Jésus

Part 7

Chapter 74,278 wordsPublic domain

54.--Cet homme... Un voleur? Non, car il dépose un livre sur l’autel, et s’en va.

55.--Si, un voleur.

56.--Car ce livre vient d’être fait. Une armée de scribes et de prêtres l’ont confectionné à leur goût. Ils ont fait rendre gorge aux légendes et aux sentences errantes des Juifs, et les ont domestiquées par l’écriture, et ont ajouté, et chargé, et surchargé: selon les exigences politiques.

57.--Ce livre deviendra le Livre de la Loi. On dira: Il existait depuis les temps et est tombé du ciel. Dieu l’a déposé sur l’autel. Et on maltraitera et on tuera ceux qui feront mine de ne pas croire aux lettres éblouissantes qui forment le mot: Révélation.

58.--Et cela fut sous le deuxième Jéroboam et sous Josias.

59.--Au temps d’Esdras aussi.

60.--Et Esdras a dit: La Thora vient de Moïse lui-même. Il a dit cela, alors que la Thora était neuve, et mille ans après Moïse.

61.--Il n’est pas sûr, dit un mauvais ange, que les scribes d’Israël n’aient pas inventé la création en six jours dans le seul but de justifier le sabbat.

62.--Et soulevé sur l’épine de son coude, ce foudroyé agitait en ricanant cet énorme blasphème, qui n’était peut-être pas un blasphème.

63.--Et je discernai près du pilier d’un temple, se penchant sur sa table, l’écriveur en robe qui a créé la Création du monde.

64.--Et dans le noir, il y eut un chandelier allumé; les doigts d’une main d’homme sortirent, qui écrivirent devant le chandelier:

65.--Les Livres de Daniel et d’Hénoch ne sont ni de Daniel ni d’Hénoch.

66.--Sache, cria une voix, que dans les Livres Saints, les prophéties ont été fabriquées selon les événements.

67.--Et sache, et la voix monta alors plus haut encore, qu’il y aura de nouveaux livres saints où les événements seront fabriqués selon les prophéties.

68.--Et j’entendis des chants qui de toutes parts chantaient:

69.--Gloire à Jésus, fils de Marie, fils de David, et fils de Dieu!

70.--Ce fut une apocalypse du futur qui se déplia et mit son espace dans l’espace.

71.--Et l’homme du chemin de Damas était mêlé à tout cela.

72.--Je vis de nouveau des scribes, des docteurs, des pontifes, des ermites, des églises, des conciles, tous fonctionnaires d’un trône, qui disputaient dans une enceinte.

73.--Et la voix: Ils s’occupent de toi. Ils font un code où ta vie est clouée sur les textes immuables, où ta figure est défigurée, où tu es attaché de tous côtés, par des liens, aux antiques prédictions et aux doctrines iniques. Toi qui disais: Il n’y a pas de médiateur, ils font de toi le Médiateur en personne. Ils te lapident avec ton nom.

74.--Tu as détruit l’idole d’Israël et n’en as laissé que la grande charpente humaine de justice, mais l’homme du chemin de Damas a mis un autre dieu à la belle place vide.

75.--Au lieu d’y mettre la vie.

76.--Et la loi de Moïse et la fable grecque entreront l’une dans l’autre, et feront de toi une boucherie, car toi, au milieu, écrasé, tu ne seras que la pluie de ton sang.

77.--Tu ne sauras jamais tout ce qu’on fera avec toi, et même maintenant que je te le dis, tu ne le sais pas.

78.--Et il n’y a personne pour te défendre et les disciples de tes disciples disent: Amen.

79.--O vous tous, les gens de partout, pauvres gens innombrables, vous ne savez guère ce qu’on trame. Et vous ne vivez tranquilles que parce que vous ne soupçonnez pas tout ce qu’il y a eu de calculs contre vous.

80.--Et il arrivera que ce seront les pauvres et les déshérités qui donneront le souffle à cette doctrine arrachée en lambeaux de ta chair, et en feront la force vive du monde.

81.--Parce qu’ils n’y auront vu et embrassé que la misère d’un grand pareil. Ceux qui débordent de douleurs aimeront le roi couronné d’épines.

82.--Ils ne chercheront pas à comprendre ceci qui est fou: Qu’un Dieu soit un homme, et un homme un dieu. Ils aimeront cette idée aveuglément, d’un amour maternel.

83.--Mais quand cette doctrine régnera solidement, avec son dieu cloué, elle sera la chose des riches et des bourreaux.

