Chapter 5
-- Tout cela est à vos pieds, Mary, dit-il en passant vivement la main sur ses yeux. Par Georges! ma fille, quand ma jambe sera bien remise, nous pourrons nous offrir un petit temps de séjour à Brighton, et si l'on voit sur la _Steyne_ une toilette plus élégante que la vôtre, puissé-je ne jamais remettre les pieds sur un tillac. Mais, comment se fait-il, Rodney, que vous soyez aussi fort en calcul, alors que vous ne savez pas un mot d'Histoire ou de géographie?
Je m'évertuai à lui expliquer que l'addition se fait de même façon à terre et à bord, mais qu'il n'en est pas de même de l'Histoire ou de la géographie.
-- Eh bien, me dit-il, il ne vous faut que des chiffres pour faire un calcul, et avec cela votre intelligence naturelle peut vous suffire pour apprendre le reste. Il n'y en a pas un de nous qui n'eut couru à l'eau salée comme une petite mouette. Lord Nelson m'a promis un emploi pour vous, et c'est un homme de parole.
Ce fut ainsi que mon père fit sa rentrée parmi nous; jamais garçon de mon âge n'en eut de plus tendre et de plus affectueux.
Bien que mes parents fussent mariés depuis fort longtemps, ils avaient, en réalité, passé très peu de temps ensemble et leur affection mutuelle était aussi ardente et aussi fraîche que celle de deux amants mariés d'hier.
J'ai appris depuis que l'homme de mer peut être grossier, répugnant, mais ce n'est point par mon père que je le sais, car bien qu'il eut passé par des épreuves aussi rudes qu'aucun d’eux, il était resté le même homme, patient, avec un bon sourire et une bonne plaisanterie pour tous les gens du village.
Il savait se mettre à l'unisson de toute société, car, d'une part, il ne se faisait pas prier pour trinquer avec le curé ou avec sir James Ovington, squire de la paroisse, et d'autre part, passait sans façon des heures entières avec mes humbles amis de la forge, le champion Harrison, petit Jim et les autres. Il leur contait sur Nelson et ses marins des histoires telles que j'ai vu le champion joindre ses grosses mains, pendant que les yeux du petit Jim pétillaient comme du feu sous la cendre, tandis qu'il prêtait l'oreille.
Mon père avait été mis à la demi-solde, comme la plupart des officiers qui avaient servi pendant la guerre, et il put passer ainsi près de deux ans avec nous.
Je ne me souviens pas qu'il y ait eu le moindre désaccord entre lui et ma mère, excepté une fois.
Le hasard voulut que j'en fusse la cause, et comme il en résulta des événements importants, il faut que je vous raconte comment cela arriva.
Ce fut en somme le point de départ d'une série de faits qui influèrent non seulement sur ma destinée, mais sur celle de personnes bien plus considérables.
Le printemps de 1803 fut fort précoce.
Dès le milieu d'avril, les châtaigniers étaient déjà couverts de feuilles.
Un soir, nous étions tous à prendre le thé, quand nous entendîmes un pas lourd à notre porte.
C'était le facteur qui apportait une lettre pour nous.
-- Je crois que c'est pour moi, dit ma mère.
En effet, l'adresse d'une très belle écriture était: «Mistress Mary Stone à Friar's Oak», et au milieu se voyait l'empreinte d'un cachet représentant un dragon ailé sur la cire rouge, de la grandeur d'une demi-couronne
-- De qui croyez-vous qu'elle vienne, Anson? demanda-t-elle.
-- J'avais espéré que cela viendrait de Lord Nelson, répondit mon père. Il serait temps que le petit reçoive sa commission, mais si elle vous est adressée, cela ne peut venir de quelque personnage de bien grande importance.
-- D'un personnage sans importance! s'écria-t-elle, feignant d'être offensée. Vous aurez à me faire vos excuses, pour ce mot- là, monsieur, car cette lettre m'est envoyée par un personnage qui n'est autre que sir Charles Tregellis, mon propre frère.
Ma mère avait l'air de baisser la voix, toutes les fois qu'elle venait à parler de cet étonnant personnage qu'était son frère.
Elle l'avait toujours fait, autant que je puis m'en souvenir, de sorte que c'était toujours avec une sensation de profonde déférence que j'entendais prononcer ce nom-là.
