Chapter 21
Un homme de très haute taille qui montrait une paire de larges épaules sous un costume vert-bouteille, regardait avec la plus grande attention de notre côté et je m'aperçus qu'il se faisait un échange rapide de signaux presque imperceptibles entre lui et le baronnet corinthien. Tout en surveillant cet inconnu, je vis que le groupe dont il formait le centre était composé de tout ce qu’il y avait de plus dangereux dans l’assemblée, des gens aux figures farouches et vicieuses, exprimant la cruauté et la débauche.
Ils hurlaient comme une meute de loups à chaque coup et lançaient des imprécations à Harrison chaque fois que celui-ci revenait dans son coin.
Ils étaient si turbulents que je vis les gardes du ring se parler à demi-voix et regarder de leur côté comme s'ils s'attendaient à quelque incident, mais aucun d'eux ne se doutait à quel point le danger était imminent et combien il pouvait être grave.
Trente rounds avaient eu lieu en une heure vingt-cinq minutes et la pluie battante était plus forte que jamais.
Une vapeur épaisse montait des deux combattants et le ring était transformé en une mare de boue.
Des chutes multiples avaient donné aux adversaires une couleur brune à laquelle se mêlaient ça et là d'horribles taches rouges.
Chaque round avait donné l'indice que Wilson le Crabe baissait et il était évident, même pour mes yeux inexpérimentés, qu'il s'affaiblissait rapidement.
Il s'appuyait de tout son poids sur les deux Juifs quand ils le ramenaient dans son coin et il chancelait quand ils cessaient de le soutenir.
Mais sa science, grâce à de longs exercices, avait fait de lui une sorte d'automate, de sorte que s'il se ralentissait et frappait avec moins de force, il le faisait toujours avec la même justesse.
Et même un observateur de passage aurait pu croire qu'il avait le dessus dans la lutte, car c'était le forgeron qui portait les marques les plus terribles.
Mais il y avait dans les yeux de l'homme de l'Ouest je ne sais quelle fixité, quel égarement, on ne sait quel embarras dans la respiration qui nous révélaient que les coups les plus dangereux ne sont pas ceux qui se voient le mieux à la surface.
Un vigoureux coup de travers, lancé à la fin du trente et unième round, lui coupa la respiration et quand il se redressa pour le trente-deuxième round, dans une attitude plus élégamment brave que jamais, on eût dit qu'il avait le vertige, tant sa physionomie rappelait celle d'un homme qui a reçu un coup d'assommoir.
-- Il a perdu au jeu de la balle au pot, s'écria Belcher. Vous pouvez y aller de votre façon, maintenant.
-- Je me battrais encore toute une semaine, dit Wilson, haletant.
-- Que le diable m'emporte! J'aime son genre, cria Sir John Lade. Il ne recule pas, il ne cède pas. Il ne cherche pas le corps à corps. Il ne boude pas. C'est une honte de le laisser se battre. Il faut l'emmener, le brave garçon.
-- Qu'on l'emmène! Qu'on l'emmène! répétèrent des centaines de voix.
-- Je ne veux pas qu'on m'emmène. Qui ose parler ainsi? s'écria Wilson qui était revenu après une nouvelle chute sur les genoux de ses seconds.
-- Il a trop de coeur pour crier assez, dit le général Fitzpatrick.
Puis s'adressant à Sir Lothian:
-- Vous qui êtes son soutien, vous devriez demander qu'on jette l'éponge en l'air.
-- Vous croyez qu'il ne peut vaincre?
-- Il est battu sans rémission, monsieur.
-- Vous ne le connaissez pas. C'est un glouton de première force.
-- Jamais homme plus endurant n'ôta sa chemise, mais l'autre est trop fort pour lui.
-- Eh bien! monsieur, je crois qu'il peut soutenir dix rounds de plus.
En parlant, il se retourna à demi et je le vis lever le bras gauche en l'air par un geste singulier.
-- Coupez les cordes! Qu'on joue franc jeu! Attendez que la pluie cesse! cria derrière moi une voix de stentor.
Je vis que c'était celle de l'homme de haute taille à l'habit vert-bouteille.
Son cri était un signal, car cent voix rauques partirent avec le bruit d'un brusque coup de tonnerre, hurlant ensemble:
-- Franc jeu pour Gloucester! Forçons le ring, forçons le ring!
