Jim Harrison, boxeur

Chapter 6

Chapter 64,007 wordsPublic domain

-- Ma tabatière est à votre service puisque nous sommes apparentés par le mariage. Vous en disposerez aussi librement, neveu, et je vous prie de prendre une prise, c'est la preuve la plus convaincante que je puisse donner de mon bon vouloir. En dehors de nous, il n'y a, je crois, que quatre personnes qui y aient eu accès, le Prince, naturellement, Mr Pitt, Mr Otto l'ambassadeur de France, et lord Hawkesbury. J'ai pensé parfois que j'avais été un peu trop empressé pour Lord Hawkesbury.

-- Je suis immensément touché de cet honneur, Monsieur, dit mon père en regardant d'un air méfiant par-dessous ses sourcils en broussaille, car devant cette physionomie grave et ces yeux pétillants de malice on ne savait trop a quoi s'en tenir.

-- Une femme peut offrir son amour, monsieur, dit mon oncle, un homme a sa tabatière à offrir; ni l'un ni l'autre ne doivent s'offrir à la légère. C'est une faute contre le goût, j'irai même jusqu'à dire contre les bonnes moeurs. L'autre jour, pas plus tard, comme j'étais installé chez Wattier, ayant près de moi, sur ma table, tout ouverte ma tabatière de _macouba_ premier choix, un évêque irlandais y fourra ses doigts impudents: «Garçon, m'écriai- je, ma tabatière a été salie. Faites-la disparaître.» L'individu n'avait pas l'intention de m'offenser vous le pensez bien, mais cette classe de la société doit être tenue à la distance convenable.

-- Un évêque! s'écria mon père, vous marquez bien haut votre ligne de démarcation.

-- Oui, Monsieur, dit mon oncle, je ne saurais désirer une meilleure épitaphe sur ma tombe.

Pendant ce temps, ma mère était descendue et l’on se mit à table.

-- Vous excuserez, Mary, l'impolitesse que j'ai l'air de commettre en apportant avec moi mes provisions. Abernethy m'a pris sous sa direction et je suis tenu de me dérober à vos excellentes cuisines de campagne. Un peu de vin blanc et un poulet froid, voilà à quoi se réduit la chiche nourriture que me permet cet Écossais.

-- Il ferait bon vous avoir dans le service de blocus, quand les vents levantins soufflent en force, dit mon père. Du porc salé et des biscuits pleins de vers avec une côte de mouton de Barbarie bien dure, quand arrivent les transports. Vous seriez alors à votre régime de jeûne.

Aussitôt mon oncle se mit à faire des questions sur le service à la mer.

Pendant tout le repas, mon père lui donna des détails sur le Nil, sur le blocus de Toulon, sur le siège de Gênes, sur tout ce qu'il avait vu et fait. Mais pour peu qu'il hésitât sur le choix d'un mot, mon oncle le lui suggérait aussitôt et il n'était pas aisé de voir lequel des deux s'entendait le mieux à l’affaire.

-- Non, je ne lis pas ou je lis très peu, dit-il quand mon père eut exprimé son étonnement de le voir si bien au fait. La vérité est que je ne saurais prendre un imprimé sans y trouver une allusion à moi: «Sir Ch. T. fait ceci» ou «Sir Ch. T. dit cela». Aussi, ai-je cessé de m'en occuper. Mais, quand on est dans ma situation, les connaissances vous viennent d'elles-mêmes. Dans la matinée, c'est le duc d'York qui me parle de l'armée. Dans l'après-midi, c'est Lord Spencer qui cause avec moi de la marine, ou bien Dundas me dit tout bas ce qui se passe dans le cabinet, en sorte que je n'ai guère besoin du _Times_ ou du _Morning- Chronicle_.

Cela l'entraîna à parler du grand monde de Londres, à donner à mon père des détails sur les hommes qui étaient ses chefs à l'Amirauté, à ma mère, des détails sur les belles de la ville, sur les grandes dames de chez Almack.

Il s'exprimait toujours dans le même langage fantaisiste, si bien qu'on ne savait s'il fallait rire ou le prendre au sérieux. Je crois qu'il était flatté de l'impression qu'il nous produisait en nous tenant suspendus à ses lèvres.

Il avait sur certains une opinion favorable, défavorable sur d'autres, mais il ne se cachait nullement de dire que le personnage le plus élevé dans son estime, celui qui devait servir de mesure pour tous, n'était autre que sir Charles Tregellis en personne.

