Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)

Chapter 4

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À sept ans je chassais déjà à cheval une ou deux fois par semaine, et je me cassai la jambe, à dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Dès ma plus tendre enfance j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dévouement était sans bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme la duplicité, la ruse, la calomnie, dont la première vue m'est aussi douloureuse que le serait le moment où j'aurais reçu une blessure laissant après elle une profonde cicatrice.

Le temps où j'ai gardé le lit pour ma jambe cassée, est resté dans mon souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mère vinrent en grand nombre à Hautefontaine, où nous restâmes six semaines de plus qu'à l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journée. Le soir on roulait un petit théâtre au pied de mon lit et des marionnettes jouaient tous les jours une tragédie ou une comédie, dont les rôles étaient parlés dans les coulisses par les personnes de la société. On chantait si c'étaient des opéras comiques. Les dames s'amusaient à faire les habits des marionnettes. Je vois encore le manteau et la tiare d'Assuérus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements n'étaient pas sans fruit et me firent connaître toutes les bonnes pièces du théâtre français. On me lut d'un bout à l'autre les _Mille et une Nuits_, et c'est peut-être à cette époque que prit naissance mon goût pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.

VI

Mon premier séjour à Versailles fut à la naissance du premier Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour la reine Marie-Antoinette est souvent revenu à ma pensée, au récit des tourments et des ignominies dont elle a été la trop malheureuse victime! J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnèrent dans la grande salle de spectacle du château de Versailles. Elle l'ouvrit avec un simple jeune garde, vêtue d'une robe bleue, toute parsemée de saphirs et de diamants, belle, jeune, adorée de tous, venant de donner un Dauphin à la France, ne croyant pas à la possibilité d'un pas rétrograde dans la carrière brillante où elle était entraînée; et déjà elle était près de l'abîme. Que de réflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas naître!

Je ne prétends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande jeunesse m'empêchait de juger ou même de comprendre. J'avais déjà entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commençait à avoir du goût. Elle était très jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, plus âgée, femme très intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir à la faveur. Le comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agréments faisaient rechercher de la reine, travaillait aussi à cette fortune devenue, par la suite, si grande. Je me rappelle que M. de Guéménée tâchait d'alarmer ma mère sur cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mère se laissait aimer de la reine, tranquillement, et sans songer à profiter de cette faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle se sentait déjà attaquée du mal qui la fît périr moins de deux ans après. Tourmentée à tous les moments par ma grand'mère, elle succombait sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant à mon père, il était en Amérique où il faisait la guerre à la tête du premier bataillon de son régiment.

VII

Le régiment de Dillon était entré au service de France en 1690, lorsque Jacques II eut perdu toute espérance de remonter sur le trône, après la bataille de la Boyne. Mon arrière grand-père, Arthur Dillon, le commandait.

Comme ces fragments seront peut-être conservés par mes enfants, je vais transcrire ici une note généalogique de la branche de ma famille établie en France et un historique sommaire du régiment de Dillon.

NOTE GÉNÉALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON

Pairs d'Irlande et colonels propriétaires du régiment de Dillon au service de France depuis la Révolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'à celle de France, en 1789.

