Journal d'un sous-officier, 1870
Chapter 8
Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger. Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.
A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter.
Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.
Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait. Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées de corbeaux.
Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que pour servir de points de repère dans de tristes étapes.
V
Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà.
Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun.
Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du bois.
Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»
La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec le général de Sonis.
Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres--et aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans doute un champ de bataille.
En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à Terminiers.
Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la congélation des membres ou la mort.
Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des reflets argentés.
Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.
Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.
LA DÉROUTE
I
La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Première Armée de la Loire_, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations, il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées. Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me passer de vous».
Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon pays.
A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide, m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de somme.
M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait justice à tous.
Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie acceptée sans protestation.
Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille, arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi.
En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant.
Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.
Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne.
Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.
Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie.
Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.
Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.
Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières viendrait lui donner la main.
Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.
Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, tout près de Loigny, une défense héroïque.
«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du matin.--«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.»
II
Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps allemand dut se replier.
Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.
Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines, tout le monde fuyait.»
En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné d'attendre là: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang.
Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui paraissait inexplicable et qui l'était en effet.