Jess: Épisode de la guerre du Transvaal
Part 9
--J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, reprit le Boer, avec emportement. Ne comprenez-vous pas qu'elle ne veut pas entendre parler de moi? Elle aime ce damné _Rooibaatje_ Niel, que vous avez amené ici. Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas un regard pour moi.
--Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. S'il en est ainsi, elle prouve qu'elle a bon goût, car John Niel est un honnête homme, Frank Muller, ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, avec une explosion soudaine de colère; «en vérité, je vous le dis, vous êtes un malhonnête homme et un coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le père, la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous étiez encore presque un enfant. L'autre jour, vous avez essayé d'assassiner John Niel, sous prétexte que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la Reine prît ce pays, vous qui avez crié partout à haute voix votre loyalisme, vous venez me dire que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection et la guerre, et vous me demandez Bessie pour prix de votre protection! Eh bien! moi, Frank Muller, je vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant la porte: «Sortez immédiatement par cette porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, non pas à vos pareils, et j'aimerais mieux voir ma chère Bessie dans son cercueil, que mariée à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. Sortez!»
Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya de parler; deux fois il n'y put parvenir et, quand il y réussit, ses paroles, étranglées par la fureur, étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère en face de la contradiction étaient le côté faible de son caractère. Plus maître de lui, il eût été un coquin parfait et triomphant, tandis que ses audacieux et ténébreux projets, médités pendant des années, étaient souvent exposés à se voir déjoués par ces emportements soudains et irrépressibles.
C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir John et l'avait mis en garde contre lui.
«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, mais je reviendrai, n'en doutez pas, et quand je reviendrai, ce sera avec des hommes armés de fusils. Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si fier, je vous tuerai, vous et votre ami l'Anglais. J'emmènerai Bessie et elle sera trop heureuse d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais il ne le voudra plus, quand même elle le lui demanderait à genoux, je vous en réponds. Nous verrons alors ce que Dieu et la nation anglaise feront pour vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux chevaux, aux rochers et aux arbres; ils vous répondront mieux que votre Dieu et votre nation anglaise!
--Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante, ou par le Dieu que vous blasphémez, je vous envoie une balle (il saisit une carabine placée au-dessus de la cheminée), à moins que je ne vous fasse chasser à coups de fouet par mes Cafres.»
Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. L'obscurité était venue, mais il y avait encore de la lumière dans le ciel, au bout de l'avenue des Gommiers, et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule. John l'avait quittée, pour aller voir quelque chose à la ferme et elle rentrait lentement, tout entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses occupations.
Elle apparaissait là comme le type et le symbole de ce qu'il y a de plus beau et de plus gracieux en ce monde grossier, le coeur plein de reconnaissance pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les yeux brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse et charmante, incarnation de pureté, de joie et de grâce.
Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et leva la tête; la faible lumière frappa en plein son visage, dont elle idéalisa la beauté émue par la passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste. Il y avait en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable, une splendeur dont l'amour seul empreint l'humanité, et le coeur même de l'homme sauvage et mauvais, qui l'adorait avec toute la violence d'une nature terrible, en fut pénétré.
Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et le regret.
Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous ceux qu'elle aimait? Ne ferait-il pas mieux de la fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce bien une femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur? Les natures puissantes, mais indisciplinées, telles que celle de Frank Muller, sont généralement superstitieuses, sans religion, et en ce moment cet instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque part, un juge pour punir celui qui jetterait cette fleur dans la boue mêlée peut-être au sang des siens?
Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait à tout cela? s'il abandonnait la rébellion à elle-même? s'il épousait une des filles de Hans Coetzee et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride comme pour faire tourner son cheval à gauche et, par ce moyen, éviter Bessie; mais tout à coup le souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme? Jamais! Il la tuerait plutôt de sa propre main! En un clin d'oeil, il mit pied à terre et se trouva face à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu.
