Part 6
Tout ce que nous venons de dire a eu pour but de montrer comment les exemples, les mœurs ambiantes influencent la jeunesse dans l’orientation pratique de sa conduite et exercent sur elle une pression aussi forte, plus forte parfois, que les idées et l’école. Nous n’avons pourtant envisagé la question que par son côté négatif. Mais il y a un grand côté positif. Enfermée dans le bois sacré des muses, dans le calme parfait de ses contemplations et de ses recherches, la jeunesse risquerait de s’isoler et de se désintéresser de la vie. Il est bon qu’elle en entende les échos, et que la grande voix de l’humanité qui lutte et souffre arrive jusqu’à elle. Le meilleur correctif des théories est encore la vie pratique. Si elle est remplie de dangers, de mauvais entraînements, de scandales, elle est pleine aussi d’enseignements austères et de salutaires avertissements. La vie d’ailleurs a sur les théories et les livres le grand avantage qu’elle se laisse moins tordre et moins subtiliser. Elle est là. Ce n’est plus un peu de blanc ou un peu de noir, interprétation fugitive d’une fantaisie ou d’un calcul, c’est gravé dans le roc des choses réelles, cela grince, crie, hurle ou chante, c’est du sang, ce sont des larmes, c’est de la joie, et il y a quelque chance que celui qui en est témoin en garde le souvenir.
Cette vérité ne s’est peut-être jamais mieux vérifiée que durant les vingt dernières années. Tout le monde connaît l’état de notre littérature et de notre politique intérieure. Il s’en faut de peu qu’en certains de ses excès déplorables, cette dernière ait accompli, pour le patriotisme, ce qu’a fait la première pour les principes de pensée et de vie. L’esprit de parti est aussi funeste à la patrie que l’analyse à outrance à la vitalité morale et spirituelle.
Le grand danger de ces luttes entre compatriotes, de cet esprit de calomnie et de dénigrement qui a empoisonné notre vie publique, est de produire une jeunesse sceptique à l’endroit du patriotisme. Pourquoi ce danger a-t-il été conjuré? D’abord parce que les spectacles écœurants repoussent au lieu d’entraîner et que les folies des aînés rendent souvent leurs successeurs pensifs. Le mal, arrivé à un certain degré, secoue les plus réservés et les fait sortir de leur indifférence. Exemple: la triste équipée boulangiste qui a réveillé toute la jeunesse des écoles. Ensuite parce que la vie corrige la vie et que, si les politiciens y ont leur place bruyante et largement mesurée, il y a autre chose, le grand et silencieux travail national. A côté de ce qui remplit les journaux, de ce qu’une publicité malsaine grossit et annonce au monde entier, se trouvent les féconds labeurs dont on parle peu, mais qui sont éloquents en eux-mêmes.
Les enfants de ce pays de France, n’ont pas pu voir la Patrie se relever lentement, depuis vingt ans, par des efforts continus et un travail persévérant, sans ressentir en eux-mêmes les suites d’un pareil exemple. Rien n’est beau comme de voir la vie lutter contre ses ennemis. Le moindre être qui répare ses pertes et ranime son courage est intéressant. Les fourmis qui reconstituent leur demeure dispersée par le pied du passant, l’arbre même qui, déchiré par l’orage, pousse des rameaux nouveaux, nous touchent et gagnent notre sympathie. A plus forte raison un homme abattu qui se ramasse, un peuple vaincu qui bande ses blessures, refait ses finances, son armée, ses écoles, son commerce, son industrie. Pendant que les négations de la science matérialiste et les théories littéraires nous étalaient l’impuissance de la volonté humaine, tout un peuple en labeur donnait à ces théories malsaines le plus universel démenti. Pendant que les politiciens dans leurs luttes stériles discréditaient jusqu’à la Liberté, la France démocratique apportait à ses institutions naissantes, à l’esprit moderne tout entier, le magnifique témoignage de sa patiente résurrection. La jeunesse a le cœur magnanime. Elle ne pouvait pas rester insensible à ces preuves du fait. Il lui est venu là, des profondeurs de la vie nationale, un grand courant d’air vivifiant qui a balayé bien des miasmes théoriques et bien des maladies inoculées par la littérature.
