Jeux et exercices des jeunes filles

Chapter 4

Chapter 43,827 wordsPublic domain

Un jour qu'au cabaret son maître était resté (C'était, je pense, un jour de fête), Notre singe en liberté Veut faire un coup de sa tête: Il s'en va rassembler les divers animaux Qu'il peut rencontrer dans la ville; Chiens, chats, dindons, pourceaux, Arrivent bientôt à la file. «Entrez, entrez, messieurs! criait notre Jacqueau, C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau Vous charmera gratis: oui, messieurs, à la porte On ne prend pas d'argent; je fais tout pour l'honneur.» A ces mots, chaque spectateur Va se placer, et l'on apporte La lanterne magique: on ferme les volets, Et par un discours fait exprès Jacqueau prépare l'auditoire. Ce morceau, vraiment oratoire, Fit bâiller, mais on applaudit. Content de son succès, notre singe saisit Un verre peint qu'il met dans sa lanterne. Il sait comment on le gouverne Et crie en le poussant: «Est-il rien de pareil? Messieurs, vous voyez le soleil, Ses rayons et toute sa gloire! Voici présentement la lune; et puis l'histoire D'Adam, d'Ève et des animaux.... Voyez, messieurs; comme ils sont beaux! Voyez la naissance du monde! Voyez...» Les spectateurs, dans une nuit profonde, Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir; L'appartement, le mur, tout était noir. «Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles Dont il éblouit nos oreilles Le fait est que je ne vois rien. --Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose; Mais je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas très-bien.» Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne Parlait éloquemment et ne se lassait point. Il n'avait oublié qu'un point: _C'était d'éclairer sa lanterne._

LE LOTO

Le loto se compose de petits cartons sur lesquels sont placés des numéros dans des cases, au nombre de cinq par ligne, entremêlées de cases vides. On tire d'un sac des petites boules demi-sphériques avec des numéros correspondant à ceux des cartons. Lorsqu'on parvient à couvrir tous les numéros d'une ligne, on dit _quine_, et on a gagné. Comme les boules à numéros ne suffiraient pas pour tous les joueurs, on les laisse à celui qui les tire du sac, et les autres joueurs se servent pour eux-mêmes de petits jetons de verre ou d'ivoire. Lorsqu'on a rempli quatre numéros sur la même case, on a un quaterne; trois numéros donnent un terne; mais ces nombres ne font pas gagner. Ces termes sont ceux de la loterie, à cause de la ressemblance des chances.

LE LOUP.

Ce jeu est composé d'un plateau ou d'un carton sur lequel sont trente et une cases, où l'on pose vingt brebis et deux loups.

Les vingt brebis se placent au haut du carton, sur les vingt cases opposées à la bergerie, composée de neuf cases, qui est en bas du carton, c'est-à-dire qu'elles se placent dans la prairie. De l'autre côté, à l'entrée de la bergerie, on place les deux loups, en laissant encore une case entre eux; ils semblent garder l'entrée de la bergerie. Ce jeu ne peut se jouer qu'entre deux personnes. Celle qui a les brebis joue la première, et va toujours en avant, comme au jeu de dames; elle ne peut pas reculer, mais elle peut aller de côté.

Les loups vont au contraire en avant et en arrière, et cherchent à se placer de façon à ce qu'ils puissent passer par-dessus la brebis et la prendre, s'ils trouvent une case vide derrière elle.

Si celui qui a les loups oublie de prendre quand il en trouve l'occasion, celui qui a les brebis prend le loup (ce qui s'appelle _souffler_), et il joue. Il est bien rare alors qu'avec un seul loup on puisse gagner.

Le joueur qui a les brebis peut gagner sans prendre les loups, pourvu qu'il parvienne à remplir les neuf cases de la bergerie. En lisant l'article intitulé _le renard et les poules_, on comprendra mieux la configuration du damier sur lequel on fait manoeuvrer les pièces, qui peuvent être les pions d'un échiquier, ou des dames, une couleur représentant les brebis et l'autre les loups.