Jackson, venait de crier: «Allez!» et les deux hommes couverts de boue étaient déjà debout, mais maintenant l'intérêt se portait sur l'assistance et non sur le combat.
Plusieurs vagues, venant coup sur coup des rangs lointains de la foule, y avaient déterminé autant d'ondulations dans toute sa largeur.
Toutes les têtes oscillaient avec une sorte de cadence dans un même sens comme dans un champ de blé, sous un coup de vent.
À chaque poussée le balancement augmentait. Ceux des premiers rangs faisaient de vains efforts pour résister à l'impulsion qui venait du dehors.
Enfin, deux coups secs se firent entendre.
Deux des piquets blancs, avec la terre adhérente à leur pointe, furent lancés dans le ring extérieur et une frange de gens lancés par la vague compacte qui était en arrière fut précipitée contre la ligne des gardes.
Les longues cravaches s'abattirent, maniées par les bras les plus vigoureux de l'Angleterre, mais les victimes, qui se tordaient en hurlant, avaient à peine réussi à reculer quelques pas devant les coups impitoyables qu'une nouvelle poussée de l'arrière les rejetait de nouveau dans les bras des gardes.
Un bon nombre d'entre eux se jetèrent à terre et laissèrent passer sur leur corps plusieurs vagues de suite, tandis que d'autres, rendus enragés par les coups, ripostaient avec leurs ceintures de chasse et leurs cannes.
Alors, pendant que la moitié de la foule se serrait à droite et l'autre moitié à gauche, pour se soustraire à la pression de derrière, cette vaste masse se coupa soudain en deux et, à travers l'espace vide, s'élança une troupe de bandits venus de l'autre bord. Tous étaient armés de cannes plombées et hurlaient:
-- Franc jeu et vive Gloucester!
Leur élan résolu entraîna les gardes, les cordes du ring intérieur furent cassées comme des fils et en un instant, le ring devint le centre d'une masse tourbillonnante, bouillonnante de têtes, de fouets, de cannes s'abattant avec fracas, pendant que le forgeron et l'homme de l'Ouest, debout au milieu de cette cohue, restaient face-à-face, si serrés qu'ils ne pouvaient ni avancer ni reculer et ils continuaient à se battre sans faire attention au chaos qui faisait rage autour d'eux, pareils à deux bouledogues qui se tiendraient mutuellement par la gorge.
La pluie battante, les jurons, les cris de douleur, les ordres, les conseils lancés à tue-tête, l'odeur forte du drap mouillé, les moindres détails de cette scène, vue dans ma première jeunesse, tout cela me revient maintenant que je suis vieux, avec autant de netteté que si c'était d'hier. À ce moment, il ne nous était pas facile de faire des remarques, car nous nous trouvions, nous aussi, au milieu de cette foule enragée, qui nous portait de côté et d'autre et parfois nous soulevait de terre.
Nous faisions tout notre possible pour nous maintenir derrière Jackson et Berkeley Craven. Ceux-ci, malgré les bâtons et les cravaches qui se croisaient autour d'eux, continuaient à marquer les rounds, et à surveiller le combat.
-- Le ring est forcé, cria de toute sa force Sir Lothian Hume. J'en appelle au juge. La lutte est nulle et sans résultat.
-- Gredin! s'écria mon oncle avec colère. C'est vous qui avez organisé cela.
-- Vous avez déjà un compte à régler avec moi, dit Hume d'un ton sinistre et narquois.
Et pendant qu'il parlait, un mouvement de la foule le jeta en plein dans les bras de mon oncle.
Les figures des deux hommes n'étaient qu'à quelques pouces de distance l’une de l'autre, et les yeux effrontés de Sir Lothian Hume durent se baisser sous l'impérieux dédain qui brillait d'une froide lueur dans ceux de mon oncle.
-- Nous réglerons nos comptes, ne vous en inquiétez pas, bien que ce soit me dégrader que d'aller sur le terrain avec un monsieur de votre sorte. Où en sommes-nous, Craven?
-- Nous aurons à prononcer partie remise, Tregellis.
-- Mon homme est en plein combat. -- Je n'y puis rien. Il m'est impossible de remplir ma tâche quand à chaque instant, je reçois un coup de fouet ou de canne.
