six mois. Elle nous engageait à venir les passer auprès d'elle, ce qui nous laisserait toute latitude de réfléchir au parti que nous déciderions d'adopter. Ma bonne tante fut particulièrement aimable pour mon mari, et, aimant beaucoup les enfants, elle prit tout de suite une passion pour Humbert. Il est vrai de dire qu'à sept ans et demi qu'il avait alors, il était d'une intelligence extraordinaire, parlait et lisait couramment le français et l'anglais, et écrivait déjà sous la dictée dans l'une et l'autre langue.

Nous nous établîmes donc dans Bolton-Row comme les enfants de la maison. J'y retrouvai mon excellent et ancien ami, le chevalier Jerningham, frère de sir William, mari de ma tante. La fidèle amitié qu'il m'avait témoignée dès mon enfance me fut aussi douce qu'utile pendant mon séjour en Angleterre.

Je me disposais à aller chez ma belle-mère, Mme Dillon, établie en Angleterre depuis près de deux ans, lorsqu'elle arriva chez ma tante. Elle fut prise d'une douloureuse émotion en me revoyant et quand je lui parlai des derniers temps de la vie de mon pauvre père, avec qui j'avais passé l'hiver de 1792 à 1793.

III

Mon arrivée à Londres fut un événement dans la famille. Je retrouvai Betsy de La Touche, fille de ma belle-mère. On me l'avait confiée en 1789 et 1790, lorsqu'elle était au couvent de l'Assomption, où j'allais souvent la voir et d'où j'avais seule la permission de la faire sortir de temps en temps. Elle venait d'épouser Edward de Fitz-James et se trouvait grosse de son premier enfant. C'était une douce et aimable jeune femme, digne d'un meilleur sort. Elle se prit à aimer passionnément son mari, qui ne le lui rendait pas, et dont les cruelles et publiques infidélités lui brisèrent le coeur.

Alexandre de La Touche, son frère, était plus jeune qu'elle de trois ans. Joli jeune homme, bien étourdi, bien gai, de peu d'esprit, d'encore moins d'instruction, il avait tous les travers de la jeunesse inoccupée de l'émigration, était dépourvu de tout talent, aimait les chevaux, la mode, les petites intrigues, mais n'ouvrait jamais un livre. Ma belle-mère qui, à ma connaissance, n'en avait jamais eu un sur sa table, ne pouvait lui en avoir donné le goût. Elle-même ne manquait pas d'esprit naturel, avait de bonnes manières et l'usage du monde. Cependant, je me suis souvent demandé pourquoi mon père, doué d'un esprit supérieur, d'une grande instruction, avait épousé une femme plus âgée que lui. Elle était riche, il est vrai, mais ne pouvait pourtant pas passer pour ce que l'on appelait une _héritière_. Souhaitant par-dessus tout un garçon, il n'eut d'elle que trois filles. Deux moururent dans leur petite enfance, l'aînée, Fanny[85], seule survécut.

Mon oncle l'archevêque et ma grandmère, Mme de Rothe, habitaient Londres. Je ne les avais pas revus depuis mon départ de chez eux, en 1788; il y avait de cela neuf ans. Ma tante, lady Jerningham, pensait que je ferais bien de leur donner un témoignage de respect, et le bon chevalier, son beau-frère, se chargea de leur demander s'ils consentaient à me recevoir. Ma grand'mère, voyant que l'archevêque le désirait, n'osa pas s'y opposer. Toutefois, elle y mit la condition que M. de La Tour du Pin ne m'accompagnerait pas. J'aurais pu prétexter de cette condition pour ne pas aller les voir, mais je feignis de l'ignorer. Mon mari, d'ailleurs, se trouva très heureux d'être dispensé de la visite, car, déjà à cette époque, il me l'avoua plus tard, il savait que ma grand'mère parlait très méchamment de lui depuis qu'elle se trouvait à Londres. Si je l'eusse su alors, je me serais certainement abstenue d'aller chez elle.

Un matin, donc, je me dirigeai vers Thayer-Street avec mon petit Humbert. Ce ne fut pas sans une émotion mélangée de beaucoup de sentiments divers que je frappai à la porte de la modeste maison à cinq fenêtres habitée par mon oncle et ma grand'mère. Cette maison semblait remplacer pour moi, sans transition, le bel hôtel du faubourg Saint-Germain, où j'avais passé mon enfance, entouré du luxe et de la splendeur que peuvent procurer dans la vie 400.000 francs de rentes, revenu dont jouissait alors l'archevêque de Narbonne. Ce qui ne l'empêcha pas, soit dit en passant, de laisser 1.800.000 francs de dettes en sortant de France.

