Chapter 17
«Bon! hier soir, vers dix heures, il entre dans mon bar escorté des trois plus fieffés coquins qu'il y ait à Londres. Ces trois- là, c'étaient Ike-le-Rouge, celui qui a été exclu du ring pour avoir triché avec Bittoon, puis Yussef le batailleur, qui vendrait sa mère pour une pièce de sept shillings; le troisième était Chris Mac Carthy, un voleur de chiens par profession, qui a un chenil du côté de Haymarket. Il est bien rare de voir ensemble ces quatre types de beauté, et ils en avaient tous plus qu'ils ne pouvaient en tenir, excepté Chris, un lapin trop malin pour se griser quand il y a une affaire en train. De mon côté, je les fais entrer au salon.
«Ce n’était pas que la chose en valût la peine, mais je craignais qu'ils ne commencent à chercher noise à mes clients et je ne voulais pas non plus compromettre ma licence en les laissant devant le comptoir. Je leur sers à boire et je reste avec eux, rien que pour les empêcher de mettre la main sur le perroquet empaillé et les tableaux.
«Bon! patron, pour abréger, ils se mirent à parler du combat et ils éclatèrent de rire à l'idée que le jeune Harrison pourrait gagner, tous, excepté Chris qui restait à faire des signes et des grimaces aux autres, tellement, qu'à la fin Berks fut sur le point de lui lancer un coup de torchon dans la figure pour sa peine.
«Je devinai qu'il se mijotait quelque chose et ça n'était pas bien difficile à voir, surtout quant Ike-le-Rouge se dit prêt à parier un billet de cinq livres que Jim Harrison ne se battrait pas.
«Donc, je me lève pour aller chercher une autre bouteille de délie-langues et je me mets derrière le guichet fermé d'un volet par lequel on fait passer les boissons du comptoir dans le salon. Je l'ouvre de la largeur d'un pouce et j'aurais été attablé avec eux que je n'aurais pas mieux entendu ce qu'ils disaient.
«Il y avait Chris Mac Carthy qui bougonnait après eux, parce qu'ils ne tenaient pas leur langue tranquille. Il y avait Joe Berks qui parlait de leur casser la figure s'ils avaient l'aplomb de l'interpeller davantage.
«Comme ça, Chris se mit à les raisonner, car il avait peur de Berks et il leur demanda s'ils voulaient décidément être en état de faire la besogne le lendemain matin et si le patron consentirait à payer en voyant qu'ils s'étaient grisés et qu'il ne fallait pas compter sur eux.
«Ça les calma tous les trois et Yussef le batailleur demanda à quelle heure on partirait.
«Chris leur dit que tant que l'hôtel _Georges_ à Crawley ne serait pas fermé, on pourrait travailler à cela. «-- C'est bien mal payé pour employer la corde, dit Ike-le-Rouge.
«-- Au diable la corde, dit Chris en tirant un petit bâton plombé de sa poche de côté. Pendant que trois de vous le tiendront à terre, je lui casserai l'os du bras avec ça. Nous aurons gagné notre argent et nous risquons tout au plus six mois de prison.
«-- Il se défendra, dit Berks.
«-- Eh bien, dit Chris, ce sera son seul combat.
«Je n'en ai pas entendu davantage. Ce matin je suis sorti, et j'ai vu comme je vous l'ai dit que la cote en faveur de Wilson montait à des sommes fabuleuses, que les joueurs ne la trouvaient jamais assez haute.
«Voila où on en est, patron, et vous savez ce que ça signifie, mieux que Bill War ne pourrait vous le dire.
-- Très bien, War, dit mon oncle en se levant, je vous suis très obligé de m'avoir appris cela et je ferai en sorte que vous n'y perdiez pas. Je regarde cela comme des propos en l'air de coquins ivres, mais vous ne m'en avez pas moins rendu un immense service en attirant mon attention de ce côté. Je compte vous voir demain aux Dunes.
-- Mr Jackson m'a prié de me charger de la garde du ring.
-- Très bien. J'espère que nous aurons un loyal et bon combat. Bonsoir et merci.
-- Mon oncle avait conservé son attitude un peu narquoise pendant que War était présent, mais celui-ci avait à peine refermé la porte qu'il se tourna vers moi avec un air d'agitation que je ne lui avais jamais vu.
