Jim Harrison, boxeur

Chapter 14

Chapter 143,970 wordsPublic domain

Ses manières semblaient tour à tour trahir la jubilation et l'embarras.

Jim l'examinait avec curiosité et évidemment, se demandait ce qui pouvait se cacher derrière ces phrases hachées et ces longs silences.

Pendant ce temps, le hangar aux voitures avait été débarrassé.

Jem Belcher était resté à causer d'un air fort grave avec mon oncle.

-- C'est parfait, Belcher, dit mon oncle, à portée de mon oreille.

-- Je me ferais un vrai plaisir de m'en charger, monsieur, dit le fameux pugiliste.

Et tous deux se dirigèrent vers nous.

-- Je désirais vous demander, Jim Harrison, si vous consentiriez à être mon champion dans le combat avec Wilson le Crabe, de Gloucester, dit mon oncle.

-- Ce que je désire, sir Charles, c'est la chance de faire mon chemin.

-- Il y a de gros enjeux, de très gros enjeux sur l’_event_, dit mon oncle. Vous recevrez deux cents livres si vous gagnez. Cela vous convient-il?

-- Je combattrai pour l'honneur et parce que je veux qu'on m'estime digne de me mettre en ligne avec Jem Belcher.

Belcher se mit à rire de bon coeur.

-- Vous prenez le chemin pour y arriver, jeune homme, dit-il, mais c'était chose assez aisée pour vous, ce soir, de battre un homme qui avait bu et qui n'était pas en forme.

-- Je ne tenais pas du tout à me battre avec lui, dit Jim en rougissant.

-- Oh! je sais que vous avez assez de courage pour vous battre avec n'importe quel bipède. J'en étais sûr dès que mes yeux se sont arrêtés sur vous. Mais je vous rappelle que quand vous aurez à vous battre avec Wilson, vous aurez affaire à l'homme de l'Ouest qui donne les plus belles promesses et l'homme le plus fort de l'Ouest sera sans doute l'homme le plus fort de l'Angleterre. Il a les mouvements aussi vifs et la portée de bras aussi longue que vous, et il s'entraîne jusqu'à sa demi-once de graisse. Je vous en avertis dès maintenant, voyez-vous, parce que si je dois me charger de vous...

-- Vous charger de moi?

-- Oui, dit mon oncle, Belcher a consenti à vous entraîner pour la prochaine lutte, si vous consentiez à l’accepter.

-- Certainement, et je vous en suis très reconnaissant, dit Jim avec empressement; à moins que mon oncle ne veuille bien m'entraîner, il n'y a personne que je choisisse plus volontiers.

-- Non, Jim, je resterai avec vous quelques jours, mais Belcher en sait bien plus long que moi en fait d'entraînement. Où se logera- t-on?

-- Je pensais que si nous choisissions l'hôtel _Georges_ à Crawley, ce serait plus commode pour vous. Puis, si nous avions le choix de l'emplacement, nous prendrions la dune de Crawley, car, en dehors de Molesey Hurst, ou peut-être du creux de Smitham, il n'y a guère d'endroit plus convenable pour un combat. Êtes-vous de cet avis?

-- J'y adhère de tout mon coeur, dit Jim.

-- Alors, vous m'appartenez à partir de cette heure, voyez-vous, dit Belcher. Vous mangerez ce que je mangerai, vous boirez ce que je boirai, vous dormirez comme moi, et vous aurez à faire tout ce qu'on vous dira de faire. Nous n'avons pas une heure à perdre, car Wilson est au demi entraînement depuis le mois dernier. Vous avez vu ce soir son verre vide.

-- Jim est prêt au combat, comme il ne le sera jamais plus en sa vie, dit Harrison, mais nous irons tous deux à Crawley demain. Ainsi donc, bonsoir, Sir Charles.

-- Bonne nuit, Roddy, dit Jim, vous viendrez à Crawley me voir dans mon lieu d'entraînement, n'est-ce pas?

Je lui promis avec empressement que je viendrais.

-- Il faut être plus attentif, mon neveu, dit mon oncle pendant que nous roulions vers la maison dans son _vis-à-vis_ modèle. En première jeunesse, on est quelque peu porté à se laisser diriger par son coeur, plus que par sa raison. Jim Harrison me paraît un jeune homme des plus convenables, mais après tout il est apprenti forgeron et candidat au prix du ring. Il y a un large fossé entre sa position et celle d'un de mes proches parents et vous devez lui faire sentir que vous êtes son supérieur.

