Jim Harrison, boxeur

Chapter 8

Chapter 83,945 wordsPublic domain

Deux rangs de magnifiques laquais rouge et or, qui gardaient la porte, s'inclinèrent profondément, pendant que nous passions au milieu d'eux, mon oncle et moi, lui redressant la tête et paraissant chez lui, moi faisant de mon mieux pour prendre de l'assurance, bien que mon coeur battit à coups rapides. De là, on passa dans un hall haut et vaste, décoré à l'orientale, qui s'harmonisait avec les dômes et les minarets du dehors.

Un certain nombre de personnes s'y trouvaient allant et venant tranquillement, formant des groupes où l'on causait à voix basse.

Un de ces personnages, un homme courtaud, trapu, à figure rouge, qui faisait beaucoup d'embarras, se donnant de grands airs d'importance, accourut au devant de mon oncle.

-- J'ai tes bonnes nouvelles, sir Charles, dit-il en baissant la voix comme s'il s'agissait d'affaires d'État, _Es ist vollendet_, ça veut tire: j'en suis fenu à pout.

-- Très bien, alors servez chaud, dit froidement mon oncle, et faites en sorte que les sauces soient un peu meilleures qu'à mon dernier dîner à Carlton House.

-- Ah! _mein Gott_, fous croyez que je barle té cuisine. C'est te l'affaire tu brince que je barle. C'est un bedit fol au fent qui faut cent mille livres. Tis pour cent et le double à rembourser quand le Royal papa mourra. _Alles ist fertig_. Goldsmidt, de la Haye, s'en est charché et le puplic de Hollande a souscrit la somme.

-- Grand bien fasse au public de Hollande, murmura mon oncle, pendant que le gros homme allait offrir ses nouvelles à quelque nouvel arrivant. Mon neveu, c'est le fameux cuisinier du prince. Il n'a pas son pareil en Angleterre pour le filet sauté aux champignons. C'est lui qui règle les affaires d'argent du prince.

-- Le cuisinier! m'écriai-je tout abasourdi.

-- Vous paraissez surpris, mon neveu?

-- Je me serais figuré qu'une banque respectable...

Mon oncle approcha ses lèvres de mon oreille.

-- Pas une maison qui se respecte ne voudrait s'en mêler, dit-il à voix basse... Ah! Mellish. Le prince est-il chez lui?

-- Au salon particulier, sir Charles, dit le gentleman interpellé.

-- Y a-t-il quelqu'un avec lui?

-- Sheridan et Francis. Il a dit qu'il vous attendait.

-- Alors, nous allons entrer.

Je le suivis à travers la plus étrange succession de chambres où brillait partout une splendeur barbare mais curieuse, qui me fit l'effet d'être très riche, très merveilleuse, et dont j'aurais peut-être aujourd'hui une opinion bien différente.

Sur les murs brillaient des dessins en arabesque d'or et d'écarlate. Des dragons et des monstres dorés se tortillaient sur les corniches et dans les angles.

De quelque côté que se portassent nos regards, d'innombrables miroirs multipliaient l'image de l'homme de haute taille, à mine fière, à figure pâle, et du jeune homme si timide qui marchait à côté de lui.

À la fin, un valet de pied ouvrit une porte et nous nous trouvâmes dans l'appartement privé du prince.

Deux gentlemen se prélassaient dans une attitude pleine d'aisance sur de somptueux fauteuils. À l'autre bout de la pièce, un troisième personnage était debout entre eux sur de belles et fortes jambes qu'il tenait écartées et il avait les mains croisées derrière son dos.

Le soleil les éclairait par une fenêtre latérale et je me rappelle encore très bien leurs physionomies, l'une dans le demi-jour, l'autre en pleine lumière, et la troisième, à moitié dans l'ombre, à moitié au soleil.

Des deux personnages assis, je me rappelle que l'un avait le nez un peu rouge, des yeux noirs étincelants, l'autre une figure austère, revêche, encadrée par les hauts collets de son habit et par une cravate aux nombreux tours. Ils m'apparurent en un seul tableau, mais ce fut sur le personnage central que mes regards se fixèrent, car je savais qu'il devait être le Prince de Galles.

Georges était alors dans sa quarante et unième année et avec l'aide de son tailleur et son coiffeur, il eut pu paraître moins âgé.

