Chapter 12
Quelques rares cheveux gris étaient épars sur son crâne jauni. Quant à ses traits, ils avaient à peine quelque chose d'humain, tant ils étaient déformés, car les rides profondes et les poches flasques de l'extrême vieillesse étaient venues s'ajouter sur une figure qui avait toujours été d'une laideur grossière et que bien des coups avaient achevé de pétrir et d'écraser.
Dès le commencement du repas, j'avais remarqué cet être-là, qui appuyait sa poitrine contre le bord de la table, comme pour y trouver un soutien nécessaire, et qui épluchait, d'une main tremblante, les mets placés devant lui.
Mais, peu à peu, comme ses voisins le faisaient boire copieusement, ses épaules reprirent de leur carrure. Son dos se raidit, ses yeux s'allumèrent, et il regarda autour de lui, d'abord avec surprise, comme s'il ne se rappelait pas bien comment il était venu là, puis avec une expression d'intérêt véritablement croissant.
Il écoutait, en se faisant de sa main un cornet acoustique, les conversations de ceux qui l'entouraient.
-- C'est le vieux Buckhorse, dit à demi-voix le champion Harrison. Il était exactement comme cela, il y a vingt ans, quand j'entrai pour la première fois dans le ring. Il y eut un temps où il était la terreur de Londres.
-- Oui, il l'était, dit Bill War. Il se battait comme un cerf dix- cors et il avait une telle endurance qu'il se laissait jeter à terre d'un coup de poing, par le premier fils de famille venu, pour une demi-couronne. Il n'avait pas à ménager sa figure, voyez- vous, car il a toujours été l'homme le plus laid d'Angleterre. Mais voilà bien près de soixante ans qu'on lui a fendu l'oreille et il a fallu lui flanquer plus d'une raclée pour lui faire comprendre enfin que la force le quittait.
-- La jeunesse aura son compte, mes maîtres, ronronnait le vieux en secouant pitoyablement la tête.
-- Remplissez-lui son verre, dit War. Eh! Tom, versez-lui une goutte de tord-boyaux à ce vieux Buckhorse. Réchauffez-lui le coeur.
Le vieux versa un verre de gin dans sa gorge ridée. Cela produisit sur lui un effet extraordinaire.
Une lueur brilla dans chacun de ses yeux éteints.
Une légère rougeur se montra sur ses joues cireuses.
Ouvrant sa bouche édentée, il lança soudain un son tout particulier, argentin comme celui d'une cloche au son musical.
De rauques éclats de rire de toute la compagnie y répondirent. Des figures allumées se penchèrent en avant les unes des autres pour apercevoir le vétéran.
-- C'est Buckhorse, cria-t-on, c'est Buckhorse qui ressuscite.
-- Riez si vous voulez, mes maîtres, s'écria-t-il dans son jargon de Lewkner Lane en levant ses deux mains maigres et sillonnées de veines. Il ne se passera pas longtemps avant que vous voyiez mes griffes qui ont cogné sur la boule de Figg et sur celle de Jack Broughton et celle de Harry Gray et bien d'autres boxeurs fameux qui se battaient pour gagner leur pain, avant que vos pères fussent capables de manger leur soupe.
La compagnie se remit à rire et à encourager le vétéran, par des cris où l'intonation railleuse n'était pas dépourvue de sympathie.
-- Servez-les bien, Buckhorse, arrangez-les donc. Racontez leur comment les petits s'y prenaient de votre temps.
Le vieux gladiateur jeta autour de lui un regard des plus dédaigneux.
-- Eh! d'après ce que je vois, dit-il de son fausset aigu et chevrotant, il y en a parmi vous qui ne sont pas capables de faire partir une mouche posée sur de la viande. Vous auriez fait de très bonnes femmes de chambre, la plupart d'entre vous, mais vous vous êtes trompés de chemin, quand vous êtes entrés dans le ring.
-- Donnez-lui un coup de torchon par la bouche, dit une voix enrouée.
-- Joe Berks, dit Jackson, je me chargerais d'épargner au bourreau la peine de te rompre le cou, si Son Altesse royale n'était pas présente.
-- Ça se peut bien, patron, dit le coquin à moitié ivre, qui se redressa en chancelant. Si j'ai dit quelque chose qui ne convienne pas à un m'sieu comme il faut...
