Jeunes Madames

Part 3

Chapter 33,676 wordsPublic domain

--D’abord, madame, nous nous unirons vous, moi et d’autres, nous serons quelques-uns et nous ne connaîtrons plus que ceux-là; quelques femmes comme vous, trois ou quatre hommes, et nous nous associerons pour jouir de la vie; ne trouvez-vous pas que c’est bien vieux et démodé les histoires d’amant et de maîtresse, et qu’il ne peut y avoir une plus sotte manière de gaspiller sa jeunesse? Il faut aimer, mais ce plaisir-là est fugitif; les nôtres doivent être longs et délicats, il ne faut entre nous ni jalousie ni éléments de troubles: nous parlerons des choses d’amour parce qu’il n’y en a pas de plus aimables, elles nous égayeront, mais voilà tout; nous bannirons absolument toutes les idées tristes; nous prendrons ce qu’il y a de bon et de délicieux dans la vie: la musique, la poésie, l’art, la joie; vous autres femmes, vous vous engagerez à cultiver votre beauté, à chercher toutes les inventions pour l’augmenter, à être toujours vêtues pour le plaisir des yeux, à avoir des maisons où il soit charmant de vivre, avec des fleurs, des lumières et des parfums. Et nous, nous ne penserons qu’à vous plaire, qu’à vous apprendre à être heureuses et à être belles; nous serons vos serviteurs et vos esclaves, mais jamais vos amants. Que dites-vous de mon idée, madame?

--Je dis, mon poète, que je la trouve digne d’être réalisée, et nous allons piocher cela; d’abord, pour être pratiques, qu’est-ce que vous faites des maris?

--Nous les prendrons s’ils y tiennent, seulement ils s’engagent à ne jamais nous troubler, à oublier qu’ils sont autre chose que des amis, et nous, nous promettrons de n’être pas jaloux d’eux et d’ignorer qu’il y aura des heures où ils seront les maîtres.

--Et quel sera l’avantage pour eux?

--Mais de vous voir plus belles; car, croyez-le bien, quelques mois d’une vie parfaitement harmonieuse, joyeuse et douce rendraient belles toutes les femmes; n’êtes-vous pas bien lasse de la façon dont on parle autour de vous, est-ce que vous n’êtes pas écœurée de toutes les laides dépravations? Ah! soyons corrompus; mais si nous le sommes, qu’au moins notre corruption sente bon; sachez être des patriciennes, c’est-à-dire des créatures planant au-dessus de toutes les réalités sordides de la vie.

--Eh bien, Divin, entourons-nous donc de la bonne odeur de la corruption; comment entendez-vous que nous passions notre temps?

--Nous réglerons tout cela plus tard, réunissons-nous d’abord; et puis on donnera la loi. Tenez, madame de Juvisy a fini de chanter, appelons-la, c’est une muse, elle me comprendra.

Roseline marcha vers une des portes de communication et se tenant debout appuyée contre les draperies de soie vert pâle, elle dit:

--Venez donc un peu par ici, vous autres.

Madame de Juvisy, vibrante encore des sons qu’elle avait évoqués, s’était jetée sur un fauteuil bas avec un affaissement de tout son être; elle se redressa, se leva et d’un geste harmonieux, caressant les plis de sa robe blanche à raies jaunes, alla vers Roseline; elle était toute brune, toute fine, avec des yeux sombres, voluptueux et presque cruels; ses manches de velours jaune, très larges et bouffantes, élargissaient son buste mince; elle avait vingt-trois ans, et un visage encore presque enfantin; elle avait remis toutes ses bagues à pierreries lumineuses et ployait ses doigts nerveux pour les dégourdir. Didier la suivit.

--Vous aussi, Baugé, appela Roseline de sa voix sonore. Armand prendra votre jeu, nous avons à vous parler.

M. de Juvisy à qui son partenaire était indifférent et qui se trouvait content pourvu qu’il pût jouer, ne fit aucune opposition; les cartes changèrent de mains, et Baugé entra à son tour dans le petit salon; Roseline leur fit signe de prendre place sur le large divan d’angle, et elle-même, s’asseyant en face d’eux sur un fauteuil un peu élevé et répondant à l’interrogation de tous leurs yeux:

--J’ai quelque chose à vous proposer.