Sa vue suffit à me mettre à l'aise, car c'était un personnage à joyeuse mine, beau en dépit de sa tournure replète et congestionnée, avec ses yeux rieurs et ses lèvres boudeuses et mobiles.

Il avait le bout du nez relevé, ce qui accentuait l'air de bonhomie qui dominait en lui, en dépit de sa dignité.

Il avait les joues pâles et bouffies, comme un homme qui vit trop bien et qui se donne trop peu d'exercice.

Il était vêtu d'un habit noir sans revers, de pantalons en basane très collants sur ses grosses cuisses, de bottes vernies à l'écuyère, et portait une immense cravate blanche. -- Hello! Tregellis, s'écria-t-il du ton le plus gai, dès que mon oncle franchit le seuil.

Mais soudain, le sourire s'éteignit sur sa figure et la colère brilla dans ses yeux.

-- Qui diable est celui-ci, cria-t-il d'un ton irrité.

Un frisson de frayeur me passa sur le corps, car je crus que cette explosion était due à ma présence.

Mais son regard allait à un objet plus éloigné; en regardant autour de nous, nous vîmes un homme en habit marron et en perruque négligée.

Il nous avait suivis de si près que le valet de pied l'avait laissé passer dans la conviction qu'il nous accompagnait.

Il avait la figure très rouge et dans son émotion, il froissait bruyamment le pli de papier bleu qu'il tenait à la main.

-- Eh! mais c'est Vuillamy, le marchand de meubles, s'écria le prince. Comment? Est-ce qu'on va me relancer jusque dans mon intérieur? Où est Mellish? où est Townshend? Que diable fait donc Tom Tring?

-- J'assure Votre Altesse Royale que je ne me serais pas introduit hors de propos. Mais il me faut de l'argent... Du moins, un acompte de mille livres me suffirait.

-- Il vous faut... il vous faut. Vuillamy, voilà un singulier langage. Je paie mes dettes quand je le juge à propos et je n'entends pas qu'on essaie de m'effrayer. Laquais, reconduisez-le. Mettez-le dehors. -- Si je n'ai pas cette somme lundi, je serai devant le banc de votre papa, geignit le petit homme.

Et pendant que le valet l’emmenait, nous pûmes l'entendre répéter au milieu des éclats de rire qu'il ne manquerait pas de soumettre l'affaire au banc de papa.

-- Ce devrait être le banc le plus long qu'il y ait en Angleterre, n'est-ce pas, Sherry, répondit le prince, car il faudrait y mettre bon nombre de sujets de Sa Majesté. Je suis enchanté de vous revoir, Tregellis, mais réellement vous devriez bien faire plus d'attention à ceux que vous traînez sur vos jupons. Hier même, nous avions ici un maudit Hollandais qui jetait les hauts cris à propos de quelques intérêts en retard et le diable sait quoi. «Mon brave garçon, ai-je dit, tant que les Communes me rationneront, je vous mettrai à la ration», et l'affaire a été réglée.

-- Je pense que les Communes marcheraient maintenant, si l'affaire leur était exposée par Charlie Fox ou par moi, dit Sheridan.

Le prince éclata en imprécations contre les Communes avec une énergie sauvage qu'on n'aurait guère attendue de ce personnage à figure haineuse et florissante.

-- Que le diable les emporte! s'écria-t-il. Après tous leurs sermons et m'avoir jeté à la figure la vie exemplaire de mon père, il leur a fallu payer ses dettes à lui, un million de livres ou peu s'en faut, alors que je ne peux tirer d'elles que cent mille livres. Et voyez ce qu'elles ont fait pour mes frères: York est commandant en chef, Clarence est amiral, et moi, que suis-je? Colonel d'un méchant régiment de dragons, sous les ordres de mon propre frère cadet! C'est ma mère qui est au fond de tout cela. Elle a toujours fait son possible pour me tenir à l'écart. Mais quel est celui que vous avez amené, hein, Tregellis?

Mon oncle mit la main sur ma manche et me fit avancer.

-- C'est le fils de ma soeur, Sir. Il se nomme Rodney Stone. Il vient avec moi à Londres et j'ai cru bien faire en commençant par le présenter à Votre Altesse Royale.

-- C'est très bien! C'est très bien! dit le prince avec un sourire bienveillant, en me passant familièrement la main sur l'épaule. Votre mère vit-elle encore?

