Chapter 16
-- Je crois pouvoir dire que vous marcherez très bien. Je vois que vous êtes de bonne étoffe. Mais ne vous imaginez pas entrer dans un service facile, jeune gentleman, quand vous entrez dans le service de Sa Majesté. C'est une profession pénible. Vous entendez parler du petit nombre qui réussit, mais que savez-vous de centaines d'autres qui n'arrivent pas à faire leur chemin? Voyez combien j'ai eu de chance. Sur deux cents qui étaient avec moi à l'expédition de San Juan, cent quarante-cinq sont morts en une seule nuit. J'ai pris part à cent quatre-vingts engagements, et comme vous voyez, j'ai perdu un oeil et un bras sans compter d'autres graves blessures. La chance m'a permis de passer à travers tout cela, et maintenant, je bats pavillon amiral, mais je me rappelle plus d'un honnête homme qui me valait et qui n'a point percé.
«Oui, reprit-il, comme la dame se répandait en protestations loquaces, bien des gens, bien des gens qui me valaient sont devenus la proie des requins et des crabes de terre. Mais c'est un marin sans valeur que celui qui ne se risque pas chaque jour, et nos existences à tous sont dans la main de celui qui connaît parfaitement l'heure où il nous la redemandera.
Pendant un instant, le sérieux de son regard, le ton religieux de sa voix nous firent entrevoir peut-être les profondeurs du vrai Nelson, l'homme des contes orientaux, imbu de ce viril puritanisme qui fit surgir de cette région, les Côtes de fer, ceux qui devaient façonner le coeur de l'Angleterre et les Pères Pèlerins qui devaient le propager au dehors.
C'était là le Nelson qui affirmait avoir vu la main de Dieu s'appesantir sur les Français et qui s'agenouillait dans la cabine de son vaisseau amiral, pour attendre le moment de se porter sur la ligue ennemie.
Il y avait aussi une humaine tendresse dans le ton qu'il prenait pour parler de ses camarades morts, et elle me fit comprendre pourquoi il était si aimé de tous ceux qui servirent sous lui.
En effet, bien qu'il eût la dureté du fer quand il s'agissait de naviguer et de combattre, en sa nature complexe, il se combinait une faculté qui manque à l'Anglais, cette émotion affectueuse qui s'exprimait par des larmes, lorsqu'il était touché, et par des mouvements instinctifs de tendresse, comme celui dans lequel il demanda à son capitaine de pavillon de l'embrasser quand il gisait mourant, dans le poste de la _Victoire_.
Mon père s'était levé pour partir, mais l'amiral, avec cette bienveillance qu'il témoigna toujours à la jeunesse, et qui avait été un instant glacée par l'inopportune splendeur de mes habits, continua à se promener devant nous, en jetant des phrases brèves et substantielles pour m'encourager et me conseiller.
-- C'est de l'ardeur que nous demandons dans le service, jeune gentleman, dit-il. Il nous faut des hommes chauffés au rouge, qui ne sachent ce que c'est que le repos. Nous en avons de tels dans la Méditerranée et nous les retrouverons. Quelle troupe fraternelle. Lorsqu'on me demandait d'en désigner un pour une tâche difficile, je répondais à l'amirauté de prendre le premier venu, car le même esprit les animait tous. Si nous avions pris dix-neuf vaisseaux, nous n'aurions jamais déclaré notre tâche bien remplie, tant que le vingtième aurait navigué sur les mers. Vous savez ce qu’il en était chez nous, Stone. Vous avez passé trop de temps sur la Méditerranée, pour que j'aie besoin de vous en dire quoi que ce soit.
-- J'espère être sous vos ordres, Mylord, dit mon père, la prochaine fois que nous les rencontrerons.
-- Nous les rencontrerons, il le faut, et cela sera. Par le ciel! je n'aurai pas de repos, tant que je ne leur aurai pas donné une secousse. Ce coquin de Bonaparte prétend nous abaisser. Qu'il essaie et que Dieu favorise la bonne cause!
Il parlait avec tant d'animation, que la manche vide s'agitait en l'air, ce qui lui donnait l'air le plus extraordinaire.
Voyant mes yeux fixés sur lui, il sourit et se tourna vers mon père.
