Jim Harrison, boxeur

Chapter 7

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-- À propos, puisque me voici à Friar's Oak, il y a une autre petite affaire que j'aurais à terminer, dit-il. Il y a ici, je crois, un lutteur nommé Harrison, qui aurait, à une certaine époque, été capable de détenir le championnat. En ce temps-là, le pauvre Avon et moi, nous étions ses soutiens ordinaires. Je serais enchanté de pouvoir lui dire un mot.

Vous pouvez penser combien je fus fier de traverser la rue du village avec mon superbe parent et de remarquer du coin de l'oeil comme les gens se mettaient aux portes et aux fenêtres pour nous regarder.

Le champion Harrison était debout devant sa forge et il ôta son bonnet en voyant mon oncle entrer.

-- Que Dieu me bénisse, monsieur! Qui se serait attendu à vous voir à Friar's Oak? Ah! sir Charles, combien de souvenirs passés votre vue fait renaître!

-- Je suis content de vous retrouver en bonne forme, Harrison, dit mon oncle en l'examinant des pieds à la tête. Eh! Avec une semaine d'entraînement vous redeviendriez aussi bon qu'avant. Je suppose que vous ne pesez pas plus de deux cents à deux cent vingt livres?

-- Deux cent dix, sir Charles. Je suis dans la quarantaine; mais les poumons et les membres sont en parfait état et si ma bonne femme me déliait de ma promesse, je ne serais pas longtemps à me mesurer avec les jeunes. Il parait qu'on a fait venir dernièrement de Bristol des sujets merveilleux.

-- Oui, le jaune de Bristol a été la couleur gagnante depuis peu. Comment allez-vous, mistress Harrison? Vous ne vous souvenez pas de moi, je pense?

Elle était sortie de la maison et je remarquai que sa figure flétrie -- sur laquelle une scène terrifiante de jadis avait dû imprimer sa marque -- prenait une expression dure, farouche, en regardant mon oncle.

-- Je ne me souviens que trop bien de vous, sir Charles Tregellis, dit-elle. Vous n'êtes pas venu, j'espère, aujourd'hui pour tenter de ramener mon mari dans la voie qu'il a abandonnée.

-- Voilà comment elle est, sir Charles, dit Harrison en posant sa large main sur l'épaule de la femme. Elle a obtenu ma promesse et elle la garde. Jamais il n'y eut meilleure épouse et plus laborieuse, mais elle n'est pas, comme vous diriez, une personne propre à encourager les sports. Ça, c'est un fait.

-- Sport! s'écria la femme avec âpreté. C'est un charmant sport pour vous, sir Charles, qui faites agréablement vos vingt milles en voiture à travers champs avec votre panier à déjeuner et vos vins, pour retourner gaiement à Londres, à la fraîcheur du soir, avec une bataille savamment livrée comme sujet de conversation. Songez à ce que fut pour moi ce sport, quand je restais de longues heures immobile, à écouter le bruit des roues de la chaise qui me ramènerait mon mari. Certains jours, il rentrait de lui-même. À certains autres, on l'aidait à rentrer, ou bien on le transportait, et c'était uniquement grâce à ses habits que je le reconnaissais.

-- Allons, ma femme, dit Harrison, en lui tapotant amicalement sur l'épaule. J'ai été parfois mal arrangé en mon temps, mais cela n'a jamais, été aussi grave que cela.

-- Et passer ensuite des semaines et des semaines avec la crainte que le premier coup frappé à la porte, soit pour annoncer que l'autre est mort, que mon mari sera amené à la barre et jugé pour meurtre.

-- Non, elle n'a pas une goutte de sportsman dans les veines, dit Harrison. Elle ne sera jamais une protectrice du sport. C'est l'affaire de Baruch le noir qui l'a rendue telle, quand nous pensions qu'il avait écopé une fois de trop. Oui, mais elle a ma parole, et jamais je ne jetterai mon chapeau par-dessus les cordes tant qu'elle ne me l'aura pas permis.

-- Vous garderez votre chapeau sur votre tête, comme un honnête homme qui craint Dieu, John, dit sa femme en rentrant dans la maison.

-- Pour rien au monde, je ne voudrais vous faire changer de résolution, dit mon oncle. Et pourtant si vous aviez éprouvé quelque envie de goûter au sport d'autrefois, dit mon oncle, j'avais une bonne chose à vous mettre sous la main.

