Chapter 6
-- Ah! tu m’ennuies! Est-ce que j’ai peur? moi! Mais, c’est mon affaire toute spéciale cette entrevue de parlementaire!
-- Décidément, c’est un vrai suicide auquel vous songez-là; je ne m’en rendrai assurément pas complice! fit Brainerd en résistant toujours.
-- Ce n’est point ainsi que je l’entends, parbleu! tu vas t’évader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prêt, et je ne tarderai pas à te suivre.
Il fallait bien se rendre à la généreuse obstination d’Halleck; la porte de derrière fût doucement ouverte; aucun Indien n’apparaissait de Ce côté. Will se glissa dehors sans bruit, et Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences redoublaient.
-- Qui va là? demanda-t-il d’une grosse voix.
-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigués; ils s’assoiront un peu pour se reposer.
-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?
-- Non! ils s’en iront bientôt, ne resteront pas longtemps, fatigués; ils veulent s’asseoir un peu pour se reposer.
-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un peu ce qui en résultera; si ça, ne vous va pas, cherchez ailleurs.
Un profond silence accueillit cette réponse. Puis, tout à coup, la porte reçut une telle bordée de coups qu’elle en trembla sur ses gonds.
À ce moment l’artiste fut d’avis qu’il fallait «aviser.» Sans avoir de projet arrêté, il s’élança lestement par l’issue dérobée qu’avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de façon à ne laisser aucun indice qui pût trahir son mode d’évasion.
Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui sauva la vie; car, à la minute même où il gagnait le large, la grande porte était enfoncée et les Sioux entraient en forcenés dans la maison.
Bien en prit à Halleck d’avoir refermé l’issue secrète, car, au bout de quelques secondes, les Sauvages auraient été sur ses talons. Mais, n’apercevant rien au rez-de-chaussée, ils supposèrent que leur invisible interlocuteur avait gagné les étages supérieurs, et s’élancèrent à sa poursuite dans les escaliers.
D’abord, Halleck s’arrêta dans le jardin pour observer les environs et prêta l’oreille, cherchant surtout à retrouver son cousin. Au bout de quelques instants, n’apercevant et n’entendant rien, il se mit à marcher tout doucement, la carabine en main, le fameux album sous son bras, et un cigare non allumé aux lèvres.
La seule mésaventure qui lui arriva, fut de rencontrer à hauteur de visage une corde de lessive qui, suivant son expression, «faillit lui scier le cou».
Une fois hors du jardin, sous l’abri d’un grand arbre, il s’arrêta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant toujours les habitants qu’ils supposaient cachés dans quelque coin.
-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la nuit, si çà vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux; il est dans l’opinion d’un certain gentleman de mon âge et de ma ressemblance, que vous chercherez très longtemps sans trouver sir Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrés! à l’avantage de vous revoir.
Il aurait été imprudent de s’attarder auprès d’un aussi dangereux voisinage. L’artiste se mit donc à chercher l’endroit où Brainerd devait l’attendre avec les chevaux, mais, à son grand déplaisir, il ne trouva rien; après avoir tâtonné dans les broussailles pendant quelques Instants, il en fut réduit à croire que l’autre l’avait abandonné seul au milieu de ce formidable danger.
Cette pensée ne le laissa pas sans émotion; il s’aventura même à appeler Will plusieurs fois, d’une voix contenue. Enfin, ne recevant aucune réponse, il prit la résolution de se tirer d’affaire tout seul.
La position, incontestablement, était fort épineuse; seul, avec une carabine à un coup pour toute défense, en regard d’une bande d’Indiens enragés pour la magnanimité desquels il n’avait plus la même admiration, Halleck se voyait fort embarrassé sur le parti à prendre.
Néanmoins, il délibéra avec une lucidité qui lui faisait honneur.
Rester tapi dans le fourré jusqu’au matin, c’était littéralement se jeter dans la gueule du loup. D’autant mieux que, depuis quelques instants, l’incendie qui dévorait le _Settlement_ entier, éclairait comme un soleil tous les bois d’alentour; il devenait impossible de s’y cacher.
D’autre part, fuir à travers champs dans la direction de Saint- Paul, était un moyen praticable, quoique chanceux, mais il n’entrait pas «constitutionnellement» dans la tête de l’artiste, d’adopter ce système «peu chevaleresque» d’évasion, autrement qu’en cas de nécessité absolue.
