Jeux et exercices des jeunes filles
Chapter 9
MATHILDE. A une étoile.
MARIE. A la pluie, à une fleur, à une cloche, à une chouette, à une étoile.
HÉLÈNE. Je ne vois pas comment ta pensée pourra ressembler à des choses si différentes.
MARIE. Ma pensée, c'est la lune. Hélène, quel rapport y a-t-il entre la lune et la pluie?
HÉLÈNE. Toutes les deux causent des inondations. Vous savez que la lune influe sur les marées, qui peuvent être très considérables, et la pluie fait grossir les fleuves et les rivières, et les fait, par conséquent déborder.
MARIE. Ton explication est très-savante. Maintenant, Henriette, dis-moi quelle ressemblance il y a entre la lune et une fleur?
HENRIETTE. C'est qu'elles changent de forme tous les jours.
MARIE. Pourquoi la lune est-elle comme une cloche?
LOUISE. Comme une cloche? Je ne sais pas; j'ai beau chercher, je ne trouve rien. Voilà mon gage.
MARIE. Émilie, pourquoi la lune est-elle comme une chouette?
ÉMILIE. Oh! c'est bien facile à trouver. C'est parce qu'elles paraissent toutes les deux la nuit.
MARIE. Mathilde, quel rapport y a-t-il entre la lune et une étoile?
MATHILDE. La lune est un astre et l'étoile aussi.
Voilà un aperçu de la manière dont on peut jouer ce jeu, qui nous paraît assez ingénieux.
LES COMPARAISONS.
C'est à peu près le même jeu que le précédent; mais l'explication qui en sera donnée montrera suffisamment sous quel rapport il en diffère et en quoi ils se ressemblent l'un et l'autre.
On compare quelqu'un à un objet quelconque; et comme il n'y a point de comparaison qui soit exactement parfaite, on dit en quoi est la ressemblance et en quoi est la différence. Par exemple, on dira: «Je compare Mlle *** à une rose. Elle en a la fraîcheur et l'éclat: voilà la ressemblance; mais la rose est environnée d'épines et blesse ceux qui l'approchent: voilà la différence.» Nous laissons aux jeunes filles qui choisiront ce jeu le soin de trouver des comparaisons plus neuves et plus ingénieuses que celle-ci, nous avons seulement voulu leur donner un exemple.
LES PROPOS INTERROMPUS.
C'est encore une des variétés de ces jeux dans lesquels les demandes et les réponses s'entre-croisent d'une manière bizarre pour produire au hasard, soit des réponses qui surprennent par leur justesse, soit des contre-sens qui amusent encore davantage. Nous le mettons en action pour le rendre plus intelligible.
HENRIETTE. Je vais faire une question tout bas à Marie, qui est à ma droite, et elle me répondra aussi tout bas. Elle fera une question à celle qui vient après elle, qui lui répondra. Lorsque le tour du cercle sera fini, je reprendrai tout haut la question de ma voisine de gauche, qui est la dernière, et j'y répondrai par la réponse que ma voisine de droite m'a faite en commençant; ensuite celle-ci dira ma question et dira la réponse de celle qui est à sa droite, et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ayez bien soin de vous souvenir des questions et des réponses qui vous sont faites. Marie, à quoi sert un soufflet?
MARIE. A souffler le feu. (_A Émilie_). A quoi servent les pompes des pompiers?
ÉMILIE. A éteindre le feu. (_A Juliette_). A quoi sert une charrue?
JULIETTE. A labourer la terre. (_A Hélène_). A quoi sert un bonnet?
HÉLÈNE. A couvrir la tête. (_A Mathilde_). A quoi sert un soulier?
MATHILDE. A chausser le pied. (_A Louise_). A quoi sert une épingle noire?
LOUISE. A attacher les cheveux. (_A Henriette_). A quoi sert un baromètre?
HENRIETTE. A marquer la pesanteur de l'air. (_Haut_) Nous allons voir maintenant si les réponses s'accordent bien. Louise m'a demandé à quoi servait un baromètre, et Marie m'a répondu: à souffler le feu.
MARIE. Henriette m'a demandé à quoi servait un soufflet, et Émilie m'a répondu à éteindre le feu.
ÉMILIE. Marie m'a demandé à quoi servent les pompes des pompiers, et Juliette m'a répondu: à labourer la terre.
JULIETTE. Émilie m'a demandé à quoi servait une charrue, et Hélène a répondu: à couvrir la tête.