-- Je peux encore faire de la besogne avec ma nageoire, dit-il en posant la main sur son moignon. Qu'est-ce qu'on disait dans la flotte à ce propos?
-- Que c'était un signal indiquant qu'il ne ferait pas bon se mettre en travers de votre écubier.
-- Ils me connaissent, les coquins. Vous le voyez, jeune gentleman, il ne s'est pas perdu la moindre étincelle de l'ardeur que j'ai mise à servir mon pays. Il pourra arriver un jour, que vous arborerez votre propre pavillon et, quand ce jour viendra, vous vous souviendrez que le conseil que je donne à un officier, c'est qu'il ne fasse rien à moitié, par demi mesures. Mettez votre enjeu d'un seul coup, et si vous perdez sans qu'il y ait de votre faute, le pays vous confiera un autre enjeu de même valeur. Ne vous préoccupez pas de manoeuvres. Foin des manoeuvres! La seule dont vous ayez besoin, consiste à vous mettre bord à bord avec l'ennemi. Combattez jusqu'au bout et vous aurez toujours raison. N'ayez jamais une arrière pensée pour vos aises, pour votre propre vie, car votre vie ne vous appartient plus à partir du jour où vous avez endossé l'uniforme bleu. Elle appartient au pays et il faut la dépenser sans compter pour peu que le pays en retire le moindre avantage. Comment est le vent, ce matin, Stone?
-- Est, sud-est, dit mon père sans hésitation.
-- Alors, Cornwallis est sans doute en bon chemin pour Brest, quoique pour ma part, j'eusse préféré tâcher de les attirer au large.
-- C'est aussi ce que souhaiteraient tous les officiers et tous les hommes de la flotte, Votre Seigneurie, dit mon père.
-- Ils n'aiment pas le service de blocus, et cela n'est pas étonnant, puisqu'il ne rapporte ni argent, ni honneur. Vous vous rappelez comment cela se passait dans les mois d'hiver, devant Toulon, Stone, alors que nous n'avions à bord ni poudre, ni boeuf, ni vin, ni porc, ni farine, pas même des câbles, de la toile et du filin de réserve. Et nous consolidions nos vieux pontons avec des cordages. Dieu sait si je ne m'attendais pas à voir le premier Levantin venu couler nos vaisseaux. Mais, quand même nous n'avons pas lâché prise. Néanmoins, je crains que là-bas, nous n'ayons pas fait grand chose pour l'honneur de l'Angleterre. Chez nous, on illumine les fenêtres à la nouvelle d'une grande bataille, mais on ne comprend pas qu'il nous serait plus aisé de recommencer six fois la bataille du Nil que de rester en station tout l'hiver pour le blocus. Mais je prie Dieu qu'il nous fasse rencontrer cette nouvelle flotte ennemie, et que nous puissions en finir par une bataille corps à corps.
-- Puissé-je être avec vous, mylord! dit gravement mon père. Mais nous vous avons déjà pris trop de temps et je n'ai plus qu'à vous remercier de votre bonté et à vous offrir tous mes souhaits.
-- Bonjour, Stone, dit Nelson, vous aurez votre vaisseau et si je puis avoir ce jeune gentleman parmi mes officiers, ce sera chose faite. Mais si j'en crois son habillement, reprit-il en portant ses yeux sur moi, vous avez été mieux partagé pour la répartition des prises que la plupart de vos camarades. Pour ma part, jamais je n'ai songé, jamais je n'ai pu songer à gagner de l'argent.
Mon père expliqua que le fameux Sir Charles Tregellis était mon oncle, qu'il s'était chargé de moi et que je demeurais chez lui.
-- Alors, vous n'avez pas besoin que je vous vienne en aide, dit Nelson avec quelque amertume. Quand on a des guinées et des protections, on peut passer par-dessus la tête des vieux officiers de marine, fût-on incapable de distinguer la poupe d'avec la cuisine, ou une caronade d'avec une pièce longue de neuf. Néanmoins... Mais que diable se passe-t-il?
Le valet de pied s'était précipité soudain dans la chambre, mais il s'arrêta devant le regard de colère que lui lança l'amiral.
-- Votre Seigneurie m'a dit d'accourir chez vous dès que cela arriverait, expliqua-t-il en montrant une grande enveloppe bleue. -- Par le ciel! Ce sont mes ordres, s'écria Nelson en la saisissant vivement et faisant des efforts maladroits pour en rompre les cachets avec la main qui lui restait.