-- Que la peste l’étouffe! grommela-t-il; où ce jeune animal peut-il s’être fourré avec ses chevaux? Holà hé!
Seul, le craquement sinistre de l’incendie lui fit réponse; de longues traînées de flamme, éblouissantes de blancheur, percèrent la fumée comme des éclairs. Halleck recula instinctivement lorsqu’il se vit tout illuminé par ce jour funeste.
Dans ce mouvement rétrograde, il faillit se heurter contre un grand Sauvage dont il n’avait assurément pas soupçonné la présence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant qu’il l’eût armé sa main était emprisonnée dans celle de l’Indien. Cependant aucune lutte ne s’engagea, car l’artiste, à sa surprise extrême, sentit l’étreinte de son adversaire se relâcher amicalement.
-- Moi, bon pour homme blanc. Courez là-bas. On attend.
Et le géant Sauvage disparut comme un météore, laissant Adolphe plus intrigué que jamais.
-- Voilà le vrai Indien! Murmura-t-il après quelques instants de réflexion; il confirme pleinement mes théories! Que le diable l’emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en deux coups de crayon?... C’est un type splendide! J’aimerais faire échange de cartes avec lui. Comment a-t-il réussi à dénicher Brainerd?
Il ne vint pas, une seule minute, à, l’esprit d’Halleck, la pensée que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le chemin au bout duquel l’attendait une mort horrible. Aussi, sans hésiter, il marcha vivement au point désigné. Pendant le trajet, il aperçut à droite et à gauche des Indiens à cheval; heureusement il se faisait bien petit dans l’herbe et se glissait fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point découvert; mais il convint, lui-même, plus tard, que chaque reflet d’incendie lui semblait l’éclair d’un rifle, et que plus d’une fois il menaça de l’oeil quelque grosse racine, la prenant pour un Indien embusqué dans l’ombre.
Néanmoins ses opinions «constitutionnelles sur les aborigènes» ne furent pas sensiblement modifiées; on l’aurait invité à exposer sa théorie nouvelle, qu’il n’aurait pas hésité à dire: «Le Sioux a des moments d’emportement inouïs, mais, au milieu même de ses plus grandes exaspérations, il sait user d’une chevaleresque magnanimité envers l’homme blanc.»
Après avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit trois formes vagues, groupées ensemble; c’étaient Brainerd et les deux chevaux qu’il tenait par la bride.
Adolphe l’eût bientôt rejoint.
-- Vous me pardonnerez, se hâta de dire Will, si je ne vous ai pas exactement tenu parole; j’ai été forcé de m’éloigner, ma cachette était trop proche; j’aurais été découvert sur-le-champ.
-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvré, car, en effet, il y avait dans cette région infernale, des coups de jour fort dangereux.
-- Comment avez-vous réussi à me trouver?
-- Un noble, majestueux, estimable Indien Américain m’a indiqué ma route, spontanément, et sans aucune question de ma part!
-- Ah! oui c’était Paul: un autre Sauvage converti.
-- Mais, s’il est chrétien, que vient-il faire dans cette bagarre?
-- Il a été contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis presque sûr qu’il n’en fait que tout juste afin de se mettre à l’abri des soupçons; et qu’au contraire il épie les occasions de nous être secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.
-- J’aimerais à cultiver sa connaissance; à lui faire compliment sur la noblesse de ses procédés.
-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons prêts à disparaître.
Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournèrent pour jeter un regard vers le lieu de désolation qu’ils abandonnaient. La maison toute entière n’était qu’une masse incandescente du sein de laquelle s’échappaient à longs intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes d’un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphère rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image saisissante du chaos!
-- Ah vraiment! c’est trop, cent fois trop malheureux! murmurait Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon père est ruiné.
Quel malheur de voir brûler ainsi le seul asile de la famille, sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!
-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n’en doutez pas, ces malheureux qu’égare un moment de passion rétabliront ce qu’ils ont ruiné, lorsqu’ils seront rentrés dans le calme de leur conscience.
Brainerd ne parût accorder aucune attention à cette métaphysique trop alambiquée pour être consolante.
-- Au milieu du désordre qui préside à tous leurs mouvements, poursuivit-il sans répondre au discours d’Halleck, ils ont l’air de se grouper tous sur le côté opposé de la maison; je voudrais bien savoir ce qu’ils veulent faire; faisons un détour pour nous en assurer.
-- Vous attendrai-je ici?