-- Oui, Sir, dis-je.

-- Si vous êtes pour elle un bon fils, vous ne tournerez jamais mal. Et retenez bien mes paroles, monsieur Rodney Stone. Il faut que vous honoriez le roi, que vous aimiez votre pays, que vous défendiez la glorieuse Constitution anglaise.

Me rappelant avec énergie qu'il s'était emporté contre les Communes, je ne pus m'empêcher de sourire et je vis Sheridan mettre la main devant ses lèvres.

-- Vous n'avez qu'à faire cela, à faire preuve de fidélité à votre parole, à éviter les dettes, à faire régner l'ordre dans vos affaires, pour mener une existence heureuse et respectée. Que fait votre père, monsieur Stone? Il est dans la marine royale? J'en ai moi-même été un peu. Je ne vous ai jamais raconté, Tregellis, comment nous avions pris à l'abordage le sloop de guerre français _La Minerve?_

-- Non, Sir, dit mon oncle, tandis que Sheridan et Francis échangeaient des sourires derrière le dos du prince.

-- Il déployait son drapeau tricolore, ici même, devant les fenêtres de mon pavillon. Jamais de ma vie je n'ai vu une impudence si monstrueuse. Il faudrait avoir plus de sang-froid que je n'en ai pour souffrir cela. Je m'embarquai sur mon petit canot, vous savez, ma chaloupe de cinquante tonneaux, avec deux canons de quatre à chaque bord et un canon de six à l'avant.

-- Et puis, Sir? et puis? s'écria Francis, qui avait l'air d'un homme irascible au rude langage.

-- Vous me permettrez de faire ce récit de la façon qu'il me convient, Sir Philippe Francis, dit le prince d'un ton digne. Comme j'allais vous le dire, notre artillerie était si légère que, je vous en donne ma parole, j'aurais pu faire tenir dans une poche de mon habit, notre décharge de tribord et dans une autre, celle de bâbord. Nous approchâmes du gros navire français. Nous reçûmes son feu et nous écorchâmes sa peinture avant de tirer. Mais cela ne servit à rien. Par Georges! autant eut valu canonner un mur de terre que de lancer nos boulets dans sa charpente. Il avait ses filets levés, mais nous sautâmes à l'abordage et nous tapâmes du marteau sur l'enclume. Il y eut pour vingt minutes d'un engagement des plus vifs. Nous finîmes par repousser son équipage dans la soute. On cloua solidement les écoutilles et on remorqua le bateau jusqu'à Seaham. Sûrement vous étiez alors avec nous, Sherry?

-- J'étais à Londres à cette époque, dit gravement Sheridan.

-- Vous pouvez vous porter garant du combat, Francis?

-- Je puis me porter garant que j'ai entendu Votre Altesse faire ce récit.

-- Ce fut une rude partie au coutelas et au pistolet. Pour moi, je préfère la rapière. C'est une arme de gentilhomme. Vous avez entendu parler de ma querelle avec le chevalier d'Éon. Je l'ai tenu quarante minutes à la pointe de mon épée chez Angelo. C'était une des plus fines lames de l'Europe mais j'avais trop de souplesse dans le poignet pour lui. «Je remercie Dieu qu'il y ait un bouton au fleuret de Votre Altesse», dit-il, quand nous eûmes fini notre escrime. À propos, vous êtes quelque peu duelliste, Tregellis? Combien de fois êtes-vous allé sur le terrain?

-- J'y allais d'ordinaire toutes les fois qu'il me fallait un peu d'exercice, dit mon oncle d'un ton insouciant. Mais maintenant, je me suis mis au tennis. Un accident pénible survint la dernière fois que j'allai sur le pré et cela m'en dégoûta.

-- Vous avez tué votre homme.

-- Non, Sir. Il arriva pis que cela. J'avais un habit où Weston s'était surpassé. Dire qu'il m'allait, ce serait mal m'exprimer: il faisait partie de moi, comme la peau sur un cheval. Weston m'en a fait soixante depuis cette époque et pas un qui en approchât. La disposition du collet me fit venir les larmes aux yeux, Sir, la première fois que je le vis, et quant à la taille...

-- Mais le duel, Tregellis! s'écria le prince.