Lady Hamilton accourut à son aide, mais elle eut à peine jeté les yeux sur le papier, qui s'y trouvait, qu'elle jeta un cri perçant, porta la main à ses yeux et se laissa choir évanouie.
Mais je ne pus m'empêcher de reconnaître qu'elle se laissa choir fort habilement et que, malgré la perte de ses sens, elle eut la bonne fortune d'arranger fort habilement les plis de son costume et de prendre une attitude classique et gracieuse.
Quant à lui, l'honnête marin, il était si incapable de supercherie et d'affectation, qu'il ne les soupçonnait point chez autrui, aussi courut-il tout affolé à la sonnette, pour réclamer à grands cris domestiques, médecin, sels, en jetant des mots incohérents dans sa douleur, se répandant en paroles si passionnées, si émues, que mon père jugea plus discret de me tirer par la manche, comme pour m'avertir qu'il nous fallait sortir à la dérobée.
Nous le laissâmes donc dans ce sombre salon de Londres, perdant la tête tant il était ému de pitié pour cette femme superficielle qui n'avait rien de naturel, pendant que dehors, tout contre le chasse-roues, dans Piccadilly, l'attendait la haute berline noire prête à l'emporter pour ce long voyage qui allait aboutir à poursuivre la flotte française sur un parcours de sept mille milles a travers l'Océan, à la rencontrer enfin et à la vaincre.
Cette victoire devait limiter aux conquêtes continentales l'ambition de Napoléon, mais elle coûterait à notre grand marin la vie qu'il devait perdre au moment le plus glorieux de son existence, comme je souhaiterais qu'il vous advînt à tous.
XIV -- SUR LA ROUTE
Déjà approchait le jour de la grande bataille.
La guerre sur le point d'éclater et Napoléon qui devenait de plus en plus menaçant n'étaient que des objets de second ordre pour tous les sportsmen et en ce temps-là les sportsmen formaient bien la moitié de la population.
Dans le club patricien, dans la taverne plébéienne, dans le café que fréquentait le négociant, dans la caserne du soldat, à Londres et dans les provinces, la même question passionnait toute la nation.
Toutes les diligences qui arrivaient de l'Ouest apportaient des détails sur la belle condition de Wilson le Crabe, qui était retourné dans son pays natal pour s'entraîner et qu'on savait être sous la direction immédiate du capitaine Barclay, l'expert.
D'un autre côté, bien que mon oncle n'eût pas encore désigné son champion, personne dans le public ne doutait que ce ne fût Jim, et les renseignements qu'on avait sur son physique et sa performance lui valurent bon nombre de parieurs.
Toutefois, la côte était en faveur de Wilson et les gens de l'Ouest, comme un seul homme, tenaient pour lui, tandis qu’à Londres l'opinion était partagée.
Deux jours avant le combat, on donnait Wilson à trois contre deux, dans tous les clubs du West End.
J'étais allé deux fois voir Jim à Crawley, dans l'hôtel où il était installé pour son entraînement et je l'y trouvai soumis au sévère régime en usage. Depuis la pointe du jour jusqu'à la tombée de la nuit, il courait, sautait, frappait sur une vessie suspendue à une barre ou s'exerçait contre son formidable entraîneur.
Ses yeux brillaient. Sa peau luisait de santé débordante.
Il avait une telle confiance dans le succès que mes appréhensions s'évanouirent à la vue de sa vaillante attitude et quand j'entendis son langage empreint d'une joie tranquille.
-- Mais je m'étonne que vous veniez me voir maintenant, Rodney, me dit-il en faisant un effort pour rire, maintenant que me voilà devenu boxeur, et à la solde de votre oncle, tandis que vous êtes à la ville et passé Corinthien. Si vous n'aviez pas été le meilleur, le plus sincère petit gentleman du monde, c'est vous qui auriez été mon patron d'ici peu de temps au lieu d'être mon ami.
En contemplant ce superbe gaillard à la figure distinguée, aux traits fins, en pensant à ses belles qualités, aux impulsions généreuses dont je le savais capable, je trouvai si absurde qu'il regardât mon amitié comme une marque de condescendance, que je ne pus retenir un bruyant éclat de rire.