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Enfin la jeunesse a été saisie par la vie, d’une façon plus directe encore, par sa collaboration à la défense nationale. J’estime que le métier des armes est très salutaire et fait le plus grand bien à la jeunesse, pour mille raisons. Mais il y a surtout plusieurs choses devenues rares qu’on apprend à cette grande école. L’obéissance d’abord, chose précieuse, qui ne court pas les rues et qui est indispensable à une démocratie, car elle est la mère de toutes les libertés. Ensuite l’égalité dont on parle avec aisance, mais qu’il est si difficile de pratiquer. Puis _l’effort_, effort de volonté, effort physique. Un peu de misère est un excellent remède contre les tendances efféminées. Il y a toute une philosophie dans les longues marches sac au dos, et au fond des gamelles. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus, regardez ceux qui reviennent du service. Quel œil vif, quel teint hâlé, quel sommeil et quel appétit! On devrait envoyer à l’école de guerre tous les sceptiques, tous les dilettantes, tous les inutiles. Ces pratiques viriles leur ouvriraient des horizons jusqu’alors inconnus. Je n’en dirai pas plus sur le sujet, car je m’y installerais. A bas le militarisme, vive le soldat! Le vrai soldat, est une des plus belles figures que l’humanité ait produites. Et quiconque aime quelque chose doit être, bon gré mal gré, un peu soldat. Il faut en effet qu’il ait du cœur au ventre et le fer à la main.
Je ne mentionnerai qu’en passant, pour m’y arrêter d’autant plus dans la suite, l’influence bienfaisante que les questions sociales commencent à exercer sur les jeunes générations studieuses. Nulle part plus que là, elles ne pourront trouver de salutaires diversions, d’austères leçons capables de secouer les utilitaires, les volontés molles et les intelligences trop exclusivement tournées vers les spéculations.
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C’est ainsi que la vie, avec ses nécessités, ses exemples bons ou mauvais, agit sur la jeunesse, la déprimant ou la fortifiant tour à tour. Et ce qui est vrai du vaste monde l’est aussi de ce microcosme qu’on appelle la famille. Là aussi, ceux qui cherchent leur chemin sont constamment à l’école. Malheureusement que de blessures, d’avaries graves, d’incertitude dans ces milieux intimes, où les grandes voix du dehors et les tendances individuelles qui en résultent, ont toutes leur écho. La famille est en souffrance et les enfants s’en ressentent: Vie factice, manque d’autorité d’une part, de respect de l’autre, rapports tendus entre l’homme et la femme si diversement orientés, relâchement des liens entre époux, des mœurs domestiques, irruption de la vie publique, de la rue même et du ruisseau, dans l’éducation! Le bien est toujours là sans doute, mais le mal est si grand, si envahissant! Que de peine n’a pas la jeunesse, avec son ignorance de la vie, son besoin d’être sûrement guidée, à démêler le chemin droit parmi tant d’écueils! Il n’est pas étonnant qu’elle s’égare souvent. La faute en est surtout au milieu, et nous aurons bien des travers à réformer, pour arriver à réaliser, vis-à-vis des nouveaux venus dans la vie, le desideratum contenu dans le précepte: _maxima debetur puero reverentia_.