-- Eh bien, Sir, je le portais le jour du duel, en insouciant sot que j'étais. Il s'agissait du major Hunter des gardes, avec lequel j'avais eu quelques petites tracasseries pour lui avoir dit qu'il avait tort d'apporter chez Brook un parfum d'écurie. Je tirai le premier, je le manquai. Il fit feu et je poussai un cri de désespoir. «Touché! un chirurgien! un chirurgien! criaient-ils. «Non! un tailleur! un tailleur!» dis-je, car il y avait un double trou dans les basques de mon chef-d'oeuvre. Toute réparation était impossible. Vous pouvez rire, Sir, mais jamais je ne reverrai son pareil.

Sur l'invitation du prince, je m'étais assis dans un coin sur un tabouret où je ne demandais pas mieux que de rester inaperçu à écouter les propos de ces hommes.

C'était chez tous la même verve extravagante, assaisonnée de nombreux jurons, sans signification, mais je remarquai une différence: tandis que mon oncle et Sheridan mettaient toujours une sorte d'humour dans leurs exagérations, Francis tendait toujours à la méchanceté et le Prince à l'éloge de soi.

Finalement on se mit à parler de musique.

Je ne suis pas certain que mon oncle n'ait habilement détourné les propos dans cette direction, si bien que le Prince apprit de lui quel était mon goût et voulut absolument me faire asseoir devant un petit piano, tout incrusté de nacre, qui se trouvait dans un coin, et je dus lui jouer l'accompagnement, pendant qu'il chantait.

Ce morceau autant qu'il m'en souvienne, avait pour titre: _L'Anglais ne triomphe que pour sauver_.

Il le chanta d'un bout à l'autre avec une assez belle voix de basse.

Les assistants s'y joignirent en choeur et applaudirent vigoureusement quand il eut fini.

-- Bravo, monsieur Stone, dit-il, vous avez un doigté excellent et je sais ce que je dis quand je parle de musique. Cramer, de l'Opéra, disait l’autre jour qu'il aimerait mieux me céder son bâton qu'à n'importe quel autre amateur d'Angleterre. Hello! Voici Charité Fox. C'est bien extraordinaire.

Il s'était élancé avec une grande vivacité pour aller donner une poignée de mains à un personnage d'une tournure remarquable qui venait d'entrer.

Le nouveau venu était un homme replet, solidement bâti, vêtu avec une telle simplicité qu'elle allait jusqu'à la négligence.

Il avait des manières gauches et marchait en se balançant.

Il devait avoir dépassé la cinquantaine et sa figure cuivrée aux traits durs était déjà profondément ridée, soit par l'âge, soit par les excès.

Je n'ai jamais vu de traits où les caractères de l'ange et ceux du démon soient si visiblement unis.

En haut c'était le front haut, large du philosophe; puis des yeux perçants, spirituels sous des sourcils épais, denses.

En bas était la joue rebondie de l'homme sensuel, descendant en gros bourrelets sur sa cravate.

Ce front, c'était celui de l'homme d'État, Charles Fox, le penseur, le philanthrope, celui qui rallia et dirigea le parti libéral pendant les vingt années les plus hasardeuses de son existence.

Cette mâchoire, c'était celle de l'homme privé, Charles Fox, le joueur, le libertin, l'ivrogne.

Toutefois, il n'ajouta jamais à ses vices le pire des vices, l'hypocrisie. Ses vices se voyaient aussi à découvert que ses qualités. On eût dit que, par un bizarre caprice, la nature avait réuni deux âmes dans un seul corps et que la même constitution contînt l'homme le meilleur et le plus vicieux de son siècle.

-- Je suis accouru de Chertsey, Sir, rien que pour vous serrer la main et m'assurer que les Tories n'ont point fait votre conquête. -- Au diable, Charlie, vous savez que je coule à fond ou surnage avec mes amis. Je suis parti avec les Whigs. Je resterai whig.

Je crus voir sur la figure brune de Fox qu'il n'était pas convaincu jusqu'à ce point-là que le Prince fût aussi constant dans ses principes.

-- Pitt est allé à vous, Sir, à ce que l'on m'a dit.

-- Oui, que le diable l'emporte, je ne puis me faire à la vue de ce museau pointu qui cherche continuellement à fouiller dans mes affaires. Lui et Addington se sont remis à éplucher mes dettes. Tenez, voyez-vous, Charlie, Pitt aurait du mépris pour moi qu'il ne se conduirait pas autrement.