--Dites, ma chère; c’est l’heure des secrets, répondit madame de Juvisy.

--C’est une idée du Divin, commença Roseline, et une idée qui me paraît délicieuse; il veut entreprendre de nous faire mener une vie qui soit belle comme un rêve, où tout sera plaisir.

--Et musique, madame, ajouta Monteux en regardant madame de Juvisy.

--Baugé, reprit Roseline, nous vous traitons avec la plus grande confiance, remarquez-le; voici ce dont il s’agit: moi, Luce et deux ou trois autres femmes, des femmes de nos âges, nous allons nous unir pour rendre nos existences plus agréables, nous vivrons pour nous-mêmes, pour être plus belles, plus intelligentes, plus aimées; et nous ne voulons pas d’amants ou du moins nous n’en parlerons jamais; nous nous réunirons pour passer des heures agréables, nous chanterons, nous danserons, nous écouterons le Divin, et ceux qui auront à nous dire des paroles douces à entendre, défense expresse de jamais dans nos réunions faire allusion à aucune chose triste; jamais de politique, jamais d’affaires, nous ne nous soucierons de rien si ce n’est de notre bon plaisir; et notre seul devoir sera d’être belles et gaies.

--Mais, dit Didier, à ce régime vous ne vieillirez jamais; cela devient une des formes de la sorcellerie.

--Taisez-vous et laissez parler Roseline, dit madame de Juvisy. Ah! que cela me convient; expliquez-moi bien la chose.

--Divin, expliquez vous-même maintenant, j’ai présenté la situation, développez-la.

--Mesdames, dit le poète de son intonation la plus caressante, nous allons, si vous le voulez, nous associer pour que toutes nos heures agréables aient des lendemains; nous allons prouver combien la vie est belle, et que ce sont les sots qui la rendent tristes. Vous êtes charmantes, et celles qui viendront encore le seront aussi; et malgré vos séductions, nous, vos amis, nous promettons de ne vous solliciter jamais d’amour et cependant nous serons amoureux de vous. L’horrible maladresse des femmes consiste à tout sacrifier à une chimère à laquelle elles ne tiennent nullement; quelle plus grande folie que de perdre son repos, la joie de vivre pour un amant? quel manque de goût qu’un scandale; quelle humiliation pour une femme jeune et belle, qu’une de ces liaisons passagères et grossières? Sur ces choses il faut jeter un voile, les êtres civilisés doivent prendre de l’amour ce qui les rend plus aimables, nous vous en donnerons toutes les menues monnaies, nous vous servirons et vous nous ferez le plaisir de nous dédaigner.

--Vous y tenez beaucoup au dédain? demanda Didier.

--Énormément, nous ne serons heureux qu’à cette condition; il nous faut à tous une entière liberté d’esprit, c’est une association d’élégance et de plaisir, elle ne sera durable qu’en respectant ce contrat.

--On le respectera, dit madame de Juvisy, je m’y engage avec joie.

--Vous voyez, Baugé, reprit Roseline, que même la morale est sauve, vous pouvez bien être des nôtres.

--Ah! ne parlons pas de morale, dit Monteux, c’est la chose la plus immorale du monde: vivons et montrons ce que peuvent devenir des créatures humaines qui connaissent leur force; toutes les femmes l’ignorent en général, ou elles apprennent la leçon trop tard; être jeune et savoir, c’est la formule divine.

--Didier, vous nous direz vos secrets, demanda paresseusement madame de Juvisy.

--Je n’en aurai pas pour vous, madame.

--Et qui nous associerons-nous encore? continua-t-elle, car Roseline et moi ce n’est pas assez.

--Assurément.

--Appelons à nous la charmante Paule, dit Monteux; elle ne vit que pour sa beauté, elle est adorablement égoïste, elle est faite pour être une créature d’élite; nous lui enseignerons la science de vivre sans dommage pour elle-même; elle ruine sa santé par des excès de fatigue, cela nous ne pouvons le permettre, nous voulons en tout de la méthode; il faut être saine de corps pour être vraiment belle, nous nous obligerons à respecter les lois de l’hygiène: l’eau froide, l’air, l’absence de soucis, voilà nos grands préservatifs.