Jackson se lança soudain dans la foule, mais il revint les mains vides et l'air piteux.
-- On m'a volé ma montre de chronométreur, s'écria-t-il. Un petit gredin me l'a arrachée de la main.
Mon oncle porta la main à son gousset.
-- La mienne a disparu aussi, s'écria-t-il.
-- Prononcez la remise sans délai ou votre homme va être malmené, dit Jackson.
Et nous vîmes l'indomptable forgeron, debout devant Wilson pour un autre round, pendant qu'une douzaine de bandits, la trique à la main, commençaient à le cerner.
-- Consentez-vous à une remise, Sir Lothian Hume?
-- J'y consens.
-- Et vous, Sir Charles?
-- Non, certes.
-- Le ring a disparu.
-- Ce n'est pas ma faute.
-- Ma foi, je n'y puis rien. Comme juge, j'ordonne que les champions se retirent et que les enjeux soient rendus à leurs possesseurs.
-- Une remise! une remise! cria-t-on de tous côtés.
Et bientôt la foule se dispersa de tous côtés, les piétons au pas de course pour prendre une bonne avance sur la route de Londres, les Corinthiens à la recherche de leurs chevaux et de leurs voitures.
Harrison courut au coin de Wilson et lui serra la main.
-- J'espère que je ne vous ai pas fait trop de mal.
-- J'en ai assez reçu pour avoir de la peine à me tenir debout. Et vous?
-- Ma tête chante comme une bouilloire. C'est cette pluie qui m'a favorisé.
-- Oui, j'ai cru un moment que je vous battrais. Je ne désire pas une plus belle lutte.
-- Ni moi non plus. Bonjour.
Et alors les deux champions aux braves coeurs se frayèrent passage à travers les bandits hurlants, comme deux lions blessés parmi une meute de loups et de chacals.
Je le répète, si le ring est tombé bien bas, il ne faut pas l'attribuer principalement aux boxeurs de profession mais à la cohue de parasites et de gredins qui vivent autour.
Ils sont autant au-dessous du pugiliste honnête que le rôdeur de champs de courses et le truqueur sont au-dessous du noble cheval de course qui sert de prétexte pour commettre leurs coquineries.
XIX -- À LA FALAISE ROYALE
Mon oncle, dans sa bonté, se préoccupa de faire coucher Harrison dès que la chose fut possible, car le forgeron, quoiqu'il prît ses blessures en riant, n'en avait pas moins été rudement malmené.
-- N'ayez pas l'audace de me demander encore de vous battre, Jack Harrison, disait sa femme en contemplant cette figure cruellement ravagée. Tenez, vous voila en pire état que quand vous avez battu Baruch le Noir et sans votre pardessus, je ne pourrais pas jurer que vous êtes l'homme qui m'a conduite à l'autel. Quand le roi d'Angleterre le demanderait, je ne vous laisserais jamais recommencer.
-- Eh bien, ma vieille, je vous donne ma parole que jamais je ne recommencerai. Il vaut mieux quitter la lutte que d’aller jusqu'à ce que la lutte me quitte.
Il fit une grimace en avalant une gorgée du flacon de brandy que lui tendait Sir Charles.
-- C'est un liquide de premier choix, monsieur. Mais il me brûle terriblement mes lèvres fendues. Ah! voici John Cummings, l'hôtelier de Friar's Oak, aussi vrai que je suis un pêcheur! On le croirait à la recherche d'un médecin des fous, à en juger par la figure qu'il fait.
C'était, en effet, un singulier personnage que celui qui s'avançait avec nous sur la lande.
Il avait la figure échauffée, l'air hébété de l'homme qui revient à la raison au sortir de l'état d'ivresse.
Il courait de côtés et d'autres, la tête nue, les cheveux et la barbe au vent.
Il se précipitait en courts zigzags, d'un groupe à l'autre, son air extraordinaire attirant sur lui un feu roulant de traits d'esprit, si bien qu'il me rappelait malgré moi une bécasse voletant à travers une ligne de fusils.
Nous le vîmes s'arrêter un instant près de la barouche jaune et remettre quelque chose à Sir Lothian Hume.