84.--Partout, toujours.

85.--Je poussai un cri entre les pierres où je gisais sur les champs de bataille de la réalité, à l’heure nocturne où les hommes et les peuples s’évanouissent en leur lieu, la nuit quand les ténèbres vous poursuivent, et je voulus crier au loin au-dessus de moi: Ne croyez pas en Jésus!

86.--Mais je n’étais pas de force, moi, à crier cela, et je fus forcé d’entendre encore:

87.--Ceux qui te ressembleront, et qui seront toi ressuscité, seront condamnés et tués par ton Eglise, où tu seras un étranger. Gare à ceux qui s’appelleront les Nazaréens ou qui s’appelleront les Pauvres.

88.--Et la religion aura tout repris aux pauvres, ses vraies mères, elle se sera volée aux malheureux.

89.--Elle les enfoncera plus avant dans les bas-fonds terrestres, et leur ôtera la lumière et la joie.

90.--Une religion à deux faces,

91.--Qui fera le mal sur la terre, mais qui dira sous le ciel, répétant la belle leçon que tu as trouvée: Ecoutez comme je dis le bien.

92.--Et elle soulèvera l’exécration et la colère des justes,

93.--Qui seront les vaincus des siècles.

94.--Comme toi.

CHAPITRE XXX

1.--Tout était couvert d’une toile de soleil, et empli de joie, lorsque j’entrai à Jérusalem pour retrouver le peuple auquel j’avais donné rendez-vous.

2.--J’étais monté sur le poulain d’une ânesse et mes disciples agitaient des palmes, et les gens accouraient, disant: Qu’est-ce que c’est? et semblaient heureux de me regarder.

3.--Et le rêve noir se dissipait en moi à cause des prodigalités du soleil.

4.--Et un aveugle assis sur une pierre, demande ce qu’il y a, et alors, tournant à peu près vers moi sa face où l’ombre est invisible, m’appelle en criant à haute voix, et un homme sur qui la lèpre a neigé parvient jusqu’à moi, grâce à l’horreur de sa cuirasse, et un autre aveugle, s’approchant de moi avec ses mains, me transmet son angoisse, disant: j’ai tout un monde derrière moi.

5.--Quand nous arrivâmes au Temple, je vis, déjà assemblés, les chefs de la race sacerdotale et les sénateurs d’Israël.

6.--Et il y avait, plus loin, des faces romaines.

7.--Et en voyant ces gens, les paroles de l’homme du chemin de Damas me revinrent à l’esprit.

8.--Et tous, ils étaient émus d’envie contre moi, et moi je fus ému de colère contre eux, car c’est d’eux que vient et que viendra tout le mal.

9.--Ils n’osaient rien dire, étant au bord du peuple qui battait son plein.

10.--Et me tournant et voyant la multitude du peuple qui faisait face à cette rangée de puissants, je fus remué de compassion, de ce qu’ils étaient dispersés et errants comme des brebis n’ayant point de berger.

11.--Et je dis à ceux qui étaient avec moi:

12.--La moisson est grande mais il y a peu d’ouvriers.

13.--Car le peuple sort de terre comme la moisson qu’il en fait sortir et comme les œuvres de son travail.

14.--Mais chacun de tous ceux-là est séparé des autres.

15.--Et les foules ne sont pas des foules, mais des immensités en miettes.

16.--Jean dit: C’est la partie qui fait le tout.

17.--Et moi: Oui, mais c’est le tout qui fait la partie.

18.--Et les mouvements des étendues humaines sont d’une lenteur désespérante. Il y a un large supplice des foules: c’est la lenteur.

19.--Ils pourraient tout s’ils voulaient.

20.--Ils voudraient, s’ils savaient. Mais, je vous le dis, l’œuvre du savoir est ralentie et repoussée, et c’est le cauchemar du monde entier.

21.--Et alors, en haine de leurs souffrances, en haine de leurs maîtres avides, en haine de ce que m’avait dit Paul, et de ce que m’avaient dit ceux de la révolte aveugle et gaspillée,

22.--Je songeai:

23.--Il faut que je donne ma vie.

24.--J’avais déjà pensé à cela: Elever le sacrifice de moi devant tous, offrir ma mort en image. Afficher la déchirure de mon corps pour que les dispersés fassent un seul corps.

25.--Moi qui ai essayé à tâtons d’être le prince des actes,

26.--Ma mort c’était le plus grand acte que je pouvais faire pour réveiller les morts.