Et ce n'était pas sans motif, car ce nom n'apparaissait jamais qu'entouré de circonstances brillantes, de détails extraordinaires.
Une fois, nous apprenions qu'il était à Windsor avec le roi, d'autres fois, qu'il se trouvait à Brighton avec le prince.
Parfois, c'était sous les traits d'un sportsman que sa réputation arrivait jusqu'à nous, comme quand son _Météore_ battit _Egham_ au duc de Queensberry à Newmarket ou quand il amena de Bristol Jim Belcher et le mit à la mode à Londres.
Mais le plus ordinairement, nous l'entendions citer comme l'ami des grands, l'arbitre des modes, le roi des dandys, l’homme qui s'habillait à la perfection.
Mon père, toutefois, ne parut pas transporté de la réponse triomphante que lui fit ma mère.
-- Eh bien, qu'est ce qu'il veut? demanda-t-il d'un ton peu aimable
-- Je lui ai écrit, Anson. Je lui ai dit que Rodney devenait un homme. Je pensais que n'ayant ni femme, ni enfant, il serait peut- être disposé à le pousser.
-- Nous pouvons très bien nous passer de lui. Il a louvoyé pour se tenir à distance de nous quand le temps était à l'orage, et nous n'avons pas besoin de lui, maintenant que le soleil brille.
-- Non, vous le jugez mal, Anson, dit ma mère avec chaleur. Personne n'a meilleur coeur que Charles, mais sa vie s'écoule si doucement qu'il ne peut comprendre que d'autres aient des ennuis. Pendant toutes ces années, j'étais sûre que je n'avais qu'un mot à dire pour me faire donner tout de suite ce que j'aurais voulu.
-- Grâce à Dieu, vous n'avez pas été réduite à vous abaisser ainsi, Mary. Je ne veux pas du tout de son aide.
-- Mais il nous faut songer à Rodney.
-- Rodney a de quoi remplir son coffre de marin et pourvoir à son équipement. Il ne lui faut rien de plus.
-- Mais Charles a beaucoup de pouvoir et d'influence à Londres. Il pourrait faire connaître à Rodney tous les grands personnages. Assurément, vous ne voulez pas nuire à son avancement?
-- Alors, voyons ce qu'il dit, répondit mon père.
Et voici la lettre dont elle lui donna lecture:
«14 Jermyn Street. Saint-James, 15 avril 1803.
«Ma chère soeur Mary,
«En réponse à votre lettre, je puis vous assurer que vous ne devez pas me regarder comme dépourvu de ces beaux sentiments qui font l'ornement de l'humanité.
«Il est vrai, depuis quelques années, absorbé comme je l'ai été par des affaires de la plus haute importance, j'ai rarement pris la plume, ce qui m'a valu, je vous assure, bien des reproches de la part des personnes les plus charmantes de votre sexe charmant.
«Pour le moment, je suis au lit, ayant veillé fort tard, la nuit dernière, pour offrir mes hommages à la marquise de Douvres, pendant son bal, et cette lettre vous est écrite sous ma dictée par Ambroise, mon habile coquin de valet.
«Je suis enchanté de recevoir des nouvelles de mon neveu Rodney (mon Dieu! quel nom!), et comme je me mettrai en route la semaine prochaine pour rendre visite au Prince de Galles, je couperai mon voyage en deux en passant par Friar's Oak, afin de vous voir ainsi que lui.
«Présentez mes compliments à votre mari. «Je suis toujours, ma chère soeur Mary,
«Votre frère.
«CHARLES TREGELLIS».
-- Que pensez-vous de cela? s'écria ma mère triomphante quand elle eut achevé.
-- Je trouve que c'est le style d'un fat, dit carrément mon père.
-- Vous êtes trop dur pour lui, Anson. Vous aurez meilleure opinion de lui, quand vous le connaîtrez. Mais il dit qu'il sera ici la semaine prochaine, nous voici au jeudi. Nos meilleurs rideaux ne sont pas suspendus. Il n'y a pas de lavande dans les draps.
Et elle courut, remua, s'agita, pendant que mon père restait l'air boudeur, la main sur son menton et que je me perdais dans mon étonnement en pensant à ce parent inconnu de Londres, à ce grand personnage, et à tout ce que sa venue pourrait signifier pour nous.