-- Bah! monsieur, cela ne sert à rien, dit Harrison, mais tout de même, je serais heureux d'en savoir quelques mots.

-- On a découvert un bon gaillard, d'environ deux cents livres, par là-bas, du côté de Gloucester. Il se nomme Wilson et on l'a baptisé le Crabe à cause de sa façon de se battre.

Harrison hocha la tête.

-- Je n'ai jamais entendu parler de lui, monsieur. -- C'est extrêmement probable, car il n'a jamais paru dans le Prize-Ring. Mais on a une haute idée de lui dans l'Ouest et il peut tenir tête a n'importe lequel des Belcher avec les gants de boxe.

-- Ça, c'est de la boxe pour vivre, dit le forgeron.

-- On m'a dit qu'il avait eu le dessus dans un combat privé avec Noah James du Cheshire.

-- Il n'y a pas, monsieur, d'homme plus fort que Noah James le garde du corps, dit Harrison. Moi-même, je l'ai vu revenir à la charge cinquante fois, après avoir eu la mâchoire brisée en trois endroits. Si Wilson est capable de le battre, il ira loin.

-- On est de cet avis dans l'Ouest et on compte le lancer sur le champion de Londres. Sir Lothian Hume est son tenant et pour finir l'histoire en quelques mots, je vous dirai qu'il me met au défi de trouver un jeune boxeur de son poids qui le vaille. Je lui ai répondu que je n'en connaissais point de jeunes, mais que j'en avais un ancien qui n'avait pas mis les pieds dans un ring depuis des années et qui était capable de faire regretter à son homme d'avoir fait le voyage de Londres.

«-- Jeune ou vieux, ou au-dessus de trente cinq, m'a-t-il répondu, vous pouvez m'amener qui vous voudrez, ayant le poids, et je mettrai sur Wilson à deux contre un.

«Je l'ai pris contre des milliers de livres, tel que me voila.

-- C'est peine perdue, Sir Charles, dit le forgeron en hochant la tête. Rien ne me serait plus agréable, mais vous avez vous-même entendu ce qu'elle disait.

-- Eh bien! Harrison, si vous ne voulez pas combattre, il faut tâcher de trouver un poulain qui promette. Je serai content d'avoir votre avis à ce sujet. À propos, j'occuperai la place de président à un souper de la Fantaisie, qui aura lieu à l'auberge de la «Voiture et des Chevaux» à Saint Martin's Lane, vendredi prochain. Je serai très heureux de vous avoir parmi les invités. Holà! Qui est celui-ci?

Et aussitôt, il mit son lorgnon à son oeil.

Le petit Jim était sorti de la forge son marteau à la main. Il avait, je m'en souviens, une chemise de flanelle grise, dont le col était ouvert, et dont les manches étaient relevées.

Mon oncle promena sur les belles lignes de ce corps superbe un regard de connaisseur.

-- C'est mon neveu, Sir Charles.

-- Est-ce qu'il demeure avec vous?

-- Ses parents sont morts.

-- Est-il jamais allé à Londres?

-- Non, Sir Charles, il est resté avec moi, depuis le temps où il n'était pas plus haut que ce marteau.

Mon oncle s'adressa au petit Jim.

-- Je viens d'apprendre que vous n'êtes jamais allé à Londres, dit-il. Votre oncle vient à un souper que je donne à la Fantaisie, vendredi prochain. Vous serait-il agréable d'être des nôtres?

Les yeux du petit Jim étincelèrent de plaisir. -- Je serais enchanté d'y aller, monsieur.

-- Non, non, Jim, dit le forgeron intervenant brusquement. Je suis fâché de vous contrarier, mon garçon, mais il y a des raisons pour lesquelles je préfère vous voir rester ici avec votre tante.

-- Bah! Harrison, laissez donc venir le jeune homme.

-- Non, non, Sir Charles, c'est une compagnie dangereuse pour un luron de sa sorte. II y a de l'ouvrage de reste pour lui, quand je suis absent.

Le pauvre Jim fit demi-tour, le front assombri, et rentra dans la forge.

De mon côté, je m'y glissai pour tâcher de le consoler et le mettre au courant des changements extraordinaires qui s'étaient produits dans mon existence.

