Jim l'indien

Chapter 2

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-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d’une voix de stentor; viens recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en prenant le cheval par la bride.

-- D’abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement cet animal endiablé; bon! Maintenant, je m’empresse de répondre; oui, c’est moi, qui me réjouis de vous rendre visite.

-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garçon! Allons, saute en bas, et courons au salon. Là, donne la main; voilà ta valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera arrivé.

Les trois voyageurs furent prompts à obéir et en entrant dans le parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement le piano pour courir au-devant de son frère et de sa cousine; mais elle recula timidement à l’aspect inattendu d’un étranger. Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait été son compagnon d’enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son nom.

-- Eh quoi! c’est vous, mon cousin? s’écria-t-elle avec un charmant sourire; quelle frayeur vous m’avez faite!

-- Je m’empresse de la dissiper; répliqua l’artiste en lui tendant la main avec son sans façon habituel; touchez-là! cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.

-- Hé! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit l’oncle John, qui venait d’arriver; je ne crois pas nécessaire de vous demander si vous avez bon appétit.

-- Ceci va vous être démontré, répondit Adolphe en riant; quoique Maria m’ait secoué à me faire perdre tout bon sentiment, je sens que je me remets un peu.

On s’attabla devant un de ces abondants repas qui réjouissent les robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais qui feraient pâlir un citadin; chacun aborda courageusement son rôle de joyeux convive.

L’oncle John était d’humeur joviale, grand parleur, grand hâbleur, possédant la rare faculté de débiter sans rire les histoires les plus hétéroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un peu solennelle, méticuleuse sur les convenances, grondait de temps en temps lorsque quelqu’un de la famille enfreignait l’étiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_ Brainerd.

Le jeune Will, modeste et réservé pour son âge, quoiqu’il eût des dispositions naturelles à une gaîté communicative, était loin d’atteindre le niveau paternel. Maggie était extrêmement timide, parlait peu, se contentant de répondre lorsqu’on l’interrogeait, ou lorsque l’imperturbable Adolphe la prenait malicieusement à partie.

Quant à, Maria, c’était la folle du logis; rien ne pouvait suspendre son charmant babil; son intarissable conversation était un feu d’artifice; elle tenait tout le monde en joie.

Quoiqu’on fût à la fin du mois d’août, la soirée était tiède, admirable, parfumée comme une nuit d’été.

-- Oui! l’atmosphère est pure dans nos belles prairies de l’Ouest, dit M. Brainerd en réponse à une observation d’Halleck; toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les mortelles émanations des villes.

-- Hum! je ne les ai pas entièrement esquivées cette année. En juin, j’étais à New York, en juillet, à Philadelphie; il y avait de quoi rôtir!

-- Eh bien! puisque te voilà avec nous, tu peux passer l’hiver ici. Tu auras une idée du froid le plus accompli que tu aies rencontré de l’autre côté du Mississipi.

-- Je m’aperçois que vous êtes disposés à proclamer la supériorité de cette région, en tous points; mais si vous me prophétisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l’Est, je serai fort empressé de vous quitter avant cette lamentable saison.

-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ça, il aurait fallu être ici l’année dernière. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez- vous ceci, mon neveu? Les yeux d’un homme gelaient instantanément, son nez se transformait en une pyramide de glace, s’il se hasardait à aspirer une bouffée d’air extérieur, en ouvrant la porte!

-- Si jamais chose pareille m’arrive, je considérerai cela comme une remarquable occurrence.

-- Oh ma femme ne l’oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos porcs s’avise de sortir de l’écurie. Je le suivais par derrière, et je remarquais sa démarche; elle devenait successivement lente et embarrassée, comme si ses nerfs s’étaient raidis intérieurement. Tout-à-coup il s’arrêta avec un sourd grognement; il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j’eus beau le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m’aperçus que ses pieds étaient gelés dans leurs empreintes, ils y étaient fixés, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le dégel arriva au mois de février; alors le pauvre animal put rentrer à l’écurie.

-- Combien de temps était-il resté dans cette curieuse position?

-- Eh! une semaine, au moins; n’est-ce pas, Polly?

-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.