--Et avec Paule, qui encore?

--Divin, que dites-vous de madame Manassé? demanda Roseline.

--Oui, je veux bien, c’est l’or, et il faut de l’or pour tout aplanir.

--Il y a encore Lolo qui est si jolie et si douce; mais ce tyran de Baugé ne voudrait pas, dit Roseline.

--Et pourquoi donc, madame?

--Parce que vous êtes vieux jeu, cher ami, que vous auriez peur de voir Lolo fondre dans la fournaise, et que nous lui prendrions trop de son temps; vous êtes un jaloux, et les jaloux, voyez-vous, nous n’en voulons pas.

--Qui a dit que je fusse jaloux? je ne le suis nullement, c’est ma femme qui est endormie.

--Si nous la prenons en mains, dit Monteux, nous vous avertissons qu’elle ne le sera pas longtemps.

--C’est ce que je désire.

--Alors, demandez-le-lui, mais je doute qu’elle accepte.

--Oui, j’en doute beaucoup, car elle a peur de l’enfer, ajouta Monteux.

--Mais puisque nous irons nous y promener avec Didier, dit madame de Juvisy, elle s’y habituera.

--Eh bien, madame, répliqua Monteux, que tout le monde soit ici demain soir et nous y prendrons les suprêmes résolutions.

* * * * *

Armand de Vaubonne et M. de Juvisy furent avisés des projets en formation; Vaubonne en resta d’abord un peu troublé, mais sa confiance en Roseline l’emporta.

--Tu raconteras à ta famille que c’est un cours de danse, lui dit-elle pour lever la dernière objection, et que nous apprenons la pavane; du reste, tu seras admis si tu veux.

Et il s’était contenté de cette promesse; quant à M. de Juvisy, c’était un beau type d’indifférence conjugale, et la façon dont sa femme passait son temps lui était souverainement égale. Baugé avait eu quelque peine à persuader Lolo qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie et qu’il la verrait avec plaisir se joindre aux autres; peu à peu, il était arrivé à la convaincre que l’idée avait du bon, et elle se trouva au rendez-vous.

Jamais le petit salon de Roseline n’avait été plus clos, plus riant, plus parfumé; tout rempli d’orchidées perverses, de violettes et de narcisses embaumés; c’était un lieu de délices; elle-même, habillée d’une robe blanche magnifique, sa tête fine émergeant d’une fraise à la Clouet, semblait une femme du XVIe siècle. Monteux était à sa place avec Curiace à son côté. Madame de Juvisy, en velours changeant, allant du rouge au vert, avait l’air d’une fleur des tropiques; l’élégantissime Paule d’Haspre, avec la taille sous les seins et une robe de crêpe jaune, représentait le dernier cri de la mode à venir; et Lolo, en mauve et blanc, était délicieusement correcte et de bon goût; aucune n’avait dépassé la vingt-cinquième année, et Monteux les contempla avec un ineffable contentement. La parole lui fut donnée:

--Mesdames, d’abord je baise vos pieds; vous savez ce dont il s’agit et la noble et charmante entreprise que nous avons en vue; mais comme rien ne dure sans ordre, et que vous autres femmes êtes sujettes à la rébellion, je viens vous faire une dernière proposition: tous, nous nous réduirons volontairement à l’obéissance, qui est une exquise chose, sachez-le; une de vous, tour à tour, commandera et sera souveraine de tous nos plaisirs; la royauté de chacune durera un mois, et, si vous le voulez, je propose aux suffrages de vos seigneuries, pour première reine, notre chère Roseline.

Ainsi fut décidé à l’unanimité, et la royauté de Roseline commença de cette heure.

IV

FIN D’ANNÉE

Le 31 décembre. Elles sont réunies chez Luce de Juvisy; c’est là qu’elles sont venues, sur l’ordre de Roseline, attendre la disparition de ce qui a été et se pénétrer de la troublante pensée qu’une chose inconnue, et qui peut être délicieuse, fade ou terrible, est entrée dans le temps.