Un vieux domestique m'ouvrit la porte. En me voyant, il fondit en larmes. C'était un homme de Hautefontaine, qui avait assisté à mon mariage. Il me précéda et j'entendis qu'il m'annonçait d'une voix émue, en disant: «Voilà Mme de Gouvernet.» Ma grand'mère se leva et vint à moi. Je lui baisai la main. Sa réception fut très froide et elle m'appela: «Madame.» Au même moment, l'archevêque entra et, me jetant les bras autour du cou, il m'embrassa tendrement. Puis, voyant mon fils, il l'embrassa également à plusieurs reprises. Lui ayant adressé plusieurs questions en anglais et en français, l'enfant répondit avec une hardiesse et une perspicacité qui charmèrent mon oncle. Comme il me demandait de l'emmener avec lui dans une maison, située à peu de distance, où il allait tous les matins se faire électriser pour sa surdité, je craignais un peu qu'Humbert ne voulût pas l'accompagner; mais, au contraire, l'enfant répondit sans hésiter qu'il irait volontiers _with the old gentleman_[86].

Appelée ainsi à passer une demi-heure de tête-à-tête avec ma grand'mère, je fus prise d'une grande inquiétude. Je redoutais qu'elle n'entamât le chapitre des récriminations. Je frémissais aussi à la pensée qu'elle ne mît la conversation sur mon pauvre père ou sur mon mari. Elle les détestait tous deux également, et je ne me sentais pas assez d'empire sur moi-même pour entendre de sang-froid les attaques que sa haine invétérée pour eux pouvait lui suggérer. Heureusement elle se contint jusqu'au moment où l'archevêque revint, charmé d'Humbert, que la machine électrique n'avait pas le moins du monde effrayé, et qui avait même reçu plusieurs secousses sans sourciller.

Mon oncle m'engagea à venir dîner le lendemain avec les six vieux évêques languedociens qu'il avait pris en pension à sa table. Ils étaient tous pour moi d'anciennes connaissances. Quant à mon mari, il n'en fut pas question. J'annonçai mon projet d'aller passer à Cossey, avec ma tante, tout le temps de son séjour là-bas. L'archevêque s'en montra satisfait, mais ma grand'mère laissa entendre une espèce de grognement que je connaissais comme le signe précurseur de quelque phrase désagréable qu'elle ne pouvait contenir. Aussi me levai-je pour partir et lui baisai la main, sur quoi l'archevêque m'embrassa de nouveau en me faisant des compliments sur ma beauté.

Lady Jerningham, très inquiète du résultat de la visite, fut heureuse qu'elle se fût bien passée. Le lendemain, ma tante me mena chez deux autres oncles.

L'un était lord Dillon, frère aîné de mon père. Il habitait une belle maison dans _Portman Square_, avec sa seconde femme, deux de ses filles[87] et un jeune fils[88], âgé de huit ou neuf ans et beau comme un ange. Lady Dillon était une demoiselle Rogier, d'origine belge. Elle avait toutes les apparences de ce qu'elle était en réalité, _une vieille actrice_. Mon oncle l'avait eue pour maîtresse avant d'épouser miss Phipps, fille de lord Mulgrave. De cette liaison naquit un garçon[89] qui, selon la coutume admise en Angleterre parmi les protestants, avait été autorisé à porter le nom de son père. Ainsi que je l'ai déjà dit au début de mes mémoires, lord Dillon, à l'époque où il ne portait encore que le titre d'honorable Charles Dillon, était joueur, dépensier et accablé de dettes. Il abjura la religion de ses pères pour se faire protestant, à l'instigation de son grand oncle maternel, lord Lichfield[90], qui avait mis son héritage de 15.000 livres de rentes et du beau château de Ditchley à ce prix. Assuré de cette belle fortune et voulant avoir un héritier, il épousa une protestante, miss Phipps, et la rendit si malheureuse qu'elle mourut à vingt-cinq ans, lui laissant un garçon[91] et une fille[92].

Mon oncle vécut alors ouvertement avec Mlle Rogier, dont il avait eu deux filles[93] pendant la vie de sa femme, et, comme elle devint de nouveau grosse, quoiqu'elle fût loin d'être jeune, il l'épousa publiquement. Sa soeur, lady Jerningham, en éprouva une peine extrême. Pour l'apaiser, il lui confia, pour l'élever, sa fille légitime[94], et ne garda avec lui que les deux bâtardes[95]. Celles-ci portaient son nom, avec cette différence qu'elles ne mettaient pas sur leurs cartes de visite _honorable miss Dillon_ mais miss Dillon tout court. Toutes deux étaient charmantes, belles et bien élevées. L'une est morte à dix-huit ans. La seconde a épousé lord Frederick Beauclerk, frère du duc de Saint-Albans.

