Journal d'un sous-officier, 1870
Chapter 2
Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à-vis de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble tristesse,--à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement échoir à l'autre héros du Mexique?
Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!
Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une riposte heureuse.
Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère, je vais partir.»
Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.
Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»
Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.
Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau et la contemplai longuement.
Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?
Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte fortifiante.
Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla. Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra plus.
Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.
IV
La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité.
Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits d'origine et d'éducation bien diverses.
Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le maniement du chassepot.
Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à éblouir tout le monde.
Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les galons auxquels il aspirait.
Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.
Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères.
La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant une heure sans se dérider?
Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.
Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de saucisson, murmura:
Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.
Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs l'émouvoir:
«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!»
Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine.
Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments peu sympathiques.
Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.
La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule inoffensif. De près, elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa les épaules, peut-être pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il commençait à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue des chaînes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide, mais pénible, que me fit, à cet instant précis, dans la nuit tombante, la voix cynique du gavroche déguisé en soldat.
La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est formée par de hauts bâtiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dépôt du 22e de ligne en occupait une partie au midi, près du donjon, qui date de six siècles. Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second étage, nous découvrîmes toute une plaine verdoyante bordée par une ligne d'un bleu vif que piquaient de tout petits points blancs. C'était la Méditerranée.
A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la monotonie était rompue par la variété des corvées. Il fallut d'abord s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun s'en revint avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et jusqu'à la grande peinture à fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier sans études préalables!
Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour tout le régiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents hommes se préparait dans une seule cuisine; il était réparti au petit bonheur dans les gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage très sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; mais, pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil indifférent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de véritables pugilats. Ces combats à l'eau graisseuse me faisaient reculer. Déjeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous, dîner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, les dix compagnons de route.
Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous les vétérans ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'égayer les heures où le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de Nareval, il les exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le complaisant étalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naïfs jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en des définitions minutieuses, en des détails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de pantomimes folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveuglé par l'amour-propre, Nareval s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. Il se persuadait que nous avions recours à lui parce qu'il était naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin notre chef.
Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant dîné en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait peut-être alourdi, et il éprouvait le besoin de dormir. Il déchaîna le fou rire que nous étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus belle période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»
Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la crainte d'augmenter le ridicule. Une scène d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.
Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits réguliers paraissaient s'affiner. Sa réserve, ne se démentant jamais, ressemblait à de la fierté; elle finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait d'égoïsme qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le révéla tout entier.
Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand sa voix presque inconnue s'éleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait vidé sur son lit, il hurlait, se déclarant volé. Il lui manquait, je crois, une paire de chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessée ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne fut regretté comme ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensité de la fureur de leur ci-devant propriétaire.
Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. Un brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un, à ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se déclara innocent; mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.
Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant de désespoir.
Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!»
Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»
Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait cinq francs par mois à l'argent de son prêt.
V
Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.
Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école.
Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que pour nous promener.
La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un _Castillet_ d'aspect romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de prison militaire.