Le hall a toute l’élévation de l’hôtel; il est dominé, à la hauteur du premier étage, par un grand orgue d’église, avec ses tuyaux inégaux comme les plumes des ailes d’ange. Une galerie fait pourtour, des grappes de verre rose jettent partout le transparent éclat de la lumière électrique: c’est l’irréelle clarté des palais de fées situés au fond des mers.

Les sièges bas, les grandes plantes à feuillage altier, auxquelles se mêlent les branches fantastiques d’orchidées aux nuances de pierreries, forment des recoins voluptueux. La vaste pièce est comme divisée par quelques marches encadrées d’une balustrade derrière laquelle part l’escalier; il a ce mystérieux appel des choses inertes et silencieuses qui invitent et semblent promettre que l’inconnu attend au delà! A mi-étage, une troublante Psyché, dans sa pâle blancheur, guette, sa lampe à la main, le réveil d’Éros.

Les larges baies du rez-de-chaussée, drapées d’étoffes magnifiques aux nuances tendres, entr’ouvrent la vision d’autres pièces, remplies à profusion d’objets rares et précieux; partout la marque des derniers raffinements du goût d’une créature artiste, capricieuse et dépensière. Dans la galerie, dissimulés derrière des paravents chinois, sont des musiciens, et la divine voix des sons court, monte, plane et s’abaisse, tantôt joyeuse, tantôt triomphante, tantôt pâmée et mourante.

Juvisy est à son cercle, Armand de Vaubonne chez ses parents; il n’a pu admettre de se soustraire à un usage qu’il a toujours connu. Quant à Roseline, elle a déclaré sa ferme volonté de n’en faire qu’à son bon plaisir, et force a été à son mari d’en demeurer d’accord.

A terre, étendue sur l’épais tapis, le coude appuyé sur un coussin posé sur une marche, la belle Paule d’Haspre, parée comme une idole, écoute Monteux, assis à ses pieds. Il lui dit sur sa beauté des choses alambiquées et obscures qu’elle trouve exquises; devant le grand piano ouvert est madame de Juvisy, et quand la musique se tait là-haut, ses mains frappent les touches blanches et sa voix profonde et douce s’élève claire comme une flamme. Les autres sont dispersés.

Pendant une pause, Roseline, une couronne fleurie sur la tête, symbole de sa royauté, s’avance au milieu de la pièce et dit:

--Chères amies et amis, nous allons prendre congé de l’année qui part, et recevoir celle qui vient, et qui est tout à nous. Je propose que chacune de nous accepte, en guise de bonne confraternité et d’_enseigne_, comme cela s’appelait autrefois, ainsi que le Divin me l’apprend, une médaille portant une devise; cette devise deviendra sienne. Le Divin qui les a choisies va vous les offrir.

A ce gentil discours il se fit un mouvement. Lolo, qui prêtait une oreille un peu étonnée aux propos du jeune Didier, se leva la première et vint trouver Roseline; Didier la suivit de près, et sans mystère lui prenant le bas de sa robe, il le baisa, déclarant son intention de la servir; Baugé qui était resté à l’écart avec madame Manassé ne broncha pas, et eut même un mouvement d’orgueil satisfait à la vue de cet hommage public rendu à sa femme. Roseline sourit, serra la main de sa cousine, et la fit asseoir sur le même divan qu’elle; ils s’étaient groupés autour de Paule, toujours magnifiquement belle dans sa pose de courtisane vénitienne.--Moi, dit-elle, je veux une devise qui me permette de faire souffrir beaucoup les hommes.

Et elle sourit divinement en montrant ses petites dents blanches.

--Vous l’aurez, madame, dit Monteux, et nous souffrirons le plus joyeusement du monde.

--Ah! tant mieux! je me suis tant ennuyée l’année qui va finir.

--Vous, incomparable, vous vous êtes ennuyée? demanda Didier.

--Sans doute, car imaginez-vous que tout m’est égal;--et si vous saviez comme c’est monotone.

--Mais, dit Monteux, et votre beauté, et vos toilettes?