Mais je n'en étais pas à la moitié de mon récit que Jim, ce brave coeur, avait déjà commencé à oublier son propre chagrin, pour participer à la joie que me causait cette bonne fortune.

Mon oncle me rappela dehors.

La voiture, avec ses deux juments attelées en tandem, nous attendait devant le cottage.

Ambroise avait mis à leurs places le panier à provisions, le chien de manchon et le précieux nécessaire de toilette. Il avait grimpé par derrière. Pour moi, après une cordiale poignée de mains de mon père, après que ma mère m'eut une dernière fois embrassé en sanglotant, je pris ma place sur le devant à côté de mon oncle. -- Laissez-la aller, dit-il au palefrenier.

Et après une légère secousse, un coup de fouet et un tintement de grelots, nous commençâmes notre voyage.

À travers les années, avec quelle netteté, je revois ce jour de printemps, avec ses campagnes d'un vert anglais, son ciel que rafraîchit l'air d'Angleterre, et ce cottage jaune a pignon pointu dans lequel j'étais arrivé de l'enfance à la virilité.

Je vois aussi à la porte du jardin quelques personnes, ma mère qui tourne la tête vers le dehors et agite un mouchoir, mon père en habit bleu, en culotte blanche, d'une main s'appuyant sur sa canne et de l'autre, s'abritant les yeux pour nous suivre du regard.

Tout le village était sorti pour voir le jeune Roddy Stone partir en compagnie de son parent, le grand personnage venu de Londres et pour aller visiter le prince dans son propre palais.

Les Harrison devant la forge, me faisaient des signes, de même John Cummings posté sur le seuil de l’auberge.

Je vis aussi Joshua Allen, mon vieux maître d'école. Il me montrait aux gens comme pour leur dire: «voilà ce qu'on devient en passant par mon école.»

Pour achever le tableau, croiriez-vous qu'à la sortie même du village, nous passâmes tout près de miss Hinton l'actrice, dans le même phaéton attelé du même poney que quand je la vis pour la première fois, et si différente de ce qu'elle était ce jour-là!

Je me dis que si même le petit Jim n'eut fait que cela, il ne devait pas croire que sa jeunesse s'était écoulée stérilement à la campagne. Elle s'était mise en route pour le voir, c'était certain, car ils s'entendaient mieux que jamais.

Elle ne leva pas même les yeux. Elle ne vit pas le geste que je lui adressai de la main.

Ainsi donc, dès que nous eûmes tourné la courbe de la route, le petit village disparut de notre vue; puis par delà le creux que forment les dunes, par delà les clochers de Patcham et de Preston, s'étendaient la vaste mer bleue et les masses grises de Brighton au centre duquel les étranges dômes et les minarets orientaux du pavillon du Prince.

Le premier étranger venu aurait trouvé de la beauté dans ce tableau, mais pour moi, il représentait le monde, le vaste et libre univers.

Mon coeur battait, s'agitait, comme le fait celui du jeune oiseau, quand il entend le bruissement de ses propres ailes et qu'il glisse sous la voûte du ciel au-dessus de la verdure des compagnes.

Il peut venir un jour où il jettera un regard de regret sur le nid confortable dans la baie d'épine, mais songe-t-il à cela, quand le printemps est dans l'air, quand la jeunesse est dans son sang, quand le faucon de malheur ne peut encore obscurcir l’éclat du soleil par l’ombre malencontreuse de ses ailes.

VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE

Mon oncle continua quelque temps son trajet sans mot dire, mais je sentais qu'à chaque instant, il tournait les yeux de mon côté et je me disais avec un certain malaise qu'il commençait déjà à se demander s'il pourrait jamais faire quelque chose de moi, ou s'il s'était laissé entraîner à une faute involontaire, quand il avait cédé aux sollicitations de sa soeur et avait consenti à faire voir au fils de celle-ci quelque peu du grand monde au milieu duquel il vivait.

-- Vous chantez, n'est-ce pas, mon neveu? demanda-t-il soudain.

-- Oui, monsieur, un peu.

-- Voix de baryton, à ce que je croirais?

-- Oui, monsieur.