HÉLÈNE. Juliette m'a demandé à quoi servait un bonnet, et Mathilde m'a répondu: à chausser le pied.
MATHILDE. Hélène m'a demandé à quoi servait un soulier, et Louise m'a répondu: à attacher les cheveux.
LOUISE. Mathilde m'a demandé à quoi servait une épingle noire, et Henriette m'a répondu: à mesurer la pesanteur de l'air.
Ce jeu, qui produit ce qu'on appelle des _coq-à-l'âne_[14] demande un certain effort de la mémoire pour ne pas oublier les demandes et les réponses. Nous allons encore citer quelques jeux qui rentrent dans la même catégorie.
[Note 14: On appelle ainsi des discours sans suite et sans raison, dont les parties n'ont pas plus de rapport entre elles, qu'un _coq_ n'en a avec un _âne_.]
LES PROPOS INTERROMPUS PAR ÉCRIT.
Les jeunes filles qui prennent part à ce jeu écrivent chacune sur un petit carré de papier une question, la plus bizarre possible. On mêle les petits papiers dans une boîte ou dans une corbeille. Chaque joueuse tire un de ces billets et y répond sur un autre papier, puis elle met sa réponse dans une seconde corbeille et remet la demande dans la première. On tire ensuite alternativement une demande et une réponse, mais la réponse ne sort presque jamais en même temps que la demande pour laquelle on l'avait faite.
Une variété de ce jeu consiste à mettre la réponse sur le même papier que la question. Tout l'intérêt repose alors sur l'esprit ou sur la bizarrerie de l'une ou de l'autre, ou sur l'anonyme que gardent les auteurs et que l'on s'efforce de pénétrer. Pour cette seconde manière de jouer, les questions sont tirées de même, et la réponse y est faite par une personne autre que celle qui a fait la question.
Au reste, nous renvoyons au jeu du _secrétaire_, qui a quelque analogie avec celui-là, et pour lequel nous donnons de plus grands développements.
LES POURQUOI ET LES PARCE QUE.
Ce jeu diffère du précédent en ce que la réponse n'est pas donnée directement, mais passe par un tiers, c'est-à-dire qu'une personne fait une question tout bas à sa voisine; celle-ci lui demande _pourquoi_, et l'autre voisine de la personne du milieu fait la réponse, en sorte que celle qui est au milieu ne sert que d'intermédiaire entre les deux autres, pour adresser la question «pourquoi?» et pour retenir ce que l'autre lui a dit à l'oreille. Cette manière de jouer aux propos interrompus produit des effets plus bizarres encore que la précédente, mais elle est moins animée.
LA NARRATION.
Pour ce jeu, il est d'usage d'avoir de longs rubans que chaque joueuse tient par un bout, tandis que tous les autres bouts sont réunis dans la main de celle qui dirige le jeu. Celle-ci commence une histoire ou narration, et s'arrêtant après deux ou trois phrases, elle donne une secousse à un des rubans. Celle à qui s'adresse ce signal doit continuer _immédiatement_ la narration, en tâchant de bien lier ce qu'elle dit avec ce qui se disait au moment où elle a repris. Ce jeu demande une certaine invention pour trouver des détails qui soient un peu intéressants. On en jugera mieux par l'exemple que nous allons donner. Celle qui tient les rubans commence ainsi (les points marquent les interruptions et les reprises):
«La neige tombait par flocons épais quand Alice se leva le matin. Elle pensa qu'elle ne pourrait pas monter à cheval ce jour-là, à cause du mauvais temps, et descendit à la salle à manger, où elle trouva.....
«Une dame qu'il lui sembla avoir déjà rencontrée quelque part, et un petit garçon de sept ou huit ans qui avait de beaux yeux noirs et d'abondants cheveux bouclés. «Vous ne me reconnaissez pas, Alice, lui dit cette personne; je suis....
«La femme de chambre de votre cousine Jeanne, que vous n'avez pas vue depuis six ans, et voilà son petit garçon que je vous amène. Il lui est arrivé, il y a quelques jours, une aventure bien extraordinaire. Il était allé au bois de Boulogne avec un domestique. Là....
«Le domestique l'ayant perdu de vue un moment, il se trouva seul, et, comme il le cherchait avec inquiétude, son air effaré attira auprès de lui....
«Une troupe de petits gamins assez déguenillés qui commencèrent à le tourmenter. Comme il est très-vif, il ne put supporter leurs mauvais propos et donna un soufflet à l'un d'eux, qui....