-- Tout cela est fort bien, Rodney, me dit-il en me regardant fixement dans les yeux. Mais, qu'est-ce que votre oncle en pense?
Cette question était une colle.
Je dus me borner à répondre d'un ton mal assuré que, si redevable que je fusse envers mon oncle, j'avais tout d'abord connu Jim et qu'assurément j'étais assez grand pour choisir mes amis.
Les doutes de Jim étaient fondés jusqu'à un certain point. Mon oncle s'opposait très nettement à ce qu'il y eût entre nous la moindre intimité. Mais comme il trouvait bon nombre d'autres choses à désapprouver dans ma conduite, celle-là perdait de son importance.
Je crains de lui avoir causé bien des désappointements.
Je n'avais inventé aucune excentricité, bien qu'il eût eu la bonté de m'en indiquer plusieurs, au moyen desquelles je parviendrais à «sortir de l'ornière», selon son expression, et à m'imposer à l'attention du monde étrange au milieu duquel il vivait.
-- Vous êtes un jeune gaillard des plus agiles, mon neveu. Ne vous croyez-vous pas capable de faire le tour d'une chambre en sautant d'un meuble sur l'autre sans toucher le parquet? Un petit tour de force dans ce genre, serait extrêmement goûté. Il y avait un capitaine des gardes qui est arrivé à se faire un grand succès dans la société en pariant une petite somme qu'il le ferait. Madame Liéven, qui est extrêmement exigeante, l'invitait fréquemment à ses soirées rien que pour qu'il pût s'exhiber.
Je lui affirmai que je me sentais incapable de cet exploit.
-- Vous êtes tout de même un peu difficile, dit-il en haussant les épaules. Étant mon neveu, vous auriez pu vous assurer une position en continuant ma réputation de goût délicat. Si vous aviez déclaré la guerre au mauvais goût, le monde de la _fashion_ se serait empressé de vous regarder comme un arbitre en vertu de vos traditions de famille et vous seriez parvenu sans la moindre concurrence à la position que vise ce jeune parvenu de Brummel. Mais vous n'avez aucun instinct dans cette direction. Vous êtes incapable d'attention pour les moindres détails. Regardez vos souliers! Et encore votre cravate! et enfin votre chaîne de montre! Il ne faut en laisser voir que deux anneaux. J'en ai laissé voir trois, mais c'était aller trop loin et en ce moment, je ne vous en vois pas moins de cinq. Je le regrette, mon neveu, mais je ne vous crois pas destiné à atteindre la situation sur laquelle j'ai le droit de compter pour un proche parent.
-- Je suis désolé de vous avoir causé ces désillusions, monsieur, dis-je.
-- Votre mauvaise fortune consiste en ce que vous ne vous êtes pas trouvé plus tôt sous mon influence, dit-il. J'aurais pu vous modeler de façon à satisfaire même mes propres aspirations. J'avais un frère cadet qui fut dans un cas semblable. J'ai fait de mon mieux pour lui, mais il prétendait mettre des cordons à ses souliers et il commettait en public l'erreur de prendre le vin de Bourgogne pour le vin du Rhin. Le pauvre garçon a fini par se jeter dans les livres et il a vécu et il est mort curé de village. C'était un brave homme, mais d'une banalité... et il n'y a pas place dans la société pour les gens dépourvus de relief.
-- Alors, monsieur, je crains qu'elle n'ait pas de place pour moi, dis-je. Mais mon père a le plus grand espoir que Lord Nelson me trouvera un emploi dans la flotte. Si j'ai fait four à la ville, je n'en ai pas moins de reconnaissance pour les bontés que vous m'avez témoignées en vous chargeant de moi et j'espère que, si je reçois ma commission, je pourrai encore vous faire honneur.
-- Il pourrait bien arriver que vous parveniez à la hauteur que je m'étais assignée pour vous, mais que vous y parveniez par un autre chemin, dit mon oncle. Il y a à la ville des hommes, tels que Lord Saint-Vincent, Lord Hood, qui font figure dans les sociétés les plus respectables, bien qu'ils n'aient pour toute recommandation que leurs services dans la marine.
Ce fut dans l'après-midi du jour qui précédait le combat, qu'eut lieu cette conversation entre mon oncle et moi, dans le coquet sanctuaire de sa maison de Jermyn Street.