-- Votre mère m'a dit que vous jouez du violon. Ce sont là des talents qui vous rendront service auprès du Prince. On est musicien dans sa famille. Votre éducation a été ce qu'elle pouvait être dans une école de village. Après tout, dans la bonne société, on ne vous fera pas subir un examen sur les racines grecques, et c'est fort heureux pour un bon nombre d'entre nous. Il n'est pas mauvais d'avoir sous la main quelque bribe d'Horace ou de Virgile, comme _sub tegmine fagi_ ou _habet fænun in cornu_. Cela relève la conversation, comme une gousse d'ail dans la salade. Le bon ton exige que vous ne soyez pas un érudit, mais il y a quelque grâce à laisser entrevoir que vous avez su jadis pas mal de choses. Savez- vous faire des vers?

-- Je crains bien de ne pas le savoir, monsieur. -- Un petit dictionnaire de rimes vous coûtera une demi-couronne. Les vers de société sont d'un grand secours à un jeune homme. Si vous avez de votre côté les dames, peu importe qui sera contre vous. Il faut apprendre à ouvrir une porte, à entrer dans une chambre, à présenter une tabatière, en tenant le couvercle soulevé avec l'index de la main qui la présente. Il vous faut acquérir la façon dont on fait la révérence à un homme, ce qui exige qu'on garde un soupçon de dignité, et la façon de la faire à une femme, où on ne saurait mettre trop d'humilité, sans négliger toutefois d'y ajouter un léger abandon. Il vous faut acquérir avec les femmes des manières qui soient à la fois suppliantes et audacieuses. Avez-vous quelque excentricité?

Cela me fit rire, l'air d'aisance dont il me fit cette question, comme si c'était là une qualité des plus ordinaires.

-- En tout cas, vous avez un rire agréable, séduisant. Mais le meilleur ton d'aujourd'hui exige une excentricité, et pour peu que vous ayez des penchants vers quelqu'une, je ne manquerai pas de vous conseiller de lui laisser libre cours. Petersham serait resté toute sa vie un simple particulier, si on ne s'était pas avisé qu'il avait une tabatière pour chaque jour de l'année et qu'il s'était enrhumé par la faute de son valet de chambre, qui l'avait laissé partir par une froide journée d'hiver avec une mince tabatière en porcelaine de Sèvres, au lieu d'une tabatière d'épaisse écaille. Voilà qui l'a tiré de la foule, comme vous le voyez, et l’on s'est souvenu de lui. La plus petite particularité caractéristique, comme celle d'avoir une tarte aux abricots toute l'année sur votre servante, ou celle d'éteindre tous les soirs votre bougie en la fourrant sous votre oreiller, et il n'en faut pas davantage pour vous distinguer de votre prochain. Pour ma part, ce qui m'a fait arriver où je suis, c'est la rigueur de mes jugements en matière de toilette, de décorum. Je ne me donne point pour un homme qui suit la loi, mais pour un homme qui la fait. Par exemple, je vous présente au Prince en gilet de nankin, aujourd'hui: quelles seront à votre avis les conséquences de ce fait?

À ne consulter que mes craintes, le résultat devait être une déconfiture pour moi, mais je ne le dis point.

-- Eh bien, le coche de nuit rapportera la nouvelle à Londres. Elle sera demain matin chez Buookes et chez White. La semaine prochaine, Saint-James Street et le Mail seront pleins de gens en gilets de nankin. Un jour, il m'arriva une aventure très pénible. Ma cravate se défit dans la rue et je fis bel et bien le trajet de Carlton House jusque chez Wattier dans Bruton Street, avec les deux bouts de ma cravate flottants. Vous imaginez-vous que cela ait ébranlé ma situation? Le soir même, il y avait par douzaines dans les rues de Londres des freluquets portant leur cravate dénouée. Si je n'avais pas remis la mienne en ordre, il n'y aurait pas à l'heure présente une seule cravate nouée dans tout le royaume, et un grand art se serait perdu prématurément. Vous ne vous êtes pas encore appliqué à le pratiquer?

Je convins que non.

-- Il faudrait vous y mettre maintenant que vous êtes jeune. Je vous enseignerai moi-même le _coup d'archet_. En y consacrant quelques heures dans la journée, des heures qui d'ailleurs seraient perdues, vous pouvez être parfaitement cravaté dans votre âge mûr. Le tour de main consiste simplement à tenir le menton très en l’air, tandis que vous superposez les plis en descendant vers la mâchoire inférieure.