V -- LE BEAU TREGELLIS
J'étais dans ma dix-septième année et j'étais déjà tributaire du rasoir.
J'avais commencé à trouver quelque peu monotone la vie sans horizon du village et j'aspirais vivement à voir un peu du vaste univers qui s'étendait au-delà.
Ce besoin, dont je n'osais parler à personne, n'en était que plus fort, car pour peu que j'y fisse allusion, les larmes venaient aux yeux de ma mère. Mais désormais il n'y avait pas l'ombre d'un motif pour que je restasse à la maison, puisque mon père était auprès d'elle.
Aussi avais-je l'esprit tout occupé de la perspective que m'offrait la visite de mon oncle, et des chances qu'il y avait pour qu'il me fasse faire, enfin, mes premiers pas sur la route de la vie.
Ainsi que vous le pouvez penser, c'était vers la profession paternelle que se dirigeaient mes idées et mes espérances. Jamais je n'avais vu la mer s'enfler, jamais je n'avais senti sur mes lèvres le goût du sel sans éprouver en moi le frisson que donnaient à mon sang cinq générations de marins.
Et puis songez aux provocations qui ne cessaient de s'agiter en ces temps-là devant les yeux d'un jeune garçon habitant sur la côte.
Au temps de la guerre, je n'avais qu'à aller jusqu'à Wolstonbury pour apercevoir les voiles des chasse-marée et des corsaires français.
Plus d'une fois, j'avais entendu le grondement des canons arrivant de fort loin jusqu'à moi.
Puis, c'étaient des gens de mer nous racontant comment ils avaient quitté Londres et s'étaient battus avant la tombée de la nuit, ou bien, à peine sortis de Portsmouth, s'étaient trouvés bord à bord avec l’ennemi, avant même d'avoir perdu de vue le phare de Sainte- Hélène.
C'était l'imminence du danger qui nous réchauffait le coeur en faveur de nos marins, qui inspirait nos propos, autour des feux de l'hiver, où nous parlions de notre petit Nelson, de Cuddie Collingwood, de Johnnie Jarvis, de bien d'autres.
Pour nous, ce n'étaient point de grands amiraux, avec des titres, des dignités, mais de bons amis à qui nous donnions de préférence notre affection et notre estime.
Auriez-vous parcouru la Grande-Bretagne de long en large que vous n'y auriez pas trouvé un seul jeune garçon qui ne brûlât du désir de partir avec eux sous le pavillon à croix rouge.
Mais, maintenant la paix était venue, et les flottes, qui avaient balayé le canal de la Méditerranée, étaient immobiles et désarmées dans nos ports.
Il y avait moins d'occasions pour attirer nos imaginations du côté de la mer.
Désormais, c'était à Londres que je pensais le jour, de Londres que je rêvais la nuit, l'immense cité, séjour des savants et des puissants, d'où venaient ce flot incessant de voitures, ces foules de piétons poudreux qui défilaient sans interruption devant notre fenêtre.
Ce fut uniquement cet aspect de la vie qui se présenta le premier à moi.
Aussi, étant tout jeune garçon, je me figurais d'ordinaire la cité comme une écurie _gig_antesque où fourmillaient les voitures, et d'où elles partaient en un flot ininterrompu sur les routes de la campagne.
Mais ensuite, le champion Harrison m'apprit que là habitaient les gens de sports athlétiques. Mon père me dit que là vivaient les chefs de la marine; ma mère que c'était là que vivaient son frère et les amis des grands personnages.
Aussi, en arrivai-je à être dévoré d'impatience de voir les merveilles de ce coeur de l'Angleterre.
Cette venue de mon oncle, c'était donc la lumière se frayant passage à travers les ténèbres et pourtant, j'osais à peine espérer qu'il consentirait à m'introduire, avec lui, dans ces sphères supérieures où il vivait.
Toutefois, ma mère avait tant de confiance en la bonté naturelle de mon oncle, ou dans son éloquence à elle, qu'elle avait déjà commencé en secret à faire des préparatifs pour mon départ.
Mais si la vie mesquine que je menais au village pesait à mon esprit léger, elle était un véritable supplice pour le caractère vif et ardent du petit Jim.
Quelques jours seulement après l'arrivée de la lettre de mon oncle, nous allâmes faire un tour sur les dunes, et ce fut alors que je pus entrevoir l'amertume qu'il avait au coeur.