«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie», se dit Jantjé, qui rôdait autour de la maison, en se cachant dans les hautes herbes. «Que va dire Missie maintenant?»
«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme.
En le regardant, la jeune fille comprit que la voix mentait. Toutes ses passions se reflétaient sur son visage, dont la beauté réelle ne servait qu'à rendre cette expression plus frappante.
«Je vais très bien, merci, monsieur Muller», répondit-elle, en essayant de continuer sa route, car elle se sentait grand'peur, ainsi isolée. Elle connaissait assez son admirateur pour redouter de se trouver seule avec lui, si loin de tout secours; personne aux environs et la maison à trois cents mètres au moins!
Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne pouvait passer sans le repousser.
«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il; vous étiez immobile tout à l'heure.
--Il est temps que je rentre et que je m'occupe du souper.
--Le souper peut attendre un instant, Bessie, et moi, je ne le puis. Je pars demain matin pour Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.»
Elle lui tendit la main.
«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de son attitude contrainte.
Il prît sa main et la garda.
«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur Muller.
--Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire. Je vous aime de toute mon âme, Bessie. Vous croyez, je le suis, que je suis un simple Boer; mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai vu le monde. J'ai une intelligence, je vois et je comprends bien des choses, et si vous consentez à m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez une des plus grandes dames de l'Afrique australe, quoique je sois tout simplement Frank Muller, aujourd'hui. De grands événements se préparent en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement politique. Non; n'essayez pas de m'échapper. Je vous dis que je vous aime, et vous ne savez pas à quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me croire, ma bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je _veux_ un baiser!» Et dans un paroxysme de passion, que la résistance enflammait davantage, il jeta ses bras robustes autour de la jeune fille et l'attira malgré ses efforts, sur sa poitrine.
Mais, à ce moment, se produisit une diversion inattendue, grâce à l'invisible Jantjé. Voyant que les choses se gâtaient et n'osant se montrer, de peur que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un autre expédient dans le talent de ventriloque qu'il possédait, comme un grand nombre de ses compatriotes. Subitement le silence fut troublé par un long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus de la tête de Bessie, pendant qu'elle se débattait, puis bientôt on put distinguer le mot _Frank_. L'effet produit sur Muller fut magique.
«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les yeux; c'est la voix de ma mère!
--_Frank_», gémit de nouveau la voix.
Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha Bessie et se retourna pour essayer de découvrir d'où venait le son. Bessie en profita aussitôt pour s'enfuir.
«_Frank_, _Frank_, _Frank_!» reprit la voix, gémissant et hurlant, tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sous la voûte sombre des Gommiers, jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se précipitât vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de tous ses membres. Il est presque aussi facile d'agir sur la crainte superstitieuse d'un chien ou d'un cheval, que sur celle d'un homme. Mais Muller ignorait cela, et l'état de sa monture fut pour lui la preuve de la nature surhumaine de la voix. D'un bond il sauta en selle et au même instant la voix de femme gémit: «_Frank_, tu mourras dans le sang, comme moi, Frank!»
Muller devint blême et une sueur froide inonda son visage. C'était cependant un homme brave et hardi, mais l'épreuve était trop forte pour ses nerfs.
«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres paroles», s'écria-t-il; alors, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il s'enfuit comme un éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez lui, à dix milles de là.
Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque éteint, Jantjé sortit d'une de ses cachettes, se jeta de tout son long au milieu du chemin poudreux, et se roula avec délices, en proie aux transports d'une joie intense, que sa prudence de sauvage ne lui permettait pas d'exhaler à haute voix.
«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! se répétait-il. Comment saurait-il que Jantjé se rappelle la voix de la vieille dame, et les paroles prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! hi!»
Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau de boeuf qu'il avait coupé sur un infortuné animal, mort le matin de maladie mystérieuse. Jantjé était heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!
Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers plantés devant la véranda; là, rassurée par les lumières qui brillaient aux fenêtres, elle voulut réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux gémissements de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y songeait même pas. Ce qu'elle se demandait, c'était de décider si elle parlerait de sa rencontre avec Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la colère, et qui sait? peut-être la jalousie de John? Après tout, Muller n'avait pas réussi à prendre ce baiser si violemment demandé. Bessie, en personne pratique, résolut de ne rien révéler à son fiancé et d'en dire juste assez à son oncle, pour qu'il fermât sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà fait, comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une branche de fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, s'assura qu'aucun désordre ne régnait dans sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, se calma complètement et rentra dans la maison, comme s'il ne lui fût rien arrivé. La première personne qu'elle rencontra, fut John, qui revenait de l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en riant de son bouquet symbolique et se préparait à commettre le larcin essayé par Muller, lorsque l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et se trouva en face de ce charmant et sentimental tableau.
«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» demanda le vieillard.
Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter exactement les choses? Ce fut le parti que prit John, avec une gaucherie fort divertissante, tandis que Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait près de lui, la main sur son épaule.
Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un sourire sur les lèvres, et un petit clignement d'yeux plein d'indulgence.
«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, c'est à cela que vous avez passé votre temps, eh? Vous désirez avoir un intérêt plus considérable dans la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, à moins bon escient. Il paraît que ces choses-là viennent toujours par séries. Une autre personne m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce coquin de Frank Muller, par ma foi! (En prononçant ce nom, son visage s'assombrit.) Je l'ai reçu de la belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce que je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. C'est un mauvais homme et un homme dangereux; ne parlons plus de lui. Il est en train de faire la corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, vous m'apportez la meilleure nouvelle que j'aie reçue depuis bien des années. Il est temps de vous marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni pour la femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait et c'est la conclusion à laquelle je suis arrivé après cinquante années de réflexion. Oui, vous avez mon consentement et en outre ma bénédiction, et vous aurez quelque chose de plus, avant qu'il soit longtemps. Prenez-la, John, prenez-la. Malgré la vie assez rude que j'ai menée, je connais un peu les femmes et je vous le dis en vérité: il n'en est pas une, dans toute l'Afrique australe, qui soit plus charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie Croft; en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens et de bon goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers enfants; et maintenant, Bessie, venez embrasser votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que vous ne permettrez pas à John de me chasser de votre coeur, car, voyez-vous, ma chérie, n'ayant pas d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement depuis douze ans.»
Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de tout son coeur.
«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, ni rien au monde ne pourrait faire cela!» Il suffisait de la voir et de l'entendre pour être persuadé qu'elle sentait comme elle parlait. Bessie avait le coeur trop large pour que personne, en effet, pût prendre la place qu'y occupait son oncle et bienfaiteur.
CHAPITRE XIV
JOHN, A LA RESCOUSSE!
Les importants événements domestiques, rapportés dans le chapitre précédent, se passaient le 7 décembre 1880, et pendant une douzaine de jours tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque jour, Silas Croft se montrait plus ravi du dénouement auquel étaient arrivés nos jeunes gens, et, chaque jour aussi, John se félicitait davantage du parti qu'il avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes et grâces de nature et de caractère, qu'il n'avait pas soupçonnés jusque-là. Bessie était comme une fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur pénétrante était restée jusqu'alors inconnue.
Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout des femmes faites comme elle, pour aimer et être aimées, jeunes filles, épouses et mères. Sa beauté avait sa part de ce développement soudain; son teint admirable prenait une nuance plus riche; ses yeux devenaient plus expressifs et plus profonds. Elle était en toutes choses, excepté une seule, tout ce qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et encore cette exception eût-elle plaidé en sa faveur, auprès de bien des hommes; elle n'était pas douée d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât une dose très suffisante de bon sens et d'esprit. Or, John avait, lui, une intelligence au-dessus de la moyenne et le goût très vif des choses intellectuelles. En outre il appréciait fort cette supériorité chez les femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer à une belle jeune fille, ce n'est pas son _intellect_ qui préoccupe le plus. Ces réflexions-là ne viennent que plus tard.