-- Quant au roi, dit-il, je suis l'ami de la famille, cela s'entend, et même avec vous, je ne saurais parler en toute franchise, étant avec lui sur le pied d'une intimité confidentielle.

-- Que Dieu le bénisse et le garde de tout mal! s'écria mon père.

-- On est charmé de vous entendre parler ainsi, dit mon oncle. Il faut venir à la campagne pour trouver le loyalisme sincère, car a la ville, ce qui est le plus en faveur, c'est la raillerie narquoise et maligne. Le Roi m'est reconnaissant du soin que je me suis toujours donné pour son fils. Il aime à se dire que le Prince a dans son entourage un homme de goût.

-- Et le Prince, demanda ma mère, a-t-il bonne tournure?

-- C'est un homme fort bien fait. De loin, on l'a pris pour moi. Et il n'est pas dépourvu de goût dans l'habillement, bien qu'il ne tarde pas à tomber dans la négligence, si je reste longtemps loin de lui. Je parie que demain, il aura une tache de graisse sur son habit.

À ce moment-là, nous étions tous assis devant le feu, car la soirée était devenue d'un froid glacial.

La lampe était allumée, ainsi que la pipe de mon père.

-- Je suppose, dit-il, que c'est votre première visite à Friar's Oak?

La physionomie de mon oncle prit aussitôt une expression de gravité sévère.

-- C'est ma première visite depuis bien des années, dit-il. La dernière fois que j'y vins, je n'avais que vingt et un ans. Il est peu probable que j'en perde le souvenir.

Je savais qu'il parlait de sa visite à la Falaise royale à l'époque de l'assassinat et je vis à la figure de ma mère qu'elle savait aussi de quoi il s'agissait. Mais mon père n'avait jamais entendu parler de l'affaire, ou bien il l'avait oubliée.

-- Vous étiez-vous installé à l'auberge?

-- J'étais descendu chez l'infortuné Lord Avon. C'était à l'époque où il fut accusé d'avoir égorgé son frère cadet et où il s'enfuit du pays.

Nous gardâmes tous le silence.

Mon oncle resta le menton appuyé sur sa main, regardant le feu, d'un air pensif.

Je n'ai aujourd'hui encore qu'à fermer les yeux pour le revoir, sa fière et belle figure illuminée par la flamme, pour revoir aussi mon bon père, bien fâché d'avoir réveillé un souvenir aussi terrible et lui lançant de petits coups d'oeil entre les bouffées de sa pipe.

-- Je crois pouvoir dire, reprit enfin mon oncle, qu'il vous est certainement arrivé de perdre, par une bataille, par un naufrage, un camarade bien cher et de rester longtemps sans penser à lui, sous l'influence journalière de la vie, et puis de voir son souvenir se réveiller soudain, par un mot, par un détail qui vous reporte au passé, et alors vous trouvez votre chagrin tout aussi cuisant qu'au premier jour de votre perte.

Mon père approuva d'un signe de tête.

-- Il en est pour moi ainsi ce soir. Jamais je ne me suis lié d'amitié entière avec aucun homme -- je ne parle pas des femmes -- si ce n'est cette fois-là. Lord Avon et moi, nous étions à peu près du même âge. il était peut-être mon aîné de quelques années, mais nos goûts, nos idées, nos caractères étaient analogues, si ce n'est qu'il avait un certain air de fierté que je n'ai jamais trouvé chez aucun autre. En laissant de côté les petites faiblesses d'un jeune homme riche et à la mode, les indiscrétions d'une jeunesse dorée, j'aurais pu jurer qu'il était aussi honnête qu'aucun des hommes que j'aie jamais connus.

-- Alors comment est-il arrivé à commettre un tel crime! demanda mon père.

Mon oncle hocha ta tête.

-- Bien des fois, je me suis fait cette question et ce soir elle se présente plus nettement que jamais à mon esprit.

Toute légèreté avait disparu de ses manières et il était devenu soudain un homme mélancolique et sérieux.

-- Est-il certain qu'il l’a commis, Charles? demanda ma mère.

Mon oncle haussa les épaules.

-- Je voudrais parfois penser qu'il n'en fût pas ainsi. Je crus parfois que ce fut son orgueil même, exaspéré jusqu'à la rage, qui l'y poussa. Vous avez entendu raconter comment il renvoya la somme que nous avions perdue.