-- Qu'est-ce que je puis faire ici, Rodney? Je forge un fer à cheval, je le courbe, je le rogne, je relève les bouts, j'y perce cinq trous et puis c'est fini. Alors, ça recommence et ça recommence encore. Je tire le soufflet, j'entretiens le foyer; je lime un sabot ou deux et voilà la besogne de la journée terminée et les jours succèdent aux jours, sans le moindre changement. N'est-ce donc que pour cela, dites-moi, que je suis venu au monde?
Je le regardai, je considérai sa fière figure d'aigle, sa haute taille, ses membres musculeux et je me demandai s'il y avait dans tout le pays, un homme plus beau, un homme mieux bâti.
-- L'armée ou la marine, voilà votre vraie place, Jim.
-- Voilà qui est fort bien, s'écria-t-il. Si vous entrez dans la marine comme vous le ferez probablement, ce sera avec le rang d'officier et vous n'y aurez qu'à commander. Tandis que moi, si j'y entre, ce sera comme quelqu'un qui est né pour obéir.
-- Un officier reçoit les ordres de ceux qui sont placés au-dessus de lui.
-- Mais un officier n'a pas le fouet suspendu sur sa tête. J'ai vu ici à l'auberge un pauvre diable, il y a de cela quelques années. Il nous a montré, dans la salle commune, son dos tout découpé par le fouet du contremaître.
-- Qui l'a commandé? ai-je demandé.
-- Le capitaine, répondit-il.
-- Et qu'auriez-vous eu si vous l'aviez tué sur le coup?
-- La vergue, dit-il.
-- Eh bien, si j'avais été à votre place, j'aurais préféré cela, ai-je dit.
Et c'était la vérité.
-- Ce n'est pas ma faute, Rod, j'ai dans le coeur quelque chose qui fait aussi bien partie de moi que ma main, et qui m'oblige à parler franchement.
-- Je le sais, vous êtes aussi fier que Lucifer.
-- Je suis né ainsi, Roddy et je ne puis être autrement. La vie me serait plus aisée si je le pouvais. J'ai été fait pour être mon propre maître et il n’y a qu'un endroit au monde où je puisse espérer l'être.
-- Quel est-il, Jim?
-- C'est Londres. Miss Hinton m'en a tant parlé, que je me sens capable d'y trouver mon chemin d'un bout à l'autre. Elle se plaît à en parler, autant que moi à l'entendre. J'ai tout le plan dans ma tête. Je vois en quelque sorte où sont les théâtres, dans quel sens coule le fleuve, où se trouve l'habitation du roi, où se trouve celle du Prince et le quartier qu'habitent les combattants. Je pourrais me faire un nom à Londres.
-- Comment?
-- Peu importe, Rod. Cela je pourrai le faire et je le ferai aussi. «Attendez, me dit mon oncle, attendez, et tout s'arrangera pour vous.» Voilà ce qu'il dit tout le temps et ce que répète mon oncle. Mais pourquoi attendre? Mon Roddy, je ne resterai pas plus longtemps dans ce petit village à me ronger le coeur. Je laisserai mon tablier derrière moi. J'irai chercher fortune à Londres et quand je reviendrai à Friar's Oak, ce sera dans l'équipage de ce gentleman que voilà.
Tout en parlant, il étendit la main vers une voiture de couleur cramoisie qui arrivait par la route de Londres, traînée par deux juments baies attelées en tandem.
Les rênes et les harnais étaient de couleur faon clair. Le gentleman qui conduisait portait un costume assorti à cette teinte et derrière lui se tenait un valet en livrée de couleur foncée.
L'équipage fila devant nous en soulevant un nuage de poussière et je ne pus apercevoir qu'au vol la belle et pâle figure du maître, ainsi que les traits bruns et recroquevillés du domestique.
Je n'aurais pas pensé à eux une minute de plus, si au moment où nous revînmes dans le village, nous n'avions pas aperçu de nouveau la voiture. Elle était arrêtée devant l'auberge et les palefreniers s'occupaient à dételer les chevaux.
-- Jim, m'écriai-je, je crois que c'est mon oncle.
Et je m'élançai, de toute la vitesse de mes jambes, dans la direction de la maison.
Le domestique à figure brune était debout devant la porte. Il tenait un coussin sur lequel était étendu un petit chien de manchon à la fourrure soyeuse.