V
LES MOUTONS DE PANURGE
Dans tous les mouvements, à côté des hommes en qui ils se condensent, il y a la foule de ceux qui vont comme on les pousse, inconscients, suivant un courant ou un autre, au hasard des rencontres, sans s’expliquer ce qui leur arrive. L’esprit d’imitation et l’inertie sont d’importants facteurs dans le monde, surtout dans celui de la jeunesse. «Il se trouve dans chaque génération une masse molle, et le plus grand nombre, toujours et partout, est troupeau[2].» Cette tendance à suivre les chemins battus est plutôt accentuée que diminuée de nos jours. Parmi les erreurs grossières, qui encombrent notre cerveau et que nous échangeons entre nous comme des vérités indubitables, se trouve, entre autres, celle que le passé se caractérise par son immobilité, sa rigidité et sa pauvreté de formes, l’absence d’esprit critique, la monotonie de la pensée et des mœurs. Nous, au contraire, nous sommes les hommes de la diversité, du mouvement, de l’examen. Rien n’est plus faux. Ces époques anciennes qui nous apparaissent avec un caractère marqué de stabilité, n’en avaient pas moins, au sein de leur cadre solide, une merveilleuse richesse de formes, d’usages, de coutumes, d’originalités locales. Elles possédaient la variété dans l’uniformité. Nous, au contraire, nous possédons la monotonie dans le changement. Plus cela change, plus c’est la même chose. A aucune époque de l’histoire la mode n’a joué le rôle qu’elle joue maintenant. Les mille formes par lesquelles se manifestent la vie et la pensée se propagent et s’imposent avec rapidité. La foule les accepte sans discernement.
[2] Lavisse: _La génération de 1890_. Bulletin de l’Association générale des Étudiants, mai 1890.
Un des travers de ce temps désabusé et sans foi est l’engouement. Spontanément un courant naît, grandit, se répand et emporte les masses désemparées. Rien de plus gobeur que les gens revenus de tout. Leur besoin de croire, sans cesse réprimé, se porte subitement sur des objets que le hasard et le caprice déterminent seuls et qui sont destinés à être lâchés un jour comme ils ont été adoptés, sans raison apparente.
Tout, dans ce siècle si riche en inventions, a contribué à amener l’uniformité. La science nous a mis à même de multiplier à l’infini les formes une fois trouvées et de les jeter dans le monde avec une profusion qui les avilit. La rage de la vulgarisation a ravalé les arts. Surgit-il quelque part un chef-d’œuvre, immédiatement il est copié en myriades d’exemplaires; on en met si bien partout qu’au bout de quelques mois la fatigue s’ensuit. C’est l’histoire des plus beaux airs d’opéra devenus des airs d’orgue de barbarie. Pendant six semaines une mélodie s’empare du public, tout le monde la chante, la siffle. Après cela, c’est le tour d’une autre. Il en est de même de la plupart des manifestations de l’art ou de la vie sociale.
La grande ville en possession de tous les engins de la civilisation moderne, a inondé le pays de ses produits, et engagé partout une lutte inégale avec les particularités locales. A force de centraliser, nous n’avons pas seulement supprimé ce que le particularisme avait de malsain et d’étroit, mais nous en avons supprimé la sève et la vigueur. Le grand laminoir de l’industrialisme, de la bureaucratie et de la mode a passé sur le monde et y a écrasé l’originalité. Le nivellement des vies et des êtres en est résulté. Mœurs locales, costumes, chants et idiomes provinciaux sont allés s’effaçant. Maintenant on a beau voyager, les lignes de chemin de fer, les gares, les hôtels et les théâtres se ressemblent comme des frères. La province exténuée et vidée, désespérant d’elle-même n’offre plus à la grande ville que son image réduite et affaiblie.