-- Il est le plus ancien et le plus cher ami que j'aie au monde, monsieur. Nous avons passé notre jeunesse ensemble et nous n'avons jamais eu de secret l'un pour l'autre. Quant à lui montrer que je suis son supérieur, je ne sais trop comment je pourrais faire, car je vois bien qu'il est le mien. -- Hum! dit sèchement mon oncle.

Et ce fut la dernière parole qu'il m'adressa ce soir-là.

XII -- LE CAFÉ FLADONG

Le petit Jim se rendit donc au _Georges_ à Crawley pour se remettre aux soins de Jem Belcher et du champion Harrison et s'entraîner en vue de sa grande lutte avec Wilson le Crabe, de Gloucester.

Pendant ce temps, on racontait dans tous les clubs, dans tous les salons de bars comment il avait paru, à un souper de Corinthiens et battu en quatre rounds le formidable Joe Berks.

Je me rappelai cet après-midi de Friar's Oak où Jim m'avait dit qu'il se ferait un nom, et son projet s'était réalisé plutôt qu'il ne s'y était attendu, car, quelque part qu'on allât, on était certain de ne point parler autre chose que du match entre Sir Lothian Hume et Sir Charles Tregellis et des qualités des deux combattants probables.

Les paris en faveur de Wilson haussaient régulièrement, car il avait à son avoir bon nombre de combats officiels et Jim n'avait qu'une victoire.

Les connaisseurs, qui avaient vu s'exercer Wilson, étaient d'avis que la singulière tactique défensive qui lui avait valu son surnom, était très propre à déconcerter son antagoniste.

Pour la taille, la force, et la réputation d'endurance, on eût eu peine à décider entre eux, mais Wilson avait été soumis à des épreuves plus rigoureuses.

Ce fut seulement quelques jours avant la bataille, que mon père fit la visite à Londres qu'il avait promise.

Le marin ne se plaisait point dans les cités. Il trouvait plus de charme à se promener sur les dunes, à diriger sa lunette sur la moindre voile de hune qui se montrait à l'horizon qu'à s'orienter dans les rues encombrées par la foule.

Il se plaignait de ne pouvoir diriger sa marche d'après celle du soleil et trouvait qu'on était à chaque instant arrêté dans ses calculs.

Il y avait dans l'air des bruits de guerre et il devait utiliser son influence auprès de Lord Nelson dans le cas où un emploi se présenterait pour lui ou pour moi.

Mon oncle venait de se mettre en route, vêtu, comme c'était son habitude le soir, de son grand habit vert de cheval, aux boutons d'argent, chaussé de ses bottes en cuir de Cordoue, coiffé de son chapeau rond, pour se montrer au Mail, sur son petit cheval à queue coupée court.

J'étais resté à la maison, car j'avais déjà reconnu, à part moi, que je n'avais aucune vocation pour la vie fashionable.

Ces hommes-là, avec leurs petits gilets, leurs gestes, leurs façons dépourvues de naturel, m'étaient devenus insupportables et mon oncle, lui-même, avec ses airs de froideur et de protection, m'inspirait des sentiments fort mêlés.

Mes pensées se reportaient vers le Sussex.

Je rêvais de la vie cordiale et simple qu'on mène à la campagne, quand tout à coup, on frappa à la porte et j'entendis une voix familière, puis j'aperçus sur le seuil une figure souriante, au teint hâlé, aux paupières ridées, aux yeux bleu clair.

-- Eh bien! Roddy, s'écria-t-il, comme vous voilà grand personnage! Mais j'aimerais mieux vous voir avec l'uniforme bleu du roi sur le dos, qu'avec toutes ces cravates et toutes ces manchettes.

-- Et je ne demanderais pas mieux, moi aussi, père.

-- Cela me réchauffe le coeur de vous entendre parler ainsi. Lord Nelson m'a promis de vous trouver une cabine. Demain nous nous mettrons à sa recherche et nous lui rafraîchirons la mémoire. Mais où est votre oncle?

-- Il fait sa promenade à cheval au Mail.

Une expression de soulagement passa sur l'honnête figure de mon père, car il ne se sentait jamais complètement à son aise en compagnie de son beau-frère.