Aussitôt après, il revint et nous apercevant tout à coup, il jeta un grand cri de joie et courut vers nous de toute sa vitesse en tenant un papier à bout de bras.
-- Vous me faites un bel oiseau, John Cummings, dit Harrison d'un ton de reproche. Ne vous avais-je pas recommandé de ne pas avaler une goutte de liquide, avant d'avoir remis votre message à Sir Charles?
-- Je mériterais d'être roué, oui, cria-t-il tourmenté par le remords. Je vous ai demandé, Sir Charles, aussi vrai que je suis vivant, mais vous n'étiez pas là et alors que voulez-vous? J'étais si content de placer mes enjeux à ce prix-là, sachant qu'Harrison allait lutter... Et puis le maître de l'hôtel _Georges_ m'a fait goûter à ses bouteilles de derrière les fagots, si bien que je n'ai plus eu ma tête à moi. Et à présent, c'est seulement après le combat que je vous vois, Sir Charles, et si vous faites tomber votre fouet sur mon dos, je n'aurai que ce que je mérite.
Mais mon oncle ne prêtait aucune attention aux reproches que l'hôtelier s'adressait à lui-même avec volubilité.
Il avait ouvert le billet et le lisait en relevant légèrement les sourcils, ce qui était chez lui la note la plus élevée dans la gamme assez restreinte de ses facultés d'émotion.
-- Que comprenez-vous à ceci, mon neveu? demanda-t-il en faisant passer le billet.
Voici ce que je lus:
«Sir Charles Tregellis,
«Sur le nom de Dieu, dès que ces mots vous viendront, rendez-vous à la Falaise royale et mettez le moins de temps possible à faire le trajet.
«Je vous prie de venir aussitôt que cela sera possible, et jusqu'à ce moment-là, je resterai celui que vous connaissez sous le nom de
«JAMES HARRISON.»
-- Eh bien, mon neveu? interrogea mon oncle.
-- Eh bien, monsieur, je ne sais pas ce que cela peut signifier.
-- Qui vous a remis cela, bonhomme?
-- C'était le jeune Jim Harrison lui-même, dit l'hôtelier, quoique j'aie eu de la peine à le reconnaître. On l'aurait pris pour son propre fantôme. Il était si pressé de vous faire parvenir cela qu'il n'a pas voulu me quitter avant de voir les chevaux harnachés et la voiture en route. Il y avait un billet pour vous et un autre pour Sir Lothian Hume, et je rendrais grâces au ciel que Jim ait choisi un meilleur messager. -- Voila qui est mystérieux en effet, dit mon oncle en penchant la tête sur le billet. Que pouvait-il bien faire dans cette maison de mauvais augure? Et pourquoi signe-t-il celui que vous connaissiez sous le nom de James Harrison? Est-ce que j'aurais pu l'appeler d'un autre nom? Harrison, vous pouvez apporter quelque lumière dans ceci. Quant à vous, Mistress Harrison, votre physionomie me prouve que vous êtes au fait.
-- Ça se pourrait, Sir Charles, mais mon Jack et moi nous sommes de bonnes gens, simples. Nous allons devant nous tant que nous y voyons clair et quand nous n'y voyons plus clair, nous nous arrêtons. La chose a marché comme ça pendant vingt ans, mais à présent nous nous en tenons quittes et nous laisserons nos supérieurs devant. Ainsi donc, si vous tenez à savoir ce que ce billet signifie, je ne puis que vous conseiller de faire ce qu'on vous demande, d'aller en voiture à la Falaise royale où vous saurez tout.
Mon oncle mit le billet dans sa poche.
-- Je ne bougerai pas d'ici, Harrison, sans vous avoir vu entre les mains d'un chirurgien.
-- Ne vous inquiétez pas de moi, monsieur. La bonne femme et moi nous pouvons retourner à Crawley dans le _gig_; avec un yard d'emplâtre et une tranche de viande saignante, je serai bientôt sur pied.
Mais mon oncle ne voulut rien entendre. Il conduisit le couple à Crawley, où le forgeron fut confié aux soins de sa femme, après avoir été installé dans les conditions les plus confortables qu'on put obtenir avec de l'argent. Ensuite on déjeuna à la hâte et on lança les juments sur la route du sud.