27.--Et arracher, de ma défaite, une victoire.

28.--Et le moment de cela était venu.

29.--Le moment de faire rayonner mon sang.

30.--Il y avait dans le Temple des changeurs et des marchands. Je me précipitai sur eux, je renversai leurs tables et leurs sièges, et les chassai du Temple à la face du peuple, en leur criant:

31.--C’était la maison des prières, mais vous en avez fait une caverne de voleurs.

32.--Et le peuple poussa une juste clameur vers moi.

33.--Et je chassai aussi les bêtes des sacrifices et ceux qui les vendaient et les conduisaient, en criant:

34.--Le Temple n’est plus qu’un vaste abattoir géré par une caste.

35.--Et le peuple, à ce moment, le crut.

36.--Ceux d’en haut qui avaient été fustigés sur leurs faces par mon geste et qu’assaillait le cri du peuple, se turent.

37.--Mais je savais bien qu’ayant dit et fait cela, je ne durerais plus longtemps.

38.--Mais les Romains étaient encore indifférents.

39.--Et je dis à cette ville vivante et remuante devant moi:

40.--Sortez des chaînes, vous qui le voulez!

41.--Qu’attendez-vous pour vous mettre en colère?

42.--Et pour dire à ceux qui vous mènent dans leurs seuls profits: De quel droit?

43.--Et pour changer le mal en bien?

44.--J’en ai entendu parfois qui vous disaient: Si on te frappe sur une joue, tends l’autre joue.

45.--C’étaient là de faux prophètes, des détourneurs de rêves, et des voleurs d’espérances.

46.--Car c’est livrer les bons aux méchants.

47.--Car ceux-là voulaient vous sacrifier à une doctrine qui dit: soyez bons! pour ne pas dire: soyons justes!

48.--Et je leur criai, moi le sacrifié: Ne vous sacrifiez pas.

49.--Celui qui se sacrifie n’est pas assez bon.

50.--Celui qui se laisse tuer est un assassin. Ils savent bien, les moissonneurs d’espoir, que la bonté ne peut être, ici-bas, que le fantôme de la bonté, et que les méchants ne s’envoleront pas. Te sacrifier, c’est ne pas te comprendre.

51.--La grande voix de Daniel qui domine les autres comme le dôme du tonnerre, et Isaïe et Jérémie et tous les parleurs de l’Eternel, n’ont que la justice à la bouche.

52.--La justice est réalité, et sang et source, comme le cœur, qui est le corps du corps. Elle ne dit pas: Amour, elle dit: Respect, elle dit: Lumière.

53.--Et ce disant, elle mêle le ciel à la terre et la vérité au peuple.

54.--On ne vous parle tant de bonté que pour se débarrasser de la justice, vous mobiliser dans les nuages, et vous empêcher de ne jamais rien faire pour changer la guerre en paix et le mal en bien.

55.--Car chacun de ceux qui bâtissaient était ceint sur ses reins d’une épée; c’est ainsi qu’ils bâtissaient; et le trompette était près de moi, a dit Néhémie.

56.--Je vis dans l’assemblée Jean Zacharie, le commenceur, qui était revenu, et je m’appuyai sur sa présence pour m’écrier:

57.--Il est écrit: J’ai mis mes paroles dans ta bouche afin que tu arraches et que tu démolisses.

58.--Si tu as des ennemis, lutte contre eux.

59.--Mais reconnais-les d’abord.

60.--Ce ne sont pas ceux que tu crois.

61.--Ce ne sont pas les étrangers et les Gentils.

62.--Quelqu’un d’entre les prêtres dit:

63.--Il parle pour les incirconcis!

64.--Le poing tendu de Jekhiel me cria:

65.--Tu commets le péché national!

66.--Jean Zacharie, qui était entre la foule et moi, s’agita des bras, et lui répondit:

67.--Qu’est-ce que c’est que ça, le péché national? Où le places-tu dans les péchés?

68.--Je dis: Il n’y a que deux seules vérités humaines: chacun, et tous.

69.--Aucun pauvre de la terre n’est étranger à un autre pauvre de la terre.

70.--Si la pauvre vérité pouvait parler, que dirait-elle?

71.--Je suis une sans-patrie.

72.--Isaïe a crié, m’écriai-je: Je te fais rayon des nations; ainsi parle Iahvéh; au méprisé des hommes; à l’esclave des dominateurs.

73.--Et les prophètes qui ont avoué l’Eternel ont étendu la Loi sur le monde entier.