LA MARELLE.

Ce jeu, très-simple, doit être joué sur un carton avec des lignes disposées comme sur la figure que nous donnons à la page suivante.

On a dix-huit pions, neuf de chaque couleur, que l'on ne pose que successivement sur un des petits ronds qui se trouvent à la jonction des lignes. Chaque joueur doit essayer de faire avec ses neuf pions une rangée de trois de front, et c'est à quoi son adversaire tâche de s'opposer. Pour cela, il faut essayer de placer un de ses propres pions entre les deux de son adversaire, ou à la suite, de manière à ce qu'il ne puisse pas arriver à en placer trois de front. S'il y parvient toutefois, il a le droit d'enlever un de vos pions à son choix, c'est-à-dire celui qui pourrait lui causer le plus de préjudice.

Les pions ne peuvent aller qu'en droite ligne, et ne peuvent sauter par-dessus les autres que lorsque celui qui joue n'en a plus que trois. Dans ce dernier cas, il a la faculté de poser un de ses pions où bon lui semble, et il arrive alors plus facilement à les mettre trois de front et quelquefois à gagner, malgré l'avantage du nombre qui est du côté opposé. Le jeu finit quand on n'a plus que deux pions.

L'OIE.

J'aime ces jeux galants où l'esprit se déploie; C'est, monsieur, par exemple, un bien beau jeu que l'oie!

Le poëte comique met ces vers dans la bouche d'un valet naïf, pour se moquer de la simplicité du jeu; mais, n'en déplaise à Regnard, nous aimons assez le jeu de l'oie renouvelé des Grecs.

Il nous est bien difficile de l'expliquer, faute des figures nombreuses qui en déterminent la marche, mais nous essayerons d'en donner une idée. Soixante-trois cases, remplies par des dessins différents, produisent des coups plus ou moins heureux. Les dés, jetés d'un cornet, indiquent les nombres auxquels se rapportent les numéros des cases. Chaque joueur tire à son tour et pose sur la case correspondante au nombre qu'il amène un petit objet qui lui appartient; il doit toujours occuper la place où l'envoie le sort. Ainsi, par exemple, de neuf en neuf cases est la figure d'une oie. Si l'on y arrive après avoir compté le nombre donné par les dés, on continue sa marche, toujours comptant le même nombre. Quelquefois on arrive à un obstacle appelé _le puits_, _le labyrinthe_, _l'hôtellerie_, _la prison_, _la mort_, etc. Chacun de ces obstacles entraîne une pénitence différente. Pour _la mort_, il faut recommencer soi-même tout le jeu, tandis que l'adversaire ou les adversaires le continuent. Nous répétons que nous ne pouvons donner de ce jeu qu'une idée imparfaite, mais que le tableau du jeu, qu'on peut se procurer, en contient toutes les règles détaillées. On a souvent varié les figures classiques du jeu d'oie, en y substituant des figures qui se rapportaient à quelque idée en vogue dans le moment. L'innovation la plus moderne a pris le titre de jeu du _Steeple-Chase_. De petits cavaliers en carton servent à marquer la marche du jeu.

LES OMBRES CHINOISES.

Nous empruntons à un auteur érudit[10] quelques renseignements intéressants sur ce jeu, que les enfants pourront aisément fabriquer eux-mêmes et qui leur rappellera d'heureux moments passés dans la salle de Séraphin, nom magique qui a souvent fait battre leurs jeunes coeurs.

[Note 10: M. Ch. Magnin, _Histoire des Marionnettes_.]