«Se jeta sur lui et commençait à le battre, lorsqu'ils virent paraître tout à coup un monsieur qui se trouvait être, etc....»
Nous ne donnerons pas la suite de l'histoire, et nous engageons nos jeunes lectrices à la terminer elles-mêmes, ou à en inventer de meilleures dont elles sauront faire «le modèle des narrations agréables,» comme le dit Mme de Sévigné avec raison, de sa lettre que l'on appelle _la lettre de la prairie_.
Si l'on veut au contraire faire une narration absurde, le jeu sera peut-être moins difficile, mais nous préférons une narration suivie et un peu élégante. Toutefois, nous allons donner un exemple de ce que peut être un discours dont les idées n'ont aucune liaison entre elles.
«C'était par une belle nuit d'été, alors que le soleil, prêt à se plonger dans la mer, comme un charbon rougi aux feux de la forge, jetait encore un dernier éclat....
«Vraiment, s'écria Hippolyte, il fait noir comme dans un four. Que demanderons-nous ce matin pour notre déjeuner? J'ai envie d'oeufs à la coque...
«A ces mots, ils poursuivirent leur course, renversant tout sur leur passage; leurs chevaux excités refusaient de s'arrêter malgré tous leurs efforts....
«La vague grossissait toujours et menaçait de les engloutir; déjà plusieurs lames avaient pénétré dans leur frêle embarcation. Tout faisait pressentir un prochain désastre....
«Lorsque la voix d'un chien se fit entendre; c'était celui du portier de leur maison, rue Neuve-Saint-Roch. Ces aboiements réitérés annonçaient leur arrivée....
«Chacun s'empressa d'accourir. La vue de ce fidèle animal rappelait des jours qui n'étaient plus; mais l'ardente chaleur de cette après-midi....
«Les accablait et semblait faite pour les inviter au repos. Ils s'assirent donc en cercle auprès d'un rocher qui leur prêtait son ombre....
«L'endroit leur paraissant convenable, chacun s'empressa de faire un grand feu. L'intensité du froid rendait cette précaution plus nécessaire que jamais.»
Nous sommes obligés d'avertir, en donnant ce modèle de contre-sens, qu'il ne nous est pas venu à la pensée d'imiter la forme de quelques romans modernes.
LE JOURNAL.
Ce jeu, moins difficile que le précédent, lui ressemble sous quelques rapports. La jeune fille qui le dirige doit avoir un livre ou un journal contenant un récit sérieux. Chacune des autres choisit un métier, comme confiseur, épicier, marchand de joujoux, marchande de modes, etc. Elles se placent vis-à-vis de la lectrice. Celle-ci, en lisant, s'arrête quand elle rencontre un substantif et quelque fois un verbe, et regarde celle qui doit parler, ou bien tire un ruban, comme nous l'avons indiqué plus haut. La jeune fille à qui s'adresse ce langage muet doit à l'instant placer un mot qui se rapporte au métier qu'elle a choisi. La lectrice alors finit la phrase, et continue, s'arrêtant de nouveau aux endroits que nous avons déjà indiqués, et regardant tantôt l'une, tantôt l'autre de ses compagnes. Celle qui ne répond pas, ou qui fait une erreur, paye un gage. L'exemple que nous allons donner suffira pour notre explication.
MARIE. Asseyez-vous toutes en face de moi; voici mon journal. Quels métiers choisissez-vous?
HÉLÈNE. Je suis épicier.
HENRIETTE. Moi, quincailler.
LOUISE. Moi, fruitière.
MATHILDE. Moi, je serai lingère.
ÉMILIE. Moi, marchande de nouveautés.
JULIETTE. Moi, je serai herboriste.
MARIE. Je commence: _Une grande_....
HÉLÈNE. Bougie.
MARIE. _Se fait sentir dans notre_....
HENRIETTE. Arrosoir.
MARIE. _A plusieurs reprises cette semaine des_....
LOUISE. Carottes.
MARIE. _Ont proféré des cris séditieux. Des_....
MATHILDE. Bonnets.
MARIE. _Considérables, se sont formés en cherchant à séduire les_....
ÉMILIE. Gros de Naples.
MARIE. _Honnêtes de notre_....
JULIETTE. Graine de lin.
«Une grande agitation se fait sentir dans notre ville. A plusieurs reprises, cette semaine, des groupes ont proféré des cris séditieux. Des attroupements considérables se sont formés en cherchant à séduire les habitants honnêtes de notre ville.»
