Journal d'un sous-officier, 1870

Chapter 9

Chapter 93,724 wordsPublic domain

Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.

Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants, rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles.

«Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.

--Non, il passe.

--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.

--Imbécile, c'est là qu'ils tombent.--Bien visé, cette fois.--Misère et horreur!--Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.--Qui est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! Que ne nous commande-t-on de tirer!»

Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises: elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois.

D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.

Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande crise psychologique.

«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce crime.»

Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves, espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?

De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle est la vérité.

Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.»

Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.

Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête d'un petit groupe de zouaves.

Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.

Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des Bavarois et des Prussiens.

Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là, contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait à former le village en flammes.

III

Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres.

En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient, enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.

Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une défaite.

Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.

A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.

Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes, alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de Loigny.

Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du verre.

Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.

Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses instructions.

La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses blessures.

Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.

A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du commandement de l'arrière-garde.

Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce dernier?

IV

Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations, souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire, il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance physique.

Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.

Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.

Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la retraite.

Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète démoralisation.

Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»

Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus s'égrener.