-- Vous m'excuserez, mon jeune homme, dit-il de sa voix la plus douce, la plus engageante, mais me trompé-je en supposant que c'est ici l'habitation du lieutenant Stone. En ce cas, vous m'obligerez beaucoup en voulant bien transmettre à Mistress Stone ce billet que son frère, sir Charles Tregellis, vient de confier à mes soins.
Je fus complètement abasourdi par les fioritures du langage de cet homme; cela ressemblait si peu à tout ce que j'avais entendu!
Il avait la figure ratatinée, de petits yeux noirs très fureteurs, dont il se servit en un instant, pour prendre mesure, de moi, de la maison et de ma mère dont la figure étonnée se voyait à la fenêtre.
Mes parents étaient réunis au salon; ma mère nous lut le billet qui était ainsi conçu:
«Ma chère Mary,
«J'ai fait halte à l'auberge, parce que je suis quelque peu ravagé par la poussière de vos routes du Sussex.
«Un bain à la lavande me remettra sans doute dans un état convenable pour présenter mes compliments à une dame.
«En attendant, je vous envoie Fidelio en otage.
«Je vous prie de lui donner une demi-pinte de lait un peu chaud, où vous aurez mis six gouttes de bon brandy.
«Jamais il n'exista une créature plus aimante ou plus fidèle.
«Toujours à toi.
«CHARLES» -- Qu'il entre, qu'il entre! s'écria mon père avec un empressement cordial et en courant à la porte. Entrez donc, Mr Fidelio. Chacun a son goût. Six gouttes à la demi-pinte, ça me fait l'effet d'humecter coupablement un grog. Mais puisque vous l'aimez ainsi, vous l'aurez ainsi.
Un sourire se dessina sur la figure brune du domestique, mais ses traits reprirent aussitôt le masque impassible du serviteur attentif et respectueux.
-- Monsieur, vous commettez une légère méprise, si vous me permettez de m'exprimer ainsi. Je me nomme Ambroise et j'ai l'honneur d'être le domestique de Sir Charles Tregellis. Pour Fidelio, il est là sur ce coussin.
-- Ah! c'est le chien, s'écria mon père écoeuré. Posez moi ça par terre à côté du feu. Pourquoi lui faut-il du brandy quand tant de chrétiens doivent s'en priver?
-- Chut! Anson, dit ma mère, en prenant le coussin. Vous direz à Sir Charles qu'on se conformera à ses désirs et que nous sommes prêts à le recevoir dès qu'il jugera à propos de venir.
L'homme s'éloigna d'un pas silencieux et rapide, mais il revint bientôt portant un panier plat de couleur brune.
-- C'est le repas, Madame. Voulez-vous me permettre de mettre la table? Sir Charles a pour habitude de goûter à certains plats et de boire certains vins, de sorte que nous ne manquons pas de les apporter quand nous allons en visite.
Il ouvrit le panier et, en une minute, la table fut couverte de verreries et d'argenteries éblouissantes et garnie de plats appétissants.
Il disposait tout cela si vite, si adroitement que mon père fut aussi charmé que moi de le voir faire.
-- Vous auriez fait un fameux matelot de hune, si vous avez le coeur aussi solide que les doigts agiles, dit mon père. N'avez- vous jamais désiré l'honneur de servir votre pays?
-- Mon honneur, Monsieur, c'est de servir sir Charles Tregellis et je ne désire point avoir d'autre maître, répondit-il. Mais je vais à l'auberge chercher son nécessaire de toilette, et alors tout sera prêt.
Il revint porteur d'une grande caisse aux montures d'argent qu'il tenait sous le bras, et il était suivi à quelque distance par le gentleman dont l'arrivée avait produit tous ces embarras.
La première impression, que fit sur moi mon oncle en entrant dans la chambre, fut que l'un de ses yeux était enflé de façon à avoir le volume d'une pomme.
Je perdis la respiration à la vue de cet oeil monstrueux, étincelant. Mais bientôt, je m'aperçus qu'il avait placé par- devant un verre rond qui le grossissait de cette manière.
Il nous regarda l'un après l'autre, puis, il s'inclina bien gracieusement devant ma mère et lui donna un baiser sur la joue.