-- Il n’y a aucun inconvénient, car le champ est libre pour courir au premier signe de mauvais augure, élancez-vous dans la prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je vous rejoindrai le plus tôt possible.
-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j’aie des craintes sur notre sort; mais j’ai hâte d’en finir avec toutes ces incertitudes.
Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de façon à, tourner la maison, et à découvrir sa façade opposée. Halleck mit pied à terre et s’adossa à un gros arbre, après avoir passé â son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec assez d’impatience, maugréant de ne pas avoir un cigare allumé.
Bientôt un «élément» nouveau d’inquiétude vint se joindre à ses émotions premières. Non contents d’avoir livré aux flammes le bâtiment principal, les Sauvages avaient incendié toutes les constructions accessoires; de sorte que la circonférence du désastre s’était successivement agrandie, au point de refouler les Indiens à une grande distance, tant la chaleur était devenue intolérable. Tout le voisinage, et notamment le point où se trouvait Halleck, étaient devenus fort dangereux à cause des rôdeurs qui s’y répandaient.
Son inquiétude devint si vive qu’il fit un demi-tour vers l’Est, et n’arrêta sa monture que lorsqu’il eût placé un mille entre lui et le sinistre. Là, il fit halte, et se remit à attendre. Néanmoins la fascination exercée sur lui par l’aspect de l’incendie était si grande, qu’il ne pût s’empêcher de se retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.
À ce moment il entendit le galop d’un cheval.
«Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant à sa rencontre; ah! mon ami! quel émouvant spectacle! J’y trouve une grande ressemblance avec l’embrasement d’un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous pas?
Son compagnon ne lui répondit rien; aussitôt il ajouta:
-- Je remarque une chose, Will; c’est que nous nous dirigeons plutôt au Nord qu’au Levant... Chut! J’entends des pas de chevaux.
Tous deux s’arrêtèrent, gardant un profond silence. Cependant le cavalier survenant vint droit à eux comme s’il les eût aperçus ou entendus: c’était un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude de l’éclair.
Halleck, à son approche, avait cherché son revolver; mais à son inexprimable regret, il s’aperçut qu’il l’avait perdu.
-- Will! s’écria-t-il, sus à cet indien! avant qu’il... Il s’arrêta brusquement, car il venait de reconnaître, dans ce silencieux compagnon, un énorme Sauvage qui remplaçait fort désavantageusement Brainerd.
Au même instant il se trouva serré entre ces deux ennemis, sans autre arme que sa carabine désormais inutile.
Avant qu’il eut fait un mouvement ou prononcé un mot, l’indien dernier arrivé prit la parole :
-- Homme blanc, prisonnier -- s’il bouge, sera scalpé.
-- Je crois bien qu’il ne me reste aucune autre ressource, répondit sans façon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si célèbre dans le monde.
-- Venez avec nous; lui fût-il brièvement répondu.
Et on l’emmena dans la direction de l’incendie.
L’un des deux sauvages n’avait rien dit, n’avait fait aucune démonstration. Il se contenta de prendre position à gauche du prisonnier, qui, ainsi se trouvait gardé à vue de tous côtés. Tout en chevauchant, l’artiste chercha à distinguer les visages de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines lorsqu’il crut reconnaître, dans l’un des deux, l’indien Paul qui lui avait précédemment rendu un bon office.
Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole; instinctivement il se contint, et la route s’effectua en silence.
Tout cela n’était point sans mystère. L’artiste s’en préoccupait fort, lorsque l’un de ses deux gardiens resta de quelques pas en arrière; l’autre avec un mouvement de surprise, en fit autant. Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se retourna pour épier leurs mouvements.
Il aperçut les deux sauvages marchant côte à côte, puis l’éclair soudain d’un couteau: l’un d’eux tomba mort et glissa lourdement à bas de son cheval.
-- Restez là, vous, dit aussitôt le secourable Paul; l’autre jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes -- courez après. -- Il y aura des scalps.
Et l’Indien disparut plus prompt qu’un souffle d’orage, laissant Adolphe tout palpitant d’émotion.
Son audace nonchalante commençait à l’abandonner, et il se surprenait à rouler dans sa tête de sombres pressentiments, surtout depuis que l’immense danger couru par ses amis venait de lui être si soudainement révélé. Il désirait maintenant, avec angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par conséquent, attendait Brainerd avec une impatience extrême.