-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie, ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Étoile et Bannière, frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis, lorsqu’on fit du feu, l’atmosphère dégela, les notes alors s’envolèrent une à une et jouèrent un air bizarre. Le même Jour, l’argent vif du thermomètre descendit si bas qu’il sortit par- dessous l’instrument, depuis lors il n’a plus pu marcher. Oui, mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids pareils.

-- Eh bien, mon oncle, il n’y a pas de danger que je reste ici pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils les supporter?

-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps sans aborder ce sujet, s’écria rieusement Maria; je m’étonnais à chaque instant de ne pas l’avoir entendu faire une question là- dessus.

Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire qu’un Indien soit mort de froid?... Dans l’hiver dont je te parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce gaillard là avait tout juste assez de vêtements pour ne pas nous faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s’il avait froid, il se mit à rire et retroussa ses manches.

-- J’aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda Halleck avec une animation extraordinaire.

-- Il est Sioux; ces gens-là pullulent autour de nous.

-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n’est- ce pas?

Pour la première fois de la soirée, l’oncle John éclata d’un rire retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-même, ne put se contenir. Quant à Maria, son hilarité n’avait pas de bornes.

-- Ah çà! mais, qu’avez-vous donc tous?... demanda l’artiste un peu décontenancé par l’accueil fait à son interjection.

-- Dans trois mois d’ici, tu riras plus fort que nous, mon cher enfant, se hâta de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la poésie et le romantique de tes idées ne pourront tenir devant la vulgaire réalité.

-- Quel malheur! Maria m’en a dit autant sur le paquebot. Je croyais avoir la chance de pénétrer assez loin dans l’Ouest, pour y voir la vraie race rouge, dans sa pureté originaire.

-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l’oncle John; tu verras des spécimens purs dans cette région; à première vue tu en auras assez.

-- J’aimerais à en dessiner quelques-uns... les chefs les plus soignés?... J’ai entendu parler d’un Petit-Corbeau, lorsque j’étais à Saint-Paul. Voilà un portrait que je voudrais faire, ah! comme j’enlèverais çà!

-- Dans mon opinion, ce sera plutôt lui qui t’enlèvera, si l’occasion se présente. C’est un diable, un brigand incarné, un vrai Sauvage.

-- À quoi doit-il sa réputation?

-- On ne sait pas trop; répondit Will; à peu de chose, assurément: c’est lui qui...

Le jeune homme s’arrêta court; il venait de rencontrer un regard furibond de son père, appuyé d’un «Ahem» vigoureux qui fit résonner les verres.

Ce télégramme échangé entre le père et le fils, ne fût caché pour personne; peut-être deux ou trois convives en devinèrent la vraie signification: tous demeurèrent pendant quelques instants muets et embarrassés. À la fin, Halleck, avec la présence d’esprit et la courtoisie qui le caractérisaient, s’empressa de détourner la conversation.

-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n’aient fourni quelques individus remarquables, dignes d’être comparés à nos plus grands généraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et quelques autres; sans doute il n’y en n’a pas en abondance parmi eux, mais, je voue le répète, mes amis, ce qui caractérise le Sauvage, c’est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant autour de lui un regard convaincu.

-- Nul doute qu’Albert Pike ne se soit aperçu de cela, depuis longtemps; riposta l’oncle John avec un sérieux perfide; et j’estime que si nous avions accepté les alliances offertes par les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait aujourd’hui tranché.

-- Vous êtes tous ligués contre moi, je perds mon éloquence avec vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?

La jeune fille rougit à cette interpellation inattendue, et répondit avec une petite voix douce.

-- Je serais bien ravie, mon cousin, d’être votre alliée. Jadis, j’aurais eu un peu les mêmes idées que vous, mais une courte résidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vérité, que notre existence occidentale ne renferme aucun élément romantique.

-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous êtes tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le Minnesota?

-- De toute espèce. Depuis l’ours gris jusqu’à la fourmi.

-- Vous n’avez pas la prétention de me faire croire que, dans vos parages, on trouve des monstres pareils?

Quoi? des fourmis?

-- Non; des ours grizzly.