Ce divertissement, dont on rapporte généralement l'origine aux Chinois et aux Javanais, est du moins, sans aucun doute, un des spectacles favoris des Orientaux. Il est depuis assez longtemps connu en Italie et en Allemagne. Le procédé mécanique est bien simple: On met, à la place du rideau d'un petit théâtre, une toile blanche ou un papier huilé bien tendu. A sept ou huit pieds derrière cette tenture, on pose des lumières. Si l'on fait glisser alors entre la lumière et la toile tendue des figures mobiles et plates, taillées dans des feuilles de carton ou de cuir, l'ombre de ces découpures se projette sur la toile ou sur le transparent de papier et apparaît aux spectateurs. Un main cachée dirige ces petits acteurs au moyen de tiges légères, et fait mouvoir à volonté leurs membres par des fils disposés comme ceux de nos pantins de carte. «Je ne connais pas, dit Grimm, de spectacle plus intéressant pour les enfants; il se prête aux enchantements, au merveilleux et aux catastrophes les plus terribles. Si vous voulez, par exemple, que le diable emporte quelqu'un, l'acteur qui fait le diable n'a qu'à sauter par-dessus la chandelle placée en arrière, et, sur la toile, il aura l'air de s'envoler avec lui par les airs.»

Les enfants qui reviennent émerveillés des scènes ingénieuses qu'ils ont vu représenter sur le théâtre de Séraphin apprendront avec intérêt qu'ils ont assisté à un spectacle, sans doute toujours nouveau, mais dont les premières représentations eurent lieu en 1776. Nous citons encore:

«On voyait, entre autres tableaux: 1° une tempête: le tonnerre, la grêle assaillant la mer, plusieurs vaisseaux faisant naufrage; 2° un pont dont une arche est démolie et des ouvriers qui la réparent: un voyageur leur demande si la rivière est guéable; les ouvriers se moquent de lui et répondent par le fameux couplet: _les canards l'ont bien passée_[11]; le voyageur découvre un petit bateau, passe la rivière et châtie les ouvriers. C'est déjà, comme on voit, le fameux _Pont cassé_, la pièce classique des _Ombres chinoises_, vieux fabliau qui se trouve en germe dans une ancienne facétie, le _Dict de l'herberie_, qu'on peut lire à la suite des poésies de Ruteboeuf[12], et que Cyrano de Bergerac n'a pas dédaigné d'insérer à peu près textuellement dans sa comédie du _Pédant joué_; 3° un canal sur lequel on aperçoit une troupe de canards: quelques chasseurs dans un bateau les tirent à coups de fusil, etc.»

[Note 11: On trouve ce couplet dans une très-ancienne chanson intitulée _Dialogue du Prince et du Berger_:

LE PRINCE.

Passe-t-on la rivière à gué?

LE BERGER.

Les canards l'ont bien passé, O lirenda, lirondé.

(Voy. _Cahier de Chansons_, veuve Oudot, 1718.)]

[Note 12: _Oeuvres complètes de Ruteboeuf_, trouvère du treizième siècle. (Notes de M. Ch. Magnin.)]

LES OSSELETS.

Nous sommes encore en pleine antiquité. Les osselets sont, avec les dés, un des plus anciens jouets connus. Les Grecs s'en servaient comme de dés, pour indiquer les coups de hasard, par des points marqués sur les différentes faces, et les faisaient également glisser dans un tube. On trouve des osselets au nombre des jouets renfermés dans les tombeaux des petits enfants, et une des plus jolies statues antiques représente une jeune fille assise à terre et jouant avec des osselets.

Les osselets modernes sont de petits os ou de petits morceaux d'ivoire façonnés en forme d'os, que l'on essaye de faire tenir sur le revers de la main, que l'on jette en l'air et que l'on reçoit ensuite. On s'en sert aussi pour divers tours d'adresse. On prend cinq osselets dans la main; on en jette un en l'air, et l'on pose les autres sur la table. On en reprend un avant que le premier soit tombé, et ainsi de suite jusqu'au dernier. Comme toutes les manières de jouer sont nommées, celle-ci s'appelle les _premières_. Voici les _secondes_: On prend deux osselets à la fois pendant que les premières retombent; aux _troisièmes_ on en prend trois, et quatre aux _quatrièmes_. Ensuite on se sert de l'osselet qui est en main, on le baise, on passe la main derrière le dos, pendant que celui qu'on va recevoir est en l'air. Viennent ensuite les _passes-passes_. Il faut, pendant que l'un des osselets est lancé, et avant qu'il revienne dans la main, faire passer avec la main droite tous ceux qui sont restés sur la table, sous le pouce et l'index de la main gauche disposés comme une arche de pont. On fait des _échanges_ en mettant un osselet à la place d'un autre; des _rafles_, en ramassant tous les osselets ensemble; des _creux_, des _dos_ ou des _plats_ en les retournant tous les uns après les autres, pendant qu'il y en a un en l'air, sur le côté que ce nom indique suffisamment.