Théobald VIIe Lord Viscount Dillon, | épousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frère | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut | en 1691 et sa femme fut tuée la même année au siège de Limerick. | | Henri VIIe Lord Viscount Dillon | | succéda à son père en 1691. En 1689, il fut un des représentants | | du Comté de West-Meath au parlement du roi Jacques II à Dublin, | | lord lieutenant du Comté de Roscommon et colonel d'un régiment | | au service du roi. Il épousa, en 1687, Frances Hamilton, et | | mourut le 13 janvier 1714. | | | | Richard IXe Lord Viscount Dillon | | | fils de Henri, né en 1688. Épousa Lady Bridget Burke, fille | | | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa | | | une fille unique, _Frances_, qui épousa son cousin _Lord | | | Charles Dillon_. | | Honorable Arthur Dillon | | premier colonel propriétaire du régiment de Dillon au service de | | France. Mourut le 5 février 1733, lieutenant général, commandeur de | | l'ordre de Saint Louis. Il épousa Christina, fille de _Ralph | | Sheldon_, premier écuyer de Jacques II. Elle mourut à 77 ans, en | | 1757, dans la maison des dames anglaises, à Paris, laissant cinq | | fils et cinq filles. | | | | Charles Xe Lord Viscount Dillon | | | second colonel propriétaire du régiment de Dillon, chevalier | | | de Saint-Louis. Épousa Frances, fille unique et héritière de | | | son cousin _Richard_. Elle mourut à Londres le 7 Janvier | | | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants. | | | | Henri XIe Lord Viscount Dillon | | | troisième colonel propriétaire du régiment de Dillon, | | | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en | | | 1743, et épousa l'année suivante Lady Charlotte Lee, fille | | | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre | | | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de | | | Cleveland_. Il mourut à Londres, le 15 septembre 1787, âgé | | | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, âgée de 74 ans. Ils | | | eurent sept enfants. | | | | | | Charles XIIe Lord Viscount Dillon | | | | né en 1745, membre du Conseil privé, gouverneur du comté | | | | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il | | | | épousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en | | | | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le présent Lord | | | | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, mariée en | | | | 1797 à _Sir Thomas Webb_. | | | | | | | | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre | | | | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait épousé la | | | | mère[15] après la mort de sa femme, a épousé _Lord | | | | Frédérick Beauclerk_, frère du _duc de Saint-Albans_. | | | | | | | Honorable Arthur Dillon | | | | sixième colonel propriétaire du régiment de Dillon, né | | | | le 3 septembre 1750. Épousa Thérèse-Lucy de Rothe, sa | | | | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui épousa, | | | | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces | | | | il épousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la | | | | Touche_ et cousine germaine de _Joséphine_, femme de | | | | Napoléon. De sa seconde femme il eut une fille, | | | | _Frances_, qui épousa le _Général Bertrand_. L'honorable | | | | Arthur Dillon périt sur l'échafaud le 13 avril 1794. | | | | | | | Honorable Henry Dillon | | | | colonel du régiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitué | | | | en Angleterre et pris à la solde dn gouvernement | | | | britannique, en 1794. Né en 1759, épousa, en 1790, | | | | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux | | | | fils et deux filles. | | | | | | | Honorable Laura Dillon | | | | morte, à l'âge de 14 ans, au couvent des bénédictines de | | | | Montargis. | | | | | | | Honorable Frances Dillon | | | | née en 1747, mariée en 1767, à _Sir William Jerningham_. | | | | | | | Honorable Catherine Dillon | | | | née en 1759. Religieuse au couvent des bénédictines de | | | | Montargis. Elle se réfugia avec ses compagnes à Bodney, | | | | en Angleterre, au moment de la Révolution et y mourut en | | | | 1794. | | | | | | | Honorable Charlotte Dillon | | | | épousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of | | | | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_, | | | | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_. | | | | | | James Dillon | | | quatrième colonel propriétaire du régiment de Dillon, | | | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tué à Fontenoy en | | | 1745, sans avoir été marié. | | | | | Edward Dillon | | | cinquième colonel propriétaire du régiment de Dillon. Mort à | | | Maëstricht, en 1747, des suites d'une blessure reçue à la | | | bataille de Lawfeld, sans avoir été marié. | | | | | Arthur-Richard Dillon | | | né en 1721, successivement évêque d'Evreux, archevêque de | | | Toulouse, archevêque de Narbonne; président du clergé de | | | France, cordon bleu; mort à Londres, le 5 juillet 1806, à 85 | | | ans. | | | | | Frances Dillon | | | religieuse carmélite à Pontoise. | | | | | Catherine Dillon | | | religieuse carmélite à Pontoise. Fut choisie pour réformer | | | le monastère des carmélites à Saint-Denis. Elle y mourut, | | | prieure, en 1758, après y avoir reçu Madame Louise, _fille | | | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thérèse_. | | | | | Mary Dillon | | | mourut à Saint-Germain-en-Laye en 1786. | | | | | Bridget Dillon | | | épousa le Comte du Blezelle. Elle mourut à | | | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants. | | | | | Laura Dillon, épousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair | | | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique | | | Lucy. | | | | | | Honorable Lucy Cary | | | | épousa le Général Edward de Rothe et eut une seule fille | | | | _Thérèse-Lucy_. | | | | | | | | Le Général Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary, | | | | sa femme, en 1804, à Londres. | | | | | | | | Thérése-Lucy de Rothe | | | | | épousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur | | | | | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant | | | | | une fille _Henriette-Lucy_[16].