74.--Qui oserait, après eux, la rapetisser,

75.--Et donner toutes sortes de noms étrangers et ennemis, à la vérité?

76.--Tes vrais ennemis, ceux que tu dois vaincre un jour, ce sont les riches, et les puissants.

77.--Ceux-là sont tes étrangers.

78.--Ceux qui récoltent là où ils n’ont pas semé, et chargent les épaules des autres de fardeaux qu’ils ne voudraient même pas toucher du doigt, et qui ont dans les pans de leurs robes le sang des âmes des innocents.

79.--On donne à celui qui a et il a encore davantage, mais à celui qui n’a pas, on ôte même ce qu’il a.

80.--Et la désolation fondra sur le désolé.

81.--Mais ceux qui ne travaillent pas n’ont pas le droit de manger.

82.--Malheur à vous qui bâtissez vos palais avec la sueur des autres! a dit Hénoch.

83.--Et l’argent, s’il vit et s’il enfante, est un monstre.

84.--Et dans la communauté des travailleurs, faite par eux et pour eux,

85.--Et où se dissipera la guerre et la richesse injuste,

86.--Chacun sera l’égal de chacun.

87.--Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé.

88.--Que le plus grand d’entre vous soit votre serviteur.

89.--Je vois dans les âges du temps le plus grand de tous se dresser parmi un grand peuple et être son serviteur.

90.--Car dans un tel ensemble, tous n’obéiront plus qu’à eux-mêmes.

91.--Et seront libres, d’être les esclaves de la justice.

92.--Je vous dis qu’il n’y a encore qu’une seule patrie unie des malheureux, et c’est le cimetière.

93.--Et lorsque vous vous serez réveillés d’entre les cadavres, et vous trouverez coude à coude.

94.--Vous verrez que vous êtes dans des prisons comme dans des restes de sépulcres, et que c’est là votre fraternité.

95.--Alors, sortez des chaînes, vous qui le voulez!

96.--N’attendons pas d’être morts pour nous ressembler!

97.--Jean Zacharie debout sur la place me désigna et clama:

98.--C’est lui!

99.--C’est lui. J’ai prêché l’évangile aux, pauvres, dit Jean, mais il a les paroles de la vie éternelle. Il a les armes de la lumière. Voici l’agneau divin qui ôte les péchés du monde.

100.--Après qu’un silence ardent se fut fait, je m’écriai comme Isaïe:

101.--Le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande clarté.

102.--Il a maintenant la colère de voir.

103.--Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. Et j’annonce l’époque d’accomplissement où souffrir pour la vérité sera enfin une joie.

104.--Mais il ne faut pas vous en remettre aux mauvais bergers.

105.--Vous-mêmes!

106.--Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, heurtez et l’on vous ouvrira.

107.--Et tant que vous n’aurez pas tout, vous n’aurez rien.

108.--L’Eternelle Justice a hurlé: Je t’ai gardé et établi pour dire aux captifs: Sortez!

109.--Quelqu’un du peuple me cria: Nous attendons la Révolution.

110.--Alors, vous vous attendez vous-mêmes.

111.--Soufflez sur vos maîtres, vous qui avez tout fait avec vos mains, même vos supplices.

112.--Mais pas Juda le Galiléen, pas Sadok, ni aucun de ce genre.

113.--Gardez-vous de ces guerres perdues du trop faible contre le trop fort.

114.--Mais, de faibles, préparez-vous à être forts, comme tous, vous êtes forts.

115.--Et je rendis la justice au sujet des Zélotes, disant:

116.--Car ce n’est pas la convoitise d’une race qui dévorera le malheur humain.

117.--Rendez l’homme à l’homme, unissez l’homme à l’homme, faites la montagne de l’homme.

118.--Les chaînes tomberont de force lorsqu’il n’y aura plus qu’un grand enchaîné.

119.--Faites d’abord la révolution dans vos têtes.

120.--La révolution est de l’esprit.

121.--Parce que c’est changer ce qui est, en ce qui doit être selon l’esprit.

122.--Et sachez bien qu’il n’y a qu’une vérité et que ce qui doit se faire selon l’esprit se fera aussi un jour par la force des choses.

123.--Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait.

124.--La vie, la vie!

125.--Car en vérité, je vous le dis, la gloire et la fortune et la joie de ceux-là, sont faites de la honte, de la misère, et du malheur de ceux-ci.

126.--Ce qui se maintient par l’épée ne peut périr que par l’épée.

127.--L’épée c’est votre outil.