-- Je suis allé à l'Amirauté et je compte avoir un navire quand la guerre éclatera. En tout cas, cela ne tardera pas bien longtemps. Lord Saint-Vincent me l'a dit de sa propre bouche. Mais je suis attendu chez _Fladong_, Roddy. Si vous voulez venir y souper avec moi, vous y verrez quelques-uns de mes camarades de là Méditerranée.

Quand on se rappelle que, dans la dernière année de la guerre, nous avions cinquante mille marins et soldats de marine embarqués, que commandaient quatre mille officiers, quand on songe que la moitié de ce nombre avait été licencié, quand le traité de paix d'Amiens mit leurs navires à l'ancre dans Hamoaze ou dons la baie de Portsmouth, on comprendra sans peine que Londres, aussi bien que les ports de mer, étaient pleins de gens de mer.

On ne pouvait circuler dans les rues, sans rencontrer de ces hommes à figures de bohémiens, aux yeux vifs, dont la simplicité de costume dénonçait la maigreur de la bourse, tout comme leur air distrait témoignait combien leur pesait une vie d'inaction forcée, si contraire à leurs habitudes.

Ils avaient l'air complètement dépaysés, dans les rues sombres aux maisons de briques, comme les mouettes qui, chassées au loin par le mauvais temps, se montrent dans les comtés du centre.

Cependant, pendant que les tribunaux de prises s'attardaient dans leurs opérations et tant qu'il y avait une chance d'obtenir un emploi en montrant à l'Amirauté leurs figures hâlées, ils continuaient à aller par Whitehall avec leur allure de marins arpentant le pont, à se réunir le soir pour discuter sur les événements de la dernière guerre où les chances de la guerre prochaine, au café _Fladong_, dans Oxford Street, qui était réservé aux marins aussi exclusivement que celui de Slaughter l'était à l'armée et celui d'Ibbetson à l'église d'Angleterre.

Je ne fus donc pas surpris de voir la vaste pièce, où nous soupions, pleine de marins, mais je me rappelle que ce qui me causa quelque étonnement, ce fut de voir tous ces gens de mer, qui, bien qu'ils eussent servi dans les situations les plus diverses, dans toutes les régions du globe, de la Baltique aux Indes Orientales, étaient tous coulés dans un moule unique, qui les rendait encore plus semblables entre eux qu'on ne l'est ordinairement entre frères.

Les règles du service exigeaient qu'on fût constamment rasé de près, que chaque tête fût poudrée, que sur chaque nuque tombât la petite queue de cheveux naturels attachés par un ruban de soie noire.

Les morsures du vent et les chaleurs tropicales avaient réuni leur influence pour leur donner un teint foncé, en même temps que l'habitude du commandement et la menace de dangers toujours prêts à reparaître avaient imprimé sur tous le même caractère d'autorité et de vivacité.

Il y avait parmi eux quelques faces joviales, mais les vieux officiers avaient des figures sillonnées de rides profondes et des nez imposants qui faisaient, à la plupart d'entre eux, une figure d'ascètes austères et durcis par les intempéries comme ceux du désert.

Les veilles solitaires, une discipline qui interdisait toute camaraderie, avaient laissé leurs marques sur ces figures de Peaux-Rouges.

Pour ma part, j'étais si occupé à les examiner, que je touchai à peine à mon souper. Malgré ma grande jeunesse, je savais que, s'il restait quelque liberté en Europe, nous la devions à ces hommes, et je croyais lire sur leurs traits farouches et durs le résumé de ces dix années de luttes qui avaient fini par faire disparaître de la mer le pavillon tricolore.

Lorsque nous eûmes fini de souper, mon père me conduisit dans la grande salle du café où étaient réunis une centaine d'autres officiers de marine qui buvaient du vin, fumaient leurs longues pipes de terre en faisant une fumée aussi épaisse que celle qui règne sur le pont supérieur quand on combat bord à bord.

Comme nous entrions, nous nous trouvâmes face-à-face avec un officier d'un certain âge qui allait sortir.

C'était un homme aux grands yeux intelligents, à figure pleine et placide, une de ces figures que l'on attribuerait à un philosophe, à un philanthrope, plutôt qu'à un marin guerrier. -- Voici Cuddie Collingwood, dit tout bas mon père.