-- Voilà qui met un terme à mes rapports avec le ring, mon neveu, dit mon oncle, je reconnais qu'il est désormais impossible d'en interdire l'accès à la friponnerie. J’ai été filouté et nargué, mais on finit par apprendre la prudence et jamais je ne patronnerai une lutte de professionnels.
Si j'avais été plus âgé ou s'il m'avait inspiré moins de crainte, j'aurais pu lui dire ce que j'avais dans le coeur.
Je lui aurais demandé de renoncer à d'autres choses encore et d'abandonner ce monde superficiel dans lequel il vivait, de chercher une autre tâche qui fût digne de sa vigoureuse intelligence et de son excellent coeur.
Mais à peine cette pensée avait-elle surgi dans mon esprit, qu'il avait oublié ces moments de sérieux et se mettait à causer de nouveaux harnais à ornements d'argent qu'il comptait inaugurer sur le Mail, ou bien du pari de mille livres qu'il se proposait de mettre sur sa jeune jument Ethelberta contre Aurelius, le fameux cheval de trois ans de Lord Doncaster.
Nous avions atteint Whiteman’s Green, ce qui faisait une bonne moitié de la distance entre la dune de Crawley et Friar's Oak, lorsque je jetai un coup d'oeil en arrière et je vis sur la route le reflet du soleil sur une haute voiture jaune.
Sir Lothian Hume nous suivait.
-- Il a reçu la même invitation que nous et il se rend au même but, dit mon oncle en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. On nous demande tous les deux à la Falaise royale, nous, les deux survivants de cette sombre affaire. Et c'est Jim Harrison qui nous y appelle. Mon neveu, j'ai mené une existence pleine d'événements, mais je sens que c'est une scène plus étrange que les autres, qui m'attend parmi ces arbres.
Il fouetta les juments. Alors, grâce à la courbe que faisait la route, nous pûmes apercevoir les hauts et noirs pignons du vieux manoir, se dressant parmi les vieux chênes qui l’entourent.
Cette vue, le renom de cette demeure ensanglantée, et hantée de fantômes, auraient suffi pour faire passer un frisson dans mes nerfs, mais lorsque les paroles de mon oncle me rappelèrent tout à coup que cette étrange invitation avait été adressée aux deux hommes qui avaient été mêlés à cette tragédie digne du temps passé, et que cet appel venait de mon compagnon de mes jeux d'enfant, je retins mon souffle, croyant voir se former le contour de je ne sais quel événement important qui se préparait sous nos yeux.
La grille rouillée, entre les deux colonnes croulantes et surmontées d'armoiries, s'ouvrit à deux battants.
Mon oncle, dans son impatience, cingla les juments pendant que nous volions sur l'avenue envahie par les herbes folles, et il finit par les arrêter brusquement devant les marches que le temps avait noircies de taches.
La porte d'entrée s'était ouverte et le petit Jim était là à nous attendre.
Mais combien ce petit Jim ressemblait peu à celui que j'avais connu et affectionné.
Il y avait quelque chose de changé en lui.
Ce changement était si évident que ce fut ce qui me frappa d'abord et il était si subtil que je ne pus trouver de mots pour le définir.
Ce n’était pas qu'il fût mieux habillé que jadis, car je reconnus le vieux costume brun qu'il portait.
Ce n'était pas qu'il eût l'air moins engageant, car son entraînement l'avait laissé tel qu'il pouvait passer pour le modèle de ce que devait être un homme.
Et pourtant ce changement était réel. C’était je ne sais quelle dignité dans l’expression, je ne sais quoi qui donnait de l’assurance à son attitude et qui par sa présence visible paraissait être la seule chose qui eût manqué pour lui donner l'harmonie et la perfection.
Et malgré son exploit on eût dit que son nom d'écolier, petit Jim, lui était resté naturellement jusqu'au moment où je le vis en sa virilité maîtresse d'elle-même et si magnifique sur le seuil de la vieille maison.
Une femme était debout à côté de lui, la main posée sur son épaule. Je vis que c'était Miss Hinton, d'Anstey Cross.
-- Vous vous souvenez de moi, Sir Charles Tregellis? dit-elle en s'avançant, lorsque nous descendîmes de voiture.
Mon oncle la regarda longuement en face, d'un air intrigué.