-- Asseyez-vous, Berks, cria mon oncle d'un ton si impérieux que l'individu retomba sur sa chaise.
-- Eh bien! Lequel de vous regarderait en face Tom Slack, pépia le vieux, ou bien Jack Broughton, lui qui a dit au vieux duc de Cumberland qu'il se chargeait de démolir la garde du roi de Prusse, à raison d'un homme par jour, tous les jours du mois de l'année, jusqu'à ce qu'il fût venu à bout de tout le régiment, et le plus petit de ces gardes avait six pieds de long. Lequel d'entre vous aurait été capable de se remettre d'aplomb après le coup de torchon que donna le gondolier italien à Bob Wittaker?
-- Qu'est-ce que c'était, Buckhorse? crièrent plusieurs voix.
-- Il vint ici d'un pays étranger, et il était si large qu'il se mettait de profil pour passer par une porte. Il y était forcé sur ma parole, et il était si fort que partout où il cognait, il fallait que l'os parte en morceaux et quand il eut cassé deux ou trois mâchoires, on crut qu'il n'y aurait personne dans le pays en mesure de se lever contre lui. Pour lors, le roi s'en mêle. Il envoie un de ses gentilshommes trouver Figg pour lui dire: «Il y a un petit qui casse un os à chaque fois qu'il touche et ça fait peu d'honneur aux gars de Londres, s'ils le laissent partir sans lui avoir flanqué une rossée.» Comme ça Figg se lève et il dit: «Je ne sais pas, mon maître. Il peut bien casser la gueule à n'importe qui des gens de son pays, mais je lui amènerai un gars de Londres à qui il ne cassera pas la mâchoire quand même il se servirait d'un marteau pilon.» J'étais avec Figg au café Slaughter, qui existait alors, quand il a dit ça au gentilhomme du roi: et j'y vais, oui, j'y vais.
Après ces mots, il lança de nouveau ce cri singulier qui ressemblait à un son de cloche. Sur quoi les Corinthiens et les boxeurs se mirent de nouveau à rire et à l'applaudir.
-- Son Altesse... c'est-à-dire le comte de Chester... serait charmé d'entendre jusqu'au bout votre récit Buckhorse, dit mon oncle à qui le prince venait de parler à voix basse.
-- Eh bien, Altesse Royale, voici ce qui se passa. Au jour venu, tout le monde se rassembla dans l'amphithéâtre de Figg, le même qui se trouvait à Tottenham Court. Bob Wittaker était là, et ce grand bandit de gondolier italien y était aussi. Il y avait également là tout le beau monde. Ils étaient plus de vingt mille entassés qu'on aurait cru à voir leurs têtes, comme des pommes de terre dans un tonneau faisant des rangées sur les bancs tout autour. Et Jack Figg était là en personne pour veiller à ce qu'on jouât franc jeu dans cette lutte, avec un coquin de l'étranger. Tout le peuple était entassé en cercle, sauf qu'à un endroit il y avait un passage pour que les messieurs de la noblesse pussent aller prendre leurs places assises. Quant au ring, il était en charpente, comme c'était la coutume alors, et élevé d'une hauteur d'homme par-dessus la tête des gens. Bon! quand Bob eut été mis en face de ce géant italien, je lui dis: «Bob! donnez-lui un bon coup dans les soufflets», parce que j'avais bien vu qu'il était aussi enflé qu'une galette au fromage. Alors, Bob marche et comme il s'avance vers l'étranger, il reçoit un rude coup sur la boule. J'entendis le bruit sourd que ça fit et j'entendis passer quelque chose tout près de moi, mais quand je regardai, l'Italien était en train de se tâter les muscles au milieu de la scène, mais quant à Bob, impossible de l'apercevoir, pas plus que s'il n'était jamais venu là.
L'auditoire était suspendu aux lèvres du vieux boxeur.
-- Eh bien! crièrent une douzaine de voix, eh bien, Buckhorse! Est-ce qu'il l'avait avalé, quoi enfin?