LE PANTIN.

Ce jouet, en apparence plus puéril que tous ceux dont nous nous sommes occupés jusqu'à présent, a cependant aussi des souvenirs historiques qui nous forcent de nous y arrêter.

Les pantins sont définis ainsi dans un vieux livre: «Petites figures peintes sur du carton, qui, par le moyen de petits fils que l'on tire, font de petites contorsions propres à amuser les enfants.»

Quelquefois on nomme aussi du nom de _pantins_ des poupées de bois ou d'autres matières, qui se meuvent également avec des fils. De tels jouets ont été trouvés dans les tombeaux de Thèbes et de Memphis. Une barque en bois, qui se voit au musée du Louvre, est montée par de petits rameurs qui devaient se mouvoir. Dans les tombeaux de Rome ancienne, on a également trouvé des pantins de différentes matières, en os, en ivoire, en bois, en terre cuite; mais sous cette forme le pantin se rapproche plutôt des marionnettes, comme celles que nos enfants font agir dans les petits théâtres de carton, ou comme celles qu'ils vont admirer aux théâtres de Polichinelle et de Séraphin. Nous n'avons en France que ces marionnettes traditionnelles. Dans les pays étrangers, comme en Allemagne, et surtout en Italie, elles ont plus de variétés, sont beaucoup plus répandues et sont appréciées de tous les âges. Les théâtres de marionnettes, en Italie, représentent des pièces satiriques, souvent très-spirituelles, et dont le peuple fait ses délices, comme autrefois les Athéniens. On trouve dans Platon des comparaisons tirées de cet amusement favori: il représente les hommes comme des marionnettes que des fils font mouvoir; les fils des passions tirent l'homme de tous côtés; un seul lui donne une bonne direction: c'est le fil d'or de la raison.

Pour revenir au simple pantin de carton, nous dirons qu'il eut dans le siècle dernier une vogue incroyable. On en trouvait partout. Les plus grandes dames s'en amusaient comme des enfants et les portaient même à la promenade. On en fabriquait de simples et de compliqués, à tous les prix. C'est alors que l'on composa cette chanson sur laquelle encore aujourd'hui on fait danser les pantins:

Que Pantin serait content S'il avait l'heur de vous plaire! Que Pantin serait content S'il vous plaisait en dansant!

Si les enfants aujourd'hui veulent essayer de s'en amuser encore, ils peuvent fabriquer des pantins eux-mêmes avec du carton blanc ou peint, en rattachant les membres avec des bouts de fil, de manière qu'ils aient de la flexibilité, et leur donnant le mouvement avec d'autres longs bouts de fil ou de soie _noire_. Si on les fait mouvoir en se tenant un peu dans l'ombre et en ayant devant soi un vêtements de couleur foncée, il semblera que les petites figures s'agitent toutes seules, surtout si on rattache tous ces longs fils à une canne que l'on tient dans une position horizontale au-dessus du pantin et sur laquelle on promène ses doigts d'une manière presque invisible. Avec un peu d'habileté, l'illusion sera complète.

LE PARACHUTE.

Les jolis objets qu'on appelle parachutes sont une invention moderne, et ils ont eu l'heureux privilége d'être aussitôt adoptés par tous les enfants, petits et grands, jeunes filles et jeunes garçons. On sait qu'ils sont formés d'un grand papier de soie coupé en rond, plié comme les feuilles d'un éventail et auquel sont attachés de distance en distance de longs brins de fil qui se réunissent en un noeud que l'on tient dans la main. On lance ce léger parachute plié, en le retenant par les brins de fil. Il se développe en l'air et retombe sous forme d'un parapluie ouvert, avec la molle lenteur des flocons de neige.