-- Non, répondit mon père, je n'en ai jamais entendu parler.

-- Maintenant, c'est une bien vieille histoire, quoique nous n'ayons jamais su comment elle se termina.

«Nous avions joué tous les quatre, pendant deux jours, Lord Avon, son frère, le capitaine Barrington, Sir Lothian Hume et moi.

«Je savais peu de choses du capitaine, sinon qu'il ne jouissait pas de la meilleure réputation et qu'il était presque entièrement aux mains des prêteurs juifs.

«Sir Lothian s'est acquis depuis un renom déshonorant -- c'est même Sir Lothian qui a tué Lord Carton d'une balle, dans l'affaire de Chalk Farm -- mais à cette époque-là, il n'y avait rien à lui reprocher.

«Le plus âgé de nous n'avait que vingt-quatre ans, et nous jouâmes sans interruption, comme je l'ai dit, jusqu'à ce que le capitaine eut gagné tout l’argent sur table. Nous étions tous entamés, mais notre hôte l'était encore beaucoup plus que nous.

«Cette nuit-là, je vais vous dire des choses qu'il me serait pénible de répéter devant un tribunal, je me sentais agité hors d'état de dormir, ainsi que cela arrive quelquefois.

«Mon esprit se reportait sur le hasard des cartes. Je ne faisais que me tourner, me retourner, lorsque soudain, un grand cri arriva à mon oreille, suivi d'un second cri plus fort encore, et qui venait du côté de la chambre occupée par le capitaine Barrington.

«Cinq minutes plus tard, j'entendis un bruit de pas dans le corridor.

«Sans allumer de lumière, j'ouvris ma porte et je jetai un regard au dehors, croyant que quelqu'un s'était trouvé mal. C'était Lord Avon qui se dirigeait vers moi.

«D'une main, il tenait une chandelle dégoûtante. De l'autre, il portait un sac de voyage dont le contenu rendait un son métallique.

«Sa figure était décomposée, bouleversée à tel point que ma question se glaça sur mes lèvres.

«Avant que je pusse la formuler, il rentra dans sa chambre et ferma sa porte sans bruit.

«Le lendemain, en me réveillant, je le trouvai près de mon lit.

«-- Charles, dit-il, je ne puis supporter l'idée que vous ayez perdu cet argent chez moi. Vous le trouverez sur cette table.

«Vainement je répondis par des éclats de rire à sa délicatesse exagérée. Vainement je lui déclarai que si j'avais gagné, j'aurais ramassé mon argent, de sorte qu'on pouvait trouver étrange que je n'eusse point le droit de payer après avoir perdu.

«-- Ni moi ni mon frère, nous n'y toucherons, dit-il. L'argent est là. Vous pourrez, en faire ce que vous voudrez.

«Il ne voulut entendre aucune raison et s'élança comme un fou hors de la chambre. Mais peut-être ces détails vous sont-ils connus et Dieu sait comme ils me sont pénibles à rappeler.

Mon père restait immobile, les yeux fixes, oubliant la pipe fumante qu'il tenait à la main.

-- Je vous en prie, Monsieur, dit-il, apprenez-nous le reste.

-- Eh bien! soit. J'avais achevé ma toilette en une heure, a peu près, car en ce temps-là, j'étais moins exigeant qu'aujourd'hui et je me retrouvais avec sir Lothian Hume au déjeuner. Il avait été témoin de la même scène que moi. Il avait hâte de voir le capitaine Barrington et de s'enquérir pourquoi il avait chargé son frère de nous restituer l'argent. Nous discutions de l'affaire, quand tout à coup, je levai les yeux au plafond et je vis, je vis...

Mon oncle était devenu très pâle tant ce souvenir était distinct. Il passa la main sur ses yeux.

«Le plafond était d'un rouge cramoisi, dit-il en frissonnant, et çà et là des fentes noires et de chacune de ces fentes... Mais voilà qui vous donnerait des rêves, Mary. Je me bornerai à dire que je m'élançai dans l'escalier qui conduisait directement à la chambre du capitaine. Nous l'y trouvâmes gisant, la gorge coupée si largement qu'on voyait la blancheur de l'os. Un couteau de chasse se trouvait dans la chambre. Il appartenait à Lord Avon. On trouva dans les doigts crispés du mort une manchette brodée. Elle appartenait à Lord Avon. On trouva dans le foyer quelques papiers charbonnés. Ces papiers appartenaient à Lord Avon. Ô mon pauvre ami! à quel degré de folie avez-vous dû arriver pour commettre une pareille action?