-- Il faut que nous partions à l'instant pour Crawley, mon neveu, dit-il en souriant. Il n'y a pas une minute à perdre. Lorimer, faites atteler les juments baies à la voiture. Mettez-y le nécessaire de toilette et dites à William qu'il soit devant la porte le plus tôt possible.
-- J'y veillerai, monsieur, dis-je.
Et je courus à la remise de Little Ryder Street où mon oncle logeait ses chevaux.
Le garçon d'écurie était absent et je dus envoyer un lad à sa recherche. Pendant ce temps-là, aidé du palefrenier, je tirai dehors la voiture et je fis sortir les deux juments de leurs boxes.
Il fallut une demi-heure, peut-être trois quarts d'heure, avant que tout fut en place.
Lorimer attendait déjà dans Jermyn Street avec les inévitables paniers pendant que mon oncle restait debout dans l'embrasure de la porte ouverte, vêtu de son grand habit de cheval couleur faon.
Sa figure pâle était d'un calme impassible et ne laissait rien voir des émotions tumultueuses qui se livraient bataille dans son âme.
J'en étais certain.
-- Nous allons vous laisser, Lorimer. Nous aurions peut-être des difficultés à vous trouver un lit. Tenez-leur la tête, William. Montez, mon neveu. Holà! War, qu'y a-t-il encore?
Le boxeur accourait de toute la vitesse que lui permettait sa corpulence.
-- Rien qu'un mot de plus avant votre départ, Sir Charles, dit-il tout haletant. J'ai entendu dire dans mon comptoir que les quatre hommes en question étaient partis pour Crawley à une heure.
-- Très bien, War, dit mon oncle, un pied, sur le marchepied.
-- Et la cote est montée à dix contre un.
-- Lâchez la tête, William.
-- Encore un mot, patron, un seul. Vous m'excuserez ma liberté. Mais à votre place, j'emporterais mes pistolets.
-- Merci, je les ai.
La longue lanière claqua entre les oreilles du cheval de tête. Le groom s'élança à terre et l'on passa de Jermyn Street à Saint James Street et de là à Whitehall avec une rapidité qui indiquait que les vaillantes juments n'étaient pas moins impatientes que leur maître.
L'horloge du parlement marquait un peu plus de quatre heures et demie quand nous franchîmes comme au vol le pont de Westminster.
L'eau se refléta au-dessous de nous aussi vite que l'éclair, puis on roula entre les deux rangées de maisons aux murailles brunes formant l'avenue qui nous avait menés à Londres. Nous étions arrivés à Streatham, quand il rompit le silence.
-- J'ai un enjeu considérable, mon neveu, dit-il.
-- Et moi aussi, répondis-je.
-- Vous! s'écria-t-il avec surprise.
-- J'ai mon ami, monsieur!
-- Ah! oui, j'avais oublié. Vous avez votre excentricité, après tout, mon neveu. Vous êtes un ami fidèle, ce qui est chose rare dans notre monde. Je n'en ai jamais eu qu'un dans ma position et celui-là... Mais vous m'avez entendu raconter l'histoire. Je crains qu'il ne fasse nuit quand nous arriverons à Crawley.
-- Je le crains aussi.
-- En ce cas, nous arriverons peut-être trop tard.
-- Dieu fasse que non, Monsieur.
-- Nous sommes derrière les meilleures bêtes qui soient en Angleterre, mais je crains que nous ne trouvions les routes encombrées, avant que nous arrivions à Crawley.
«Avez-vous entendu, mon neveu! War a entendu ces quatre bandits parler de quelqu'un qui leur donnait les ordres et qui les payait pour leur crime. Vous avez compris, n'est-ce pas? qu'ils ont été engagés pour estropier mon homme.
«Dès lors, qui peut bien les avoir pris à gage, qui peut y être intéressé? À moins que ce ne soit...
«Je connais sir Lothian Hume pour un homme capable de tout. Je sais qu'il a perdu de fortes sommes aux cartes chez Wattier et chez White. Je sais qu'il a joué une grosse somme sur cet évent et qu'il s'y est engagé avec une témérité qui fait croire à ses amis qu'il a quelque raison personnelle pour compter sur le résultat.
«Par le ciel! Comme tout cela s'enchaîne. S'il en était ainsi...
Il retomba dans le silence, mais je vis reparaître cette expression de froideur farouche que j'avais remarquée en lui, le jour où lui et sir John Lade couraient côte à côte sur la route de Godstone.