Il était vêtu, je m'en souviens, de son ample habit de brocart, qu'il portait ordinairement pour aller à son club, et il avait le pied posé sur une chaise, car Abernethy, qui venait de sortir, le traitait pour un commencement de goutte.
Était-ce l'effet de la souffrance, était-ce peut-être celui du désappointement que lui avait causé mon avenir, mais ses façons avec moi étaient plus sèches que d'ordinaire et il y avait, je le crains bien, un peu d'ironie dans son sourire, quand il parlait de mes défauts.
Quant à moi, cette explication me fut un soulagement, car mon père était parti de Londres avec la ferme conviction qu'on trouverait de l'emploi pour nous deux, et le seul poids que j'eusse sur l'esprit était l'idée de la peine que j'aurais à quitter mon oncle sans détruire les plans qu'il avait formés à mon sujet.
J’avais pris en aversion cette existence vide pour laquelle j'étais si peu fait, j'étais pareillement excédé de ces propos égoïstes d'une coterie de femmes frivoles et de sots petits- maîtres qui prétendaient se faire regarder comme le centre de l'univers.
Peut-être le sourire railleur de mon oncle voltigea-t-il sur mes lèvres quand je l'entendis parler de la surprise dédaigneuse qu'il avait éprouvée, en rencontrant dans ce milieu sacro-saint les hommes qui avaient sauvé le pays de l'anéantissement.
-- À propos, mon neveu, dit-il, il n'y a pas de goutte qui tienne et qu'Abernethy le veuille ou non, il faut que nous soyons à Crawley ce soir. Le combat aura lieu sur la dune de Crawley. Sir Lothian Hume et son champion sont à Reigate. J'ai retenu des lits pour nous deux à l'hôtel Georges. À ce que l'on me dit, l'affluence dépassera tout ce que l'on a vu jusqu'à ce jour. L'odeur de ces auberges de campagne m'est toujours désagréable, mais, que voulez-vous? L'autre jour, au club Berkeley, Craven disait qu'il n'y avait pas un lit disponible à vingt milles autour de Crawley et qu'on faisait payer trois guinées par nuit. J'espère que votre jeune ami, si je dois le regarder comme tel, sera à la hauteur de ce qu'il promettait, car j'ai mis sur l'évent plus que je ne voudrais perdre. Sir Lothian, lui aussi, s'engage à fond, car il a fait chez Limmer un pari supplémentaire de cinq mille contre trois mille sur Wilson. D'après ce que je sais de l'état de ses affaires, il sera sérieusement entamé si nous l'emportons... Eh bien, Lorimer?
-- Une personne qui désire vous voir, Sir Charles, dit le nouveau valet.
-- Vous savez que je ne reçois personne jusqu'à ce que ma toilette soit achevée.
-- Il insiste pour vous voir, monsieur. Il a presque enfoncé la porte.
-- Enfoncé la porte? Que voulez-vous dire, Lorimer? Pourquoi ne l'avez-vous pas mis dehors?
Un sourire passa sur la figure du domestique.
Au même instant, on entendit dans le corridor une voix de basse profonde.
-- Je vous dis de me faire entrer tout de suite, mon garçon. Autrement, ce sera tant pis pour vous.
Il me sembla que j'avais déjà entendu cette voix, mais lorsque par-dessus l'épaule du domestique j'entrevis une large face charnue, bovine, avec un nez aplati à la Michel-Ange au centre, je reconnus aussitôt l'homme que j'avais eu pour voisin au souper.
-- C'est War le boxeur, monsieur, dis-je. -- Oui, monsieur, dit notre visiteur en introduisant sa volumineuse personne dans la pièce. C'est Bill War, le tenancier du cabaret _à la Tonne_ dans Jermyn Street et l'homme le mieux côté pour l'endurance. Il n'y a qu'une chose qui est cause qu'on me bat, Sir Charles, et c'est ma viande, ça me pousse si vite, que j'en ai toujours quatre stone, quand je n'en ai pas besoin. Oui, monsieur, j'en ai attrapé assez pour faire un champion des petits poids, avec ce que j'ai en trop. Vous auriez peine à croire en me voyant que, même après m'être battu avec Mendoza, j'étais capable de sauter par-dessus les quatre pieds de hauteur de la corde qui entoure le ring, avec l'agilité d'un petit cabri, mais, maintenant, si je lançais mon castor dans le ring, je n'arriverais jamais à le ravoir, à moins que le vent ne l'en fasse sortir, car le diable m'emporte si je pourrais passer par-dessus la corde pour le rattraper. Je vous présente mes respects, jeune homme, et j'espère que vous êtes en bonne santé.