Je conclus, d'après le sourire qui voltigeait sur la figure expressive de Sheridan, que c'était justement ce qu'avait fait Pitt. Mais ils se jetèrent à corps perdu dans la politique, non sans varier ce plaisir par l'absorption de quelques verres de marasquin doux qu'un valet de pied leur apporta sur un plateau.

Le roi, la reine, les lords, les Communes furent tour à tour l'objet des malédictions du Prince, en dépit des excellents conseils qu'il m'avait donnés vis-à-vis de la Constitution anglaise.

-- Et on m'accorde si peu que je suis hors d'état de m'occuper de mes propres gens. Il y a une douzaine de retraites à payer à de vieux domestiques et autres choses du même genre et j'ai grand- peine à gratter l'argent nécessaire pour ces choses-là. Cependant mon...

En disant ces mots, il se redressa et toussa en se donnant un air important.

«Mon agent financier a pris des arrangements pour un emprunt remboursable à la mort du roi. Cette liqueur ne vaut rien pour vous, ni pour moi, Charlie. Nous commençons à grossir monstrueusement.

-- La goutte m'empêche de prendre le moindre exercice, dit Fox.

-- Je me fais tirer quinze onces de sang par mois. Mais plus j'en ôte, plus j'en prends. Vous ne vous douteriez pas à nous voir, Tregellis, que nous ayons été capables de tout ce que nous avons fait. Nous avons eu ensemble quelques jours et quelques nuits, eh! Charlie?

Fox sourit et hocha la tête!

«Vous vous rappelez comment, nous sommes arrivés en poste à Newmarket avant les courses. Nous avons pris une voiture publique, Tregellis. Nous avons enfermé les postillons sous le siège, et nous avons pris leurs places. Charlie faisait le postillon et moi le cocher. Un individu n'a pas voulu nous laisser passer par sa barrière sur la route. Charlie n'a fait qu'un bond et a mis habit bas en une minute. L'homme a cru qu'il avait affaire à un boxeur de profession et s'est empressé de nous ouvrir le chemin.

-- À propos, Sir, puisqu'il est question de boxeurs, je donne à la Fantaisie un souper à l’hôtel la «Voiture et des Chevaux» vendredi prochain, dit mon oncle. Si par hasard vous vous trouviez à la ville, on serait très heureux si vous condescendiez à faire un tour parmi nous.

-- Je n'ai pas vu une lutte depuis celle où Tom Tyne, le tailleur, a tué Earl, il y a environ quatorze ans; J'ai juré de n'en plus voir et vous savez, Tregellis, je suis homme de parole. Naturellement je me suis trouvé incognito aux environs du ring, mais jamais comme Prince de Galles. -- Nous serions immensément fiers, si vous vouliez bien venir incognito à notre souper, Sir.

-- C'est bien! c'est bien! Sherry, prenez note de cela. Nous serons à Carlton-House vendredi. Le prince ne peut pas venir, vous savez, Tregellis, mais vous pouvez garder une chaise pour le comte de Chester.

-- Sir, nous serons fiers d'y voir le comte de Chester, dit mon oncle.

-- À propos, Tregellis, dit Fox, il court des bruits au sujet d'un pari sportif que vous auriez tenu contre Sir Lothian Hume. Qu'y a- t-il de vrai dans cela?

-- Oh! il ne s'agit que d'un millier de livres contre un millier de livres. Il s'est entiché de ce nouveau boxeur de Winchester, Crab Wilson, et moi j'ai à trouver un homme capable de le battre. N'importe quoi entre vingt et trente-cinq ans, à environ treize stone (52 kilos).

-- Alors, consultez Charlie Fox, dit le prince; qu'il s'agisse d'handicaper un cheval, de tenir une partie, d'appareiller des coqs, de choisir un homme, c'est lui qui a le jugement le plus sûr en Angleterre. Pour le moment, Charlie, qui avons-nous qui puisse battre Wilson le Crabe de Gloucester?

Je fus stupéfait de voir quel intérêt, quelle compétence tous ces grands personnages témoignaient au sujet du ring.

Non seulement ils savaient par le menu les hauts faits des principaux boxeurs de l'époque -- Belcher, Mendoza, Jackson, Sam le Hollandais -- mais encore, il n'y avait pas de lutteur si obscur dont ils ne connussent en détail les prouesses et l'avenir.