Il y aurait long à dire sur ce sujet. Mais voici où j’en veux venir. Où le caractère, l’originalité, le désir de se frayer des chemins nouveaux peuvent-ils se nicher dans un monde ainsi constitué? Comment voulez-vous que la jeunesse y arrive à se former une physionomie individuelle? Remarquez-le bien, c’est presque une hérésie de n’être pas comme tout le monde. La crainte de se distinguer apparaît déjà dans l’habillement. Personne ne suit plus passivement la mode que certains jeunes gens. Il leur faut le même chapeau, le même nœud de cravate, la même coupe d’habit, etc. Ce ne sont plus des individus qui passent, mais des exemplaires, par dizaines, par grosses comme on dit dans la fabrication. Et de fait, on a une vague impression de fabrique et de choses postiches en voyant circuler un si grand nombre d’êtres identiques. Ce monocle, cette canne, ces gestes, ce parler stéréotype rappellent l’automate. On ne serait pas étonné de trouver quelque part une estampille de provenance, une signature, soit par exemple: _Grevin fecit._
Les mœurs se conforment au régime de l’habillement, et les idées suivent. Lentement une ornière se dessine, et se creuse toujours plus profonde. On s’y engage en foule les uns à la suite des autres. C’est un monome dans le domaine de la pensée. Alors la vie en troupeau devient l’élément préféré. Sortez-les de là, ils sont comme poissons sur terre, et poules à l’eau. Ils perdent le fil et le jugement. Ils n’attachent plus de prix qu’à ce qu’ils ont vu, entendu, goûté en masse. «C’était mauvais, il n’y avait personne; c’était superbe, on s’écrasait!» Avouons-le, voilà un état de choses sérieux et grave au point de vue de l’avenir. L’école pourrait y remédier. Où, plus que là, l’indépendance devrait-elle être cultivée et prisée? Mais l’école s’est ressentie des influences ambiantes. Je cède, pour dire cela, la parole à M. Lavisse: «Notre infériorité est peut-être un effet de l’abus où nous sommes tombés, de l’éducation uniforme. Nous avons multiplié les collèges, nous les avons placés sous la même discipline; nous avons réglé l’emploi du temps, minute par minute; nous avons écrit, article par article, des programmes qui s’allongent sans cesse. Afin que personne ne pût échapper à nos règles et qu’aucune fantaisie ne fût permise à qui que ce fût, nous avons établi, à l’entrée de toutes les avenues de la vie intellectuelle, des examens qui barrent la route aux indépendants. Notre liberté d’enseignement n’a rien de commun avec la liberté de l’intelligence. Elle est réduite au choix du maître, à l’option entre la redingote et la soutane.
«C’est un des phénomènes de notre siècle que la mainmise de l’école sur les esprits. Notre œuvre scolaire, nous devions la faire, et nous avons raison de nous enorgueillir de l’avoir faite; mais prenons garde! La culture scolaire comme nous la comprenons aujourd’hui est dangereuse. Ses prétentions encyclopédiques sont un leurre: elle veut être universelle, mais à cause de cela même elle est limitative. L’écolier qui doit tout apprendre apprend peu; l’esprit que l’on sature perd l’appétit; la monotonie des règles absolues étouffe toute originalité[3].»
[3] E. Lavisse: _Études et étudiants_, p. 215.
Pour devenir quelqu’un au sein de pareilles conditions, il faut avoir un cœur d’airain et une tête de diamant. On a quelquefois reproché à la France de ne pas développer l’esprit colonisateur. Cet esprit, en somme, est celui de la puissante initiative personnelle. Pour sortir des milieux accoutumés, il faut du courage. Il en faut tout autant pour coloniser dans le domaine de l’esprit, des mœurs, de l’action, pour se séparer du grand nombre et aller son chemin, à la suite d’un idéal nouveau. Aussi quelle ardente sympathie ne devons-nous pas témoigner à toute jeune force qui essaie de s’affranchir du pesant esclavage de la routine! La meilleure espérance, pour nous tirer de l’ornière où nous sommes engagés, repose sur les jeunes gens, à coup sûr rares, qui auront assez de courage pour vivre comme des colons et des explorateurs, pour sortir du troupeau guidé, gardé et tondu, pour marcher seuls ou se créant, dans l’amitié avec des esprits décidés comme eux, un refuge dans les jours difficiles.