HISTORIQUE SOMMAIRE DU RÉGIMENT DE DILLON

Théobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, à cette époque, de l'illustre maison de ce nom, leva, à la fin de l'année 1688, sur ses terres en Irlande et équipa à ses dépens un régiment pour le service du roi Jacques II. Dans le courant de l'année 1690, ce régiment passa au service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxième fils. Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui débarquèrent à Brest le 1er mai 1690, et qui furent donnés par le roi Jacques II à Louis XIV, en échange de six régiments français.

Après la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes irlandaises qui passèrent au service de France, fut considérablement augmenté, et monta on tout à plus de 20,000 hommes. Depuis cette époque jusqu'à la Révolution française, elles servirent sous le nom de brigade irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours avec la distinction la plus éclatante.

Arthur Dillon, premier colonel du régiment de Dillon, devint lieutenant général à l'âge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec celui de maréchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'éclat. Il fut longtemps commandant en Dauphiné, gouverneur de Toulon, et battit, le 28 août 1709, vers Briançon, le général Rehbinder, commandant les troupes de Savoie, qui voulait pénétrer en France. Il finit une carrière glorieuse, en 1733, âgé de 63 ans, laissant cinq fils et cinq filles.

Dès 1728, il avait cédé son régiment à Charles Dillon, l'aîné de ses fils. Charles Dillon étant devenu l'aîné de la famille, en 1737, par la mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le régiment et le céda ensuite à Henri Dillon, son frère.

Henri Dillon, à la mort de Charles lord Dillon, son frère, en 1741, lui succéda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva néanmoins le commandement du régiment, à la tête duquel il servit jusqu'en 1743. Après la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils étaient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon, pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empêcher la confiscation de ses biens, fut, par ce fait, obligé de quitter le service de France, ce qu'il fit du consentement et même par le conseil de Louis XV.

James Dillon, chevalier de Malte, le troisième frère, fut promu alors colonel du régiment, à la tête duquel il fut tué à Fontenoy, en 1745.

Edward Dillon, le quatrième frère, fut nommé par Louis XV, sur le champ de bataille, colonel du régiment et, comme son frère, trouva la mort au feu en le commandant, à la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard Dillon, le cinquième frère, restait seul vivant; mais il venait d'être engagé dans les ordres et est mort en Angleterre, archevêque de Narbonne, en 1806.

À la mort d'Edward Dillon, tué à Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV de disposer du régiment, sous prétexte qu'il n'existait plus de Dillon pour en prendre le commandement. Mais le roi répondit «que Henri lord Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir à voir sortir de cette famille une propriété cimentée par tant de sang et de si bons services, aussi longtemps qu'il pourrait espérer de la voir se renouveler». Le régiment de Dillon resta en conséquence, depuis 1747, sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux colonels commandants, jusqu'à ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxième fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 août 1767, à l'âge de 17 ans.

À l'époque de la Révolution française, la brigade irlandaise se trouvait réduite à trois régiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et Walsh. En 1794, les débris de ces trois régiments, y compris la majeure partie des officiers--qui avaient émigré en Angleterre--passèrent à la solde de Sa Majesté Britannique. Le régiment de Dillon, ou la fraction encore existante à laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut donné à l'honorable Henri Dillon, troisième fils de Henri lord Dillon et frère d'Arthur Dillon, dernier colonel du régiment en France et qui avait péri sur l'échafaud en 1794. Ce nouveau régiment se compléta en se recrutant sur les mêmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats en 1688. Il s'embarqua, peu après, pour la Jamaïque, où les pertes qu'il y éprouva furent si considérables qu'on le licencia. Les drapeaux et enseignes du régiment furent transportés en Irlande et soigneusement déposés entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et frère aîné du colonel.

CHAPITRE II

I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II. Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances pratiques de Mlle Dillon.

I

Ma mère avait eu un fils, qui mourut à deux ans, et depuis cette couche elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixée sur le foie, elle lui ôtait tout appétit et son sang, desséché par le chagrin continuel que lui causait ma grand'mère, s'alluma et se porta avec violence à la poitrine. Elle ne se ménageait pas. Elle montait à cheval, courait le cerf, chantait avec le célèbre Piccini qui était passionné pour sa voix. Enfin, à 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle cracha le sang avec violence.