On continue ainsi jusqu'à la fin de l'article, si le jeu amuse.
L'AVOCAT.
Toutes les jeunes filles se placent en rond, ou sur deux lignes, en nombre égal. Au milieu se tient celle qui fait les questions. Quand elle s'adresse à une des compagnes, il faut que ce soit sa voisine qui réponde pour elle, en parlant à la première personne, comme l'avocat qui prend fait et cause pour son client. Cette complication amène des erreurs fréquentes, qui obligent à donner des gages. Nous allons développer le jeu à l'aide du dialogue. Henriette fait les questions; elle s'adresse à Marie, qui a Mathilde à sa droite.
HENRIETTE. Marie, aimes-tu bien Mathilde?
MATHILDE. Oui, elle l'aime beaucoup.
HENRIETTE. Un gage, Mathilde; il fallait répondre: «Oui, _je_ l'aime beaucoup.»
MATHILDE. Mais je ne pouvais pas répondre cela de moi-même.
HENRIETTE. C'est le jeu. Tu sais que les avocats parlent souvent comme s'ils étaient la partie intéressée. Ne disent-ils pas: «Comment, j'ai passé dans votre pré avec mon âne! Vous osez dire que mes poules ont mangé votre grain; et je prends à témoins tous mes voisins que je les renferme dans mon poulailler!» Allons, continuons, Émilie, chante avec ta voisine: «Au clair de la lune,» à deux parties. (_Émilie et Hélène chantent_.)
HENRIETTE. C'est Hélène qui devait chanter la première partie, et Émilie la seconde, parce que je m'adressais à Émilie. Et toi, Louise, saurais-tu chanter aussi?
LOUISE. Que faut-il que je chante?
HENRIETTE. Allons, encore un gage. C'était à Juliette à répondre.
JULIETTE. C'est vrai, je n'y ai pas pensé.
HENRIETTE. Juliette, n'est-ce pas qu'Hélène a un bon caractère?
HÉLÈNE. Non, il y a des moments où je ne suis pas aimable.
HENRIETTE. Hélène, ta petite soeur Julia ne serait-elle pas en état de jouer avec nous?
MARIE. Oui, je trouve que nous pourrions amener ma petite soeur et choisir pour elle des jeux simples.
Nous conseillons ce jeu, qui n'est pas très-difficile et qui peut amener des réponses inattendues, si on veut se donner la peine de le bien jouer.
LA SELLETTE.
Nous ne quitterons pas le _tribunal_ sans expliquer le jeu de la sellette, qui est un de ceux que l'on aime le mieux quand la compagnie est un peu nombreuse. On sait que la _sellette_ est le siége sur lequel se place un accusé. On prend un petit tabouret, qui en tient lieu; on le place au milieu de la chambre, et la personne coupable s'assied. Une autre fait le tour du cercle et demande tout bas à chaque juge quelle est son accusation. Quand on a pris l'opinion de chaque personne, on la dit tout haut à l'accusé, qui doit deviner qui a parlé contre lui. Nous supposons qu'Henriette est sur la sellette. Elle peut faire, si elle veut, un petit discours pour attendrir ses juges, pendant qu'on recueille les opinions. Cela n'est pas hors du jeu, qu'il faut animer autant que possible.
MARIE _interroge tout bas les juges, puis elle dit_: Henriette, tu es sur la sellette, parce qu'on t'accuse de chanter faux. De qui vient ce reproche?
HENRIETTE. C'est Louise qui me fait ce reproche. Parce qu'elle a la voix très-juste, elle est très-difficile pour les autres.
MARIE. Non, c'est Hélène. Donne un gage. On t'accuse d'être paresseuse.
HENRIETTE. C'est toi, Marie, parce que j'ai mieux aimé me promener aujourd'hui que de travailler avec toi au jardin.
MARIE. Non, c'est Juliette. La cour exige que tu donnes encore un gage. On t'accuse de n'avoir pas l'air de te repentir.
HENRIETTE. Oh! c'est Mathilde qui a dit cela.
MARIE. Oui, c'est Mathilde. A ton tour, sur la sellette.... Mathilde, on t'accuse d'être gourmande.
MATHILDE. Je reconnais Henriette, parce que j'ai voulu manger la moitié de ses cerises.
MARIE. Non, ce n'est pas elle.
MATHILDE. Qui est-ce donc?
MARIE. On n'est pas obligé de nommer quand on n'a pas deviné juste. Il suffit qu'on dise: «Non, ce n'est pas telle personne.» On t'accuse d'être étourdie.