-- Eh bien, mes garçons, voilà justement ce que je me demandais quand tout à coup, je vois deux jambes qui se dressaient en l'air, au milieu du public, à une bonne distance de là. Je reconnus les jambes de Bob, parce qu'il portait une sorte de culotte jaune avec des rubans bleus aux genoux. Le bleu, c'était sa couleur. Alors, on le remit sur le bon bout. Oui, on lui fraya un passage et on l'applaudit pour lui donner du courage, quoiqu'il n'en eût jamais manqué. Tout d'abord il était si ébloui qu'il ne savait pas s'il était à l'église ou dans la prison du Maquignon, mais quand je l'eus mordu aux deux oreilles, il se secoua et revint à lui. «Nous allons nous y remettre, Buck» qu'il dit. «Il vous a marqué» dis- je. Et il cligna de l'oeil ou de ce qui lui en restait. Alors l'Italien lance de nouveau son poing, mais Bob fait un bond de côté et lui envoie un coup en pleine viande, avec toute la force que Dieu lui avait donnée.
-- Eh bien? Eh bien?
-- Eh bien! L'Italien avait reçu ça en plein sur la gorge et ça le fit ployer en deux comme une mesure de deux pieds. Alors, il se redresse et lance un cri. Jamais vous n'avez entendu chanter Gloria! Alléluia! de cette force-là. Et voilà que d'un bond, il saute à bas de l'estrade et enfile le passage libre de toute la vitesse de ses pattes. Tout le public se lève et part avec lui aussi vite qu'on pouvait, mais on riait, on riait! Tout le chenil était plein de gens sur trois de front, qui se tenaient les flancs comme s'ils eussent eu peur de se casser en deux. Bon, nous lui fîmes la chasse le long de Holborn jusque dans Fleet-Street, puis dans Cheapside, plus loin que la Bourse, et on ne le rattrapa qu'au bureau d'embarquement où il s'informait à quelle heure avait lieu le premier départ pour l'étranger.
Les rires redoublèrent, on fit tinter les verres sur la table, quand le vieux Buckhorse eut achevé son histoire.
Je vis le Prince de Galles remettre quelque chose au garçon qui s'approcha et glissa l'objet dans la main du vétéran. Il cracha dessus avant de le fourrer dans sa poche.
Pendant ce temps-là, la table avait été desservie. Elle était maintenant parsemée de bouteilles et de verres, et l'on distribuait de longues pipes de terre et des paquets de tabac.
Mon oncle ne fumait point, parce qu'il croyait que cette habitude noircissait les dents, mais un bon nombre de Corinthiens, et le Prince fut des premiers, donnèrent l'exemple en allumant leurs pipes.
Toute contrainte avait disparu.
Les boxeurs professionnels, allumés par le vin, s'interpellaient bruyamment d'un bout à l'autre des tables en envoyant à grands cris leurs souhaits de bienvenue à leurs amis qui se trouvaient à l'autre bout de la pièce.
Les amateurs, se mettant à l'unisson de la compagnie, n'étaient guère moins bruyants et, discutant à haute voix les mérites des uns et des autres, critiquaient à la face des professionnels leur manière de se battre et faisaient des paris sur les rencontres futures.
Au milieu de ce sabbat retentit un coup frappé d'un air autoritaire sur la table. Mon oncle se leva pour prendre la parole.
Tel qu'il était debout, sa figure pâle et calme, le corps si bien pris, je ne l'avais jamais vu sous un aspect si avantageux pour lui, car avec toute son élégance, il paraissait posséder un empire incontesté sur ces farouches gaillards.
On eût dit un chasseur qui va et vient sans souci, au milieu d'une meute qui bondit et aboie.
Il exprima son plaisir de voir un si grand nombre de bons sportsmen réunis, et reconnut l'honneur qui avait été fait tant à ses invités qu'à lui-même, par la présence, ce soir-là, d'une illustre personnalité qu'il devait mentionner sous le nom de comte de Chester.
Il était fâché que la saison ne lui eût pas permis de servir du gibier sur la table, mais il y avait autour d'elle de si beau gibier qu'on n'en regrettait pas l'absence.
Applaudissements et rires.
Selon lui, le sport du ring avait contribué à développer ce mépris de la douleur et du danger qui avait tant de fois contribué au salut du pays dans les temps passés et qui allait redevenir nécessaire s'il devait en croire ce qu'il avait entendu.