-- On ne les voit guères hors des montagnes; mais on rencontre assez souvent les autres espèces dans les prairies. Il n’y a pas une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans s’en douter, nez à nez avec un de ces gros messieurs bruns.

-- Vous voulez plaisanter! s’écria Halleck dans la consternation: et, comment cela s’est-il passé?

-- On ne pourrait dire lequel fut plus effrayé, de la fille ou de l’ours. Chacun s’est sauvé à toutes jambes; l’ours, peut-être, court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une tranche d’ours braisé?

-- Oh! ne me parlez pas de ça! j’aimerais mieux manger du mulet ou du cheval!

-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre goût.... un autre fumet...

-- Je vous crois, et ne désire pas faire la comparaison. Peut-on bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer à un habitué de la ménagerie de New York des beefsteaks de Sampson l’ours qui a mangé le vieil Adam Grizzly!

-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, après tout: et tu y prendrais goût, peut-être.

Halleck fit une grimace négative et tendit son assiette à _mistress_ Brainerd en disant:

-- Chère tante, veuillez me donner une petite tranche de votre excellent _roastbeef_; je me sens un appétit féroce, ce soir.

-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c’était bien cuit, bien tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un tranquille sourire; vous en digéreriez très bien une portion.

-- Impossible, impossible! je vous le répète. Il y a des choses auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile à contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter pareille nourriture.

-- Mais les Indiens?...

-- Ah! si j’en étais un, le cas serait différent; mais je suis dans une peau blanche, et je tiens à mes goûts.

-- Enfin! poursuivit l’oncle John qui semblait prendre un plaisir tout particulier à insister sur ce point; tu pourrais bien en goûter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.

-- Mon oncle! inutile! De l’ipécacuanha, du ricin, de l’eau- forte, tout ce que vous voudrez, excepté cet horrible régal.

-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois à ceci, observa _mistress_ Brainerd en prenant l’assiette de l’artiste, avec son sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table, affamé.

-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce soir, d’avoir un appétit aussi immodéré, ou d’être aussi gourmand, car ce _roastbeef_ est délicieux.

-- Ah! mon garçon! quelqu’un sans appétit, dans ce pays-ci, serait un phénomène; va! mange toujours! reprit l’oncle John facétieusement; je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir te convertir à l’ursophagie.

-- Voyons! ne me parlez plus de ça! je n’en toucherais pas une miette, pour un million de dollars.

-- Finalement, vous êtes content de votre souper?

-- Quelle question! c’est un festin digne de Lucullus.

-- Mon mignon! tu n’as pas mangé autre chose que des tranches d’ours noir !

-- Ah-oo-ah! rugit l’artiste en se levant avec furie, et prenant la fuite au milieu de l’hilarité générale.

CHAPITRE III _UNE VISITE._

La nuit -- une belle nuit du mois d’août -- était splendide, calme, sereine, illuminée par une lune éclatante et pure; l’atmosphère était transparente et d’une douceur veloutée; il faisait bon vivre!

Après le souper, Maggie s’était mise au piano et avait joué quelques morceaux, sur l’instante requête de l’artiste; chacun s’était assis au hasard sous l’immense portique dont l’ampleur occupait la moitié de la maison.

Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec béatitude; l’oncle John avait préféré une énorme pipe en racine d’érable, dont la noirceur et le culottage étaient parfaits.

Halleck était à une des extrémités du portail; après lui étaient Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite M. et _mistress_ Brainerd.

La nuit était si calme et silencieuse que, sans élever la voix, on pouvait causer d’une extrémité à l’autre de l’immense salle. La conversation devint générale et s’anima, surtout entre Maria et l’oncle John. Halleck s’adressait particulièrement à Maggie, sa plus proche voisine.

-- Maria m’a parlé d’un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand ami de votre famille? lui demanda-t-il.

-- Christian Jim, vous voulez dire?...

-- C’est précisément son nom. Savez-vous où il habite?

-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent chez nous. Il a été converti il y a quelques années, dans une occasion périlleuse, papa lui a sauvé la vie; depuis lors Jim lui garde une reconnaissance à toute épreuve: il nous aime peut-être encore plus que les missionnaires.