Comme ma tante ne se souciait pas beaucoup de voir lady Dillon, je fus chez elle avec sa fille, ma cousine, lady Bedingfeld, en ce moment à Londres pour quelques jours. Lord Dillon nous reçut de façon convenable, mais en homme du monde, sans le moindre intérêt. Il nous offrit sa loge à l'Opéra pour le soir même et nous l'acceptâmes. C'est le seul bienfait que j'aie reçu de lui. Il faisait une pension de 1.000 livres sterling à son oncle l'archevêque, âgé de quatre-vingts ans. Pour ce qui me concerne, j'eus beau être la fille de son frère, il ne me vint jamais en aide pendant les deux ans et demi que je passai en Angleterre.

Le deuxième oncle que je visitai, cette fois avec lady Jerningham, lord Kenmare, qui portait auparavant le nom de honorable Valentin Browne, me reçut tout autrement, quoique je ne fusse sa nièce que par sa première femme, soeur de mon père et morte depuis de longues années. Il était alors remarié. Du premier lit, il avait eu une fille, ma cousine par conséquent, lady Charlotte Browne. Celle-ci, par son mariage, devint plus tard lady Charlotte Goold.

Lord Kenmare, sa fille et tous les siens m'accueillirent avec une obligeance et une bonté sans pareilles, et l'amitié de lady Charlotte en particulier ne s'est jamais démentie. Elle avait alors dix-huit ans, et on la recherchait beaucoup comme étant un bon parti de 20.000 livres sterling.

IV

J'allai voir, à Richmond, notre tante, Mme d'Hénin. Elle prit beaucoup d'humeur de notre projet de passer quelque temps à Cossey avec lady Jerningham.

Mme d'Hénin était dominante à l'excès, jusqu'à la tyrannie même, et tout ce qui portait le plus léger ombrage à son empire la contrariait plus que de raison. Son autorité s'exerçait principalement sur M. de Lally, quoiqu'elle lui fût, il faut le reconnaître, très utile par sa décision et par sa fermeté. Mais elle ne souffrait pas de rivale, et M. de Lally ayant commis l'imprudence, pendant les trois ou quatre mois que Mme d'Hénin avait passés en France, d'aller à Cossey, où il s'était amusé comme un écolier en vacances, elle avait pris lady Jerningham en horreur. Aussi, en apprenant que son neveu, M. de La Tour du Pin, et moi, nous projetions de nous établir pendant six mois à la campagne, chez lady Jerningham, elle en éprouva un dépit non dissimulé. Malgré son caractère emporté et entier, Mme d'Hénin ne manquait cependant pas d'esprit de justice. Elle fut donc forcée de convenir que, débarqués sans ressources en Angleterre, il était bien naturel pour nous d'accepter avec joie d'être accueillis par une parente si proche et si considérée dans le monde que l'était ma tante Jerningham. Mme d'Hénin et M. de Lally avaient un établissement commun. Leur âge à tous deux aurait dû empêcher le public de trouver un motif à scandale dans cette association. On la tourna fort en ridicule cependant. Mme d'Hénin, malgré ses réelles et grandes qualités, n'était pas aimée généralement. Quelques amies lui restaient très fidèles; mais son caractère facilement irascible et emporté lui créait des ennemis presque à son insu.

Après trois jours de résidence à Londres, je constatai que je n'aurais aucun plaisir à y demeurer davantage. La société des émigrés, leurs caquets, leurs petites intrigues, leurs médisances m'en avaient rendu le séjour odieux. Un soir, j'allai chez Mme d'Ennery, amie et proche parente de Mme d'Hénin. Sa fille, la duchesse de Levis, très jeune encore, remplie de prétentions, était une des pâles constellations autour de laquelle voltigeait tout ce qui avait des airs parmi les émigrés. J'y rencontrai Mme et Mlle de Kersaint, et j'appris que le fougueux aristocrate, Amédée de Duras, si hautain, si intolérant, ne dédaignait pas les 25.000 francs de rente de cette jeune personne, parente de Mme d'Ennery. Sa mère avait pu préserver la fortune qu'elle possédait à la Martinique. J'étais plus âgée que Mlle de Kersaint de six ans, et je lui faisais grand peur, comme elle me l'a dit depuis.

Enfin, le départ pour Cossey s'organisa, à ma grande joie. Lady Jerningham devait nous précéder à la campagne. Il fut donc décidé que je m'installerais chez ma belle mère, Mme Dillon, pendant quelques jours. Là, j'appris avec grande satisfaction qu'Edward de Fitz-James emmenait des chevaux de selle. Comme j'avais la réputation d'être une excellente écuyère, il emporta pour mon usage une selle de femme. Ma belle-mère me donna un charmant habit de cheval, et nous nous promîmes de faire de belles promenades.