Ils étaient donc très heureux et flânaient avec joie autour de Belle-Fontaine, sans laisser troubler leur sérénité par le grand meeting des Boers qui devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si souvent des bruits de rébellion, que l'on commençait à les considérer comme faisant partie de l'état normal des affaires.
«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement sa tête aux cheveux d'or, un matin qu'ils étaient assis sous la véranda, «j'en ai par-dessus la tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais ce que tout cela signifie. C'est tout bonnement un prétexte pour quitter leurs femmes et leurs enfants, perdre leur temps et faire de beaux discours en buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit dans sa dernière lettre. Les gens de Prétoria sont persuadés que tout cela ne signifie rien du tout et je crois qu'ils ont parfaitement raison.
--A propos, Bessie, demanda John, avez-vous écrit à Jess pour lui annoncer nos fiançailles?
--Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours, mais la lettre n'est partie qu'hier. Elle en sera contente. Chère Jess! quand donc reviendra-t-elle? Il y a bien assez longtemps qu'elle est partie.»
John continua de fumer son cigare, sans répondre, se demandant si Jess serait vraiment aussi contente que cela d'apprendre la nouvelle.
Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se faufilait parmi les orangers, comme s'il désirait appeler l'attention sur lui.
«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez de vous glisser d'arbre en arbre comme un serpent. Qu'est-ce que vous voulez? Vos gages?»
Ainsi interpellé, Jantjé s'avança et s'assit, selon son habitude, au beau milieu de l'allée, en plein soleil.
«Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore dus.
--Eh bien! quoi alors?
--Voici, Baas. Les Boers ont déclaré la guerre au gouvernement anglais et ils ont dévoré les Rooibaatjes près de Middelburg, à Bronker's Spruit. Joubert les a fusillés tous avant-hier.
--Qu'est-ce que vous me dites là», s'écria John, si stupéfait qu'il laissa tomber son cigare. «Ce doit être un mensonge. Près de Middelburg,... avant-hier,... c'est-à-dire le 20! Et quand avez-vous appris cela?
--Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un Basutu qui me l'a dit.
--Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu arriver jusqu'ici en trente-huit heures. A quoi pensez-vous de venir me raconter pareille histoire?»
Le Hottentot sourit.
«C'est tout à fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles volent comme les oiseaux.»
Sur ce, Jantjé se releva et retourna à son travail. Malgré l'impossibilité apparente de la chose, John était inquiet; il savait avec quelle rapidité les nouvelles voyagent chez les Cafres; le cavalier le mieux monté n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui était un peu alarmée, il se mit à la recherche de Silas Croft, le trouva dans le jardin et lui rapporta ce que Jantjé venait de dire. Le vieillard ne savait que croire, mais il branla tristement la tête, au souvenir des menaces de Frank Muller.
«Si c'est vrai, répondit-il, ce misérable Muller y est pour quelque chose. Je vais rentrer et voir Jantjé; donnez-moi votre bras, John.»
Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient, ils aperçurent le gros Hans Coetzee cheminant à l'amble, sur son petit, mais robuste poney.
«Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous dira ce qu'il en est»; et il cria de sa voix de stentor: «Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles nouvelles apportez-vous?»
Le jovial Boer roula d'abord à bas de son cheval, lui jeta la bride sur la tête, et s'approcha d'eux.
«Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont mauvaises. Vous avez entendu parler du meeting à Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y emmener; j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au gouvernement britannique et envoyé une proclamation à Lanyon. On se battra, Om Silas; le sang coulera comme de l'eau et l'on tuera les pauvres Rooibaatjes comme des chevreuils.
--Les Boers, voulez-vous dire», grommela John, qui n'entendait pas que l'on parlât de l'armée de sa Majesté avec cette pitié dédaigneuse.