Si un ennemi débarquait sur nos rivages, alors, avec notre armée si peu nombreuse, nous serions dans la nécessité de compter sur la bravoure naturelle à la race, bravoure pliée à la persévérance par la vue et la pratique des sports virils. En temps de paix également, les règles du ring avaient été utiles, en ce qu'elles consolidaient les principes du jeu loyal, en ce qu'elles rendaient l'opinion publique hostile à l'usage du couteau ou des coups de bottes si répandu à l'étranger.
Il concluait en demandant que l'on bût au succès de la Fantaisie, en associant à ce toast le nom de John Jackson, le digne représentant et le type de ce qu'il y avait de plus admirable dans la boxe anglaise.
Jackson ayant répondu avec une promptitude et un à-propos qu'aurait pu lui envier plus d'un homme public, mon oncle se leva encore une fois.
-- Nous sommes réunis, ce soir, dit-il, non seulement pour célébrer les gloires passées du ring professionnel, mais encore pour organiser des rencontres prochaines. Il serait aisé, maintenant que les patrons et les boxeurs sont groupés sous ce toit, de régler quelques accords. J'en ai moi-même donné l'exemple en faisant avec Sir Lothian Hume un match dont les conditions vont vous être communiquées par ce gentleman.
Sir Lothian se leva, un papier à la main.
-- Altesse Royale et gentlemen, voici en peu de mots les conditions. Mon homme, Wilson le Crabe, de Gloucester, qui ne s'est jamais battu pour un prix, s'engage à une rencontre qui aura lieu le 18 mai de la présente année avec tout homme, quel que soit son poids, qui aura été choisi par Sir Charles Tregellis. Le choix de Sir Charles Tregellis est limité à un homme au-dessous de vingt ans ou au-dessus de trente-cinq de manière à exclure Belcher et les autres candidats aux honneurs du championnat. Les enjeux sont de deux mille livres contre mille livres. Deux cents livres seront payées par le gagnant à son homme. Qui se dédira, paiera. C'était chose curieuse que de voir avec quelle gravité tous ces gens-là, boxeurs et amateurs, penchaient la tête et jugeaient les conditions du match.
-- On m'apprend, dit Sir John Lade, que Wilson le Crabe est âgé de vingt-trois ans, et que, sans avoir jamais disputé de prix dans un combat régulier, sur le ring public, il n'en a pas moins concouru pour des enjeux, dans l'enceinte des cordes, en maintes occasions.
-- Je l'y ai vu six ou sept fois, dit Belcher.
-- C'est précisément pour ce motif, Sir John, que je mise à deux contre un en sa faveur.
-- Puis-je demander, dit le Prince, quels sont au juste la taille et le poids de Wilson?
-- Altesse royale, c'est cinq pieds onze pouces et treize stone dix.
-- Voila une taille et un poids qui suffisent de reste pour n'importe quel bipède, dit Jackson au milieu des murmures approbateurs des professionnels.
-- Lisez les règles du combat, Sir Lothian.
-- Le combat aura lieu le mardi 18 mai, à dix heures du matin, dans un endroit qui sera fixé postérieurement. Le ring sera un carré de vingt pieds de côté. Ni l’un ni l'autre des combattants ne se retirera à moins d'un coup décisif reconnu pour tel par les arbitres. Ceux-ci seront au nombre de trois, ils seront choisis sur le terrain, savoir deux pour les cas ordinaires, et un pour les départager. Cela est-il conforme à vos désirs, Sir Charles?
Mon oncle acquiesça d'un signe de tête.
-- Avez-vous quelque chose à dire, Wilson?
Le jeune pugiliste, qui était d'une structure singulière dans sa maigreur efflanquée, avec une figure accidentée, osseuse, passa ses doigts dans sa chevelure coupée court.
-- Si ça vous plaît, monsieur, dit-il avec le léger zézaiement des campagnards de l'Ouest, un ring de vingt pieds de côté, c'est un peu étroit pour un homme de treize stone.
Nouveau murmure d'approbation parmi les professionnels.
-- Combien vous faudrait-il, Wilson?
-- Vingt-quatre, Sir Lothian.
-- Avez-vous quelque objection, Sir Charles?
-- Aucune.
-- Avez-vous encore quelque chose à demander, Wilson?
-- Si ça vous plaît, monsieur, je ne serais pas fâché de savoir avec qui je vais me battre.