--Ah oui, mais tout de même, allez, ce n’est pas encore ce que je rêve.

--Et que rêvez-vous donc?

--Tout...

--C’est une adorable disposition, répond Monteux, voyons quelle sera «l’enseigne» que le sort vous envoie, quelle influence présidera votre destinée?

--Est-ce vrai, Didier, que les pierreries ont des pouvoirs mystérieux? demanda Paule.

--Certes, madame, et je vous les enseignerai.

--Tirez madame, tirez votre devise, répliqua Monteux offrant dans une coupe de jaspe une petite médaille d’or avec un rubis en relief.

Paule d’Haspre étend une de ses mains, main merveilleuse, que frôle au passage la moustache noire du jeune homme, elle sourit, puis prenant le bijou qu’il lui présente, elle lit en riant la devise gravée sur une mince banderole d’émail blanc.

«_Si je t’en donne, prends-en, mais ne m’en demande pas._»

--Et alors? dit-elle.

--Alors, ma chère, répond Roseline, vos serviteurs sont prévenus.

--Il est bien bas de n’être pas généreuse, prononce Didier.

--A mon tour, maintenant, dit madame de Juvisy, moi, par exemple, je ne veux plus aimer au monde que ma musique.

--Franchement, madame, avez-vous jamais aimé autre chose? interroge Monteux.

--Je l’ai cru, mon cher, c’est tout comme: au fond, qui aime vraiment? qui aime-t-on?

--Soi-même, dit Paule, sans hésiter.

--Vrai, vous n’aimez pas quelqu’un, dit encore Monteux, regardant madame de Juvisy, votre fils, par exemple?

--Bah! pourquoi voulez-vous que je l’aime, qu’est-ce que ce petit animal a d’intéressant? la maternité adoratrice est une pose, mon cher, soyez-en sûr; si les femmes osaient dire la vérité, la plupart avoueraient que leurs enfants les assomment.

--Si encore on pouvait les choisir à son goût, ajoute Paule; mais, la plupart du temps, ils ressemblent à des gens qui vous sont désagréables; puisqu’il faut absolument mettre un inconnu dans sa vie, c’est bien assez d’un mari.

--Elle a raison, dit Luce, voyons ma devise. Elle prend et lit:

«_Chacun le sien, ce n’est pas trop._»

--Bon, dit Roseline, rien n’est trop pour Luce, car qu’est-ce qu’elle peut bien désirer?

--Que mon mari se bâtisse une maison de l’autre côté de la rue, répond promptement la jeune femme.

--C’est vrai, pourquoi vit-on dans la même maison? demande Paule, on s’aimerait beaucoup plus si on se voyait moins souvent; il y a des jours où la tête de mon mari, à déjeuner, m’ôte l’appétit; de quel droit la loi me force-t-elle de manger avec lui?

--C’est la bêtise des préjugés, madame: si on vous écoutait, les ménages marcheraient bien mieux; il n’y a qu’une basse vulgarité qui ait pu concevoir cette extravagance sauvage de la vie en commun: le lit, la table, c’est atroce, tout simplement digne de charretiers tout au plus; qu’on se rapproche si l’on veut, mais qu’on se quitte, et que des femmes délicates comme des fleurs ne soient pas contraintes à supporter dans tous les actes de leur vie le grossier contact d’un homme!

--Ah! Monteux! que vous parlez bien!

--Je le sais, adorable madame; et vous, tendre madame, s’adressant à Lolo, daignez prendre l’enseigne que je vous offre, et promettez de la porter.

--Je le promets, dit Lolo avec une certaine hardiesse.

--Eh bien, nous écoutons?

«_Petite mouche fait courir grand âne._»

--Voilà qui est admirable pour Lolo, dit Roseline, mais c’est un plan de conduite parfaitement tracé; si tu la comprends, Lolo, ta devise contient la sagesse de toutes les nations.

--Nous le lui ferons comprendre, soyez tranquille, madame, dit Didier.

--C’est bien, nous comptons sur vous.

--Et moi, monsieur de Monteux, que me donnez-vous, dit presque majestueusement la superbe madame Manassé.