Hans Coetzee hocha la tête, en homme qui sait ce qu'il dit, puis écouta très attentivement le récit de Silas Croft, d'après la version de Jantjé.
«Dieu tout-puissant! gémit Coetzee, que vous disais-je? Les pauvres _Rooibaatjes_ tués comme des chevreuils et la terre couverte de sang! Et maintenant Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer sur ces pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai pas! Tels efforts que je fasse, je ne pourrai pas les manquer. Et quand nous les aurons tués, le vieux Bürgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui, Lanyon ne vaut guère, mais Bürgers est encore pire.»
Ce disant, le gros homme poussa un profond gémissement, à la pensée des difficultés dans lesquelles il allait être plongé, puis il s'éloigna par un sentier qui conduisait au sommet de la colline, après avoir déclaré que, vu la tournure des événements, il n'aimerait pas qu'on ébruitât sa visite à un Anglais.
«_Ils_ pourraient croire que je ne suis pas fidèle _au pays_, ajouta-t-il, en manière d'explication; _le pays_ que nous avons payé de notre sang, nous autres Boers, et que nous rachèterons de notre sang, quoique fassent ces pauvres troupeaux de _Rooibaatjes_! Ah! ces pauvres, pauvres _Rooibaatjes_!
«Un seul Boer en fera fuir vingt à travers la plaine, si toutefois ils peuvent courir avec leurs grands havresacs et la batterie de cuisine qui leur bat les flancs comme ceux d'une charrette de bohémiens! Que dit le livre saint? Mille fuiront devant la menace d'un seul, et devant la menace de cinq, vous fuirez! Du moins je crois que c'est là le texte. Le cher Seigneur savait ce qui arriverait, quand Il écrivit le Livre! Il pensait aux Boers et aux pauvres _Rooibaatjes_!»
Sur ce, il s'éloigna, en hochant tristement la tête.
«Il était temps! s'écria John, car, encore un peu, il aurait fui devant la menace d'un seul «pauvre Rooibaatje», je vous en réponds!
--John! dit tout à coup Silas Croft, il faut que vous alliez à Prétoria chercher Jess. Croyez-moi, les Boers assiégeront Prétoria et, si nous ne la faisons pas revenir tout de suite, elle sera enfermée là-bas.
--Oh! non, non! s'écria Bessie terrifiée; je ne peux pas laisser partir John.
--Je regrette de vous entendre parler de la sorte, quand votre soeur est en danger, répondit l'oncle sévèrement; mais c'est peut-être naturel. Où est Jantjé? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre chevaux gris.
--Vous avez raison, cher oncle; John partira; j'ai parlé sans réfléchir; cela m'a paru un peu dur tout d'abord.
--Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous inquiétez pas, chère aimée; je serai de retour dans cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent faire vingt lieues par jour, pendant ce temps-là, et plus. Ils sont trop gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la route. En outre, le chariot sera presque vide, de sorte que je pourrai emporter un muids de grain et cinquante bottelées de foin. J'emmènerai le jeune Zulu Mouti; il ne s'entend guère à soigner les chevaux, mais c'est un garçon courageux, qui ne m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut pas compter sur Jantjé; il disparaît à chaque instant et se griserait juste au moment où l'on aurait besoin de lui.
--Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle Silas; je vais m'occuper des chevaux et faire graisser les roues.
«Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit chez Luke; vous pourriez aller plus loin, mais la place est bonne pour y coucher; vous y serez bien soigné; vous pourrez repartir à trois heures du matin, être à Heidelberg demain soir à dix heures, et à Prétoria dans l'après-midi du jour suivant.» Ayant dit, il s'éloigna pour hâter les préparatifs.
«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de vous voir aller parmi ces sauvages Boers. Vous êtes officier anglais et, s'ils le découvrent, ils vous fusilleront. Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent être, quand ils n'y voient pas de danger. O John! John! je ne peux me résigner à vous laisser partir.