-- Hello, lieutenant Stone! dit d'un ton très cordial le fameux amiral. Je vous ai à peine entrevu, depuis que vous vîntes à bord de l’_Excellent_ après Saint-Vincent. Vous avez eu la chance de vous trouver aussi sur le Nil, à ce qu'on m'a dit?

-- J'étais troisième sur le _Thésée_, sous Millar, monsieur.

-- J'ai failli mourir de chagrin de ne m'y être point trouvé. J'ai eu bien de la peine à m'en remettre Quand on pense à cette brillante expédition!... Et dire que j'étais chargé de faire la chasse à des bateaux de légumes, aux misérables bateaux chargés de choux, à San Lucar.

-- Votre tâche valait mieux que la mienne, Sir Cuthbert, dit une voix derrière nous, celle d'un gros homme en uniforme de capitaine de poste qui fit un pas en avant pour se mettre dans notre cercle.

Sa figure de mâtin était agitée par l'émotion et, en parlant, il hochait piteusement la tête.

-- Oui, oui, Troubridge, je sais comprendre les sentiments et y compatir.

-- J'ai passé cette nuit-là dans le tourment, Collingwood, et elle a laissé ses traces sur moi, des traces qui dureront jusqu'à ce qu'on me lance par-dessus le bord dans un cercueil de toile à voile. Dire que j'avais mon beau _Culloden_ échoué sur un banc de sable, trop loin pour tirer un coup de canon. Entendre et voir la bataille pendant toute la nuit, sans pouvoir tirer une seule bordée, sans même ôter le tampon d'un seul canon! Deux fois, j'ai ouvert ma boîte à pistolets pour me faire sauter la cervelle, et deux fois j'ai été retenu par la pensée que Nelson pourrait encore peut-être m’employer.

Collingwood serra la main du malheureux capitaine.

-- L'amiral Nelson n'a pas été longtemps sans vous trouver un emploi utile, Troubridge. Nous avons tous entendu parler de votre siège de Capoue et conter comment vous avez mis en position vos canons, sans tranchées ni parallèles, et tiré à bout portant par les embrasures.

La mélancolie disparut de la large face du gros marin et son rire sonore remplit la salle.

-- Je ne suis pas assez malin ou assez patient pour leurs façons en zigzag, dit-il. Nous nous sommes placés bord à bord et nous avons foncé sur leurs sabords jusqu'à ce qu'ils aient amené pavillon. Mais vous, Sir Cuthbert, où avez-vous été?

-- Avec ma femme et mes deux fillettes, à Morpeth, là-haut dans le Nord. Je ne les ai vues qu'une seule fois en dix ans et il peut se passer dix autres années, je n'en sais rien, avant que je les revoie. J'ai fait là-bas de bonne besogne pour la flotte.

-- Je croyais, monsieur, que c'était dans l'intérieur, dit mon père.

-- C'est en effet dans l'intérieur, dit-il, mais j'y ai fait néanmoins de bonne besogne pour la flotte. Dites-moi un peu ce qu'il y a dans ce sac.

Collingwood tira de sa poche un petit sac noir et l'agita.

-- Des balles, dit Troubridge. -- C'est quelque chose de plus nécessaire encore à un marin, dit l'amiral; et retournant le sac, il fit tomber quelques grains dans le creux de la main.

«Je l'emporte dans mes promenades à travers champs et partout où je trouve un endroit de bonne terre, j'enfonce un grain profondément avec le bout de ma canne. Mes chênes combattront ces gredins sur l'eau quand je serai déjà oublié. Savez-vous combien il faut de chênes pour construire un vaisseau de quatre vingt canons?

Mon père secoua la tête.

-- Deux mille, pas un de moins. Chaque navire à deux ponts qui amène le drapeau blanc, coûte à l'Angleterre tout un bois. Comment nos petits-fils arriveront-ils à battre les Français si nous ne leur préparons pas de quoi construire leurs vaisseaux?

Il remit son petit sac dans sa poche, puis, prenant le bras de Troubridge, il franchit la porte avec lui.

