Journal d'un sous-officier, 1870
Chapter 5
En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine. Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_. Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de fumier, sur un cloaque.
A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés.
L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.
Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur.
Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable.
Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.
Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des _cours martiales_.
Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.
V
A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs du matin.
La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité.
Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique, fatal et prompt.
L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée.
Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens détestés!
Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués.
Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.
Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre.
Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit: «Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel appartenait le condamné.»
Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!
Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la casquette?»
Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de cette première réunion de notre brigade.
A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.
Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.
Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non pas hésitante.
Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.
A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours, ouvrez le ban...!»
A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:
_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine de mort.»_
La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal Tillot avait achevé de souffrir.
M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la plus cruelle.»
«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.
VI
Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant, par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine, jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?
Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie. Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi. Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais sûre et non sans attrait.
Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de gueules.
En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.
A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.
Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi. Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu.
L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus pataugeaient toujours.
Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.
Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres du plafond.
Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.
L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.
Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?
Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!
A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.
EN CAMPAGNE
I
Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.
Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras, m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et se fût réellement appesanti.
Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de solides jarrets?