-- Vous me permettrez de vous faire mes compliments, ma chère Mary, dit-il de la voix la plus douce, la plus fondante que j'aie jamais entendue. Je puis vous assurer que l'air de la campagne vous a traitée d'une façon merveilleusement favorable et que je serais fier de voir ma jolie soeur sur le Mail... Je suis votre serviteur, Monsieur, dit-il en tendant la main à mon père. Pas plus tard que la semaine dernière, j'ai eu l'honneur de dîner avec mon ami Lord Saint-Vincent, et j'ai profité de l'occasion pour citer votre nom. Je puis vous dire qu'on en a gardé le souvenir à l'Amirauté, Monsieur, et j'espère qu'on ne tardera pas à vous revoir sur la poupe d'un vaisseau de soixante et quatorze où vous serez le maître... Ainsi donc, voici mon neveu?
Il mit les mains sur mes épaules, d'un geste plein de bienveillance, et me considéra des pieds à la tête.
-- Quel âge avez-vous, neveu? demanda-t-il.
-- Dix-sept ans.
-- Vous paraissez plus âgé. On vous en donnerait dix-huit, au moins. Je le trouve très passable, Mary, tout à fait passable. Il lui manque le bel air, la tournure, nous n'avons pas le mot propre dans notre rude langue anglaise, mais il se porte aussi bien qu'une haie en fleurs au mois de mai.
Ainsi, moins d'une minute après son entrée, il s'était mis en bons termes avec chacun de nous, et cela avec tant de grâce, tant d'aisance qu'on eût dit qu'il nous fréquentait tous depuis des années.
Je pus l'examiner à loisir, tandis qu'il restait debout sur le tapis du foyer, entre ma mère et mon père.
Il était de très haute taille, avec des épaules bien faites, la taille mince, les hanches larges, de belles jambes, les mains et les pieds, les plus petits du monde. Il avait la figure pâle, de beaux traits, le menton saillant, le nez très aquilin, de grands yeux bleus au regard fixe, dans lesquels se voyait constamment un éclair de malice.
Il portait un habit d'un brun foncé dont le collet montait jusqu'à ses oreilles et dont les basques lui allaient jusqu'aux genoux.
Ses culottes noires et ses bas de soie finissaient par des souliers pointus bien petits et si bien vernis, qu'à chaque mouvement ils brillaient.
Son gilet était de velours noir, ouvert en haut de manière à montrer un devant de chemise brodé que surmontait une cravate, large, blanche, plate, qui l'obligeait à tenir sans cesse le cou tendu.
Il avait une allure dégagée, avec un pouce dans l'entournure et deux doigts de l'autre main dans une autre poche du gilet.
En l'examinant, j'eus un mouvement de fierté à penser que cet homme, aux manières si aisées et si dominatrices, était mon proche parent et je pus lire la même pensée dans l'expression des regards de ma mère, tandis qu'elle les tournait vers lui.
Pendant tout ce temps-là, Ambroise était resté près de la porte, immobile comme une statue, à costume sombre, à figure de bronze, tenant toujours sous le bras la caisse à monture d'argent. Il fit alors quelques pas dans la chambre.
-- Vous conduirai-je à votre chambre à coucher, Sir Charles? demanda-t-il.
-- Ah! excusez-moi, ma chère Mary, s'écria mon oncle, je suis assez vieille mode pour avoir des principes... ce qui est, je l'avoue, un anachronisme en ce siècle de laisser-aller. L'un d'eux est de ne jamais perdre de vue ma _batterie de toilette_, quand je suis en voyage. J'aurais grand peine à oublier le supplice que j'ai enduré, il y a quelques années, pour avoir négligé cette précaution. Je rendrai justice à Ambroise, en reconnaissant que c'était avant qu'il se chargeât de mes affaires. Je fus contraint de porter deux jours de suite les mêmes manchettes. Le troisième, mon gaillard fut si ému de ma situation qu'il fondit en larmes et produisit une paire qu'il m'avait dérobée.
Il avait l’air fort grave en disant cela, mais la lueur brillait pétillante dans ses yeux.
Il tendit sa tabatière ouverte à mon père, tandis qu'Ambroise suivait ma mère hors de la pièce.
-- Vous prenez rang dans une illustre société, en plongeant là votre pouce et votre index, dit-il.
-- Vraiment, Monsieur? dit mon père brièvement.