-- Voici un homme dont la vie pourrait vous aider à régler la vôtre, dit mon père, comme nous nous installions à une table libre. C'est toujours le même gentleman paisible, toujours préoccupé du bien-être de son équipage et chérissant, dans le fond de son coeur, sa femme et ses enfants qu'il a vus si rarement. On dit dans la flotte que jamais il n'a laissé échapper un juron, Rodney, et pourtant, je ne sais comment il a pu faire, quand il était premier lieutenant, avec un équipage de débutants. Mais tout le monde aime Cuddie, car on sait que c'est un ange au combat. Comment allez-vous, capitaine Foley? Mes respects, Sir Edward. Eh bien! il n'y aurait qu'à exercer l'enrôlement forcé dans la compagnie présente pour faire à une corvette un équipage d'officiers à pavillon.

«Il y a ici, Rodney, reprit mon père, en jetant les yeux autour de lui, plus d'un homme dont le nom n'ira jamais plus loin que le livre de loch de son navire et qui, dans sa sphère, ne s'est pas montré moins digne qu'un amiral d'être cité en exemple. Nous les connaissons et nous parlons d'eux, bien qu'on n'ait jamais braillé leurs noms dans les rues de Londres. Il y a autant de science de la mer et de talent à se débrouiller dans la conduite d'un cutter que dans celle d'un vaisseau de ligne, lorsqu'il s'agit de combattre, bien que cela ne doive pas vous rapporter un titre ni les remerciements du Parlement. Voici par exemple Hamilton, cet homme à l'air calme, à la figure pale, adossé à la colonne. C'est lui qui, avec six bateaux à rames, a coupé la retraite à la frégate l’_Hermione_ sous la gueule de deux cents canons de côte dans le port de Puerto Caballo. C'est lui qui a attaqué douze canonnières espagnoles avec son seul petit brick et a forcé quatre d'entre elles à se rendre. Voici Walker, du Cutter la _Rose_, qui a attaqué trois navires corsaires français avec des équipages de cent cinquante-six hommes. Il en a coulé un, capturé un autre et forcé le troisième a la fuite. Comment allez-vous, capitaine Bail? J'espère que vous vous portez bien?

Deux ou trois officiers qui connaissaient mon père et qui étaient assis aux environs, rapprochèrent leurs chaises, et il se forma bientôt un petit cercle où tout le monde parlait à très haute voix et discutait sur les choses de la mer. On brandissait de longues pipes de terre à bout de tuyau rouge.

On les dirigeait vers les interlocuteurs en causant.

Mon père me chuchota à l'oreille que mon voisin était le capitaine Foley, du _Goliath_, qui marchait en tête à la bataille du Nil, que cet autre grand mince, roux foncé, assis en face, était Lord Cochrane, le plus hardi capitaine de frégate qu'il y eût dans la marine. Même à Friar's Oak, on nous avait dit comment, sur son petit vaisseau le _Rapide_ armé de quatorze petits canons, monté par cinquante-quatre hommes, il avait pris à l'abordage la frégate espagnole _Gamo_, montée par trois cents hommes d'équipage.

Il était aisé à voir que c'était un homme vif, irascible, emporté, car il parlait de ses griefs d'un ton de colère qui rougissait ses joues piquées de taches de rousseur.

-- Nous ne ferons rien de bon sur l'Océan, tant que nous n'aurons pas pendu les entrepreneurs des chantiers de la marine. Je voudrais avoir un cadavre d'entrepreneur comme figure de poupe à chaque navire de première classe de la flotte, et à chaque frégate, il y aurait un fournisseur d'approvisionnements. Je les connais bien avec leurs pièces à la glu, leurs rivets du diable. Ils risquent cinq cents existences pour économiser quelques livres de cuivre. Qu'est-il advenu de la _Chance_? Et de l’_Oreste_ et du _Martin_? Ils ont coulé en pleine mer et nous n'en avons jamais reçu de nouvelles. Je puis donc dire que leurs équipages ont été massacrés.

Il parait que Lord Cochrane exprimait l'opinion de tous, car un murmure d'approbation, mêlé de jurons lancés avec conviction par des marins au long cours, se fit entendre dans tout le cercle.