Quand mon oncle parlait de sujets de cette sorte, il avait toujours dans ses yeux d'un bleu foncé cet éclair de fine malice qui me faisait juger que cet humour, qui lui était propre, était une excentricité consciente, ayant selon moi sa source dans une extrême sévérité dans le goût, mais portée volontairement jusqu'à une exagération grotesque, pour les mêmes raisons qui le poussaient à me conseiller quelque excentricité personnelle.

Lorsque je me rappelais en quels termes il avait parlé de son malheureux ami, Lord Avon, le soir précédent, et l'émotion qu'il avait montrée en racontant cette horrible histoire, je fus heureux qu'il battît dans sa poitrine un coeur d'homme, quelque peine qu'il se donnât pour le cacher.

Et le hasard voulut que je fusse à très peu de temps de là, dans le cas d'y jeter un regard furtif, car un événement fort inattendu nous arriva au moment où nous passions devant l'Hôtel de la Couronne.

Un essaim de palefreniers et de grooms arriva à nous.

Mon oncle, jetant les rênes, prit Fidelio de dessus le coussin qu'il occupait sous le siège.

-- Ambroise, cria-t-il, vous pouvez emporter Fidelio.

Mais il ne reçut pas de réponse.

Le siège de derrière était vide. Plus d'Ambroise.

Nous pouvions à peine en croire nos yeux, quand nous mîmes pied à terre: il en était pourtant ainsi.

Ambroise était certainement monté à sa place, là-bas à Friar's Oak, d'où nous étions venus d'un trait, à toute la vitesse que pouvaient donner les juments. Mais en quel endroit avait-il disparu?

-- Il sera tombé dans un accès, s'écria mon oncle. Je rebrousserais chemin, mais le Prince nous attend. Où est le patron de l'hôtel? Là, Coppinger, envoyez-moi votre homme le plus sûr à Friar's Oak. Qu'il aille de toute la vitesse de son cheval chercher des nouvelles de mon domestique Ambroise! Qu'on n'épargne aucune peine! À présent, neveu, nous allons luncher. Puis, nous monterons au pavillon.

Mon oncle était fort agité de la perte de son domestique, d'autant plus qu'il avait l'habitude de prendre plusieurs bains et de changer plusieurs fois de costume, pendant le moindre voyage.

Pour mon compte, me rappelant le conseil de ma mère, je brossai soigneusement mes habits, je me fis aussi propre que possible.

J'avais le coeur dans les talons de mes petits souliers à boucles d'argent, à la pensée que j'allais être mis en la présence de ce grand et terrible personnage, le Prince de Galles.

Plus d'une fois, j'avais vu sa barouche jaune lancée à fond de train, à travers Friar's Oak. J'avais ôté et agité mon chapeau, comme tout le monde, sur son passage, mais, dans mes rêves les plus extravagants, il ne m'était jamais venu à l'esprit que je serais appelé un jour à me trouver face-à-face avec lui et à répondre à ses questions.

Ma mère m'avait enseigné à le regarder avec respect, étant un de ceux que Dieu a destinés à régner sur nous, mais mon oncle sourit quand je lui parlai de ce qu'elle m'avait appris.

-- Vous êtes assez grand pour voir les choses telles qu'elles sont, neveu, dit-il, et leur connaissance parfaite est le gage certain que vous vous trouvez dans le cercle intime où j'entends vous faire entrer. Il n'est personne qui connaisse mieux que moi le prince; il n'est personne qui ait moins que moi confiance en lui. Jamais chapeau n'abrita plus étrange réunion de qualités contradictoires. C'est un homme toujours pressé, quoiqu'il n'ait jamais rien à faire. Il fait des embarras à propos de choses qui ne le regardent pas, et il néglige ses devoirs les plus manifestes. Il se montre généreux envers des gens auxquels il ne doit rien, mais il a ruiné ses fournisseurs en se refusant à payer ses dettes les plus légitimes. Il témoigne de l'affection à des gens que le hasard lui a fait rencontrer, mais son père lui inspire de l'aversion, sa mère de l'horreur, et il n'adresse jamais la parole à sa femme. Il se prétend le premier gentleman de l'Angleterre, mais les gentlemen ont riposté en blackboulant ses amis à leur club et en le mettant à l'index à Newmarket, comme suspect d'avoir triché sur un cheval. Il passe son temps à exprimer de nobles sentiments et à les contredire par des actes ignobles. Il raconte sur lui-même des histoires si grotesques qu'on ne saurait plus se les expliquer que par le sang qui coule dans ses veines. Et malgré tout cela, il sait parfois faire preuve de dignité, de courtoisie, de bienveillance, et j'ai trouvé en cet homme des élans de générosité qui m'ont fait oublier les fautes qui ne peuvent avoir uniquement leur source, que dans la situation qu'il occupe, situation pour laquelle aucun homme ne fut moins fait que lui. Mais cela doit rester entre nous, mon neveu, et maintenant, vous allez venir avec moi, et vous vous formerez vous- même une opinion.