-- À ce que je vois, vous n'avez pas encore officiellement désigné votre champion, Sir Charles.
-- J'ai l'intention de ne le faire que le matin même du combat. Je crois que le texte même de notre pari me reconnaît ce droit.
-- Certainement, vous pouvez en faire usage.
-- C'est mon intention et je serais immensément obligé envers Mr Berkeley Craven, s'il voulait bien accepter le dépôt des enjeux.
Ce gentleman s'étant empressé de donner son consentement, toutes les formalités que comportaient ces modestes tournois furent accomplies.
Et alors, ces hommes sanguins, vigoureux, étant échauffés par le vin, échangeaient des regards de colère d'un bord à l'autre des tables.
La lumière pénétrant à travers les spirales grises de la fumée du tabac éclairait les figures sauvages, anguleuses des Juifs et les faces rougies des rudes Saxons. La vieille querelle qui s'était jadis élevée pour savoir si Jackson avait commis ou non un acte déloyal en prenant Mendoza par les cheveux lors de sa lutte à Hornchurch, se ranima de nouveau.
Sam le Hollandais jeta un shilling sur la table et offrit de se battre contre la gloire de Westminster, si celui-ci osait soutenir que Mendoza avait été vaincu loyalement.
Joe Berks, qui était devenu de plus en plus bruyant et agressif à mesure que la soirée s'avançait, tenta de monter sur la table, en proférant d'horribles blasphèmes, pour en venir aux mains avec un vieux Juif nommé Yussef le batailleur, qui s'était lancé à corps perdu dans la discussion.
Il n'en eût pas fallu beaucoup plus pour que le souper se terminât par une bataille générale et acharnée et ce ne fut que grâce aux efforts de Jackson, de Belcher et d'Harrison et d'autres hommes plus froids, plus rassis, que nous n'assistâmes pas à une mêlée. Alors, cette question une fois écartée, surgit à la place celle des prétentions rivales pour les championnats de différents poids.
Des propos encolérés furent de nouveau échangés. Des défis étaient dans l'air.
Il n'y avait pas de limite précise entre les poids légers, moyens et lourds et, cependant, c'était une affaire importante, pour le classement d'un boxeur de savoir s'il serait coté comme le plus lourd des poids légers, ou le plus léger des poids lourds.
L'un se posait comme le champion de dix stone; l'autre était prêt à accepter n'importe quel match à onze stone, mais se refusait à aller jusqu'à douze, ce qui aurait eu pour résultat de le mettre aux prises avec l'invincible Jem Belcher.
Faulkner se donnait comme le champion des vétérans, et l'on entendit même résonner à travers le tumulte le singulier coup de cloche du vieux Buckhorse, déclarant qu'il portait un défi à n'importe quel boxeur ayant plus de quatre-vingts ans et pesant moins de sept stone.
Mais malgré ces éclaircies, il y avait de l'orage dans l'air. Le champion Harrison venait de me dire tout bas qu'il était absolument certain que nous n'arriverions jamais au bout de la soirée sans désagréments. Il m'avait conseillé, dans le cas où la chose prendrait une mauvaise tournure, de me réfugier sous la table, quand le maître de l'auberge entra d'un pas pressé et remit un billet à mon oncle.
Celui-ci le lut et le fit passer au Prince qui le lui rendit en relevant les sourcils et en faisant un geste de surprise.
Alors, mon oncle se leva, tenant le bout de papier et le sourire aux lèvres: -- Gentlemen, dit-il, il y a en bas un étranger qui attend et exprime le désir d'engager un combat décisif avec le meilleur boxeur qu'il y ait dans la salle.
XI -- LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES
Cette annonce concise fut suivie d'un moment de surprise silencieuse puis d'un éclat de rire général.
On pouvait argumenter pour savoir quel était le champion pour chaque poids, mais il était absolument certain que les champions de tous les poids se trouvaient assis autour des tables. Un défi assez audacieux pour s'adresser à tous, sans exception, sans distinction de poids ou d'âge était de nature telle qu'on ne pouvait y voir qu'une farce, mais c'était une farce qui pouvait coûter cher au plaisant.
-- Est-ce pour tout de bon? demanda mon oncle.
-- Oui, sir Charles, répondit l'hôtelier. L'homme attend en bas.