-- Ces coquins de l'autre côté de l'eau savent mieux s'y prendre, dit un capitaine borgne qui avait à la boutonnière le ruban bleu et blanc du combat de Saint-Vincent. C'est bel et bien sa tête que l’on risque à commettre de pareilles sottises. A-t-on jamais vu sortir de Toulon un vaisseau dans l'état où était ma frégate de trente-huit canons, au sortir de Plymouth, l'an dernier? Ses mâts avaient tant de jeu que d'un côté ses voiles étaient raides comme des barres de fer, tandis que de l'autre elles pendaient en festons. Le moindre sloop, qui ait jamais quitté un port de France, aurait pu la gagner de vitesse, et ensuite ce serait moi et non pas ce bousilleur de Devonport que l'on aurait fait comparaître devant une cour martiale. Ils aimaient à grogner ces vieux loups de mer, car à peine l'un d'eux avait-il fini d’exposer ses griefs, qu'un autre commençait les siens et y mettait encore plus d'aigreur.

-- Regardez nos voiles, dit le capitaine Foley, mettez ensemble à l'ancre un vaisseau français et un vaisseau anglais et dites ensuite à quelle nation est celui-ci ou celui-là.

-- _Francinet_ a son mat de misaine et son grand mat de perroquet presque égaux, dit mon père.

-- Dans les anciens vaisseaux peut-être, mais combien y a-t-il de vaisseaux neufs qui sont établis sur le type français? Non, quand ils sont à l'ancre, il est impossible de les déterminer. Mais quand ils mettent à la voile, comment les distinguerez-vous?

-- _Francinet_ a des voiles blanches, s'écrièrent plusieurs.

-- Et les nôtres sont noires de moisissure. Voilà la différence. Étonnez-vous ensuite qu'ils nous dépassent à la voile, quand le vent passe à travers les trous de notre toile.

-- Sur le _Rapide_, dit Cochrane, la toile était si mince, que quand je prenais mon observation, je relevais toujours mon méridien à travers le petit hunier et mon horizon à travers la voile de misaine.

Ces mots provoquèrent un éclat de rire général.

Ensuite tous repartirent, se soulageant enfin de ces longues bouderies, de ces souffrances supportées en silence qui s'étaient accumulées pendant de nombreuses années de service et que la discipline leur interdisait de révéler tant qu'ils avaient les pieds sur la dunette.

L'un parlait de sa poudre dont il fallait six livres pour lancer un boulet à mille yards, l'autre maudissait les tribunaux de l'Amirauté, où la prise entre comme un vaisseau bien gréé et en sort comme un schooner.

Le vieux capitaine parla de l'avancement subordonné aux intérêts parlementaires, qui avaient souvent mis dans une cabine de capitaine un freluquet dont la place aurait été dans la sainte barbe.

Puis ils revinrent à la difficulté de trouver des équipages pour leurs vaisseaux. Ils haussèrent la voix pour gémir en choeur.

-- À quoi bon construire de nouveaux vaisseaux, disait Foley, alors qu'avec une prime de cent livres vous n'arriverez pas à équiper ceux que vous avez?

Mais lord Cochrane voyait la question autrement.

-- Les hommes! monsieur, vous les auriez s'ils étaient bien traités. L'amiral Nelson trouve les hommes qu'il lui faut pour ses navires. Et de même l'amiral Collingwood. Pourquoi? Parce qu'il se préoccupe de ses hommes et dès lors ses hommes se souviennent de lui. Que les officiers et les hommes se respectent mutuellement et alors on n'aura aucune peine à maintenir l'effectif de l'équipage. Ce qui pourrit la marine, c'est cet infernal système qui consiste à faire passer les équipages d'un navire à l'autre, sans les officiers. Mais moi, je n'ai jamais rencontré de difficulté et je crois pouvoir dire que, si demain je hissais mon pennon, je trouverais tous mes vieux du _Rapide_ et j'aurais autant de volontaires que je voudrais en prendre.

-- C'est très bien, mylord, dit le vieux capitaine avec quelque chaleur. Quand les marins entendent dire que le _Rapide_ a pris cinquante navires en treize mois, on peut être sûr qu'ils s'offriront volontiers pour servir sous son commandant. Un bon croiseur est toujours sûr de compléter facilement son équipage. Mais ce ne sont pas les croiseurs qui livrent les batailles pour la défense du pays et qui bloquent les ports de l'ennemi. Je dis que tout le bénéfice des prises devrait être réparti également entre la flotte entière, et tant qu'on n'aura pas établi cette règle, les hommes les plus capables iront toujours là où ils rendent le moins de services et où ils font les plus grands profits.