Le soleil descendait lentement sur les basses collines du Surrey et l'ombre surgissait d'instant en instant, mais les roues continuaient à bourdonner et les sabots à frapper sans se ralentir.
Un vent frais nous soufflait à la figure, quoique les feuilles pendissent immobiles aux branches d'arbres qui s'étendaient au- dessus de la route.
Les bords dorés du soleil venaient à peine de disparaître derrière les chênes de la côte de Reigate quand les juments inondées de sueur arrivèrent devant l'hôtel de _la Couronne_ à Red Hill.
Le propriétaire, sportsman et amateur de ring, accourut pour saluer un Corinthien aussi connu que l'était Sir Charles Tregellis.
-- Vous connaissez Berks, le boxeur? demanda mon oncle.
-- Oui, Sir Charles.
-- Est-il passé?
-- Oui, Sir Charles. Il devait être environ quatre heures, bien qu'avec cette cohue de gens et de voitures, il soit difficile d'en jurer. Il y avait là lui, Ike le Rouge, le Juif Yussef et un autre. Ils avaient entre les brancards une bête de sang. Ils l'avaient menée à fond de train, car elle était couverte d'écume.
-- Voilà, qui est bien grave, mon neveu, dit mon oncle, pendant que nous volions vers Reigate. S'ils allaient ce train, c'est qu'évidemment, ils tenaient à faire leur coup de bonne heure.
-- Jim et Belcher seraient certainement de force à leur tenir tête à tous les quatre, suggérai-je.
-- Si Belcher était avec lui, je ne craindrais rien; mais on ne saurait prévoir quelle diablerie ils ont arrangée. Que nous le trouvions seulement sain et sauf, et je ne perdrai pas un moment jusqu'à ce que je le voie sur le ring. Nous veillerons pour monter la garde avec nos pistolets, mon neveu, et j'espère, seulement que ces bandits seront assez hardis pour tenter leur coup. Mais il faut qu'ils aient été à l'avance bien certains de réussir, pour que la cote ait monté à un pareil chiffre, et c'est là ce qui m'inquiète.
-- Mais assurément, ils n’ont rien à gagner à commettre une pareille infamie, Monsieur. S'ils arrivent à blesser Jim, la lutte ne pourrait avoir lieu et les paris ne seraient pas décidés.
-- Il en serait ainsi dans une lutte ordinaire pour gagner un prix, et c'est heureux qu'il en soit ainsi, autrement les coquins qui infestent le ring, ne tarderaient pas à rendre tout sport impossible, mais ici il en est autrement. D'après les conditions du pari, je dois perdre, à moins que je ne présente un homme dans une certaine limite d'âge, qui soit vainqueur de Wilson le Crabe. Vous devez vous souvenir que je n'ai point nommé mon homme; C'est dommage, mais c'est ainsi. Nous savons qui il est, nos adversaires le savent aussi, mais les arbitres et le dépositaire des enjeux refuseraient d'en tenir compte. Si nous nous plaignions que Jim Harrison est hors de combat, ils nous répondraient qu'ils n'ont pas été dûment informés que Jim Harrison était notre champion. Les conditions sont, jouer ou payer, et les gredins en profitent.
Les craintes qu'avait exprimées mon oncle au sujet de l'encombrement de la route ne furent que trop justifiées, car lorsque nous eûmes dépassé Reigate, nous vîmes un tel défilé de voitures de toute espèce que, pendant les huit milles qui restaient à parcourir, il n'y avait pas, je crois, un seul cheval dont les naseaux ne fussent à plus de quelques pieds de l'arrière de la voiture ou carriole qui le précédait.
Toutes les routes qui partaient de Londres, comme celles qui s'éloignaient de Guildford à l'ouest, de Tunbridge à l'est, avaient contribué pour leur part à grossir ce flot de _four in hand_, de _gigs_, de _sportsmen_ à cheval, si bien que la large route de Brighton était emplie d'un fossé à l'autre, d'une cohue qui riait, criait, chantait et marchait dans la même direction.
Il était impossible à quiconque eut contemplé cette foule bigarrée de ne pas reconnaître que la passion du ring, bonne ou mauvaise peu importe, n'était point le trait distinctif d'une certaine classe, mais qu'elle était une marque du caractère national, profondément enracinée dans la nature de l'Anglais, qu'elle avait été transmise de génération en génération, aussi bien au jeune aristocrate qui conduisait sa fine voiture, qu'aux grossiers revendeurs assis sur six rangs de profondeur dans leur carriole que traînait un bidet.