On discute les hommes d'autrefois et ceux d'alors. On parla de leur poids, de leur aptitude, de leur vigueur à frapper, de leur constitution.

Qui donc, à voir Sheridan et Fox occupés à discuter si vivement si Caleb Baldwin, le fruitier de Westminster, était en état ou non de se mesurer avec Isaac Bittoon, le juif, eut pu deviner qu'il avait devant lui le plus profond penseur politique de l'Europe, et que l'autre se ferait un nom durable, comme l'auteur d'une des comédies les plus spirituelles et d'un des discours les plus éloquents de sa génération?

Le nom du champion Harrison fut un des premiers jetés dans la discussion.

Fox, qui avait une haute opinion des qualités de Wilson le Crabe, estima que la seule chance qu'eût mon oncle, était de réussir à faire reparaître le vieux champion sur le terrain.

-- Il est peut-être lent à se déplacer sur ses quilles, mais il combat avec sa tête, et ses coups valent les ruades de cheval. Quand il acheva Baruch le Noir, celui-ci franchit non seulement la première mais encore la seconde corde et alla tomber au milieu des spectateurs. S'il n'est pas absolument vanné, Tregellis, il est votre espoir.

Mon oncle haussa les épaules.

-- Si le pauvre Avon était ici, nous pourrions faire quelque chose grâce à lui, car il avait été le patron de Harrison, et cet homme lui était dévoué. Mais sa femme est trop forte pour moi. Et maintenant, Sir, je dois vous quitter car j'ai eu aujourd'hui le malheur de perdre le meilleur domestique qu'il y ait en Angleterre et je dois me mettre à sa recherche. Je remercie Votre Altesse Royale pour la bonté qu'elle a eue de recevoir mon neveu de façon aussi bienveillante. -- À vendredi, alors, dit le Prince en tendant la main. Il faudra quoi qu'il arrive que j'aille à la ville, car il y a un pauvre diable d'officier de la Compagnie des Indes Orientales qui m'a écrit dans sa détresse. Si je peux réunir quelques centaines de livres, j'irai le voir et je m'occuperai de lui. Maintenant, Mr Stone, la vie entière s'ouvre devant vous, et j'espère qu'elle sera telle que votre oncle puisse en être fier. Vous honorerez le roi et respecterez la Constitution, Mr Stone. Et puis, entendez- moi bien, évitez les dettes et mettez-vous bien dans l'esprit que l'honneur est chose sacrée.

Et j'emportai ainsi l'impression dernière que me laissèrent sa figure pleine de sensualité, de bonhomie, sa haute cravate, et ses larges cuisses vêtues de basane.

Nous traversâmes de nouveau les chambres singulières avec leurs monstres dorés. Nous passâmes entre la haie somptueuse des valets de pied et j'éprouvai un certain soulagement à me retrouver au grand air, en face de la vaste mer bleue et à recevoir sur la figure le souffle frais de la brise du soir.

VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON

Mon oncle et moi, nous nous levâmes de bonne heure, le lendemain, mais il était d'assez méchante humeur, n'ayant aucune nouvelle de son domestique Ambroise.

Il était bel et bien devenu pareil à ces sortes de fourmis dont parlent les livres, et qui sont si accoutumées à recevoir leur nourriture de fourmis plus petites, qu'elles meurent de faim quand elles sont livrées à elles-mêmes.

Il fallut l'aide d'un homme procuré par le maître d'hôtel et du domestique de Fox, qui avait été envoyé là tout exprès, pour que mon oncle pût enfin terminer sa toilette.

-- Il faut que je gagne cette partie, mon neveu, dit-il, quand il eut fini de déjeuner. Je ne suis pas en mesure d'être battu. Regardez par la fenêtre et dites-moi si les Lade sont en vue.

-- Je vois un _four-in-hand_ rouge sur la place. Il y a un attroupement tout autour. Oui, je vois la dame sur le siège.

-- Notre tandem est-il sorti?

-- Il est à la porte.

-- Alors venez, et vous allez faire une promenade en voiture comme jamais vous n'en avez vu.

Il s'arrêta sur la porte pour tirer ses longs gants bruns de conducteur et donner ses derniers ordres aux palefreniers.