--Celle-ci, très chère madame:

«_Qui quitte la partie la perd._»

»Vous voilà toutes servies, quelqu’un réclame-t-il? Non, et vous promettez de porter pendant l’année entière la devise que je vous ai donnée?

Les mains long gantées s’élèvent dans un mouvement de protestation.

--C’est bien, et surtout soyez-y fidèles. Maintenant, il faut nous recueillir pour attendre l’entrée solennelle de la nouvelle année et nous la rendre favorable.

--Didier, vous nous avez promis des mystères, dit Luce, ses noirs regards alanguis.

--Vous les aurez, madame; à présent, soyez silencieuses.

Elles se taisent, dans un frisson d’attente délicieuse. Didier et Monteux se lèvent et disparaissent... la musique a repris, douce, douloureuse et implorante; peu à peu la lumière s’atténue, et tout à coup s’éteint; en haut seulement, derrière les grands paravents, tremblent quelques pâles clartés. Lente et lourde, l’heure sonne douze fois! un cri d’archet y répond, tout s’illumine au même instant et découvre au fond du grand hall un spectacle singulier: Debout, grave et beau se tient Didier; il est vêtu d’une longue robe bleu azuré, éclatante et douce, une tiare d’or couronnée d’une guirlande de violettes est sur sa tête; autour de son cou, un long chapelet, fait de roses, de myrte et d’olivier,--ses poignets sont cerclés d’or, et un anneau portant une énorme turquoise brille à son doigt; à côté de lui, le Divin, habillé d’une robe blanche lamée d’argent, un triple collier de perles et de cristaux au cou,--devant eux un trépied d’argent à trois branches et sept becs où brûlent les parfums consacrés: le cinname, l’encens mâle, le safran et le sandal rouge...

--Voici qu’est venue, dit Didier, l’heure de conjurer les sept causes mystérieuses, de nous rendre favorables les sept planètes; nous allons offrir les parfums propitiatoires, et obtenir que les esprits ne nous troublent point, et qu’ils éloignent de nous toutes choses basses et triviales; nous ne voulons de l’amour que ce qui est exquis et élevé, nous répudions toutes les grossièretés... Gnômes qui êtes dans l’air, sylphes qui soufflez la mélancolie, salamandres qui inspirez la colère, ondines qui êtes le caprice, que votre influence nous soit douce et bonne...

»Que ces êtres lunaires, charmants et rares, comprennent la vraie joie et la vraie science, et qu’aucune influence néfaste ne les atteigne; qu’elles soient belles, amoureuses, chastes et victorieuses de toutes les folies; qu’elles portent la chrysalide préservatrice et le diamant vainqueur des maladies et des sorts... que mon incantation soit efficace!

Elles l’écoutent, blotties les unes contre les autres, exquises à regarder. Le Divin s’avance lentement et à son tour:

--Qu’elles aiment les doux parlers et les tendres pensers, que leurs entretiens soient des choses d’amour, que les sortilèges les changent en oiseaux afin qu’elles puissent s’élever et voler, que leurs jours soient légers comme la fumée, embaumés comme l’ambre, brillants comme les sept couleurs du prisme, harmonieux comme les sept notes mères de tous les sons... Parfums d’amour, d’espérance et de joie, brûlez pour elles...

Et sur cette parole s’élevèrent plus lourdes les fumées odorantes... elles ont vu venir l’année nouvelle.

V

LES SCRUPULES DE LOLO

Il est venu à Lolo des scrupules, et quelque inquiétude sur la direction de sa vie; elle s’ennuyait quand son mari la tenait de court et l’empêchait de voir celui-ci et celui-là; maintenant que, par une transformation mystérieuse, il la laisse agir à son gré, elle est légèrement embarrassée de sa personne, et n’est pas tout à fait convaincue que cette bonne humeur indifférente soit encore son rêve. Elle ne s’amuse qu’avec une demi-conviction, malgré les encouragements et les conseils que Didier ne cesse de lui prodiguer, à l’approbation évidente de Baugé, qui trouve sa femme embellie; elle l’est effectivement, comme cela arrive à toutes, lorsqu’on leur dit souvent qu’elles sont jolies.