LA POUPÉE.

Nous n'avons rien à enseigner aux petites filles sur l'usage de la poupée. Elles le connaissent mieux que nous, dont les souvenirs sont déjà lointains; elles le pratiquent avec une conscience, une persévérance, une foi, si nous osons parler ainsi, qui renferme bien des mystères. C'est que la poupée est aussi un être mystérieux, un symbole, dont on comprend le sens mieux qu'on ne le définit. Il y a eu une _poupée_ dès qu'il a existé une petite fille, et cette tradition s'est perpétuée avec la force des choses vraies et nécessaires. Elle a traversé les révolutions des peuples et des empires. Elle a résisté au temps aussi bien qu'une pyramide. A Thèbes, dans le tombeau d'une petite enfant morte il y a des milliers d'années, on a retrouvé une poupée faite en chiffons, comme celles que l'ont elles-mêmes les petites filles d'aujourd'hui.

La poupée n'est pas seulement un jouet, un amusement; elle est un besoin, elle est la réalisation des instincts féminins. La petite fille essaye sa vocation quand elle est en face de ce petit être passif, dans lequel elle reconnaît un enfant comme elle; enfant quelquefois méchant, quelquefois malade, souvent capricieux et envers lequel l'enfant véritable a des devoirs sérieux. Ses rapports avec cet être sont ceux d'un être supérieur qui a une tâche immense à remplir et les droits les plus illimités pour l'accomplir, en un mot, la tâche de la mère envers son enfant.

Si la petite fille entre bien dans l'esprit du rôle qu'elle crée à son insu et qui lui est inspiré par des événements dont elle est l'auteur, par une sorte de convention tacite avec elle-même, elle supposera à cette poupée, devenue son enfant, tous les sentiments qu'elle éprouve, ou ceux qu'elle a pu observer chez ses compagnes. Cette petite figure inerte, qui gisait dans un coin, est relevée par un être intelligent, et à l'instant commence une scène animée par le jeu des passions. La poupée est volontaire; sa mère de dix ans lui enseigne que l'opiniâtreté et les caprices sont des défauts devant lesquels l'autorité maternelle ne doit pas plier, et moitié par le raisonnement, moitié par la sévérité, quelquefois par des corrections dont elle n'a pourtant pas reçu l'exemple, elle finit par dompter un caractère rebelle. La poupée est sage et raisonnable, on lui prouve par des caresses et des récompenses qu'elle doit n'avoir rien plus à coeur que la satisfaction de sa mère. La poupée est dolente; sa mère s'émeut; elle l'interroge avec inquiétude; elle s'aperçoit que son enfant souffre. Alors commence pour elle la pratique des devoirs les plus tendres, des soins les plus dévoués, et quand l'enfant s'endort d'un doux sommeil, la mère se repose aussi, demande du silence autour d'elle et conserve longtemps la trace des pensées sérieuses qui viennent d'occuper son esprit.

A côté de tous ces devoirs importants, il en est un surtout que la mère affectionne: c'est de revêtir cet enfant de tout ce qu'elle peut rassembler de plus beau. Elle va même jusqu'à l'extravagance dans ce besoin qu'elle a de parer cette chère créature, et elle lui donne des vêtements qui ne sont pas de son âge. Elle en fait une _belle dame_. Alors elle s'admire dans son oeuvre, mais elle n'en jouit pas de la même manière que lorsqu'elle retrouvait en elle son enfant.

Faut-il attribuer ce soin pour la parure des poupées à des instincts de coquetterie et de vanité? Faut-il y voir ce sentiment plus doux et plus tendre qui fait désirer à une mère que son enfant surpasse tous les autres, même en beauté et en élégance? Hélas! nous croyons qu'il y a là, comme dans la nature humaine, un mélange des bons et des mauvais sentiments; mais du moins celui qui est le plus pur ennoblit l'autre et le fait pardonner.