Là, je vis des hommes d'État et des soldats, des gentilshommes et des gens de lois, des fermiers et des hobereaux, des vagabonds d'East End et des lourdauds de province. Tout ce monde se démenait avec la perspective de passer une nuit pénible, rien que pour avoir la chance d'assister à une lutte qui pouvait se terminer en un seul round, chose impossible à prévoir.
On ne saurait imaginer une foule plus joyeuse, plus cordiale.
Les plaisanteries se croisaient, aussi dru que les nuages de poussière, et devant chaque auberge du bord de la route, le patron et les garçons se tenaient prêts avec leurs plateaux chargés de pots débordants de mousse pour désaltérer ces bouches pressées.
Ces haltes pour boire la bière, cette rude camaraderie, la cordialité, les incommodités accueillies par des éclats de rire, cette impatience de voir la lutte, étaient autant de traits, qui pouvaient être qualifiés de vulgaires, de populaires, par les gens au goût difficile, mais quant à moi, maintenant que je prête l'oreille aux lointains et vagues échos de notre temps passé, tout cela me paraît constituer l'ossature qui formait la charpente si solide et si virile dont cette race antique était constituée.
Mais hélas! quelle chance avions-nous de gagner du terrain?
Mon oncle, avec toute son habileté, n'arrivait pas à apercevoir un passage dans cette masse en mouvement.
Il fallut garder notre rang dans la file et ramper comme des escargots de Reigate à Horley, puis à la Croix de Povey, puis à la bruyère de Lowfield, pendant que le jour faisait place au crépuscule et qu'à celui-ci succédait la nuit.
Au pont de Kimberham, toutes les lanternes furent allumées.
C'était un merveilleux spectacle que cette courbe de la route qui s'étendait devant nous, que les replis de ce serpent aux écailles dorées qui se déroulait dans l'obscurité.
Enfin! Enfin, nous aperçûmes l'immense et l'informe masse de l'orme de Crawley qui nous dominait dans les ténèbres, et nous arrivâmes à l'entrée de la rue du village où toutes les fenêtres des cottages étaient éclairées, puis devant la haute façade du vieil hôtel _Georges_, où l'on voyait de la lumière à toutes les portes, à toutes les vitres, à toutes les fentes en l'honneur de la noble compagnie qui devait y passer la nuit.
XV -- JEU DÉLOYAL
L'impatience de mon oncle ne lui permit pas d'attendre son tour dans le défilé qui devait nous amener devant la porte.
Il jeta les rênes et une pièce d'une couronne à un des individus mal vêtus qui encombraient l'allée des piétons, et se frayant vivement passage à travers la foule, il poussa vers l'entrée.
Lorsqu'il parut dans la zone de lumière que projetaient les fenêtres, on se demanda à voix basse quel pouvait être cet impérieux gentleman, à la figure pâle, sous son manteau de cheval, et un vide se forma pour nous laisser passer.
Jusqu'alors je ne m'étais pas douté combien mon oncle était populaire dans le monde sportif, car sur notre passage, les gens se mirent à crier à tue-tête:
-- Hurrah! pour le beau Tregellis! Bonne chance pour vous et pour votre champion, Sir Charles! Place au fameux, au noble Corinthien!
Cependant le maître d'hôtel attiré par les acclamations accourait à notre rencontre.
-- Bonsoir, Sir Charles, s'écria-t-il. Vous allez bien, j'espère? Et vous reconnaîtrez, j'en suis sûr, que votre champion fait honneur au _Georges_.
-- Comment va-t-il? demanda vivement mon oncle.
-- Il ne saurait aller mieux, Monsieur. Il est aussi beau qu'une peinture. Oui, il est en état de gagner un royaume à la lutte. Mon oncle eut un soupir de soulagement.
-- Où est-il? demanda-t-il.
-- Il est rentré de bonne heure dans sa chambre, monsieur, car il avait une affaire toute particulière pour demain, dit le maître d'hôtel avec un gros rire.
-- Où est Belcher?
-- Le voici dans le salon du bar.
En disant ces mots, il ouvrit la porte.