-- C'est un chevreau, crièrent plusieurs boxeurs, quelque gamin qui nous fait poser.
-- Ne le croyez pas, répondit l'hôtelier. C'est un Corinthien à la dernière mode, à en juger par son habillement, et il parle sérieusement ou je ne me connais pas en hommes.
Mon oncle s'entretint quelques instants à voix basse avec le Prince de Galles.
-- Eh bien! gentlemen, dit-il ensuite, la nuit n'est pas très avancée et s'il y a dans la compagnie quelqu'un qui désire montrer son talent, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion. -- Quel est son poids, Bill? demanda Jem Belcher.
-- Il a près de six pieds et je le classerai dans les treize stone quand il sera déshabillé.
-- Poids lourd. Qui est-ce qui le prend? s'écria Jackson.
Tout le monde en voulait, depuis les hommes de neuf stone jusqu'à Sam le Hollandais.
La salle retentissait de cris enroués, des propos de ceux qui se prétendaient qualifiés pour ce choix.
Une bataille, alors qu'ils étaient échauffés par le vin et mûrs pour en découdre, et surtout une bataille devant une société aussi choisie, devant le Prince lui-même, c'était une chance qui ne se présentait pas souvent à eux.
Seuls, Jackson, Belcher, Mendoza et quelques autres anciens et des plus fameux gardaient le silence, jugeant au-dessous de leur dignité d'accepter un engagement ainsi improvisé.
-- Eh bien! mais vous ne pouvez pas vous battre tous avec lui, remarqua Jackson, quand la confusion des langues se fut apaisée: C'est au président de choisir.
-- Votre Altesse Royale a peut-être un champion en vue, demanda mon oncle.
-- Par Jupiter, dit le Prince dont la figure devenait plus rouge et les yeux de plus en plus ternes, je me présenterais moi-même si ma position était différente. Vous m'avez vu avec les gants Jackson. Vous connaissez ma forme?
-- J'ai vu Votre Altesse Royale, dit Jackson en bon courtisan, et j'ai senti les coups de Votre Altesse Royale.
-- Peut-être Jem Belcher consentirait-il à nous donner une séance.
Belcher secoua sa belle tête en souriant.
-- Voici mon frère Tom ici présent qui n'a jamais saigné à Londres. Il ferait un match plus équitable.
-- Qu'on me le donne à moi, hurla Joe Berks. J'ai attendu tout ce soir une affaire et je me battrai contre quiconque cherchera à prendre ma place. Ce gibier-là, c'est pour moi, mes maîtres. Laissez-le-moi si vous tenez à voir comment on prépare une tête de veau. Si vous faites passer Tom Belcher avant moi, je me battrai avec Tom Belcher et après, avec Jem Belcher ou Bill Belcher ou tous les Belcher qui ont pu venir de Bristol.
Il était clair que Berks s'était mis dans un état tel qu'il fallait qu'il se battît avec quelqu'un.
Sa figure grossière était tendue.
Les veines faisaient saillie sur son front bas. Ses méchants yeux gris se portaient malignement sur un homme, puis sur un autre, en quête d'une querelle.
Ses grosses mains rouges étaient serrées en poings noueux. Il en brandit un d'un air menaçant tout en promenant autour des tables son regard d'ivrogne.
-- Je suppose, gentlemen, que vous serez comme moi d'avis que Joe Berks ne s'en trouvera que mieux, s'il se donne un peu d'air frais et d'exercice, dit mon oncle. Avec le concours de Son Altesse Royale et de la compagnie, je le désignerai comme notre champion en cette occasion.
-- Vous me faites grand honneur, s'écria l'individu qui se leva en chancelant et commença à ôter son habit. Si je ne l'avale pas en cinq minutes, puissé-je ne jamais revoir le Shroshire.
-- Un instant, Berks, crièrent plusieurs amateurs. Dans quel endroit la lutte aura-t-elle lieu?
-- Où vous voudrez, mes maîtres, je me battrai dans la fosse d'un scieur de long ou sur le dessus d'une diligence, comme vous voudrez. Mettez-nous pied contre pied et je me charge du reste.
-- Ils ne peuvent passe battre ici, au milieu de cet encombrement. Où donc aller? dit mon oncle.