Bientôt le trot d’un cheval retentit à proximité, Halleck se tint prêt à recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu’il fût ami ou ennemi. Heureusement toute précaution était inutile; au bout de quelques instants Brainerd apparut et reçut avec une émotion facile à comprendre la communication des événements survenus pendant son absence.
Après avoir donné un dernier et triste regard à ce qui fût la maison paternelle, les deux amis s’enfoncèrent rapidement dans la forêt épaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les traces des fugitifs partis avant eux.
CHAPITRE VIII _QUESTION DE VIE OU DE MORT._
Vers minuit, une pluie fine mais serrée commença à tomber sans discontinuer jusqu’au matin. Les deux jeunes cavaliers étaient percés jusqu’aux os, affamés, fatigués; tout cela joint à la vive inquiétude qui les dévorait, rendit leur position extrêmement pénible.
L’artiste insistait pour s’arrêter et allumer du feu: mais Brainerd s’opposa de toutes ses forces à une telle imprudence, objectant, avec raison que la fumée inévitablement produite par le foyer attirerait sur eux d’une façon très périlleuse l’attention des rôdeurs Indiens.
L’aspect du pays avait successivement changé. Au lieu de la prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient maintenant une végétation plus abondante, des ruisseaux, des collines assez élevées, et des groupes d’arbres qui annonçaient une région forestière.
Will, dont la jeune expérience était toujours en éveil, évitait soigneusement les fourrés, les buissons sombres, dont les flancs pouvaient receler des embuscades, et s’en éloignait par de longs détours.
Cependant, après plusieurs heures d’une course rapide, ils n’avaient rencontré aucun indice qui annonçât la présence d’un ennemi. Will commença à être convaincu sérieusement que les hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n’avaient point encore pénétré sur ce territoire. Néanmoins ses appréhensions étaient loin d’être calmées, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les difficultés, et devancent, dans leurs poursuites acharnées, les fuites les plus promptes.
Midi approchait; les jeunes gens étaient tourmentés par une faim intolérable; ils se décidèrent à faire halte pour tâcher de se procurer la nourriture nécessaire. Les ruisseaux et les lacs du Minnesota abondent en poissons de toute espèce, les bois sont giboyeux à l’excès; ils ne devaient donc avoir aucune difficulté à se procurer de la venaison.
Pour arriver à leur but, ils furent obligés de pénétrer dans un bois dont l’étendue paraissait être d’environ vingt ou trente ares. Mais lorsqu’ils en furent à une centaine de pas, Brainerd arrêta son cheval.
-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous approchant ainsi de la forêt; cependant nous agissons d’une manière qui ne me convient pas.
-- Pourquoi?
-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges. Nous sommes loin d’être hors de danger; si ce n’est en rase prairie.
-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens là ont un fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours à nous attaquer ouvertement.
-- Ah! pauvre Adolphe, vous êtes obstiné dans vos ridicules illusions! Oui, s’ils sont en nombre énormément supérieur et sûrs de nous écraser, ils nous attaqueront effrontément mais heureusement nous sommes bien montés, et suffisamment armés pour les tenir à distance. Tout ce que je crains, ce sont les embuscades; les Indiens n’ont pas d’autre idée en tête.
-- Si vous le préférez je vais battre le bois; vous m’attendrez ici.
-- Non! je vais avec vous.
Ils pénétrèrent ensemble sous la voûte de verdure, firent quelques pas et écoutèrent en regardant tout autour d’eux. La forêt était silencieuse comme une tombe; pas un être animé n’y donnait signe de vie.
-- J’espère que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les broussailles sont très inextricables par ici, nous serons obligés de mettre pied à terre et de nous séparer quelque peu, afin de chasser pendant quelques heures chacun de notre côté.
-- C’est parfait! répondit Halleck se mettant en devoir d’obéir; nous nous retrouverons ici, chargés du gibier que nous aurons pu conquérir.
Ils se séparèrent ainsi; l’artiste prit à droite, son compagnon à gauche. D’abord une grande quantité d’écureuils s’offrit à leur vue, mais ils dédaignèrent d’aussi menues proies, réservant leurs munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses zigzags, l’artiste fit la rencontre d’une petite source, abritée dans le creux d’un énorme rocher; tout autour de ce nid frais et murmurant s’enlaçaient les racines noueuses de grands arbres au milieu desquelles ruisselaient avec une grâce infinie les plus mignonnes cascades.
Le site était ravissant; aussi Halleck après s’être avidement désaltéré à cette glace liquide, ne put résister au désir d’en faire le dessin.