128.--Entre ceux-là et ceux-ci, c’est une question de force.

129.--Et ceux qui ont raison doivent avoir la force; et la prendre, s’ils ne l’ont pas.

130.--S’il n’y a pas la force, il manque quelqu’un au couple créateur.

131.--La force est la femelle de l’esprit.

132.--Et ceux qui dorment dans la poussière de la terre, et qui sont morts de sommeil ou bien clament leurs songes, se réveilleront.

133.--Quand on aura mis l’abomination de la désolation.

134.--Les justes seront comme les Barbares que la terre ne peut plus porter. Le peuple unique refera avec lui-même l’unité de Dieu sous le signe de la sueur et du sang.

135.--Vous êtes des fous parce que vous laissez faire.

136.--Mais c’est vous qui serez les sages.

137.--Et les bons!

138.--Et les Juifs se mirent à crier sur la place.

139.--Et ce n’étaient pas des cris vides.

140.--Mais l’archange de la colère leur sortait de la bouche.

141.--Il y avait un tel grondement d’amour du peuple vers moi qu’on n’eût rien pu faire contre moi à ce moment.

142.--Mais je vis bien les statues pâles des puissants, les plaques des faces romaines et juives, et là, je lus que la fin de ma vie était écrite.

CHAPITRE XXXI

1.--Nous assemblâmes notre église pour le repas du soir, et mes disciples et moi, nous savions sans nous le dire que c’était le dernier repas fait ensemble (mais ce ne devait être que l’avant-dernier).

2.--Je rompis le pain, et il y eut d’abord le silence de ce don.

3.--Ensuite Simon Pierre éleva la voix et me dit: Tu es le prince de la vie.

4.--Je répondis: Vous serez vraiment mes disciples. Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous affranchira.

5.--Nathanaël dit: Nous ne la connaissons donc pas toute?

6.--Non, pas toute.

7.--Il s’enhardit alors et m’interrogea: N’es-tu pas contre l’amour? Réponds.

8.--Jacques, s’enhardissant aussi, dit: Il faut changer le cœur des hommes.

9.--La vieille porte de bois était ouverte sur la salle où était la table servie, et par ce grand carré, on voyait le ciel que le soleil couchant faisait verdoyer, et la lumière entrait par tranches.

10.--Et malgré la beauté des choses, je répondis: Que veux-tu que nous fassions avec ton rêve?

11.--Tu le tiens dans tes doigts comme une fleur, et tu en es orné, mais, en vérité, tu ne tiens rien.

12.--Tu es assez respectable avec ta fleur, mais celui qui comprend et qui voit, est plus courageux et plus honnête que toi.

13.--Et je dis encore à Jacques qui m’écoutait entièrement, baissant la tête et regardant sur la table, entre ses deux mains, son écuelle dorée par le soir:

14.--Changer le cœur? Non. Parce qu’on ne le peut pas.

15.--Ce n’est pas le cœur, c’est ce qui est dedans, qu’il faut changer.

16.--C’est pourquoi je vous dis: Comprenez-vous et aimez-vous les uns les autres,

17.--Vous qui êtes là et vous qui n’êtes pas là.

18.--Cela est un seul et même commendement, et c’est celui que je vous donne.

19.--Si comprendre ne veut pas dire embrasser, je ne sais pas ce que cela veut dire.

20.--Comprendre est un mot vivant, et la chair de ce mot, c’est amour.

21.--Le mal, c’est d’aimer avant de comprendre. Car il ne faut pas commencer à bâtir la maison par le haut. Comprendre d’abord, aimer ensuite.

22.--Car l’amour sans la règle est chose flottante et livrée aux vents terrestres.

23.--Et qui peut tourner mal.

24.--Et le cœur crie comme crie un muet.

25.--Que si vous croyez à la fois à l’amour et à l’intelligence, ne dites pas: l’amour et l’intelligence. Dites: l’amour de l’intelligence.

26.--Mais rassurez-vous. Comprendre ne va pas sans aimer. Et s’il n’y a rien de grand qui ne tienne dans les grandes lignes de la justice, il n’y a non plus rien de doux et de chaud qui ne tienne entre les grands bras de la pitié. Et la raison est droite, mais elle est plus follement grande que la folie.

27.--La figure grave de Jacques se leva, et ses lèvres remuèrent:

28.--Pourquoi dis-tu toujours pitié, au lieu d’amour?

29.--Parce que c’est le pur et le droit de l’amour.

30.--L’amour qui voit.