La puissance de la poupée est telle, que quand elle devient vieille, malpropre, estropiée, la petite fille vraiment aimante s'y attache encore davantage. C'est un lien, c'est une habitude, c'est aussi quelque chose de ce sentiment si touchant qui fait préférer à la mère l'enfant difforme et rebuté des autres. Peut-être ce sentiment s'explique-t-il par celui de la responsabilité; peut être est-ce par la pitié infinie qui est dans le coeur de la femme; peut-être enfin est-ce par la pensée que les êtres que le monde dédaigne appartiennent d'autant plus à ceux qui leur accordent l'intérêt et l'affection qu'ils ne trouvent pas ailleurs. Quel que soit le mobile secret, le sentiment est en germe chez la petite fille qui préfère la poupée que personne ne regarde. Il se retrouve encore chez la pauvre enfant du peuple, qui aime cet objet informe qu'elle appelle sa poupée, autant qu'elle aimerait ces splendides figures sur lesquelles elle ose à peine jeter un regard d'envie; qui la revêt avec amour des misérables chiffons dont elle peut disposer, et qui la berce dans ses bras avec cette tendre sollicitude qu'elle aurait pour les membres délicats d'un nouveau-né.

Peut-être que dans notre préoccupation des sentiments que nous paraît personnifier la poupée, nous avons retracé trop sérieusement les différents emplois que fait la petite fille de ce jouet. Il nous a paru presque inutile de lui enseigner ce que son instinct lui révèle à coup sûr, et de parler de tous les jeux dans lesquels figure ce petit être. On l'habille; on le déshabille à des heures réglées, en se servant des petits vêtements et des petits meubles à son usage; on feint de le faire manger des mets fictifs ou réels dans des repas qu'on lui prépare, ce que les enfants, dans leur langage de convention, appellent _faire la dînette_. Ces soins deviennent pour quelques petites filles une véritable passion. Pour quelques-unes, ils ont un côté utile en leur créant des occupations sédentaires, en leur donnant des habitudes d'ordre et du goût pour le travail à l'aiguille. D'autres enfants, mais le nombre en est plus rare, ont une espèce d'indifférence pour les poupées, ou bien en perdent le goût de bonne heure. Enfin il vient un âge où ce goût cesse pour toutes également.

La religion païenne exprimait le changement qui s'opère habituellement dans les idées de la jeune fille par le sacrifice qu'elle devait faire de sa poupée à Vénus au moment de son mariage. Cette cérémonie signifiait que la jeune fille renonçait aux jeux de l'enfance et allait se consacrer à de nouveaux devoirs. Quand le christianisme remplaça le culte des faux dieux, quelques coutumes subsistèrent et entre autres celle de renfermer dans les tombeaux des enfants ou des jeunes filles les petits objets ou les jouets qui avaient été à leur usage. C'est ce qui explique le grand nombre de ces naïfs débris que l'on a recueillis dans les sarcophages des catacombes où reposaient les chrétiens. Cette coutume touchante nous a transmis le modèle de ces jouets semblables à ceux de nos enfants. On voit dans les musées de Rome les osselets, les petites clochettes, les dés, les petites boules d'or et d'argent, et enfin les poupées qui ont fait le bonheur des enfants durant le peu de jours qu'ils ont passés sur la terre, et qui les ont suivis dans la paix du tombeau. Une jeune princesse, Marie, fille de Stilicon, femme d'Honorius, a été trouvée dans son cercueil, en 1544, dans le cimetière du Vatican; à ses côtés, une cassette d'argent renfermait des objets de toilette qui lui avaient appartenu, et plusieurs petites poupées d'ivoire étaient couchées près d'elle.

LE RENARD ET LES POULES.

Ce jeu ressemble à celui de la marelle, que nous avons donné plus haut, ou au jeu de dames moins compliqué. Il est encore nécessaire que nous donnions ici la figure du carton sur lequel on le joue.