En conséquence, il ouvrit son inséparable album, et accomplit son oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd décharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au contraire, il en conclut qu’il était heureux en chasse, et que dès lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer â son cher dessin.
Néanmoins, il fit la réflexion que rentrer sans une seule pièce de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu’il eût fini, il replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l’épaule.
Mais ses aventures n’étaient pas finies, à beaucoup près. À proximité d’une petite éclaircie, il s’arrêta tout frissonnant: son oreille aux aguets venait d’entendre une voix plaintive, semblable au râle d’un agonisant. Il écouta encore; il n’y avait point â s’y méprendre, c’était bien les gémissements d’une créature humaine blessée à mort; ils partaient d’un buisson situé à une cinquantaine de pas.
Halleck courut dans cette direction et découvrit avec consternation un homme étendu à la renverse sur le sol; il paraissait mortellement blessé et n’avait plus qu’un souffle de vie.
L’artiste se pencha sur lui d’une façon compatissante.
-- Comment vous trouvez-vous en ce misérable état, pauvre malheureux? lui demanda-t-il.
-- Hélas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder autour de lui comme s’il eut appréhendé le retour d’un ennemi féroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacré ma femme et mes enfants, et m’ont traîné jusqu’ici pour y expirer.
-- Où sont-ils, les Indiens
-- Partout! vous n’en avez point rencontré?
-- Y a-t-il d’autres hommes Blancs dans ces bois?
-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis à la piste depuis ce matin.
-- Que sont-ils devenus?
-- Trois gisent dans l’herbe près d’une source, où ils ont été fusillés.
L’artiste se releva, les cheveux hérissés sur la tête, et alla au lieu indiqué, pour vérifier ce que venait de lui dire l’agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants, froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient été si brutalement hachés à coups de tomahawks, que l’oeil d’un ami n’aurait pu les reconnaître.
Après avoir contemplé pendant quelques minutes avec égarement cet effrayant spectacle, l’artiste revint au moribond; mais il ne trouva plus qu’un cadavre.
Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre rêverie.
Tout à coup, une détonation, suivie d’un sifflement qui lui passa devant la figure, le rappela au sentiment de la réalité, c’est-à- dire du danger.
Sa première manoeuvre fut digne d’un vétéran dans la guerre forestière: il bondit en arrière d’un arbre, et s’y cacha de façon à être garanti contre une nouvelle balle.
Il avait remarqué la direction d’où était venu le message de mort; il s’abrita en conséquence, et se tint en observation.
Une pensée lui causait un certain malaise; si ses ennemis étaient nombreux, l’issue de l’aventure pouvait devenir extrêmement désagréable. Il éprouva un sentiment de soulagement lorsqu’il aperçut une figure sombre, une seule, se dessinant derrière les feuillages.
-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour juger du résultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre la monnaie de ta pièce.
Malheureusement, l’oeil expérimenté de l’Indien avait remarqué le canon de carabine qu’Adolphe dirigeait contre lui; il se déroba subtilement derrière un arbre, au moment où le coup partait, et esquiva ainsi une conclusion précipitée de tous ses combats.
Sans s’arrêter à savoir s’il avait touché le but, Halleck rechargea son arme avec toute la rapidité possible; il venait d’assurer la dernière bourre, lorsque avec un cri insultant de triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.
Quoiqu»il n’eut pas encore placé la capsule, Halleck ne se troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier, trompé par ce sang-froid, crut que l’artiste avait une arme à deux coups et se cacha vivement derrière un arbre.
Avec la rapidité de la pensée, Halleck mit sa capsule, arma la batterie, et attendit, tout en réfléchissant qu’au fond les choses allaient pour le mieux puisque la partie était égale.
Cependant, chacun des deux adversaires étant abrité, la bataille, devenait une question de stratégie. Le vainqueur devait être celui qui, le premier, parviendrait à surprendre l’autre hors de garde.
Une histoire du désert revint alors en mémoire à l’artiste; il se rappela avoir lu qu’un Européen se trouvant en position analogue, avait imaginé de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en faisant apparaître cauteleusement son chapeau ou un autre objet paraissant indiquer que la tête était dessous. L’Indien avait fusillé un bonnet suspendu au bout d’une branche, et lorsqu’il était arrivé sur celui qu’il croyait mort, il avait reçu lui-même le coup mortel.
Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scène reproduite par un dessin qui l’avait charmé.