31.--L’amour pour les hommes, c’est les voir comme ils sont, et retomber sur eux, et qu’ils retombent sur vous. Tel est l’amour des hommes: lumière, mesure, utilité, lumière.

32.--Il ne faut s’attacher qu’à ce qui est faisable. Mais s’y attacher.

33.--Que les mots soient des ouvriers.

34.--On ne peut rien contre la fuyante misère de son propre cœur qui n’est pas une chose.

35.--On peut tout contre l’approchante misère de tous, qui est une chose qui est lourde.

36.--Et qui peut donc se porter.

37.--Et si les cœurs isolés ne se joignent un à un qu’à tâtons, les mains qui tâtonnent vers toutes les autres, les touchent.

38.--Ta joie, la souffrance, sont changeantes et trompeuses. Mais la souffrance des hommes ne te trahit jamais.

39.--Ne dites pas: Je veux changer l’homme en ange, et le monde en jardin d’Heden. Car on vous répond: Quel chemin faut-il prendre? Ne dites pas non plus aux aveugles: Je vous raconte la jolie image de lumière. Car ils vous crient: Nous voulons la chair de la lumière!

40.--Dites: Je veux travailler à l’arrangement de ce qui est réuni ici-bas.

41.--Et même, ne dites pas: le bonheur. C’est mieux de dire: la paix.

42.--Mais vous aurez contre vous tous les puissants, et la religion couronnée, qui a été faite pour lutter d’avance contre vous, et toutes les forces du monde.

43.--Vous serez haïs et persécutés. Et les brigands installés diront de vous: ce sont des brigands; et les menteurs diront de vous: ce sont des menteurs. Et même de pauvres gens qui ne sont ni des brigands ni des menteurs, répéteront cela de vous.

44.--Et votre royaume n’est pas de ce monde.

45.--Mais il faut qu’il y soit.

46.--Car il est de ce monde, mais il n’est pas de ce temps.

47.--Je vais partir, mais je vous donnerai un autre consolateur: l’esprit de justice que le monde ne peut pas encore recevoir parce qu’il ne le voit pas.

48.--L’esprit vous conduira dans toute la vérité.

49.--Quelle est la preuve de la justice? dit Didyme.

50.--Je répondis: Ceci est ma chair, ceci est mon sang.

51.--Ceci est le grand fleuve qui roule dans les veines des multitudes.

52.--Mon sang est le sang des autres.

53.--Telle est la preuve de la justice.

54.--Soyez toujours neufs, et comme des ressuscités dans ce monde qui vous hait.

55.--Et que vous ressusciterez lui aussi.

56.--Ce que je fais, d’autres peuvent le faire, car les autres sont comme moi témoins de la vérité, et capables d’en rendre témoignage.

57.--Car il ne faut pas de magicien.

58.--Ni à droite ni à gauche de leurs seuls intérêts d’hommes.

59.--Et s’il ne restait plus au monde qu’une seule chose sacrée, ce serait celle-là.

60.--Je ne vous appelle pas mes serviteurs parce que le serviteur ne sait pas ce que son maître fait.

61.--Et quand je ne serai plus, mes enfants, vous penserez assez fort à moi

62.--Pour n’être pas orphelins.

63.--Simon éleva encore la voix.

64.--Qui dit seulement: Tu changeras le monde, et il sera changé.

65.--Les disciples étaient tristes, mais ils étaient tout de même remplis de joie et du Saint-Esprit.

66.--Jacques me dit comme Jacob: J’ai vu ta face comme si c’était la face de Dieu. Et il me redit comme Jacob: Je t’ai vu face à face, et mon âme a été délivrée.

67.--Et moi, je me rappelais la douceur qu’il y eut, à mon aurore, quand je rencontrai l’ami.

68.--Dès que nous nous sommes choisis en même temps et que nous fûmes nous, (lui et moi, la gauche et la droite), la parole a été faite chair.

69.--Et deux sourires qui se sourient, c’est exactement une seule chose au monde.

70.--Ainsi en est-il maintenant avec le cœur unique de ceux-ci, qui a donné à mes pensées la joie de vivre. Et lorsque, réunis, ils penseront comme moi, notre parole commune sera chair.

71.--Et moi qui ne devais plus vivre, je leur dis: Vivez. Il n’y a d’espérance que pour ceux qui vivent, a dit l’Ecclésiaste. Car, a-t-il dit, un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort.

72.--Et le ciel qu’on voyait encadré par la porte, était rose, et il avait un chant d’oiseau.