MATHILDE. Oh! si ma gouvernante était ici, je serais bien certaine que c'est elle; mais je sais qu'elle l'a dit ce matin à Hélène, et c'est Hélène qui répète l'accusation.
HÉLÈNE. Va donc me juger à ton tour.
LES CONSÉQUENCES.
On coupe de petits morceaux de papier ou des cartes d'égale grandeur. On en peut faire environ quatre douzaines. Sur la moitié, on écrit le nom de personnes que l'on connaît. Sur le troisième quart on écrit le nom d'un endroit comme: _A la campagne_, _en voiture_, _au spectacle_. Enfin, sur le dernier quart, on écrit _les conséquences_ ou ce qui est arrivé aux personnes dont les noms ont été écrits d'abord. Par exemple, on écrit: _Ont déchiré leurs gants, ont perdu leurs souliers, se sont querellées_. Quand tout est prêt, on fait trois parts: l'une de tous les noms réunis, l'autre des endroits, la troisième _des conséquences._ On tire deux noms, et enfin en suivant une carte de chacune des autres parts. En les lisant, on peut faire de singulières rencontres ou produire de bizarres assemblages. Par exemple: _Caroline et Marie ont été dans la rivière, et se sont brûlées_.
LE SECRÉTAIRE.
Ce jeu n'est que le perfectionnement du précédent. Les grandes personnes même peuvent s'en amuser en y mettant toutes les ressources de leur esprit. On a également des cartes, mais assez grandes pour écrire beaucoup de choses. On écrit en tête le nom de chacune des personnes de la compagnie. On les met dans une corbeille que l'on couvre. Chacun tire au hasard et écrit sur la carte qui lui échoit une phrase. On les remet dans la corbeille; on les tire une seconde fois; sur celle que l'on a prise, on met encore une phrase, et ainsi de suite jusqu'à ce que les cartes soient remplies. Il faut bien cacher à ses voisins ce que l'on écrit, dissimuler son écriture, et, chaque fois que l'on a fini sa phrase, qui doit être courte, mettre quelques points pour la distinguer de celle d'une autre personne. Nous allons supposer que nos jeunes filles sont encore réunies, qu'elles ont rempli les cartes par le procédé que l'on a indiqué plus haut, et qu'elles vont y lire des compliments ou des vérités.
HENRIETTE. Ah! voilà la carte de Marie. Voyons ce qu'on y a écrit.
MARIE. Elle a beaucoup de raison pour son âge... Aussi ne fait-elle pas grande attention aux jeux.... C'est pourquoi elle donne tant de gages...
JULIETTE. Est-ce que ce sont des vers? voilà deux rimes.
HENRIETTE. Il ne faut pas interrompre la lecture ni faire de réflexions. Je continue: Elle devrait bien relever ses cheveux....
JULIETTE. Encore une rime!
HENRIETTE. Tu es terrible, Juliette, avec tes interruptions.... Elle ne se fâche jamais.... Pourquoi se fâcherait-elle contre ses amies? Il y en a tant d'autres qui le font...
MARIE. J'avais peur d'entendre de dures vérités, mais je vois qu'on m'a bien ménagée. C'est à moi de lire une carte maintenant. Ah! c'est celle de Juliette. On dit que les petites filles sont bavardes.... Ce n'est pas Juliette qui fera dire le contraire.... Il faut bien que chacun ait un petit défaut.... Celui-là n'est pas le plus grave de tous.... Non, si elle n'était pas aussi un peu indiscrète.... Vous êtes trop sévères pour la pauvre Juliette... Cela ne nous empêche pas de l'aimer de tout notre coeur.
JULIETTE. Je ne suis pas fâchée contre celles qui ont écrit tout ce mal de moi, parcequ'elles me le disent toute la journée; ainsi je dois y être habituée. C'est à mon tour de tirer ma carte. C'est celle de Louise.
Nous ne multiplions pas ces exemples, qui n'auraient que peu d'intérêt, et nous pensons que le jeu est suffisamment compris, mais nous ne pouvons trop recommander aux jeunes filles qui auront à écrire sur les cartes de leurs compagnes, de se souvenir que ceci n'est qu'un jeu, et que si elles veulent s'en servir pour donner quelques avis, il faut qu'elles y mettent de grands ménagements. Il en est de même pour le jeu de la sellette, pour celui des contre-vérités, etc. On peut plaisanter des légers travers de ses amis, mais les défauts véritables sont choses trop sérieuses pour qu'il en soit question au milieu d'innocents amusements.