-- Et qu'a dit Lord Avon? s'écria mon père.

-- Il ne dit rien. Il allait et venait comme un somnambule, les yeux pleins d'horreur. Personne n'osa l'arrêter, jusqu'au moment où se ferait une enquête en due forme. Mais quand le tribunal du Coroner eut rendu contre lui un verdict de meurtre volontaire, le constable vint pour lui notifier son arrestation.

«On ne le trouva pas. Il avait fui.

«Le bruit courut qu'on l'avait vu la semaine suivante à Westminster, puis qu'il avait pu gagner l'Amérique, mais on ne sait rien de plus et ce sera un beau jour pour Sir Lothian Hume que celui où on pourra prouver son décès, car il est son plus proche parent, et jusqu'à ce jour, il ne peut jouir ni du titre ni du domaine.

Le récit de cette sombre histoire avait jeté sur nous un froid glacial.

Mon oncle tendit ses mains vers la flamme du foyer et je remarquai qu'elles étaient aussi blanches que ses manchettes.

-- Je ne sais ce qu'est maintenant la Falaise royale, dit-il d'un air pensif. Ce n'était point un joyeux séjour, même avant que cette affaire le rendît plus sombre encore. Jamais scène ne fut mieux préparée pour une telle tragédie. Mais dix-sept ans se sont passés et peut-être même que ce terrible plafond...

-- Il porte toujours la tache, dis-je.

Je ne saurais dire lequel de nous trois fut le plus étonné, car ma mère n'avait jamais rien su de nos aventures de cette fameuse nuit.

Ils restèrent à me regarder, les yeux immobiles de stupéfaction, à mesure que je faisais mon récit et mon coeur s'enfla d'orgueil quand mon oncle dit que nous nous étions comportés vaillamment et qu'il ne croyait pas qu'il y eut beaucoup de gens de notre âge, capables d'une attitude aussi ferme.

-- Mais quant à ce fantôme, dit-il, ce dut être un produit de votre imagination. C'est une faculté qui nous joue des tours étranges et, bien, que j'aie les nerfs aussi solides qu'on peut les désirer, je ne pourrais répondre de ce qui m'arriverait, s'il me fallait demeurer à minuit sous ce plafond taché de sang.

-- Mon oncle, dis-je, j'ai vu un homme aussi distinctement que je vois ce feu et j'ai entendu les claquements aussi distinctement que j'entends les pétillements des bûches. En outre, nous n'avons pu être trompés tous les deux.

-- Il y a du vrai dans tout cela, dit-il d'un air pensif. Vous n'avez pas discerné les traits?

-- Il faisait trop noir.

-- Rien qu'un individu?

-- La silhouette noire d'un seul.

-- Et il a battu en retraite en montant l'escalier?

-- Oui.

-- Et il a disparu dans la muraille?

-- Oui.

-- Dans quelle partie de la muraille? dit fort haut une voix derrière nous.

Ma mère jeta un cri. Mon père laissa tomber sa pipe sur le tapis du foyer.

J'avais fait demi-tour, l'haleine coupée.

C’était le domestique Ambroise, dont le corps disparaissait dans l’ombre de la porte, mais dont la figure brune se projetait en avant, en pleine lumière, fixant ses yeux flamboyants sur les miens.

-- Que diable signifie cela? s'écria mon oncle.

Il fût étrange de voir s'effacer cet éclair de passion du visage d'Ambroise.

L'expression réservée du valet la remplaça.

Ses yeux pétillaient encore, mais, l'un après l'autre, chacun de ses traits reprit en un instant sa froideur ordinaire.

-- Je vous demande pardon, sir Charles, j'étais venu voir si vous aviez des ordres à me donner et je ne voulais pas interrompre le récit de ce jeune gentleman, mais je crains bien de m'y être laissé entraîner malgré moi.

-- Je ne vous ai jamais vu manquer d'empire sur vous-même, dit mon oncle.

-- Vous me pardonnerez certainement, sir Charles, si vous vous rappelez quelle était ma situation vis-à-vis de Lord Avon.

Il y avait un certain accent de dignité dans son langage. Ambroise sortit après s'être incliné.