Ma grand'mère, quoique portée à ne pas croire aux maux de sa fille, fut pourtant forcée de convenir alors qu'elle était sérieusement malade. Mais son indomptable haine, son caractère soupçonneux, la disposait d'un autre côté à voir dans toutes les actions de ma pauvre mère un calcul tendant à la soustraire à son autorité. Aussi fut-elle convaincue que ma mère avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller à Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti à retarder son départ d'une heure. Ma mère consulta, pour son malheur, un médecin nommé Michel, jouissant alors de beaucoup de célébrité. Il déclara que le sang qu'elle avait craché venait de l'estomac et lui ordonna d'aller à Spa. Il serait difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mère, à l'idée que sa fille pouvait aller à ces eaux. Elle ne voulait pas l'y accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la reine vint au secours de ma mère dans cette occasion. Nous partîmes de Hautefontaine pour Bruxelles où nous passâmes un mois.

Mon oncle Charles Dillon avait épousé miss Phipps, fille de lord Mulgrave. Il résidait à Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre à cause de ses nombreuses dettes. À cette époque, il était encore catholique. Ce ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de religion et de se faire protestant pour hériter de son grand-oncle maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna à cette condition son héritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon était belle comme le jour. Elle était venue à Paris l'année d'auparavant avec lady Kenmare, soeur de mon père, qui était aussi d'une grande beauté. Elles allaient au bal de la reine avec ma mère et ces trois belles-soeurs étaient généralement admirées. Un an s'était à peine écoulé et elles étaient toutes trois au tombeau. Elles moururent à une semaine l'une de l'autre.

II

Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. À douze ans mon éducation était très avancée. J'avais lu énormément, mais sans choix. Dès l'âge de sept ans on m'avait donné un instituteur. C'était un organiste de Béziers, nommé Combes. Il vint pour me montrer à jouer du clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils étaient très rares. Ma mère on avait un pour accompagner la voix, mais on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes études; il les continua et m'a avoué depuis qu'il avait souvent retardé les miennes à dessein, de crainte que je ne le dépassasse dans celles qu'il faisait lui-même.

J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expériences de chimie que j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant à Hautefontaine. Le jardinier était Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les jours chez sa femme qui me montrait à lire dans sa langue: le plus souvent dans _Robinson_; j'étais passionnée pour ce livre.

J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerçait sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me créais des situations singulières. Je voulais savoir tout ce qui était utile pour toutes les circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mère, deux ou trois fois dans l'été, je l'obligeais à me raconter tout ce qui se faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais qu'à ce que je ferais si j'étais paysanne, et j'enviais le sort de celles que je visitais souvent dans le village et qui n'étaient pas, comme moi, obligées de cacher leurs goûts et leurs idées.

L'état d'hostilité constante qui existait dans la maison me tenait dans une contrainte continuelle. Si ma mère voulait que je fisse une chose, ma grand'mère me le défendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais ma probité naturelle se révoltait à la seule pensée de la bassesse de ce rôle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilité, de taciturnité. J'étais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations injustes. J'étais battue, enfermée, en pénitence pour des riens. Mon éducation se faisait sans discernement. Quand j'étais émue de quelque belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours, j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se cachait de rien en ma présence. J'allais trouver ma bonne, et son simple bon sens m'aidait à apprécier, à distinguer, à classer tout à sa juste valeur.

À onze ans, ma mère trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me donna une femme de chambre élégante que l'on fit venir exprès d'Angleterre. Son arrivée me causa un chagrin mortel. On me sépara de ma bonne Marguerite et, quoiqu'elle restât dans la maison, elle ne vint presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je m'échappais à tous moments pour aller, la retrouver ou pour la rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et de pénitences. Combien l'on doit songer, quand on élève des enfants, à ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur l'apparente légèreté de leur caractère. En écrivant, à cinquante-cinq ans, les humiliations que l'on fit éprouver à ma bonne, tout mon coeur se soulève d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise était agréable. Elle ne me plut que trop. Elle était protestante, avait eu une conduite plus que légère et n'avait jamais lu que des romans. Elle me fit beaucoup de mal...

III

Revenons à mon récit. Nous allâmes à Bruxelles, dans la maison de ma tante. Elle était au dernier degré d'une consomption qui n'avait rien changé à l'agrément et à la beauté de sa figure vraiment céleste. Elle avait deux enfants charmants, un garçon de quatre ans--le présent lord Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup de ces enfants. Mon plus grand bonheur était de les soigner, de les endormir, de les bercer. J'avais déjà un instinct maternel. Je sentais que ces pauvres enfants allaient être privés de leur mère. Je ne me croyais pas si près du même malheur.