-- Un vrai Indien n’oublie jamais un service; ni une injure, observa Halleck sentencieusement; quelle espèce d’individu est cet Indien?

-- Il personnifie votre idéal de l’Homme-Rouge, au moral, du moins; sinon au physique. C’est tout ce qu’on peut rêver de noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.

Maggie s’étonnait de soutenir si bien la conversation, contrairement à ses habitudes de silence. Elle subissait, sans s’en apercevoir, l’influence d’Halleck, dont la délicate urbanité savait mettre à l’aise tout ce qui l’entourait; le jeune artiste avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain favorable pour la personne avec laquelle il s’entretenait.

Tout le monde n’a pas ce talent aussi rare qu’enviable.

Le coup d’oeil général de cette réunion intime aurait fait un tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzée du vieux Brainerd demi noyé dans les nuages tourbillonnants qu’exhalait sa pipe; à côté de lui, le visage calme et souriant de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un peu rude et de la bonté la plus douce. Au centre, éclairée par les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, épanouie, alerte, toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fête à la nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l’oreille, les jambes croisées, nonchalamment renversé dans son fauteuil, envoyant dans l’air, par bouffées régulières, les blanches spirales de son cigare; Maggie, naïve et gracieuse, ses grands yeux noirs et expansifs fixés sur son cousin avec une attention curieuse, toute empreinte de grâce innocente et juvénile, ressemblant à la fée charmante de quelque rêve oriental.

Vraiment, c’était un délicieux intérieur qui aurait séduit l’artiste le plus difficile.

Effectivement Adolphe était ravi, surtout quand ses yeux rencontraient les regards de sa gentille cousine.

-- J’aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il après un long silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a été donné au sujet de sa conversion.

-- C’est plutôt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui a, mérité ce titre. Lorsque mon père l’a rencontré pour la première fois, il était très méchant, ivrogne, brutal, querelleur, et il avait tué, disait-on, plus d’un blanc. Il rodait de préférence dans les hautes régions du Minnesota, où les caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.

-- Mais, depuis, il est complètement changé?

-- Si complètement qu’on peut dire, à la lettre, que c’est un autre homme. Il est allé jusqu’à prendre un nom anglais, comme vous voyez. Il y a quelques années, sa passion invincible était l’abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu jusqu’au dernier haillon qu’il avait sur le corps. Depuis sa conversion, en aucune circonstance il ne s’est laissé tenter; il est resté sobre comme il se l’était promis.

-- C’est là un type remarquable. Par conséquent, miss Maggie, continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous admettrez que je ne me suis pas entièrement trompé dans mon appréciation du caractère indien.

-- Mais précisément l’Indien a disparu, le chrétien seul est resté.

Cette remarque incisive était la réfutation la plus complète qui eût été opposée au système d’Halleck; venant d’une aussi jolie bouche, elle avait pour lui autant d’autorité que si elle eut émané d’un philosophe ou d’un général d’armée.

Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration devant le bon sens ingénu de la jeune fille.

-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu’il y ait eu des Sauvages, même non chrétiens, dont le caractère et la conduite aient été chevaleresques et nobles, de façon à mériter des éloges?

-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantité d’Indiens que j’ai vus, il ne s’en est pas rencontré un seul réalisant ces belles qualités, -- Ah! mais, voici Jim en personne, qui arrive.

La porte, en effet, venait de s’ouvrir sans bruit, l’artiste aperçut, s’avançant sous le portique, une haute forme brune enveloppée des pieds à la tète par une grande couverture blanche.

Du premier regard, l’artiste reconnut un Indien; la démarche assurée et confiante du nouveau venu faisait voir qu’il se sentait dans une maison amie.

En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agréable, fit entendre ce seul mot:

-- Bonsoir.

Chacun lui répondit par une salutation semblable, et, sans autre discours, il s’assit sur une marche d’escalier, entre l’oncle John et Maria.

Il accepta volontiers l’offre d’une pipe, et sembla absorbé par le plaisir d’en faire usage; ensuite, la conversation recommença comme si aucune interruption ne fut survenue.

Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l’intérêt curieux que lui inspirait ce héros du désert. Sa préoccupation à cet égard devint si apparente que chacun s’en aperçut et s’en amusa beaucoup. Il cessa de causer avec Maggie, et se mit à contempler Jim attentivement.

Ce dernier lui tournait le dos à moitié, de façon à n’être vu que de profil, et du côté gauche. Insoucieux de la chaleur comme du froid, il était étroitement enroulé dans sa couverture; dans une attitude raide et fière, il exposait à la clarté de la lune son visage impassible, mais dont les traits bronzés reflétaient les rayons argentés comme l’aurait fait le métal luisant d’une statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa pipe l’éclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient étrangement sa physionomie caractéristique.

Cet enfant des bois avait un profil mélangé des beautés de la statuaire antique et des trivialités de la race sauvage. Lèvres fines et arquées; nez romain, droit, d’un galbe pur autant que noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilées; et à côté de cela, sourcils épais; visage carré, anguleux; front bas et étroit, fuyant en arrière. La partie la plus extraordinaire de sa personne était une chevelure exubérante, noire comme l’aile du corbeau, longue à recouvrir entièrement ses épaules comme une vraie crinière.

Tout ce qui avait été dit précédemment sur son compte avait fortement prédisposé Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme, toujours absorbé par ses romanesques illusions sur les Indiens, tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses rêves. Il s’oublia ainsi, renversé dans son fauteuil, les yeux attentifs, dilatés par la curiosité, tellement que, pendant dix minute, il oublia son cigare au point de le laisser éteindre.

Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume, pour le rappeler à lui; alors il tira une allumette de sa poche, ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:

-- Il arrive de la chasse, n’est-ce pas? Demanda-t-il

-- Le mois d’août n’est pas une bonne saison pour cela.

-- Comment vous êtes-vous procuré cette chair d’ours que nous avons mangée ce soir?...

-- Par un hasard tout à fait fortuit; et nous l’avons conservée, spécialement à votre intention aussi longtemps que le permettait la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!

-- Hooh! répondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manière à faire face à la jeune fille.

-- Coucherez-vous ici cette nuit?

-- Je ne sais pas, peut-être, répondit-il laconiquement en mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-même avec une précision mécanique, et se remit à fumer vigoureusement.

-- Il a quelque chose dans l’esprit, observa Maria; car ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier quart d’heure de sa visite.

-- Peut-être est-il gêné par notre présence inaccoutumée?

-- Non; il lui suffît de vous voir ici pour savoir que vous êtes des amis.

-- On ne peut connaître tous les caprices d’un Indien; je suppose qu’à l’instar de ses congénères il a aussi des fantaisies et des excentricités.

La soirée était fort avancée, M. Brainerd insinua tout doucement qu’il était l’heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans leur chambre; alors l’oncle John se leva, invita tout le monde à rentrer dans la maison. La lampe demi-éteinte fut rallumée; la famille s’installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui garnissaient!e salon.

À ce moment, tous les visages devinrent sérieux, car on se disposait à réciter les prières du soir; M. Brainerd, lui-même, déposa momentanément son air rieur pour se recueillir; avec gravité, il prit la Bible, l’ouvrit, mais avant de commencer la lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.

-- Où est Jim? demanda-t-il.

-- Il est encore sous le portique, répondit Will; irai-je le chercher?

-- Certainement! on a oublié de l’appeler.

Le jeune homme courut vers le Sioux et l’invita à entrer pour la prière.

L’autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra, après un moment d’attente.

-- Il n’est pas disposé, à ce qu’il parait, ce soir dit-il en revenant; il faudra nous passer de lui.

Maggie s’était mise au piano, et avait fait entendre un simple prélude à l’unisson; toute la portion adolescente de la famille se réunit pour l’accompagner. Will avait une belle voix de basse; Halleck était un charmant ténor; on entonna l’hymne splendide «sweet hour of Brayers» dont les accents majestueux, après avoir fait vibrer la salle sonore, allèrent se répercuter au loin dans la prairie.

Le chant terminé, chacun reprit son siège pour entendre la lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminèrent par une fervente prière que l’on récita à genoux.