-- Nous devons montrer quelque condescendance, dit mon oncle, reprenant soudain son ton léger. Quand un homme s'entend à préparer une tasse de chocolat, à faire un noeud de cravate, comme Ambroise sait le faire, il a droit à quelque considération. Le fait est que le pauvre garçon était le domestique de Lord Avon, qu'il était à la Falaise royale dans la nuit fatale dont j'ai parlé et qu'il est très dévoué à son ancien maître. Mais voila que mes propos tournent au genre triste, Mary, ma soeur, et maintenant, si vous le préférez, nous reviendrons aux toilettes de la comtesse Liéven et aux commérages de Saint-James.

VI -- SUR LE SEUIL

Ce soir-là, mon père m'envoya de bonne heure au lit, malgré mon vif désir de rester, car le moindre mot de cet homme attirait mon attention.

Sa figure, ses manières, la façon grandiose et imposante dont il faisait aller et venir ses mains blanches, son air de supériorité aisée, l'allure fantasque de ses propos, tout cela m'étonnait, m'émerveillait. Mais, ainsi que je le sus plus tard, la conversation devait rouler sur moi-même, sur mon avenir.

Cela fut cause qu'on m'expédia dans ma chambre, où m'arrivait tantôt la basse profonde de la voix paternelle, tantôt la voix richement timbrée de mon oncle, et aussi, de temps à autre, le doux murmure de la voix de ma mère.

J'avais fini par m'endormir, lorsque je fus soudain réveillé par le contact de quelque chose d'humide sur ma figure et par l'étreinte de deux bras chauds.

La joue de ma mère était contre la mienne.

J'entendais très bien la détente de ses sanglots et dans l'obscurité je sentais le frisson et le tremblement qui l'agitaient. Une faible lueur filtrait à travers les lames de la jalousie et me permettait de voir qu'elle était vêtue de blanc et que sa chevelure noire était éparse sur ses épaules.

-- Vous ne nous oublierez pas, Roddy? Vous ne nous oublierez pas?

-- Pourquoi, ma mère? Qu'y a-t-il?

-- Votre oncle, Roddy... Il va vous emmener, vous enlever à nous.

-- Quand cela, ma mère?

-- Demain.

Que Dieu me pardonne, mais mon coeur bondit de joie, tandis que le sien, qui était tout contre, se brisait de douleur.

-- Oh! ma mère, m'écriai-je. À Londres?

-- À Brighton, d'abord, pour qu'il puisse vous présenter au Prince de Galles. Le lendemain, à Londres, où vous serez en présence de ces grands personnages, où vous devrez apprendre à regarder de haut ces pauvres gens, ces simples créatures aux moeurs d'autrefois, votre père et votre mère.

Je la serrai dans mes bras pour la consoler, mais elle pleurait si fort que malgré l'amour-propre et l'énergie de mes dix-sept ans, et comme nous n'avons pas le tour qu'ont les femmes pour pleurer sans bruit, je pleurais avec des sanglots si bruyants que notre chagrin finit par faire place aux rires.

-- Charles serait flatté s'il voyait quel accueil gracieux nous faisons à sa bonté, dit-elle. Calmez-vous, Roddy. Sans cela, vous allez certainement le réveiller.

-- Je ne partirai pas, si cela doit vous faire de la peine, dis- je.

-- Non, mon cher enfant, il faut que vous partiez, car il peut se faire que ce soit là votre unique et plus grande chance dans la vie. Et puis songez combien cela nous rendra fiers d'entendre votre nom mentionné parmi ceux des puissants amis de Charles. Mais, vous allez me promettre de ne point jouer, Roddy. Vous avez entendu raconter, ce soir, à quelles suites terribles cela peut conduire.

-- Je vous le promets, ma mère.

-- Et vous vous tiendrez en garde contre le vin, Roddy? Vous êtes jeune et vous n'en avez pas l'habitude.

-- Oui, ma mère.