VI
QUELQUES MOTS SUR L’ESPRIT DE PARTI
Chemin faisant nous avons rencontré cet esprit à différents détours de notre route. Il mérite une page spéciale. Ainsi décrit-on avec un soin particulier la forme, les habitudes et les déprédations de certains animaux malfaisants.
Dans la part modeste d’influence que l’homme a sur sa vie, un des meilleurs principes à suivre est celui-ci: Prendre les choses telles qu’elles sont, et tâcher d’en tirer le meilleur parti possible. L’homme imbu de l’esprit de parti pratique ce précepte à l’envers, et il réussit ainsi à tirer le mal même du bien. Il exagère chez l’adversaire le mal et dénigre le bien. Du même coup il neutralise le bien qu’il pourrait faire lui-même, par l’intention mauvaise qu’il y joint.
L’incurable travers de l’esprit de parti est qu’il contrarie la grande loi humaine de la solidarité. Il crée une humanité dans l’humanité, trace autour de cette minorité d’élection, des limites strictes, s’y retranche et s’y barricade et ne laisse apparaître au dehors que des murs épais, hérissés d’armes. Dès lors il n’y a plus d’intérêt général, de justice, de bien, il n’y a que des intérêts de parti, une justice de parti, etc. Tout ce qu’il fait, lui et les siens, est bien. Que d’autres fassent identiquement de même, mais ailleurs et en dehors de son patronage, ce sera très mal. «Qu’est-ce qu’une mauvaise herbe?--Toute herbe qui n’a pas poussé dans notre jardin.--Mais on cultive chez le voisin la même plante, identiquement.--Impossible. Si le voisin la cultive, c’est donc qu’il est contrefacteur. Nous sommes les seuls et les uniques.» Voilà l’esprit de parti. Le meilleur cheval, quand il ne consent pas à s’atteler à son char, n’est plus qu’une bourrique. L’or des autres est de l’or faux; leurs vertus des vices brillants, leurs croyances des impostures. Il s’agit bien de s’inquiéter de l’adversaire pour démêler le bien du faux dans sa conduite! Supposer l’ennemi capable d’un bien quelconque, c’est, dans une certaine mesure, passer à l’ennemi.
Ce n’est pas un des moindres signes du temps que cet esprit délétère se soit développé parallèlement au scepticisme. Il n’est souvent que le manteau dont se couvre ce dernier. Pour masquer le vide intérieur, on se garantit derrière un appareil formidable. On peint en fer le roseau fragile d’une conviction creuse et vermoulue. Ainsi les plus sceptiques des hommes, moqueurs, railleurs, insulteurs, dépourvus de cette base élémentaire de toute conviction qu’on nomme le respect, se sont montrés de nos jours les plus intransigeants. Et cela, au fond, est logique. Il est rare que celui qui a suivi, vers la vérité, l’humble chemin de l’expérience personnelle, cesse de pratiquer ce chemin. Il continue d’y avancer au contraire et se ménage la possibilité d’être éclairé, même par l’adversaire. Mais celui qui n’est rien et ne croit à rien, ni de divin ni d’humain, qui est mort, enfin, à la vérité, a tout à gagner en prenant l’attitude impassible de l’esprit de parti. Sa rigidité alors, qui n’est que celle des cadavres, donne l’illusion de la fermeté.
Voilà sans doute une des grandes raisons pour lesquelles l’esprit de parti a, de nos jours, infesté la politique, la religion et la science elle-même. Il a produit des merveilles. Grâce à lui par exemple, en certains jours de défaite, des gens qui gisent par terre les reins cassés, chantent victoire dans les journaux, se disent plus forts que jamais et enterrent leurs vainqueurs sur le papier. Grâce à lui, des fanatiques soi-disant religieux déclarent douteux des actes de dévouement qui ne sont pas inspirés par un sentiment identique au leur; et _vice versa_ les fanatiques de l’irréligion taxent d’hypocrisie les preuves les moins équivoques de désintéressement, quand la religion y a eu quelque part. C’est le même esprit qui fait rêver, en pleine tranquillité publique, de désordre et d’anarchie, parce qu’on est inféodé aux régimes de gouvernement déchus, ou qui fait déclarer à d’autres que la France monarchique n’a connu que terreurs, rapines et tyrannies. Celui-ci déclare _ex cathedra_: «depuis trois cents ans l’histoire est une vaste entreprise contre la vérité.» Cet autre compte le temps à partir de la Révolution. Tout ce qui s’est fait avant, est nul et non avenu.