Une expression de vive contrariété avait paru sur la figure de mon oncle, en voyant envahir ainsi son séjour intime. Mais c'était une des nécessités de sa situation de rester en bons termes avec les professionnels. Il se contenta donc de lui demander quelle affaire l'amenait.
Pour toute réponse, le gros lutteur jeta sur le domestique un regard significatif.
-- C'est chose importante, Sir Charles, et ça doit rester entre vous et moi.
-- Vous pouvez sortir, Lorimer... À présent, War, de quoi s'agit- il?
Le boxeur s'assit fort tranquillement à cheval sur une chaise, en posant ses bras sur le dossier.
-- J’ai eu des renseignements, Sir Charles, dit il. -- Eh bien! Qu'est-ce que c'est? s'écria mon oncle avec impatience.
-- Des renseignements de valeur.
-- Allons, expliquez-vous.
-- Des renseignements qui valent de l'argent, dit War en pinçant les lèvres.
-- Je vois que vous voulez qu'on vous paie ce que vous savez.
Le boxeur eut un sourire affirmatif.
-- Oui, mais je n'achète rien de confiance. Vous me connaissez assez pour ne pas jouer ce jeu-là avec moi.
-- Je vous connais pour ce que vous êtes, Sir Charles, c'est-à- dire pour un noble Corinthien, un Corinthien fini. Mais voyez- vous, si je me servais de ça contre vous, ça me mettrait des centaines de livres dans la poche. Mais mon coeur ne le souffrira pas. Bill War a toujours été pour le bon sport et le franc jeu. Si je m'en sers pour vous, j'espère que vous ferez en sorte que je n'y perde pas.
-- Vous pouvez agir comme il vous plaira, dit mon oncle. Si vos informations me sont utiles, je saurai ce que je dois faire pour vous.
-- On ne saurait parler plus franchement que ça. Nous nous en contenterons, patron, et vous vous montrerez généreux comme vous avez toujours passé pour l'être. Eh bien, notre homme, Jim Harrison, combat contre Wilson le Crabe, de Gloucester, demain, sur la dune de Crawley pour un enjeu. -- Eh bien, après?
-- Connaîtriez-vous par hasard quelle était la cote hier?
-- Elle était à trois contre deux sur Wilson.
-- C'est ça même, patron. Trois contre deux, voilà ce qui a été offert dans le salon de mon bar. Savez vous où en est la cote aujourd'hui?
-- Je ne suis pas encore sorti.
-- Eh bien! je vais vous le dire, elle est à sept contre un sur votre homme.
-- Vous dites?
-- Sept contre un, patron, pas moins.
-- Vous dites des bêtises, War. Comment peut-il se faire que la cote ait passé de trois contre deux à sept contre un?
-- Je suis allé chez Tom Owen, je suis allé au _Trou dans le Mur_, je suis allé à _La Voiture et les Chevaux_, et vous pouvez miser à sept contre un dans n'importe laquelle de ces maisons. On joue de l'argent par tonnes contre votre homme. C'est la même proportion qu'un cheval contre une poule dans toutes les maisons de sport, dans toutes les tavernes, depuis ici jusqu'à Stepney.
L’expression qui parut sur la figure de mon oncle me convainquit que l'affaire était vraiment sérieuse pour lui. Puis il haussa les épaules avec un sourire d'incrédulité.
-- Tant pis pour les sots qui misent, dit-il. Mon homme est en bonne forme. Vous l'avez vu hier, mon neveu?
-- Il allait très bien, hier, monsieur.
-- S'il était arrivé quelque chose de fâcheux, j'en aurais été informé.
-- Mais peut-être qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux _pour le moment_, dit War.
-- Que voulez-vous dire?
-- Je vais m'expliquer, monsieur. Vous vous rappelez, Berks? Vous savez que c'est un homme qui ne doit guère inspirer de confiance en tout temps et qu'il en veut à votre homme, parce qu'il a été battu par lui dans le hangar aux voitures.