Nous partîmes de Londres, comme une caravane: ma belle-mère[96], moi, ma fille[97], mon fils[98], la bonne[99], et Flore, la mulâtresse de Mme Dillon, dans une berline; Mme de Fitz-James, Alexandre de La Touche et mon mari, dans une autre. Puis la vieille gouvernante de Betsy, et enfin M. de Fitz-James, ses chevaux, grooms, etc.

Nous allâmes coucher à Newmarket, où avaient lieu les fameuses courses que j'étais bien curieuse de voir. Nous y restâmes toute la journée du lendemain. C'était le dernier jour de courses et celui où l'on se disputait le prix du roi. Nous passâmes toute la journée sur le _turf_[100], et par un bonheur fort rare en Angleterre, il fit le plus beau temps du monde. J'ai conservé le souvenir de cette journée comme une de celles de ma vie où je me suis le plus amusée et intéressée. Le lendemain, nous repartîmes pour aller coucher à Cossey. C'était, je crois, dans les premiers jours d'octobre 1797.

Ma tante aimait beaucoup les enfants; elle s'empara d'Humbert. Aussitôt après le déjeuner, elle l'emmenait dans sa chambre et le gardait toute la matinée, s'occupant de lui donner des leçons, de le faire écrire et lire en anglais et en français. Sa toilette même était l'objet de ses soins. Je voyais arriver des habits, des redingotes, du linge, etc., tout un mobilier pour mes enfants. Elle était pour moi aussi d'une bonté extrême. Ayant remarqué que je faisais bien mes robes, sous prétexte de donner le goût de l'ouvrage à Fanny Dillon[101], ma cousine, qui se trouvait également à Cossey, elle apportait dans ma chambre et mettait à ma disposition des pièces de mousseline, des étoffes de toutes espèces, attention qui me semblait d'autant plus agréable que j'étais arrivée de France fort légèrement vêtue pour le climat de l'Angleterre.

Ma tante apprit que mes enfants n'avaient pas été encore inoculés--la vaccine venait seulement d'être découverte--elle se chargea d'y suppléer et fit venir son chirurgien de Norwich pour procéder à l'opération. Enfin, elle nous entoura de soins de tous genres, et le temps que je passai à Cossey fut aussi agréable que nous pouvions le souhaiter.

Nous étions nombreux. Autour de la table se réunissaient un grand nombre de très proches parents, surtout quand lady Bedingfeld[102] était là. Voici les convives qui s'y assirent durant les quatre premiers mois: sir William et lady Jerningham, leurs trois fils, George, William et Edward, lady Bedingfeld et son mari[103]; Fanny Dillon, fille de lord Dillon et nièce de ma tante, lady Jerningham; mon mari et moi; ma belle-mère Dillon, ses deux enfants, Betsy et Alexandre de La Touche, et son gendre, Edward de Fitz-James; puis John Dillon, un de nos cousins. Je ne dois pas oublier ma soeur Fanny, que l'on nommait _la petite_ pour la distinguer de l'autre Fanny, ma cousine, et la gouvernante. Enfin, en y comprenant le bon chevalier Jerningham et le chapelain, cela faisait une table de dix-neuf couverts. Le cuisinier français était excellent, et la chère abondante, sans recherche extraordinaire.

Sir William possédait des revenus évalués à 18.000 livres sterling, ce qui ne constitue pas une grande fortune en Angleterre, mais était suffisant pour lui permettre de vivre largement. La maison était vieille, mais commode. La chapelle où officiait le chapelain avait été installée dans les greniers, suivant l'usage des catholiques avant l'émancipation.

Tout l'hiver se passa très agréablement. Vers le mois de mars, Mme Dillon, ma soeur Fanny, M. et Mme de Fitz-James retournèrent à Londres pour les couches de cette dernière, mais nous restâmes à Cossey jusqu'au mois de mai. Ma tante devant passer l'été à Londres, sir William nous proposa de nous installer, pendant la durée de son absence, dans un joli cottage qu'il avait bâti dans le parc. Comme j'étais grosse de quatre mois, et assez souffrante de ma grossesse, je préférai ne pas rester aussi isolée, dans la crainte de ne pas mener à bien l'enfant que je portais. D'un autre côté, Mme d'Hénin jetait feu et flamme à la pensée de la prolongation de notre séjour à la campagne, et insistait pour nous avoir chez elle, à Richmond, où elle pouvait nous loger. Nous acceptâmes donc d'aller l'y rejoindre, quoique ce fût bien contre mon gré. Mais mon mari ne voulait pas désobliger sa tante, et d'ailleurs nous avions à Londres quelques affaires dont je vais conter le sujet.