Notre promenade fut assez courte et cependant elle prit quelque temps, car mon oncle marchait avec une grande dignité, tenant d'une main son mouchoir brodé et de l'autre balançant négligemment sa canne à bout d'ambre nuageux.

Tous les gens, que nous rencontrions, paraissaient le connaître et se découvraient aussitôt sur son passage.

Toutefois, comme nous tournions pour entrer dans l'enceinte du pavillon, nous aperçûmes un magnifique équipage de quatre chevaux noirs comme du charbon que conduisait un homme d'aspect vulgaire, d'âge moyen, coiffé d'un vieux bonnet qui portait la trace des intempéries.

Je ne remarquai rien, qui pût le distinguer d'un conducteur ordinaire de voitures, si ce n'est qu'il causait avec la plus grande aisance avec une coquette petite femme perchée à côté de lui sur le siège.

-- Hello! Charlie, bonne promenade que celle qui vous ramène, s'écria-t-il.

Mon oncle fit un salut et adressa un sourire à la dame.

-- Je l'ai coupée en deux pour faire un tour à Friar's Oak, dit- il. J'ai ma voiture légère et deux nouvelles juments de demi-sang, des bai Demi-Cleveland.

-- Que dites-vous de mon attelage de noirs?

-- Oui, sir Charles, comment les trouvez-vous? Ne sont-ils pas diablement chics? s'écria la petite femme.

-- Ils sont d'une belle force, de bons chevaux, pour l'argile du Sussex. Les pâturons un peu gros à mon avis. J'aime à faire du chemin.

-- Faire du chemin? s'écria la petite femme avec une extrême véhémence. Quoi! Quoi! Que le...

Elle se livra à des propos que je n'avais jamais entendu jusqu'alors même dans la bouche d'un homme.

-- Nous partirions avec nos palonniers qui se touchent et nous aurions commandé, préparé et mangé notre dîner avant que vous soyez là pour en réclamer votre part.

-- Par Georges, Letty a raison, s'écria l'homme. Est-ce que vous partez demain?

-- Oui, Jack.

-- Eh bien! je vais vous faire une offre, tenez, Charlie. Je ferai partir mes bêtes de la place du château, à neuf heures moins le quart. Vous vous mettrez en route dès que l'horloge sonnera neuf heures. Je doublerai les chevaux. Je doublerai aussi la charge. Si vous arrivez seulement à me voir avant que nous passions le pont de Westminster, je vous paie une belle pièce de cent livres. Sinon, l'argent est à moi. On joue ou on paie, est-ce tenu?

-- Parfaitement! dit mon oncle.

Et soulevant son chapeau, il entra dans le parc.

Comme je le suivais, je vis la femme prendre les rênes, pendant que l'homme se retournait pour nous regarder et lançait un jet de jus de tabac, comme l'eut fait un cocher de profession.

-- C'est sir John Lade, dit mon oncle, un des hommes les plus riches et des meilleurs cochers de l'Angleterre; il n'y a pas sur les routes un professionnel plus expert à manier les rênes et la langue et sa femme Lady Letty ne s’entend pas moins à l'un qu'à l'autre.

-- C'est terrible de l'entendre? dis-je.

-- Oui! c'est son genre d'excentricité. Nous en avons tous. Elle divertit le prince. Maintenant, mon neveu, serrez-moi de près, ayez les yeux ouverts et la bouche close.