Nous y jetâmes un coup d'oeil et nous vîmes une vingtaine d'hommes bien mis, parmi lesquels je reconnus plusieurs figures qui m'étaient devenues familières pendant ma courte carrière au West- End.
Ils étaient assis autour d'une table sur laquelle fumait une soupière pleine de punch.
À l'autre bout, installé très à son aise, parmi les aristocrates et les dandys qui l'entouraient, était assis le champion de l'Angleterre, le magnifique athlète, renversé sur sa chaise, un foulard rouge négligemment noué autour du cou, de la façon pittoresque à laquelle son nom fut longtemps attaché.
Plus d'un demi-siècle s'est écoulé et j'ai vu ma part de beaux hommes.
Peut-être cela tient-il à ce que je suis moi-même d'assez petite taille, mais c'est un des traits de mon caractère de trouver plus de plaisir à la vue d'un bel homme qu'à celle de tout autre chef- d'oeuvre de la nature.
Néanmoins, pendant toute cette période, je n'ai jamais vu un homme plus beau que Jim Belcher et si je cherche à lui trouver un pendant en mes souvenirs, je ne puis en trouver d'autre que le second, Jim, dont je cherche à vous raconter le destin et les aventures.
Il y eut de joyeuses exclamations de bienvenue, quand la figure de mon oncle apparut sur le seuil.
-- Entrez, Tregellis, nous vous attendions... Nous avons commandé une fameuse épaule de mouton... Quelles nouvelles fraîches nous apportez-vous de Londres?... Qu'est-ce que cela signifie, cette hausse de la cote contre votre champion?... Est-ce que les gens sont devenus fous?... Que diable se passe-t-il?...
Tout le monde parlait à la fois.
-- Excusez-moi, gentlemen, répondit mon oncle, je me ferai un devoir de vous donner plus tard toutes les nouvelles que je pourrai. J'ai une affaire de quelque importance à régler. Belcher, je voudrais vous dire quelques mots.
Le champion vint nous rejoindre dans le corridor.
-- Où est votre homme, Belcher?
-- Il est rentré dans sa chambre, monsieur. Je crois que douze heures de bon sommeil lui feront grand bien avant la lutte.
-- Comment a-t-il passé la journée?
-- Je lui ai fait faire de légers exercices, du bâton, des altères, de la marche et une demi-heure avec les gants de boxe. Il nous fera grand honneur, monsieur, ou je ne suis qu'un Hollandais. Mais que diable se passe-t-il au sujet des paris? Si je ne le savais pas aussi droit qu'une ligne à pêche, j'aurais cru qu'il jouait double jeu et pariait contre lui-même.
-- C'est pour cela que je suis accouru, Belcher. J'ai été informé de source sûre qu'il y a un complot organisé pour l'estropier et que les gredins sont tellement certains de réussir qu'ils sont prêts à parier n'importe quelle somme qu'il ne se présentera pas.
Belcher siffla entre ses dents.
-- Je n'ai aperçu aucun indice en ce sens, monsieur. Personne n'a été auprès de lui, personne ne lui a adressé la parole, si ce n'est votre neveu et moi.
-- Quatre bandits, et de ce nombre Berks qui les dirige, nous ont devancés de plusieurs heures. C'est War qui me l'a appris.
-- Ce que dit War est droit et ce que fait Joe Berks est tordu. Quels étaient les autres?
-- Ike le rouge, Yussef le batailleur, et Chris Mac Carthy.
-- Une jolie bande en effet. Eh bien! monsieur, le jeune homme est sain et sauf, mais il serait peut-être prudent que l'un ou l'autre de nous reste dans sa chambre avec lui. Pour ma part, tant qu'il est confié à mes soins, je ne m'éloigne jamais beaucoup de lui.
-- C'est dommage de l'éveiller.
-- Il aura quelque peine à s'endormir avec tout ce vacarme dans la maison. Par ici, monsieur, suivez le corridor.
Nous traversâmes les longs et bas et tortueux corridors de l'auberge, construction à l'ancienne mode, jusqu'à l'arrière de la maison.
-- Voici ma chambre, monsieur, dit Belcher, en indiquant d'un signe de tête une porte à droite. Celle de gauche est la sienne.
En disant ces mots, il l'ouvrit.
-- Jim, dit-il, voici Sir Charles Tregellis qui vient vous voir.
Et ensuite.
