Journal d'un sous-officier, 1870
Chapter 7
Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval.
A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?
Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant aussitôt,--je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à propos envoyé.
Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.
Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment.
Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.
La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.
Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?
Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.
Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma place sur les vivres.
J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils seraient pris.»
Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?
Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il l'espace qu'il dévore?
Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.
Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce.
Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage jusqu'au soir.
A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne.
Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.
III
«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point.
Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge, en impertinents zigzags.
Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair humaine.
Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus par les plus nobles sentiments.
Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._
Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.
Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes désormais indignes de figurer dans la noble légion.
Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.
Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine.
Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.»
De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef. Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.
En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois kilomètres.
Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de la capote, en marchant l'arme au bras.
Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas, nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu propice.
Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères.
Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies d'or.
Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef suprême.
IV
Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt jours contre la mort.
A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.
A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de faire bonne contenance.
L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême du feu.
Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement, scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.
Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là, un bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues jambes.