-- Et aussi contre les actrices, Roddy? Et puis, vous n'ôterez point votre flanelle avant le mois de juin. C'est pour l'avoir fait que ce jeune Mr Overton est mort. Veillez à votre toilette, Roddy, de manière à faire honneur à votre oncle, car c'est une des choses qui ont le plus contribué à sa réputation. Vous n'aurez qu’à vous conformer à ses conseils. Mais, s'il se présente des moments où vous ne soyez pas en rapport avec de grands personnages, vous pourrez achever d'user vos habits de campagne, car votre habit marron est tout neuf pour ainsi dire. Pour votre habit bleu, il ferait votre été repassé et rebordé. J'ai sorti vos habits du dimanche avec le gilet de nankin, puisque vous devez voir le prince demain. Vous porterez vos bas de soie marron avec les souliers à boucles. Faites bien attention en marchant dans les rues de Londres, car on me dit que les voilures de louage sont en nombre infini. Pliez vos habits avant de vous coucher, Roddy, et n'oubliez pas vos prières du soir, oh! mon cher garçon, car l'époque des tentations approche et je ne serai plus auprès de vous pour vous encourager.

Ce fut ainsi que ma mère, me tenant enlacé dans ses bras bien doux et bien chauds, me pourvut de conseils en vue de ce monde-ci et de l'autre, afin de me préparer à l'importante épreuve qui m'attendait.

Mon oncle ne parut pas le lendemain au déjeuner, mais Ambroise lui prépara une tasse de chocolat bien mousseux et la lui porta dans sa chambre.

Lorsqu'il descendit enfin, vers midi, il était si beau avec sa chevelure frisée, ses dents bien blanches, son monocle à effet bizarre, ses manchettes blanches comme la neige, et ses yeux rieurs, que je ne pouvais détacher de lui mes regards.

-- Eh bien! mon neveu, s'écria-t-il, que dites-vous de la perspective de venir à la ville avec moi?

-- Je vous remercie, monsieur, dis-je, de la bienveillance et de l'intérêt que vous me témoignez.

-- Mais il faut que vous me fassiez honneur. Mon neveu doit être des plus distingués pour être en harmonie avec tout ce qui m'entoure.

-- C'est une bûche du meilleur bois, vous verrez, monsieur, dit mon père.

-- Nous commencerons par en faire une bûche polie et alors, nous n'en aurons pas fini avec lui. Mon cher neveu, vous devez constamment viser à être dans le bon ton. Ce n'est pas une affaire de richesse, vous m'entendez. La richesse à elle seule ne suffit point. Price le Doré a quarante mille livres de rente, mais il s'habille d'une façon déplorable, et je vous assure qu'en le voyant arriver, l'autre jour, dans Saint-James Street, sa tournure me choqua si fort que je fus obligé d'entrer chez Vernet pour prendre un brandy à l'orange. Non, c'est une affaire de goût naturel, à quoi l'on arrive en suivant l'exemple et les avis de gens plus expérimentés que vous.

-- Je crains, Charles, dit ma mère, que la garde-robe de Roddy ne soit d'un campagnard.

-- Nous aurons bientôt pourvu à cela, dès que nous serons arrivés à la ville. Nous verrons ce que Stultz et Weston sont capables de faire pour lui, répondit mon oncle. Nous le tiendrons à l'écart jusqu'à ce qu'il ait quelques habits à mettre.

Cette façon de traiter mes meilleurs habits du dimanche amena de la rougeur aux joues de ma mère, mais mon oncle s'en aperçut à l'instant, car il avait le coup d'oeil le plus prompt à remarquer les moindres bagatelles.

-- Ces habits sont très convenables, à Friar's Oak, ma soeur Mary, dit-il. Néanmoins, vous devez comprendre qu'au Mail, ils pourraient avoir l'air rococo. Si vous le laissez entre mes mains, je me charge de régler l'affaire.

-- Combien faut-il par an à un jeune homme, demanda mon père, pour s'habiller?

-- Avec de la prudence et des soins, bien entendu, un jeune homme à la mode peut y suffire avec huit cents livres par an, répondit mon oncle.

Je vis la figure de mon pauvre père s'allonger.

-- Je crains, monsieur, dit-il, que Roddy soit obligé de garder ses habits faits à la campagne. Même avec l'argent de mes parts de prise...

-- Bah! bah! s'écria mon oncle, je dois déjà à Weston un peu plus d'un millier de livres. Qu'est-ce que peuvent y faire quelques centaines de plus? Si mon neveu vient avec moi, c'est à moi à m'occuper de lui. C'est une affaire entendue et je dois me refuser à toute discussion sur ce point.

Et il agita ses mains blanches, comme pour dissiper toute opposition. Mes parents voulurent lui adresser quelques remerciements, mais il y coupa court.