Quelle belle école pour la jeunesse que celle qu’un maître pareil préside et sous le régime duquel on peut dire avec raison: «Je sais que je vis en des jours d’intolérance, où je n’ai rien à attendre de quiconque ne pense pas exactement comme moi[4]!»
[4] Edgar Quinet: _L’esprit nouveau_.
Que cet esprit renfrogné, hargneux, oublieux de ce qui rapproche les hommes, et qui n’a de mémoire que pour ce qui les divise, se déclare sur le tard dans les existences désemparées; qu’il sévisse dans l’âge mûr, ou achève de durcir le cœur des vieillards, envenimant les passions, détruisant à la fois l’agrément de la vie et son fruit, c’est triste. Mais il est des difformités qui semblent plus naturelles chez ceux que la vie a maltraités. Autre chose est de rencontrer ces mêmes laideurs dans la jeunesse. Là elles sont hideuses. Un jeune homme rongé par l’esprit de parti devient un être incomparablement odieux. Car pour prendre la tournure et la physionomie d’un homme de parti, cet air rébarbatif et intraitable, il lui a fallu réprimer, de propos délibéré, sa bienveillance native, toutes les saines curiosités, tous les bons mouvements. Certains éducateurs de pauvres bêtes ont des cruautés révoltantes. Ils crèvent les yeux aux jeunes rossignols pour qu’ils chantent mieux et taillent les oreilles des chiens pour leur donner un air plus féroce. Oh les pauvres bêtes et les méchantes gens! Mais que dire de ceux qui traitent ainsi la jeunesse, ou de la jeunesse qui s’inflige à elle-même des mutilations pareilles!
Et pourtant l’esprit de parti est un des facteurs qui influent le plus puissamment sur les années où l’homme s’oriente et cherche son chemin. Sa timidité, son ignorance, son inertie, tout prédestine la jeunesse à en devenir la proie. Les milieux mollasses et moutonniers dont nous parlions plus haut sont l’élément convoité des meneurs de profession. C’est là qu’on peut pétrir et manipuler à l’aise! Malheur aux jeunes gens qui subissent ces influences et ne savent pas se défendre! Ils sont pour longtemps, pour jamais peut-être, réduits en esclavage, à moins qu’ils ne deviennent eux-mêmes, ce qui est pire, des énergumènes. Quel merveilleux produit alors le monde est admis à contempler! Les plus forts ici sont les néophytes. Leur zèle fait la joie de leurs pères spirituels. Ceux-ci étaient féroces, ceux-là sont enragés. Moins ils connaissent les hommes et les causes, mieux ils peuvent les malmener, les juger, les condamner. C’est à qui commettra le plus d’excès de langage et s’attaquera avec le moins de vergogne aux adversaires les plus respectables. Une telle jeunesse est incapable de rien apprendre. Elle entre dans la vie par la petite porte basse des préjugés, s’y enferme, s’y rétrécit le cœur et la pensée, tous les jours davantage, et devient finalement sourde et aveugle à l’évidence même!
Heureusement qu’ici l’excès même du mal est quelquefois un bien. L’esprit de parti a si bien rempli ce temps de scandales, a si bien stérilisé les plus honnêtes et les plus courageux efforts, que son crédit est en baisse. Je vois venir une jeunesse qui, pour mieux se garer de lui, semble avoir pris pour devise: L’esprit de parti voilà l’ennemi!
VII
COMMENT ON SE PORTE ET COMMENT ON S’AMUSE