LES DEVISES.
Chacune des jeunes filles choisit une fleur. On la lie avec un lien analogue à l'idée que représente la fleur que l'on a choisie, on la place dans un vase qui répond aussi à l'idée primitive, et enfin on y ajoute une devise toujours en rapport avec cette même idée. Pour faire comprendre ce joli jeu, qui est assez difficile, nous revenons à nos petites scènes dialoguées. Nous n'aurons plus beaucoup d'occasions d'y recourir.
HÉLÈNE. Je prends des immortelles.
MARIE. Moi des violettes.
HENRIETTE. Moi, une rose.
LOUISE. Moi, un bouquet de houx.
JULIETTE. Je prends un beau pavot.
MATHILDE. Moi, des soucis.
ÉMILIE. Et moi, un lis.
HÉLÈNE. Je lie mes immortelles avec un cordon de soie verte.
MARIE. Moi, mes violettes avec un brin d'herbe.
HENRIETTE. J'attache la rose avec un ruban d'or.
LOUISE. Je lie mon bouquet de houx avec une chaîne d'acier.
JULIETTE. Je lie mon beau pavot avec un ruban de velours rouge.
MATHILDE. Je lie mes soucis avec une des cordes de mon piano.
ÉMILIE. J'attache mon lis superbe avec un ruban blanc.
HÉLÈNE. Je place mes immortelles dans un vase de porphyre.
MARIE. Mes violettes, je les mets dans un petit pot de terre.
HENRIETTE. Je mets ma rose dans un vase de cristal.
LOUISE. Mon bouquet de houx, dans un vase de fer.
JULIETTE. Je mets mon pavot dans un vase de Chine.
MATHILDE. Mes soucis, je les mets dans un vase de marbre noir.
ÉMILIE. Et moi, mon lis, dans un vase d'albâtre.
HÉLÈNE. Sur mes immortelles liées avec un ruban de soie verte, symbole d'espérance, et mises dans un vase de porphyre, le plus durable des marbres, je grave cette devise: _ne cherchez que la vraie gloire_.
MARIE. A mes violettes, dans leur humble vase, liées avec un brin d'herbe, je mets cette devise: _Leur parfum les fait découvrir_.
HENRIETTE. La rose, liée avec un ruban d'or, et placée dans un beau vase de cristal, aura pour devise: _Elle ne vivra que l'espace d'un matin_.
LOUISE. Mon bouquet de houx, lié avec une chaîne d'acier, mis dans un vase de fer, aura cette devise: _Qui s'y frotte s'y pique_.
JULIETTE. Mon pavot, qui est lié avec un ruban de velours rouge, et mis dans un vase de Chine, aura cette devise: _Plus d'éclat que de vrai mérite_.
MATHILDE. J'ai mis mes soucis dans un vase de marbre noir; je les ai liés avec les cordes de mon piano, et j'écris dessus: _On les retrouve partout_.
ÉMILIE. Sur le vase d'albâtre qui contient mon lis, lié avec un ruban blanc, je fais graver cette devise que je viens de lire: _Ex candore decus_, et dont voici la traduction: _Sa beauté vient de sa blancheur_.
LES MÉTAMORPHOSES.
Il est encore question de fleurs dans ce jeu: mais elles doivent représenter des personnes présentes ou absentes. On forme un bouquet composé de trois, quatre ou cinq fleurs au plus, en l'absence d'une des jeunes filles, qui doit faire un emploi quelconque des fleurs que l'on a choisies, et qui ne sait pas quelles sont les personnes ainsi métamorphosées. On ne le lui dit qu'après, et le seul intérêt du jeu est de faire un choix de fleurs qui induise en erreur la personne à qui on les offre. Donnons-en un court exemple:
Émilie sort, et on décide de choisir trois fleurs: une pensée, un pied d'alouette et une jacinthe.
Lorsque Émilie rentre on lui demande ce qu'elle en fait. Elle répond qu'elle met la pensée sur son coeur; qu'elle jette loin le pied d'alouette qu'elle n'aime pas, et qu'elle met la jacinthe sur sa fenêtre, parce que l'odeur en est trop forte. Alors on lui apprend qu'elle a mis sur son coeur une vieille femme du village, qu'elle a rejeté son amie Marie, représentée par le pied d'alouette, et qu'elle a mis sur sa fenêtre sa petite soeur qui vient de naître.