-- Je ne crois pas avoir eu le plaisir de... Et pourtant, madame...
-- Polly Hinton, du Haymarket. Certainement vous ne pouvez avoir oublié Polly Hinton.
-- Oubliée! Mais nous avons tous pris votre deuil, à Pop's Alley pendant plus d'années que je ne voudrais. Mais je me demande avec surprise...
-- Je me suis mariée secrètement et j'ai quitté le théâtre. Je tiens à vous demander pardon de vous avoir enlevé Jim, la nuit dernière.
-- C'était donc vous?
-- J'avais sur lui des droits encore plus respectables que les vôtres. Vous étiez son patron, moi j'étais sa mère.
Et en parlant, elle attira vers elle la tête de Jim.
À ce moment, où leurs joues étaient près de se toucher, ces deux figures, l'une qui portait encore les traces d'une beauté féminine en train de s'effacer, l'autre où se peignait la force masculine en plein développement, ces deux figures avaient un tel air de ressemblance avec leurs yeux noirs, leur chevelure d'un noir bleu, leur front large et blanc que je m'étonnai de ne pas avoir deviné leur secret, dès le jour où je les avais vus ensemble.
-- Oui, c'est mon garçon à moi et il m'a sauvé de quelque chose qui était pire que la mort, ainsi que votre neveu Rodney pourra vous le dire. Mais mes lèvres étaient scellées et c'est seulement hier soir que j'ai pu lui dire que c'était à sa mère qu'il avait rendu le charme de la vie à force de douceur et de patience.
-- Chut, ma mère! dit Jim en posant les lèvres sur la joue de sa mère. Il y a des choses qui doivent rester entre nous. Mais, dites-moi, Sir Charles, comment s'est passé le combat?
-- Votre oncle aurait remporté la victoire, mais des gens de la populace ont forcé le ring. -- Il n'était pas mon oncle, Sir Charles, mais il a été pour moi et pour mon père l'ami le meilleur, le plus fidèle qu'il y ait eu au monde. Je n'en connais qu'un d'aussi vrai, reprit-il en me prenant la main, et il se nomme mon bon vieux Rodney Stone. Mais il n'a pas eu trop de mal, j'espère?
-- D'ici huit ou quinze jours il sera sur pied. Mais je ne saurais affirmer que je comprends de quoi il s'agit, et je me permettrai de vous dire que vous ne m'avez rien appris qui me paraisse justifier la façon dont vous avez rompu votre engagement, d'un seul mot.
-- Entrez, Sir Charles, et, j'en suis convaincu, vous reconnaîtrez qu'il m'eût été impossible d'agir autrement. Mais si je ne me trompe pas, voici Sir Lothian Hume.
La barouche jaune avait enfilé l'avenue, et peu d'instants après, les chevaux harassés, essoufflés, venaient de s'arrêter derrière notre voiture.
Sir Lothian sauta à bas, d'un air sombre qui présageait la tempête.
-- Restez où vous êtes, Corcoran, dit-il.
Et alors j'entrevis un habit vert-bouteille qui m'apprit qui était son compagnon de voyage.
-- Eh bien! reprit-il en promenant autour de lui un regard insolent, je serais fort aise de savoir quel est celui qui a l'impertinence de m'adresser une invitation à visiter ma propre maison, et où diable voulez-vous en venir en envahissant ma propriété?
-- Je vous réponds que vous comprendrez cela et bien d'autres choses encore, dit Jim qui avait sur les lèvres un sourire énigmatique. Si vous voulez bien me suivre, je ferai tous mes efforts pour vous expliquer tout cela.
Et tenant la main de sa mère, il nous conduisait dans cette chambre fatale où les cartes étaient encore entassées sur le guéridon et où la tache sombre se dissimulait encore dans un coin.
-- Eh bien, monsieur, votre explication? s'écria Sir Lothian qui se plaça les bras croisés près de la porte.
-- Mes premières explications, c'est à vous que je les dois, Sir Charles.
Et, en écoutant ses paroles et en observant ses manières, je ne pus qu'admirer le résultat produit sur un jeune paysan par la société de cette femme qui était sa mère sans qu'il le sût.
-- Je tiens, reprit-il, à vous dire ce qui se passa cette nuit-là.