-- Grands Dieux! Qu'est-ce que cela signifie?
La petite chambre nous apparut dans toute son étendue, fortement éclairée par une lampe de cuivre posée sur la table. Les draps n'avaient pas été tirés, mais des plis sur la courtepointe montraient qu'on s'était étendu dessus.
Une moitié du volet à claire-voie se balançait sur ses gonds, une casquette de drap jetée sur là table, voilà tout ce qui restait de celui qui occupait la chambre.
Mon oncle jeta les yeux autour de lui et hocha la tête.
-- Nous sommes arrivés trop tard à ce qu'il paraît.
-- Voici sa casquette, monsieur. Où diable peut-il être allé tête nue? Il y a une heure, je le croyais tranquille et au lit. Jim! Jim! appela-t-il.
-- Il est certainement sorti par la fenêtre, s'écria mon oncle. Je suis persuadé que ces bandits l'ont attiré au-dehors par quelque artifice diabolique de leur invention. Prenez la lampe pour m'éclairer, mon neveu. Ha! je m'en doutais, voici la trace de ses pieds sur la plate-bande de fleurs.
Le maître de l'hôtel et deux ou trois des Corinthiens, qui se trouvaient dans le salon du bar, nous avaient suivis jusqu'au fond de la maison.
L'un d'eux ouvrit la porte de côté et nous nous trouvâmes dans le jardin potager et là, groupés sur l'allée sablée, nous pûmes abaisser la lampe jusqu'à la terre molle, fraîchement remuée, qui se trouvait entre nous et la fenêtre.
-- Voici la marque de ses pieds, dit Belcher. Il portait ce soir ses bottes de marche et vous pouvez voir les clous. Mais qu'est ceci? Quelque autre est venu ici.
-- Une femme! m'écriai-je.
-- Par le ciel! vous avez raison, mon neveu.
Belcher lança un juron avec conviction.
-- Il n'a jamais dit un mot à aucune jeune fille du village. J'y ai fait tout particulièrement attention! Et dire que les voilà qui arrivent ainsi à un tel moment!
-- C'est aussi clair que possible, Tregellis, dit l'honorable Berkeley Craven, qui avait quitté la société réunie au salon du bar. Quelle que soit la personne qui est venue, elle est arrivée par le dehors et a frappé à la fenêtre. Vous voyez ici et ici encore les traces de petits souliers qui toutes ont la pointe dans la direction de la maison, tandis que les autres traces sont tournées en dehors. Elle est venue l'appeler et il l'a suivie.
-- Voilà qui est parfaitement certain, dit mon oncle. Il faut nous séparer pour chercher dans des directions diverses, à moins que quelque indice nous révèle où ils sont allés.
-- Il n'y a qu'une allée qui conduise hors du jardin, dit le maître de l'hôtel, en se mettant à notre tête. Il donne sur cette ruelle écartée qui conduit aux écuries. L'autre bout va rejoindre la petite route.
Soudain apparut la forte lumière jaune d'une lanterne d'écurie qui dessina un rond brillant dans l'obscurité, et un palefrenier sortit dans la cour en flânant.
-- Qui va là? cria le maître de l'hôtel.
-- C'est moi, patron, Bill Shields.
-- Depuis quand êtes-vous ici, Bill?
-- Patron, voici une heure que je suis dans les écuries à aller et venir. Il n'y a pas moyen de mettre un cheval de plus. Ce n'est pas la peine d'essayer et j'ose à peine leur donner à manger, car pour peu qu'ils tiennent plus de place...
-- Venez par ici, Bill, et faites attention à vos réponses, car une erreur peut vous coûter votre place. Avez-vous vu quelqu'un passer dans le sentier? -- Il s'y trouvait, il y a quelque temps, un individu avec une casquette en poil de lapin. Il était là, à flâner, aussi, je lui ai demandé qu'est-ce qu'il avait à faire, car sa figure ne m'allait pas, non plus que sa façon de reluquer aux fenêtres. J'ai tourné la lanterne de l'écurie sur lui, mais il a baissé la tête, et tout ce que je peux dire, c'est qu'il avait les cheveux rouges.
Je jetai un rapide coup d'oeil sur mon oncle, et je vis que sa figure s'était encore assombrie.
-- Qu'est-il devenu? demanda-t-il.
-- Il s'est esquivé et je ne l'ai plus vu, monsieur.